ET LA LITTÉRATURE GRECQUE
La critique nous donne-t-elle une idée vraie de la littérature grecque? — Comment elle Ta jugée jusqu'à présent. — Les diverses écoles critiques. L'imagination ou l'érudition. — Nécessité d'une bonne tra» duction. — En avons-nous une? — Ce qu'il faudrait pour bien traduire. — Leconte de Lisle. — L'histoire de la littérature grecque de MM. Croiset. — La critique universitaire. — En quoi consiste le génie d'Homère. — Pourquoi il est aussi vivant et aussi moderne que Flaubert. — Son procédé descriptif.
— En quoi consiste le talent d'Hésiode, d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, d'Aristophane. — Comparaison avec ce qu'en a dit la critique universitaire.
— Les procédés descriptifs de Théocrite. — Démosthène grand écrivain. — Démonstration des procédés qui font de lui un grand orateur.
Il s'est produit en France, depuis une quarantaine d'années, un mouvement de renaissance et de sympathie très marqué en faveur des
études grecques. Une école indépendante de littérateurs et de savants s'est résolument engagée dans la voie de l'érudition et des recherches, que TAUemagne encombrait de ses lourds matériaux si vite hors d'usage. Il y a longtemps que l'autorité de YHistoire de Grote s'est effacée devant l'histoire grecque de Curtius, continuée brillamment par les ouvrages de Droysen et de Hertzberg. L'importance de ce livre exceptionnel, indiscutée en Allemagne et en France, dominera longtemps tous les travaux monographiques que des écrivains plus spéciaux peuvent publier sur la question grecque. Il est fâcheux que l'échange d'érudition et de lectures qui, malgré l'état d'esprit des deux peuples, a toujours eu lieu entre TAUemagne et la France, ne dépasse pas ordinairement le monde savant et lettré.
UHistoire de la littérature grecque, d'Otfried Mûller, a singulièrement mis en relief la discussion des textes homériques. Cependant le nom d'Otfried Mûller est à peine arrivé jusqu'au grand public français. On connaissait de réputation Touvrage d'Edouard Zeller sur la Philosophie grecque : on en a entrepris une traduction française, qui a été presque aussitôt inter*
rompue, alors qu'on nous traduit VHïstoire de la littérature latine de Teufiel et la Littérature au moyen âge d'Ebert. Stendhal disait : « On ne connaît la Grèce qu'en Allemagne. » C'était vrai du teinps de Stendhal ; mais aujourd'hui ces sortes d'ouvrages ne sont plus un privilège de production uniquement allemande ; la Grèce est connue chez nous aussi bien qu'au delà du Rhin et nos savants français savent du moins digérer leur science et composer une œuvre, ce que les Allemands ignoreront toujours.
Le mouvement d'études grecques, qui devait amener chez nous le triomphe définitif de la critique scientifique, s'est produit progressif vement par des œuvres de transition. M. Patin, dans ses Tragiques Grecs, nous avait donné un essai d'appréciation moyenne, prosaïque, purement explicative, à renseignement facile. Ses quatre volumes ont joui longtemps de l'estime universitaire. En les relisant aujourd'hui, on est frappé dé la pauvreté de sa méthode. Ses ressources sont celles d'un bon professeur s'adressant. à un public de jeunes élèves. Son style est un style tout fait, incolore et banah Quant à ses procédés d'examen, ils se réduisent
à peu de cbose : analyser les pièces, paraphraser les scènes, comparer les situations, exposer la marche de l'action et louer les choses par leurs caractères généraux. Le fond de ses développements est commun ainsi que ses parallèles entre les divers auteurs, depuis Shakespeare jusqu'à Lemercier- On croirait lire les devoirs de rhétorique et les beaux cahiers de morceaux choisis dont se compose le cours de littérature dramatique de Saint-Marc. Girardin. Les trois volumes de Paul de Saiut-Victor : Les Deux Masques, œuvre de réaction très remarquable contre cette méthode de vulgarisation sans originalité, peuvent passer pour le premier manifeste de la critique artiste opposée à la critique universitaire. Paul de Saint-Victor n'avait pas d^autorité officielle en matière de philologie et de lingustique. Ses Deux Masques ne nous apprennent rien ; ils donnent seulement envie de connaître. Cet admirable coloriste a rendu séduisant le sujet qu'il a traité; et, à force de nous plaire dans ce qu'il écrit, il inspire le désir de lire autre chose que ce qu'il écrit. Il vous enchante si suavement, qu'on a envie de le quitter pour aller aux auteurs qui Tenthou-
siasment. Personne n'a mieux exprimé le charme du génie grec. Ses Deux Masques ne sont, si Ton veut, que de la broderie autour de la litjérature grecque interprétée avec une imagination de poète. Mais quels mots ! Comme il est antique de cœur et d'âme ! Comme il a saisi le sens des légendes mythologiques ! Quel attrait dans ses peintures I Son style a la douceur . athénienne d'un contemporain de Périclès. Jamais on n'avait vu un pareil exemple d'assimilation. La magie des auteurs grecs a passé dans ses expressions inattendues comme un chœur d'Eschyle. Oui, ce style, c'est encore la langue grecque avec ses inépuisables images, sa souplesse féconde, ses ressources majestueuses, sa fluidité nuancée. On pardonne à l'auteur son érudition, qui est médiocre, en faveur de sa forme, qui est d'un grand artiste. C'est chez lui qu'on trouve la meilleure tentative d'une exposition des procédés d'écrire qui caractérisent en particulier les tragiques grecs. Ce n'est pas le but de son ouvrage; mais quand il aborde le chapitre des talents, il a des façons de parler royales et une divination malheureusement trop courte. C'est le plus beau livre de vulgarisation Imaginative
que nous ayons sur le théâtre antique. Avec cela et une bonne traduction, il est impossible de ne pas goûter les œuvres grecques.
