L'Art d'écrire un livre, de l'imprimer, et de la publier
Quand on songe k la diversité des esprits et k celle, plus grande encore, des idées qui peuvent devenir le sujet et la forme d'un livre, il semble, au premier abord, impossible de concevoir comment, avec des préceptes généraux, on pourrait éclairer et diriger un écrivain, car son travail consiste précisément, quand il est bien fait, k créer un être intellectuel nouveau et, par cela même, libre de toute loi générale.
Que dans la religion, la science, l'histoire, le droit. Fauteur soit obligé de subordonner ses idées aux faits et aux principes E. MOiTox. — Un Livre. 1
établis, rien nest plus certain : dans ce cas la matière régit l'œuvre, et il n'y a pas de conseil à donner. Mais s'il s'agit d'un livre d'imagination ou de raisonnement, autant il est praticable d'en juger lorsqu'il est achevé, autant il semble impossible de conseiller l'auteur, s'il est vrai que l'inspiration et la liberté absolues soient, à ce qu'on dit. la su])stance même d'un ouvrage de l'esprit.
Mais en y réfléchissant un peu, on arrive à reconnaître que les droits de cette inspiration et de cette liberté, dont on fait tant de fracas, se réduisent à bien peu de chose. Ils sont le cri de guerre de ces émeutes d'anarchistes littéraires qui tous les vingt ans s'insurgent contre le bon sens, la grammaire, le langage, la pudeur, parce que tout cela est un gouvernement de l'esprit, qui opprime knir génie.
La vérité, c'est que si l'on mettait dans une balance, d'un côté les livres réellement originaux, et de l'autre ceux qui procèdent de l'imitation, on reconnaîtrait que plus on se rapproche de notre temps, plus les livres prétendus nouveaux deviennent des copies ou des variantes adroitement singées, à proportion de ce que « l'article » contrefait a de vogue. Pour voir cette vérité risible dans toute sa splendeur, il n'y a qu'à regarder dans leur ensemble les œuvres d'un de ces auteurs qui, depuis qu'ils écrivent, font imperturbablement le même livre. Il n'y a rien à leur dire : d'abord parce que « c'est à eux » et qu'ils ne dépouillent qu'eux-mêmes, et puis parce qu'ils y gagnent beaucoup d'argent.
Il est d'ailleurs reconnu que c'est le seul moyen d'avoir de
l'inspiration et la LIBEHTÉ 3
la réputation : là comme dans toutes les choses de ce monde, récrivain ou l'artiste qui s'avise de folâtrer à sa fantaisie hors des chemins battus n'y rencontre que des isolés comme lui. Les critiques équitables, et surtout les auteurs lésés, se plaignent amèrement de cet abandon : mais si favorable que paraisse leur cause, c'est eux qui ont tort, par la raison que quand on veut se faire connaître de beaucoup de gens, on doit aller où va tout le monde.
Il faut en prendre son parti : la liberté a beau se donner des airs de souveraine, elle n'est au fond que la très humble servante de l'opinion, puisque c'est l'opinion qui décide, et sans appel, du sort d'un livre. L'auteur a donc le choix entre l'espoir de réussir s'il se soumet, et la presque certitude d'échouer s'il ne se soumet pas. Voilà une leçon de plus pour apprendre comment, en littérature comme en politique, il ne suflit pas d'afTicher une prétention pour s'en faire un droit.
L'inspiration est-elle mieux fondée à revendiquer le droit divin dont elle prétend justifier sa souveraineté? Sans aller chercher bien loin, le nom seul dont elle s'appelle marque assez quelle peut être la mesure de sa spontanéité. Inspiration ! est-ce que ce mot n'est pas la définition parfaite de son origine et de sa nature ? Quel est donc ce souffle qu'elle respire et faute duquel elle ne serait pas ? Qu'est-elle par elle-même? De quelle lumière, de quelle chaleur est-elle animée, quels en sont les éléments? Où l'homme les a-t-il puisés, car enfin l'inspiration, comme tout ce qui est en ce monde, ne les a pas plus créés qu'ils n'ont pu se créer eux-mêmes?
Où? Là OÙ tout prend sa source : dans le présent, dans le passé, dans ce qui existe, idée ou matière, autour de lui. Au milieu de la vie et de Tàme universelles, qu'est-il autre chose qu'un atome pensant, comme dit Pascal? Il est si inconcevablement petit que, sans sa vanité, ([ui est infinie, on n'aurait jamais pu mesurer son insignifiance.
Rien que parla génération, tout homme est fait de la chair et de l'àme de plusieurs milliards d'-ancètres dont chacun lui a transmis, avec une goutte de son sang, quelque cliose de ce que d'autres milliards dancètres lui avaient transmis à luimême. Enfant, on lui enseigne tout ; sa science, c'est de connaître ce qui est ; son art, de représenter l'image des choses ; sa sagesse, de se conformer à sa propre nature ; ses rêves sont faits de réalités déformées ; son imagination enfin n'est qu'une mémoire embrouillée par un encombrement de souvenirs : ce c[u'elle retrouve, elle croit l'inventer.
Depuis les institutions et le culte d un peuple jusqu'aux pierres de ses maisons, est-ce que tout ne se fait pas sur le même plan et dans les mêmes formes ? Est-ce que le souci éternel de l'homme n'est pas de ramener sans cesse toutes ses oeuvres à l'uniformité, de les reproduire, de les conserver, de les épargner, povir les transmettre immuables à ses descendants?
Au reste ce n'est pas autrement ([ue procède la nature. Ses lois sont celles mêmes qui régissent l'humanité : elle ne se lasse pas de conserver et d'étendre les formes et les espèces, elle ne cesse pas de tirer des individus nouveaux, et toujours invariables, du fonds immuable de l'univers.