‹ L'Art d'écrire un livre, de l'imprimer, et de la publierChapitre 11 sur 60 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Quelle que soit l'innombrable variété des livres qui depuis des siècles se produisent dans l'univers, on peut les ramener à trois groupes bien définis : les livres techniques, les livres historiques, et tous les autres, qui ont pour sujet l'idée sous une forme quelconque. C'est de ceux-ci seulement que nous aurons à nous occuper, car ce sont les seuls où le travail soit fait de toutes pièces par l'écrivain, au gré de son imagination, sans qu'il ait à répondre du choix de son sujet et de sa façon de le traiter. Au contraire, en matière scientifique, technique ou professionnelle, le sujet et ses applications sont la substance même du livre; en matière d'histoire, si les jugements sont libres, l'exactitude des faits est rigoureusement obligatoire, la genèse est toujours la même, et procède de l'impulsion générale qui fait marcher du même pas la science, l'histoire, et la collection toujom-s inachevée des documents s'y rapportant.

Restent, et le champ des observations est encore assez vaste, les livres d'imagination ou de génie sur la religion, la philoso- !■;. MOUTON. — Un Livre. 3

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phie, la politique, l'art, la poésie, le théâtre, le roman, qui forment plus particulièrement la littérature.

Il faudrait écrire plusieurs volumes in-folio pour dire comment les auteurs conçoivent et exécutent le projet décrire un livre : mais il peut suffire de quelques exemples pour faire voir que, malg-ré l'infinie diversité des esprits et des sujets, cette inspiration part toujours de trois sources principales dont tout le reste n'est que des dérivés.

Ces sources sont :

Premièrement, le g'énie : c'est la plus rare ;

Secondement, le désir de passer sa vie à rien faire en écrivant;

Troisièmement, l'espoir de gagner de Fargent, dos honneurs et de la gloire.

Sans l'impulsion d'un ou de plusieurs de ces mobiles, peu de gens, hors les théologiens, les savants et les pédagogues, s'aviseraient qu'ils sont inspirés et qu'il faut absolument donner un libre cours au génie qui les étouffe.

Comme la maladie .sur les corps débiles, c'est sur les esprits faibles et les caractères paresseux que la manie d'écrire sévit particulièrement. La maladie s'annonce par des vers : si elle se confirme à l'état chronique, il se produit un cas de poésie ; si elle tourne à l'amour ou à la psychologie purulente, c'est un roman qui perce.

Ces maladies étant les plus répandues parmi les auteurs, nous les prendrons pour sujets d'observation. 11 est d'ailleurs entendu que nous laisserons de côté, comme appartenant plus

particulièrement à la tératologie littéraire, les livres des plagiaires et des pornographes ; ce ne sont pas des nouveau-nés, ce sont des monstres non viables : mettre son nom à un livre fait par un autre, ou le mettre en tête d'un pacpiet d'ordures, ce peut être gagner de l'argent, mais ce n'est pas écrire.

L'idée d'un roman ou d'une pièce de vers vient souvent d'un.e réflexion ou d'un sentiment sur un fait réel dont vous avez été témoin ou qu'on vous a raconté, et c'est en développant, en modifiant ce fait, en y intervertissant les rapports et les proportions, que vous arrivez à tisser le canevas sur lequel vous brodederez. D'autres fois c'est dans l'histoire, dans une relation de voyage, dans un événement public ou ignoré, que seront pris les détails du récit.

On écrit quelques notes un peu plus étendues, on esquisse un plan, on dort là-dessus, on s'occupe d'autre chose. Pendant des jours, des semaines, des mois, vous croyez avoir oublié votre roman : erreur, vous l'avez perdu de vue. Mais il est toujours dans un coin de votre tête, et il se travaille lui-même.

Je souligne ces derniers mots, parce que rien n'est plus mystérieux ni plus certain que cette élaboration inconsciente d'une idée dont le cerveau s'est emparé, et qu'il tourne, retourne et pétrit, faisant la digestion de cette idée comme l'estomac fait la digestion de l'aliment, à notre insu. Ce que la réflexion volontaire n'a pu vous donner, la pensée va le produire, et un beau jour, sans que rien vous en ait averti, en touchant par hasard à quelque papier, vous tombez sur une note, et vous voyez votre roman comme s'il était écrit d'un bout

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à l'autre. Vous n'avez plus qu'à vous mettre à votre bureau : la plume va marcher tout d'une haleine depuis la première jusqu'à la dernière page.