La question d'une bonne traduction est un problème qui revient se poser chaque fois qu'un regain de goût nous ramène aux anciens. De toutes celles qui ont paru, celles de Leconte de Lisle ont eu le plus d'influence sur la diffusion des idées grecques en France. Les traductions universitaires, comme celles d'Artaud et Pierron, n'ont pas cet attrait de langue originale et créatrice qui attire comme une production personnelle. Les savants sont enclins à faire trop peu de cas des appréciations critiques ou des traductions signées par des littérateurs indépendants. On aurait vraiment tort de suspecter une œuvre parce qu'elle ne porte pas l'estampille d'une agrégation ou la garantie d'une chaire officielle. La science philologique et la connaissance approfondie du texte sont certainement deux conditions essentielles pour bien traduire ; mais ce n'est pas tout et c'est même peu de chose. Pour bien traduire un grand écrivain, il faudrait être presque soi-mêmegrand écrivain ; et, à rigoureusement parler, un artiste ne peut être traduit
que par un artiste. Un homme ordinaire rend correctement le sens, mais ne découvre pas toujours Vexpressioru. Pour bien interpréter Eschyle, par exemple, qui a créé son style, il faut soimême se créer son propre style. Les pages de la Bible que Renan nous a données sont tressaillantes dévie, parce qu'avant tout il était artiste. Lorsque Bossuet, au cours de ses sermons, traduit des citations bibliques, elles éclatent de beauté, parce que lui-même était écrivain de premier ordre. Ce qu'il faut se dire, c'est que le style d*Eschyle, pas plus que celui d'Horace, de Pindare ou de Lucrèce n'existe ni en grec ni en latin. Leurs mots peuvent figurer dans les dictionnaires, mais c'est le résultat d'une compilation faite après coup, un total d'addition générale. Un style et une langue sont choses très distinctes. Les écrivains véritables ont tous créé leur style. Comment rexprimera-t-on, ce style, si Ton ne possède pas soi-même le don d'écrire, l'aptitude à inventer le mot, le mérite de découvrir l'image? Traduire, c'est renoncer à donner la valeur adéquate d'un texte. Tout l'effort consiste à s'en rapprocher, et ceux-là s'en approcheront le mieux dont la tournure d'esprit sera
plus conforme au texte qu'ils étudient. De là vient qu'il y a si peu de traductions qui rendent, non pas seulement le sens, mais le caractère et le génie de l'original. Malgré de louables essais, Dous n'avons pas encore, par exemple, une bonne traduction de Tacite. Rousseau l'avait tentée et lui seul eût été capable d'exécuter ce travail, qui demanderait une existence d'homme. Le style de Rousseau a quelque chose de celui de Tacite, au moins pour l'énergie, la concision et l'antithèse. On peut être un Burnouf , un Niebbur, un Egger et publier des traductions qui n'ont d'autre qualité que d'être fidèles, faute d'avoir à sa disposition le vocabulaire de l'art, qu'il ne faut pas confondre avec le vocabulaire des mots. Ce qui est nécessaire aussi c'est le don du relief, la haine instinctive du banal et de l'incolore. Les traductions d'Artaud et de Pierron ne sont pas communes, mais quoique plus exactes, elles ne valent pas en matière d'art celles de Leconte de Lisle pour les Grecs, celles d'André Lefèvre et de Sully-Prudhomme pour les Latins. C'est par là surtout que Leconte de Lisle a exercé de l'influence sur le mouvement des idées contemporaines en faveur des auteurs anciens.
Mais ce n'est pas tout que d'avoir des traductions ; il nous maoquait en France une histoire de la littérature grecque qui fût à la hauteur de l'érudition allemande et qui élargît définitivement le champ trop restreint des excellents manuels de Pierron, Demogeot ou Duruy. Cette lacune vient d'être comblée par la publication de l'important ouvrage de MM. Croiset, dont les premiers volumes ont déjà paru*. C'est un événement littéraire qu'il convient de signaler dans l'histoire de la critique française. Que de tâtonnements ! Quel travail de lente compréhension, quel chemin parcouru pour arriver à cette consécration officielle des maîtres immortels de l'art !... Les premiers essais de critique sur la littérature grecque furent moins respectueux, mais aussi puérils que les traductions du P. Brumoy. Le Batteux, Marmontel, Laharpe jugeaient les œuvres classiques d'après un idéal de goût purement français et au nom d'un ensemble de règles préconçues qui n'étaient fondées ni sur
la nature ni sur la raison. Cette prétention à
1 Histoire de la littérature grecque^ par Alfred Croiset, membre de l'Institut, professeur à la Faculté des lettres de Paris, et Maurice Croiset, docteur es lettres, professeur à la Faculté des lettres de Montpellier.
rinfaillibilité a longtemps empêché notre littérature de comprendre Eschyle et Shakespeare.
C'est l'époque du dogme en critique. Ensuite est venue Técole renseignée et explicative, basée sur la connaissance du texte ou sur une sympathie d'art, qui a produit pour l'enseignement officiel l'ouvrage de M. Patin, et pour les artistes purs les belles pages de Michelet S les hyperboliques éloges de Victor Hugo ', les Deux Masques de Saint-Victor ^ : c'est la critique de résurrection et de compréhension. Enfin les frères Croiset viennent d'inaugurer chez nous la critique d'érudition allemande, mise à point, digérée, magistralement exposée, une critique qui ne se contente pas d'avoir de la valeur, mais qui a de l'agrément. Les livres allemands ne sont guère en général que des matériaux avec lesquels il reste à faire d'autres livres. Ils enseigneraient beaucoup de choses, s'ils étaient seulement lisibles. C'est presque toujours de la compilation fouillée, du document à outrance, de la philo-
* La Bible de V humanité, p. 137 à 281.
* William Shakespeare, p. 47 et IGl. Liv. IV, Shakespeare l'ancien.
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logie OU des discussions de texte. M. Croiset a contrôlé cette érudition avec son talent personnel ; elle a été le fondement et non plus le but de ses efforts. L'appréciation littéraire qui domine chez eux n'a plus rien de commun avec Schlegel et Lessing. Telle qu'elle nous apparaît dans les trois premiers volumes, VHistoire de M. Croiset représente les conclusions de la science philologique sur les textes grecs, et l'enseignement universitaire sur leur mérite littéraire. C'est l'expression complète de la critique contemporaine, son verdict le plus motivé et le plus récent.
