L INSPIRATION ET LA LIREHTE Ô
Et quand, dans rhumanité et dans la nature, tout marche ainsi sans avoir jamais varié, même une fois, on aurait la folie de prétendre qu'un g'rillbnneur de papier, un joueur de flûte, un barbouilleur de toile, un histrion, formerait à lui tout seul un monde libre des lois de l'univers, et ferait balance avec le créateur de toutes choses !
Voilà pourtant ce qu'il faudrait lire entre les lig-nes de certains dithyrambes, autrement dits réclames ou boniments, où l'on notifie aux peuples, comme s'il s'ag-issait d'un lever de soleil, l'apparition d'un roman, l'exécution d'un morceau par un pianiste de f/énic, l'achèvement d'une croûte sacro-sainte, ou la rumeur c[ui précède un père noble de comédie en tournée.
Qu'on honore le talent, c{u'on remercie les hommes intelligents et sensibles auxquels nous devons de voir notre vie, parfois bien sévère, hélas! s'élargir de tout un monde idéal où nous pouvons nous délasser un instant de nos misères, rien de plus juste, mais à condition de ne pas faire un dieu de ce qui n'est qu'un miroir ou un écho.
L'écrivain, le poète, le peintre, le sculpteur, ne font que représenter des images de choses ou d'idées, et sauf les primitifs, tous le font d'après des modèles. Prenez, en littérature, les plus grands hommes de notre pays : La Fontaine, qu'at-il fait dans ses fables et dans ses contes, cjue traduire Esope et Boccace ? Il le dit lui-même, en s'excusant sur ce que les qualités d'Esope sont au-dessus de sa portée! Robert a fait deux volumes in-8 sur les fables d'anciens auteurs cju'il a imitées. Racine, c'est Sophocle et Euripide accommodés aux airs
b L ART D ECRIRE UN LIVRE
de cour du grand siècle. Dans Molière, sans parler de ses autres pièces, cet Amphitryon^ qui est peut-être le plus éblouissant de ses chefs-d'œuvre, est copié mot pour mot, on peut dire, de V Amphitryon de Plaute. Bossuet lui-même, c'est la Bible. Et cette Tristesse cVOlympio, où tant d'àmes naïves se sont pâmées, qu'est-ce autre chose qvi'un lourd pastiche, inspiré à Victor Hug-o par la folle espérance de surpasser Le Lac, cet incomparable chef-d œuvre du plus grand des poètes de la terre ?
Si tout cela n'était pas la vérité même, quelle idée représenterait ce mot d' « école » qui sert à grouper, à toutes les époques de l'art et de la littérature, les disciples avec les maîtres? Disciples et maîtres, c'est-à-dire modèles et copistes. Or, loin d'en faire un reproche à ceux qui se rassemblent pour se communiquer leurs tendances et leurs procédés, on ne les en estime c[ue davantage, tant limitation est reconnue, de l'aveu de tous, comme une nécessité faute de laquelle il nV aurait jamais eu un tableau ni un livre au monde.
Aussi quand La Bruyère, deux siècles et demi avant notre âge, écrivait, à la première ligne de son livre des Cnractères : (( Tout est dit ; et Ion vient trop tard depuis sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent », il réduisait à leur juste mesure les apothéoses auxquelles on nous fait assister aujourd'hui.
On aura beau dire, chanter et crier, toute œuvre de l'esprit humain est prise dans la nature et dans l'esprit humain; les idées ne s'inventent pas, elles s'imitent, et la seule chose qui