Il nous a donc paru intéressant d'examiner ces conclusions et de les contrôler par la critique artiste, afin de voir si la science est bien d'accord avec l'art. L'importance de la littérature grecque n'est plus discutée aujourd'hui. Elle est la source de notre littérature française, et depuis le xvi*' siècle elle n'a pas cessé un seul instant d'être une question d'actualité. Qu'il s'agisse de Ronsard, Racine, Chénier, Hérédia ou
Leconte de Lisle, ce sont toujours des Grecs que nous rencontrons devant nous. Ce sont les Grecs qui nous ont appris l'amour de la nature et le
goût de la perfection écrite. Je crois que jamais oa ne les avait plus admirés ni mieux compris que de notre temps. L'ancienne critique ne nous expliquait pas leur génie, parce qu'elle ne le sentait pas. La critique universitaire et la critique d'imagination nous ont inspiré le désir de les connaître plus intimement. Voyons si la critique scientifique a pénétré jusqu'au fond de leurs talents ; si elle nous expose les procédés, le caractère frappant des œuvres, les raisons intrinsèques de leur mérite;
Nous venons de relire les trois premiers volumes de la nouvelle Histoire grecque de M. Groiset. L'érudition est énorme, le style très ample, la conscience de travail et d'exécution au-dessus de tout ce qu'on peut savoir par la philologie, l'étude des textes, la paléographie, l'histoire et l'habitude des idées générales. C'est l'œuvre la plus consciencieuse que nous ayons sur cette matière, une somme de renseignements et d'informations où le côté purement littéraire est traité avec un développement très large. Personne n'avait encore pris la peine de nous en dire autant ; mais la discussion esthétique, la partie assimilative de l'art y est écourtée, et
OUVRIERS ET PROCÉDAS 291
la critique artiste ne renoncera pas encore cette fois à ses desiderata,, M. Croiset s'adresse à ceux qui ont lu la littérature grecque. Ceux qui ne l'ont pas lue n'auront dans cet ouvrage qu'une idée d'ensemble d'Homère, d'Hésiode ou des Tragiques, qui sont loués pour des raisons qui n'expliquent pas, selon nous, leur valeur essentielle et intime. Le mot définitif qui reste à dire, la critique scientifique ne pourra nous le dire que si elle fait appel à la critique artiste. Tout cela exigerait bien des commentaires. Ces sortes d'études devraient être mises à la portée de ceux qui ne savent pas. Je voudrais, pour ma part, qu'on eût le courage de publier un manuel de vulgarisation de la littérature ancienne. Pour le grand public, Homère est un auteur consacré, estimé par tradition et peu lisible en traduction. On l'honore et on s'en éloigne. Il inspire du respect et point de curiosité, et l'on s'en tient volontiers à une admiration qui dispense de le connaître. Les érudits perpétuent le malentendu en écrivant des ouvrages qui supposent qu'on lit couramment le texte. Je voudrais que la critique organise une croisade pour convertir le public tout entier, les
lettrés de tempérament, les producteurs de vocation, et qu*OQ dise à tous : Lisez V Iliade ou l'Odyssée dans la traduction de Leconte de Liste, vous verrez que c'est aussi moderne, aussi vivant que Zola, Flaubert ou Daudet. C'est le même procédé d'écriture, le même principe de style, le même mode d'évocation, le même relief de matérialité et de couleur, le même réalisme, plus brutal, plus cru, plus intense, mais relevé par une grandeur morale qui atteint l'héroïsme. Oui, Homère est un photographe de la nature et des mouvements humains, plus encore que de Fàme et de l'être intérieur. C'est l'analyse, la décomposition poussée jusqu'à sa dernière limite d'un acte physique, d'un fait observé, d'un efTet rapide, une notation vraie des choses, non seulement sans intervention de personnalité, mais avec un manque d'intention et une absence de recherche absolus. Eu d'autres termes, Homère est un réaliste de rjénie. Ce n'est pas ainsi qu'il nous apparaît dans toutes les traductions, mais c'est ainsi qu'un artiste comme Leconte de Lisle a su nous le rendre et c'est ainsi qu'on doit le classer. Voihi ce que la*critique doit répéter, lorsqu'il s'agit d'Homère ;
voilà ce qu'elle doit démontrer par des exemples et des études techniques. M. Croiset, après un jugement philosophique de l'œuvre homérique, examine surtout l'élévation de ces poèmes, là noblesse des caractères, le souffle épique de ces chants immortels, l'art de la composition, la marche du récit. Il n'a pas été frappé par les procédés de notation photographique qui sont la marque essentielle d'Homère. Ce qu'ils disent de sa description, bien qu'infiniment juste, est plutôt de la critique abstraite, du document sur les idées.
Il y a encore un point sur lequel les artistes ne s'entendent pas avec les savants : c'est la pluralité des Homère. La négation de l'unité d'Homère, en tant qu'unique auteur de Y Iliade et de VOdyssée, constitue aujourd'hui renseignement officiel de nos chaires et de nos collèges. Après avoir résumé avec beaucoup de talent les systèmes probables de formation de VIliade proposés depuis Wolf, M. Croiset essaye de démontrer, dans de savantes pages, que VIliade et l'Orfj/ss^^ n'étaient au début que des chants isolés auxquels se sont joints des chants de développement, puis des chants de raccord, qu'on nous
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sigoale, qu'oQ nous désigae et qu'on étudie'. Très peu de parties de ces deux poèmes seraient primitives et porteraient la marque d'une origine commune. A force d'analyse, M. Croiset accumule d'ingénieuses raisons ; mais ni lui, ni M. Otfried Mûller, ni M. Vitzsch, ni l'érudition française, doublée de toute. Térudition allemande, ne feront avouer à la critique artiste qu'il a existé plusieurs Homère. Aucune des objections qu'on noi^s propose n'atteint la question de littérature et d'art, qui demeure intacte. N'est-ce pas une appréciation singulière que de paraître oublier, dans un jugement sur l'authenticité d'Homère, toutes les raisons intrinsèques tirées des procédés d'écrire, comme si ces raisons affirmatives ne valaient pas les raisons négatives qu'on tire des liacunes de ce texte ! Pourquoi suspecter un auteur et ne voir que ses contradictions, ses omissions ou ses faiblesses ? Croire qu'il y ait eu plusieurs Homère ! < Mais
1 C'est ainsi qu'on nous dénonce comme inférieur et n'appartenant pas à Homère le cliant où fi^^ure la A-isite du camp et l'épisode de l'espion, Dolon. Ce chant est plein cependant de détails qui portent au premier chef la marque d'Homère, notamment le mot sur Dolon. qu'on décapite d'un coup d'épée : « Il parlait encore, quand la tète tomba. >•
OUVRIERS ET PROCÉDÉS 29o
il suffît de le lire pour se convaincre du contraire, » s'écriait Thelléniste Alexis Pierron. L'évidence pour lui sortait de la lecture même, « Je pardonne aux savants cette hérésie littéraire, > disait à son tour Chateaubriand. Eu effet, le procédé d'Homère n'appartientqu'à lui; on le constate à chaque ligne de V Iliade ou de VOdyssée ; et, après lui^ ce procédé se perd, on ne le retrouve plus ; il n'est ni dans Hésiode, ni dans les Tragiques, pas même dans Tbéocrite.
H y a bien des traces d'imitation^ des morceaux de détails qui sont du pastiche homérique ; mais, comme manière permanente^ cette qualité de description ne se rencontre plus nulle part chez aucun auteur*. Comment ce procédé si saisissant se serait-il perdu immédiatement après Homère, s'il est vrai qu'il ait appartenu à
* Cet art de notation des choses vues est grossi, moins saisissant et seulement intermittent dans Hésiode. Parmenide est le poète qui s'en serait le plus rapproché. Théocrite aussi donne souvent cette sensation, mais il est plus fantaisiste et plus imaginatif ; il n'est pas, comme Homère, uniquement photographe. Le mérite de Virgile dans ï Enéide ^ c'est d'être un clair de lune d'Homère. On chercherait en vain la description d'Homère, en tant que persistante et continue, dans Lucain, le Tasse, l'Arioste, Milton, Camoëns, Klopstock, etc.. Quant à comparer la Chanson de Roland à l'Iliade, c'est une plaisanterie paléographique qui ne peut flatter que notre patriotisme.
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toute une classe de poètes du temps d'Homère ? Quinze ou vingt auteurs auraient eu en même temps le même talent» le même style, la même tournure d'esprit, la même vision des choses, et tout à coup aucun auteur grec n'aurait plus écrit de même ? Il me semble qu'il est plus difficile d'admettre l'existence de tant d'écrivains doués de qualités semblables, que d'admettre Texistence d'un seul avec des interpolations et des lacunes. Si tant d'auteurs eussent été capables de composer successivement Viliade, il s'en serait bien rencontré un pour efiacer les incohérences, niveler les inégalités, accorder les contradictions, accélérer les lenteurs et replâtrer enfin les défauts qu'on nous présente comme des objections irréductibles K Ces objections, les Grecs les connaissaient certainement ; mais l'unité du style était si claire pour eux, qui le lisaient dans leur propre langue, qu'aucun d'eux
* L'existence de l'écriture à l'époque d'Homère n'est plus une objection aujourd'hui. Les Phéniciens connaissaient l'écriture 1.500 ans avant J.-C. En rapport avec les Grecs^ comme avec toute la population du bassin de la Méditerranée, ils ont dû certainement leur enseigner l'écriture avant la venue d'Homère, quoi qu'en ait dit Curtius. Voir à ce sujet le chapitre décisif de Georges Perrot sur les Cypriotes {Histoire de l'art dans l'antiquité^ HI).
ti'a jamais mis en doute la personnalité et Tunité d'Homère *. Il ne leur est pas venu à l'idée qu'il y ait eu en même temps une douzaine d'hommes de génie pour écrire VIliade et une douzaine d'hommes de génie pour écrire YOdyssée. Il est déjà flatteur pour l'humanité qu'il se soit rencontré un artiste tellement puissant, que personne encore n'a pu l'égaler. C'est donc par l'évidence intérieure de l'œuvre qu'on démontrera la personnalité d'Homère, de même que c'est surtout le côté littéraire qu'il faut dégager pour étudier son talent. Tant qu'on n'aura pas décomposé le métier d'Homère, ou pourra éclaircir des problèmes d'histoire et renforcer l'érudition, mais on n'aura pas essentiellement fait de la critique littéraire.
L'œuvre d'Hésiode, le grand poète didactique successeur d'Homère, est aussi minutieusement analysée dans le premier volume de M, Croiset. Là encore, la science impitoyable conclut qu'Hésiode n'est pas l'auteur de la Théogonie et qu'il n'y a peut-être pas d'Hésiode. Pour la
1 M. Croiset avoue d'ailleurs que VIliade et l'Odyssée ont la même langue et le même style. Une pareille identité, si on l'attribue à plusieurs auteurs, devient inconcevable.
critique artiste, la personnalité d'Hésiode se dégage pourtant de ses livres avec la même vigoureuse netteté que celle d'Homère. Le combat des Titans dans la Théogonie peut passer pour une des plus belles pages de la littérature grecque. Hésiode est éclatant de force et de vie. Il dessine avec la musculature de Michel-Ange: sa description est démesurée ; les mots semblent plus gros ; on dirait un bas-relief sculpté pour un monument gigantesque, et s'il n'a pas la plasticité suivie de VIliade, on voit qu'il connaît Homère et qu'il s'en souvient : il pousse, il augmente, il exagère le trait. Il est, d'ailleurs, j)éuible à lire, môme dans la traduction de Leconte de Lisle. Quintilien nous dit que la magie et l'efTet de sa Théogonie résident dans le charme des éuumérations sonores et des noms harmonieux qui enivraient amoureusement les oreilles grecques. Celui de ses poèmes que nous pouvons le mieux nous assimiler, c'est les Travaux et les Jours,, ouvrage de terroir, d'une saveur étrange, où sont môles la poésie descriptive, l'utilitarisme rustique et les conseils pra tiques de la vie agricole. C'est là qu'on peut admirer le sens spécial qu'Hésiode a eu de la
nature. Le sens de la nature et le grossissement descriptif, voilà les deux marques de son talent. Il ne peint pas longuement la nature : en communication avec elle par ses goûts et par son état, c'est par détails, à dose rare, à travers d'autres préoccupations de pensée^ furtivement, pour ainsi dire, qu'elle lui apparaît. Il faudrait développer ces deux points de vue pour donner la sensation de littérature et d'art qui résulte de son œuvre.
C'est dans le troisième volume de son Histoire que la critique d'érudition de M. Croîset atteint son plus large développement. On n'avait pas encore publié en France une telle quantité de renseignements, tant de recherches si judicieusement présentées» C'est un ouvrage indispensable à tous les liseurs lettrés, aux professeurs comme aux élèves. Des années de labeur sont condensées dans ce volume, qui peut remplacer bien des lectures. De nouvelles découvertes bibliographiques et archéologiques permettront seules d'écrire quelque chose de plus intéressant que les excellents chapitres de ce volume sur les origines de la tragédie, la transformation de l'ancien dithyrambe» l'évolu*
tion des chœurs, le rôle des acteurs, les concours tragiques, les lois intrinsèques de la tragédie» les parties constitutives du drame, le lyrisme tragique, la monographie des œuvres de cet étonnant Eschyle, qui a créé la tragédie, comme Homère a créé l'épopée.
Ici encore, sur Eschyle, Sophocle et Euripide, la critique artiste a le droit de venir compléter les appréciations de la littérature scientifique. Il est difficile de dire mieux, et, cependant, il y a encore quelque chose à dire. Après avoir lu Touvrage de M. Patin, on ne sait pas en quoi consiste exactement le génie d'Eschyle. Après avoir lu MM. Croisât, on le sait mieux, mais pas assez. Nous avons le dernier mot de l'érudition : nous n'avons pas le dernier mot de l'explication littéraire pure. C'est beaucoup pour exposer ; ce n'est pas tout pour se rendre compte. M. Croiset a bien un chapitre sur la langue et le style des Tragiques grecs ; mais les talents et les procédés y sont encore analysés idéologiquenient, par l'extérieur, par l'anatomie de surface, dans une sorte de paraphrase des qualités dominantes. C'est la partie sur laquelle ils ont le moins insisté. 11 est très vrai que le génie d'Es-
chyle copsiste dans la c violence » de l'inspiration, dans « rénumération >, le < grandiose, le pathétique, le tumultueux, le désordonné » ; mais ce n*est pas assez dire, puisque ces mêmes éloges pourraient convenir à Bossuet ou à Corneille, qui ne sont pas Eschyle. Ce que nous voulons savoir, c'est Tenseinble de qualités qui ne conviennent qu'à Eschyle, qui le caractérisent lui et pas un autre. Paul de Saint-Victor ^ a sur le talent d'Eschyle quelques pages d'une clairvoyance plus évocative que l'imagination de Michelet *. On y entrevoit ce qu'a pu être ce prodigieux écrivain, le plus personnel de toute la littérature grecque après Homère. Dans son Histoire générale de la Tragédie ', M. Patin n'a réussi qu'à délayer la psychologie littéraire d'Eschyle. La Harpe, lui, avait tranquillement nié et, ne comprenant pas un mot à de pareilles tragédies, il affectait d'en rire et trouvait Pro-
* Les Deux Masques, t. I.
2 11 ne faut pas publier cependant que le procédé de paraphrase, le ton, le style, la méthode de critique en broderie aérienne, qu'a employés Saint- Victor dans les Deux Masques, sont contenus en entier danslaBt6/e de l'humanité de Michelet.
* Les Tragiques Grecs, Préface.
méth(^e enchaim! < monstrueux ». Avec rénormité de soD analyse visionnaire, Victor Hugo a écrit sur Eschyle un long chapitre d*un enthousiasme échevelé, où son admiration éclate avec le retentissement d'un volcan. Parmi les critiques qui se sont occupés d'Eschyle, ce sont encore les littérateurs et les poètes qui en ont parlé avec le plus de compétence, parce qu'ils sont des amoureux de mots et d'images et qu'Eschyle est pardessus tout un artiste de mots et d'images. Il a créé sa langue et son style, et c'est cette création continue qui rend son lyrisme si difficile à traduire. Leconte de Lisle même, avec ses audaces expressives, ne nous donne qu'une faible idée du texte grec. Eschyle est un écrivain de génie, doué d'une imagination inouïe *. On retrouve dans l'emportement de ses phrases les trouvailles de pensées et l'iodépendance de mots qu'on rencontre dans Bossuet. L'imagination d'Eschyle est à l'étroit dans sa forme ; elle y bouillonne et finit par faire explosion. C'est un voyant dont la prunelle, comme une lentille
* On sait qu'il avait le courage de dédier ses tragédies au Temiis, et Sophocle disait do lui qu'il faisait des chefsd'œuvre sans le savoir.
grossissante, élargit, tout ce qu'il regarde. Il est sublime comme, la nature vierge et les grands météores. Il tonne,, il fulgure, il emporte. Son procédé lyrique, le trait qui constitue son originalité, c'est un crescendo continuel. Le chœur et le3 personnages développent sans cesse un même thème très, simple, d'un intérêt restreint,
dajQS une sorte de piétinement sur place, un reco^lmencement et une insistance progressive qui produisent à la fin un effet énorme- Wagner nouç. adonné lui aussi, de pareilles, scènes de développement grandiose qui exaltent et font frissonner par cela. seul qu'elles durent. On dirait un. duo de la Walkyrie et de Lohcngriny. une symphonie de Beethoven, où le même motif revient sons des modulations différentes qui le djéploient, retendent, l'imposent *. C^est dans les Perses^ que ce . procédé, capital chez Eschyle, devient irrésistible, et que cette large lamentation, ce vocero ininterrompu arrivent à un tutti sublime. Une telle exécution, servie par ce style
' Comme Wagner, Eschyle a fait des trilogies, des tétralogies; comme lui^ il a traité les mythologies et les vieilles légendes nationales ; un faitj une idée lui suffisent pour ses pièces'^ il a dans ses chœurs, comme Wagner, de grands ensembles qui montent et s'élargissent..
inatteodu» devait laisser uoe impression extraordinaire. Cette méthode de composition mériterait d*être mise en lumière, parce qu'elle est le fond du talent d'Eschyle. Ce qu*il possède encore et à un plus haut degré que Shakespeare, c'est le sens tragique, cette angoisse intérieure et sourde qui prépare la terreur, un ton de pressentiment et d'émotion qui incline scène* par scène le dialogue et l'action vers un dénouement redoutable. C'est alors une accumulation dramatique, un insupportable malaise qui donnent aux faits, comme dans YOrestie, une signification et une proportion terribles. Voilà des remarques sur lesquelles nous voudrions voir insister la critique universitaire.
L'étude de M. Croiset sur Sophocle est un travail d'une importance considérable pour celui qui veut connaître la monographie de ses ouvrages, ses innovations théâtrales, le caractère moral de ses pièces et de son lyrisme, de quelle façon il a introduit chez ses personnages le libre arbitre et l'humanité agissante. Mais le mérite littéraire de ces pièces est très sobrement examiné. Même après qu'on a loué sa langue exquise, sa délicatesse et sa hauteur d'àme, Sophocle.
écrivain et artiste reste encore à dégager et un volume entier n'y serait pas de trop, car de tous les tragiques, il est le plus séduisant par l'ensemble de ses qualités parfaites. Quoiqu'il ait emprunté à Euripide le sujet de quelques-uns de ses chefs-d'œuvre. Racine rappelle bien plus Sophocle qu'Euripide. Racine a pris à Sophocle la vérité humaine de ses personnages, la suavité des âmes qu'il nous montre, la supériorité féminine de ses créations, la sérénité de son dialogue, où les mots sublimes viennent du cœur et où le sentiment seul inspire des répliques cornéliennes. Sophocle a atténué par la sensibilité et par l'idéal la terreur et l'angoisse d'Eschyle. Sophocle, c'est la modération dans la force ; ce sont les facultés dramatiques dans leur pondération réfléchie ; c'est le talent conscient de luimême, l'action plus que la légende, du théâtre et non du lyrisme, la volonté humaine au lieu de la fatalité, l'attendrissement dans l'énergie, l'âme avant le drame, la psychologie plus que les faits. C'est de l'idéal et c'est de la vie, de la vie qui va jusqu'au réalisme comme dans les TrachinienneSy de l'idéal qui va jusqu'au divin comme dans Antigone, cette incomparable créa-
sensibilité physique, carnages shakespeariens ou supplications attendries. Sophocle avait introduit la vie de Tâme dans la tragédie. Euripide y apporte le tressaillement, la crise, les passions, la violence ; il compose pour la surprise, pour . l'action et pour les larmes, avec une science de là scène et du dialogue qui est tout à fait remarquable. On aimerait à savoir les causes littéraires qui ont développé chez lui ce genre de perfec-
pas de raison d'être ? Pourquoi ne IVt-on pas inquiété ? Est-ce ainsi que Créon entend avoir « fait des recherches » ? Comment Jocaste a-t-elle laissé partir ce berger qui pouvait lui apprendre la façon dont son mari était mort ? 11 est déjà inconcevable qu'Œdipe n'ait pas fait de recherches depuis douze ou quinze ans qu'il est marie avec Jocaste ; mais, peuton admettre, du moment qu'il n'en fait pas, qu'il ignore les motifs qui ont empêché d'en faire? La réponse à ces objections est insoluble ou plutôt il y en a une : sans ces triicSy il n'y a j)lus de pièces. Supprimez une de ces raisons, éclaircissez une seule de ces invraisemblances, et la pièce croule. C'est peut-être pour cela qu'elle ne fut pas couronnée aux concours tragiques du temps de Sophocle. KUe ne tient que par artifice. 11 n'y a pas une scène, pas une page qui soit admissible. Et cependant l'eftet est superbe, l'intérêt saisissant, le sujet s'impose, le trompe-l'œil est complet. On ne rcflccliit à rien, on admire la force d'émotion, la concentration d'épouvante, cette montée pressante de faits et de preuves qui font de cette tragédie un ouvrage impérissable. L'exécution a tout sauvé et il a vraiment fallu du talent pour dissimuler une donnée si faible. C'est cette admirable pièce que Racine n'osa pas traduire, que Corneille a défigurée, quand il revint au théâtre en 1GÔ9 et que Voltaire a bourgeoisement adaptée à nos mœurs théâtrales.
tion, à connaître les raisons d'art, d'exemple et de filiation qui d'Eschyle à Euripide ont amené ce rapide progrès du théâtre grec. Les tragédies d'Euripide que Racine a imitées sont supérieures à Racine pour l'illusion directe et la pitié familière. En se modelant sur la tragédie grecque, la tragédie française est devenue une conversation de salon, une série distinguée de duos et de monologues. L'humanité y est ; il y manque la vie physique. On admire, mais dans Euripide on pleure. Chez nos classiques on attend longtemps que l'émotion arrive ; chez les Grecs, qui sont des réalistes, l'émotion et la vie arrivent au premier mot. La littérature grecque, qui fut d'ailleurs toute spontanée et nationale, est au tond depuis Homère le triomphe du réalisme, mitigé de psychologie et ennohli d'idéal. Un livre de critique uniquement littéraire est encore à écrire sur la littérature grecque. Pour l'érudition, les analyses et les appréciations générales, l'ouvrage de M. Croiset est le meilleur travail que l'on puisse consulter.
Le tome troisième de leur Histoire contient de belles pages sur l'origine du drame satirique, la comédie ancienne et les prédécesseurs d'Aris-
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tophane, les représentations populaires, la lan* gue d'Aristophane, la portée politique et sociale de son œuvre, les caractères généraux de ses comédies et la comédie nouvelle au iv^ siècle. Tout cela est une excellente mise au courant des renseignements et des conjectures que peut nous fournir la critique d'exégèse et d'histoire, et l'on ne saurait trop louer une documentation si abondante, qui peut rivaliser avec le livre de M. Muller Strubing sur le même sujet.
M. A. Couat, recteur de l'académie de Lille, a écrit également un livre attachant et consciencieux sous ce titre : Aristophane et l'ancienne comédie attique. M. Couat étudie à son tour les origines de la comédie grecque, les conditions des poètes comiques, la démocratie et le théâtre, la question sociale, la philosophie, la critique et la religion dans les pièces d'Aristophane. Après ce volume et les chapitres de M. Croiset, je crois que l'on aura à peu près tout dit sur ce qui constitue les alentours, le milieu, l'influence et l'histoire de l'œuvre d'Aristophane. Mais qu'estce qu'Aristophane ? En quoi consiste intrinsèquement sou talent ? En quoi est-il auteur dramatique? Où est sa force, son sens de la vie,
son observation ? Quelle est Toriginalité de son lyrisme, la puissance comique de sa poésie?
Quand la critique se décidera-t-elle à nous expliquer tout cela, en laissant de côté Térudition et rhistoire, qui ne nous apprendront plus rien? M. Couat Ta senti lorsqu'il a exprimé ce regret à la lin de son livre : « Après les laborieuses analyses des idées d'Aristophane qu'on vient de lire, j'en arrive à me demander si ce n'est pas peine perdue, s'il n'y a pas là un secret que nous ne devinerons jamais. Les comédies d'Aristophane sont de la poésie. Je ne voudrais pas les juger comme un livre d'histoire, > C'est très bien dit. La critique s'est trop habituée à ne voir dans les auteurs anciens et particulièrement dans Aristophane, qu'une source de renseignements et de documentations. Sans doute ses pièces contiennent les mœurs athéniennes comme aucun livre ne nous les a présentées, et l'esprit de son temps, et les coutumes, les idées, la politique, la morale de son pays. Mais, avant cela et au-dessus de cela, il y a dans Aristo-
phane l'art, la littérature, la poésie, la comédie. Quand Flaubert l'appelait < l'immense, le divin, le sacro-saint Aristophane », ce n'est pas sa
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valeur historique qui lui inspirait cette admira* tion. Où est donc le charme d^Aristophane et pourquoi son mérite échappe- t-il à tant de gens? Pourquoi passe-t-il pour difficile à lire et vous ravit-il quand on arrive à l'entendre ? Pourquoi, si on peut l'ignorer, ne peut-on l'aimer à demi? Plus on le relit, plus sa saveur vous pénètre. La vérité, on l'a vu et on Ta dit lorsqu'on nous a joué à Paris quelques-unes de ses adaptations, c'est qu'Aristophane est un boulevardier essentiellement parisien, aussi moderne, aussi près de nous que nos meilleurs auteurs dramatiques contemporains. C'est le triomphe de la drôlerie et de l'ironie. Il a le ton de Molière autant que Plaute ; le Bourgeois Gentilhomme est en germe dans ses Nuées, et il a aussi à un degré de génie le ton de Sardou ridiculisant la démocratie dans Rabagas. L'agitation socialiste où nous vivons complète la ressemblance. Le génie d'Aristophane est fait de finesse, de traits, de gaîté, de charge. Il a parfois la tournure d'esprit d'un Labiche et il fourmille de mots comme on en dit au Vaudeville et au Gymnase. Sou dialogue est une merveille de vivacité, de fraîcheur et de jeunesi^e, avec des délicatesses de style, d^g
nuances de pensée et un pétillement continu. Jamais MM, Pailleron et Dumas n'ont écrit quelque chose de plus étourdissant que son Plutus, un chef-d'œuvre d'observation de tous les temps, où la verve satirique éclate en réparties imprévues. Aristophane ridiculise les utopies humaines qui seront éternellement d'actualité, et c'est ce qui fait sa durée et sa force. Plante et Molière observent les vices. Aristophane voit nos travers, se moque des mœurs, bafoue les aspirations disproportionnées et les dérèglements incorrigibles de notre nature. Son dialogue est, non pas de la phrase littéraire, mais de la conversation même, coupée et à brûle-pourpoint. Il a l'entraînement des ripostes, le sens de la blague telle que nous l'entendons aujourd'hui. Derrière sa brutale crudité, on savoure le subtil observateur qui va au fond de la charge. V Assemblée des femmes et Lysistrata sont exquises de grâce et de saillie, de naturel délicat et de fantaisie vraie. La vie surtout, voilà ce qui sort de ce théâtre, la vie d'Athènes, et la nôtre derrière elle, et celle de tous les temps, de toutes les époques, parce qu'il a attaqué les errements, les aberrations, le désé-
quilibre de désir et d'idées qui soût le fond immuable de notre humanité ondoyante. L'évidence de ces qualités, l'attrait qu'il exerce ne vous arrivent que par une lecture assidue, et il est nécessaire de bien le pénétrer pour le bien comprendre. Le secret de son talent ne se trahit pas, par exemple, à première vue, comme celui de Plante, dont Molière nous a fourni la clef. On pourrait développer ces idées par des citations et des exemples. C'est de vulgarisation et d'explication que nous avons besoin. Beaucoup de liseurs intelligents sont encore remplis de préjugés contre les auteurs anciens. Il faudrait arriver à propager la lecture d'Homère et d'Aristophane comme les ouvrages de Zola.
Le quatrième volume de M. Croiset n'a pas encore paru à l'heure où nous écrivons ces ligues et nous l'attendons impatiemment. Il reste à étudier des prosateurs de premier ordre, de grands historiens grecs, des poètes comme Théocrite et des orateurs comme Démosthène.
Théocrite serait digne d'une appréciation plus étendue et plus teclinique, parce que son influence a été profonde sur les lettres françaises, (rest de lui que sont sortis Ronsard et Chénier.
Théocrite a révélé le sens de la nature à Ronsard, et c'est en lisant Théocrite dans le texte que Chénier a sauvé notre poésie de Tanémie sénile où elle se mourait au xviii® siècle. Dans toute la littérature grecque et latine, personne depuis Homère n'a eu comme Théocrite le sens de la nature et de Fart. Il a exprimé le charme dé la vie rustique avec des notations de détails et un relief de traits qui font illusion. C'est un évocateur de premier ordre, un grand peintre comme Millet, absent de son œuvre comme Homère, plus intense que Flaubert, un enchanteur de mots plus séduisant que Virgile, un créateur absolument original et personnel. En quoi diiïère-t-il d'Hésiode et d'Homère ; quelle est sa marque, ses qualités de fond, ce qui le fait reconnaître aux premières lignes? Autant dé questions qu'on devrait se donner la peine d'examiner au même titre que les recherches historiques- Il est regrettable que ce soit précisément le côté que néglige la critique renseignée et enseignante. Ainsi, dans ses Études sur la poésie grecque, M. Jules Girard étudie, à propos de Théocrite, les sources de son inspiration,, les éléments qui composaient l'idylle, les trans-
formations qu'elle a subies, le caractère national et local des poésies de Théocrite, tous les documents intéressants dont on pourrait faire une thèse. La lecture finie> on ne sait pas mieux pour cela ce que c'est que le talent de Théocrite et en quoi il se sépare des autres écrivains. Cette lacune a pourtant frappé M. Jules Girard dans un autre morceau de ce volume. Il a senti en étudiant Pindare combien ce mode de critique était insuffisant pour expliquer le plus grand poète lyrique grec. M. Jules Girard finit par le comparer à Victor Hugo et il cite des vers des Feuilles d'Automne et des Orientales qui lui rappellent le procédé pindarique. Méthode excellente, qu'on devrait appliquer partout et qui aiderait puissamment à saisir les rapports et la signification des œuvres ^
< Si Pindare est d'une lecture difficile, c'est que son charme réside dans les mots, dans la forme, dans le style et, comme dit Boileau, dans •< le nombre, l'arrangement et la magnificence des paroles ». (Rcflex, V sur Longin.) Malherbe le traitait de galimatias. Voltaire s'en moquait. On le nie Du on Texalte. « C'est un fleuve qui marche et qui bouillonne, >» dit Horace. Le rythme, le désordre des pensées, les allusions contemporaines, le patriotisme local^ la connaissance des mythes, le sens des religions païennes, aut;mt de causes qui faisaient valoir sa poésie et qui s*afïaibliasent flans une traduction.
Quant à Démosthène, il a eu des commentateurs et des juges, mais on peut dire qu'il n'a pas encore eu son critique. Le meilleur portrait que nous ayons de lui est celui qu'a écrit Féne- Ion. Au lieu d'axposer l'érudition générale que mérite un si vaste sujet, je voudrais que les efiorts de la critique se portent cette fois encore sur ce qui constitue l'essence du talent de Démosthène, et qu'on tâche enfin de nous donner la sensation même de son génie, qui est très simple. Pour nous, Démosthène est dans ce mot profond de Pascal : < La vraie éloquence se moque de l'éloquence. » Jamais orateur ne fiït moins éloquent, au sefns de l'amplification rhétoricienne où l'entendait Cicéron. Démosthène se moque de parler; il ne s'applique qu'à prouver. A force de resserrement, il semble n'avoir pas de style, tant l'idée frappe et s'impose par sa seule énergie. On dirait de la géométrie littéraire. Le dédain de l'effet oratoire se trahit à chaque paragraphe. Aucun lieu-commun, aucun morceau voulu, aucune apparence de facture. N'y cherchez pas d'ornements : il n'y a que des raisons. Les démonstrations et les arguments se croisent, s'accélèrent, se prédis.
pilent, font jaillir de superbes éclairs d'antithèses, et alors c'est de Tart, du grand art, celui qui vient du fond du sujet. Démosthëne affecte d'être sec là où un autre eût brillé ; il se restreint partout où l'on pourrait s'étendre, et il se contente d'avoir raison sans paraître faire valoir ■ses raisons. On sent qu'il veut se borner à Targumentation et qu'il méprise le secours de la forme, qui est pourtant chez lui si raffinée*. Mais lorsqu'il consent à s'en servir, il le fait en maître*. Il ne cherche pas l'effet, il l'atteint sans qu'on y songe. Il ne prétend pas séduire, il veut convaincre ; son charme, ce sont ses preuves ; la concision, voilà sa verve. Il persuade, non par son style, mais par sa conviction.
* Les grands orateurs anciens n'ont pas séparé Téloquence d'avec le style et n'ont été bons orateurs que parce qu'ils étaient bons écrivains. Consulter là-dessus l'excellent ouvrage de M. Georges Perrot : L'éloquence politique et judiciaire à Athènes. Cicéron, comme Démosthène, travaillait et raturait sans cesse le texte de ses discours. Démosthène avait appris la concision en lisant Thucydide, qu'il avait recopié huit fois. Nous n'avons qu'un écrivain français qui rappelle Démosthène, c'est Rousseau. Comparer notamment l'exorde du Discours sur la couronne et le parallèle d'Eschine et de Démosthène avec les premières Lettres de la montagne et certaines pages de VEmile. C'est tout à fait frappant, dans la traduction Auger.
- Voir, dans le Discours sur la Couronne^ l'exorde et le parallèle entre sa vie et celle d'Eschine.
OUVRIERS ET PROCÉDÉS 3t9
Il n'enchante pas, il entraîne. Il n'éblouit pas, il est irréfutable. Sa franchise est si agressive, qu'on jurerait qu'il renonce à plaire pour mieux persuader. Rien n'est plus extraordinaire que cette éloquence à rebours, si travaillée pourtant, avec ses belles périodes et sa majestueuse ordonnance. On nous a suffisamment commenté les discours de Déraosthène au point de vue historique : une étude sur leur facture et lieur métier serait plus profitable.
Telles sont les remarques, et les réflexions que nous a suggérées la lecture de quelques récents ouvrages sur les Grecs, notamment l'excellente Histoire de M. Groiset. Nous avons cru servir la cause des lettres, ea précisant, à cette occasion, l'état d'esprit de la critique à l'égard de la littérature grecque^ Nous n'avons certes pas la prétention de vouloir déplacer l'appréciation de l'école scientifique. Nous voudrions seulement accentuer vers un but plus exclusivement littéraire les tendances de la critique, qui nous semble un peu trop s'isoler dans le document et la science. La critique de vulgarisation et de métier devient d'autant plus urgente à appliquer dans l'examen de la littérature grecque,