Voilà donc l'auteur assis à sa table : le papier s'étale devant lui, l'encrier regorg-e et frémit, la plume est aiguisée, et désormais, jusqu'à l'achèvement de l'œuvre, il va s'occuper d'arrache-pied de cette uni(|ue pensée, soit qu'il écrive, soit qu'il relise, rature, ajoute, retranche ou remanie ses jiages.

Mais c'est là que tout, ressources et difficultés, ensemble et détails, inspirations heureuses et pauvretés désolantes, va commencer à se tirailler, à s'entre-choquer , dans la cervelle éperdue de ce malheureux. 11 est là connue le roi Dagobert sur le porche de Saint-Denis, entre les diables qui lentrainent vers l'enfer, et les anges ([ui le retiennent pour l'emmener au paradis. Le plan était pourtant irréprochable, tout se suivait dans un ordre parfait, et voilà que le tîl s embrouille d abord, puis se casse net, et rien ne peut plus arriver : il y a en travers du chemin im fossé sans fond.

Voilà, entre mille, une des péripéties sans nombre par lesquelles passe la conqjosition d'un livre d'imagination. Et ce n'est pas tout.

On ne saurait trop, quand on se prépare à écrire, se mettre en garde contre la tentation d' « empailler » son livre dune conception étrangère au sujet. Autre chose est de s'inspirer d'un sentiment ou d'une idée pour en faire l'âme d'un roman, d'un poème, autre chose de l'en bourrer comme qui bourrerait une oie de marrons en s'imaginant qu'il va obtenir une dinde

truffée. Ageqiwd agis, dit le proverbe : si vous voulez faire un roman ou un poème, faites-le, mais si la théorie que vous avez entrepris d'y insérer est tellement précieuse, tirez-en un livre à part. Car ou elle est bonne et elle absorbera le sujet, ou elle est mauvaise, et votre histoire, montée sur un échafaudage qui s'écroule, tombe à plat.

Le répertoire de ces dangereux procédés n'est pas bien long à faire : c'est proprement un petit manuel de recettes, d'ailleurs vieilles comme le monde, qui ne trompent personne et qui, sauf quelques gloires d'un jour décédées avec leurs titulaires, n'ont jamais produit un seul chef-d'œuvre.

Le premier rang y appartient incontestablement à ce qu'on pourrait appeler l'école des navrants, et qui consiste à choisir pour sujet tout ce qui peut attrister, abattre, désoler, désespérer une âme sensible. C'est le lot et la joie des malades, des esprits malsains, des poitrinaires, auteurs ou lecteurs, et surtout des cœurs secs et impuissants qui, n'ayant jamais su m rire ni pleurer, croient se régénérer en buvant à la coupe frelatée des peines imaginaires.

Celui qui a souffert, non pas dans un rêve littéraire, mais dans la réalité poignante d'une grande douleur, ne songera jamais à en faire le sujet d'un griffonnage élégant : celui qui n'a pas connu le chagrin pourra faire des phrases plus ou moins tristes, plus ou moins désolantes, mais s'il réussit à soutirer quelques pleurs à des lecteurs de larme facile, il ne trompera pas ceux qui ont eu des chagrins vrais : pour ceux-là l'effet de cette singerie sera révoltant.

C'est aussi la muse des commençants et des maladroits. Avec des malheurs, des crimes, des cadavres, des horreurs ou des infamies, on est sûr de consterner un instant le lecteur de hasard, mais un instant seulement, et quand ce lecteur s aperçoit que décidément toutes les pag-es du livre sont bardées de larmes, de sang- ou d'ordure, il se sent ému à peu près comme .s'il lisait l'histoire de Croquemitaine, à la seule différence que c'est jjlus ennuyeux.

Viennent ensuite le pessimisme et la misanthropie. Tout est pour le plus mal ; le bon Dieu l'a fait exprès pour avoir le plaisir de nous voir souffrir; plus on fera de bien, plus il nous en punira ; mais si nous sommes bien scélérats, il nous fera parvenir aux plus grands honneurs, afin de dégoûter les hommes de la vertu : voilà pour le pessimisme.

Tous les hommes sont méchants, bêtes, ég^oïstes, lâches; il faut les haïr, les fuir, leur faire le moins de bien et le plus de mal possible : Aoilà pour la misanthropie.

C'est odieux, faux, et de plus, criminel. Quand on pense que beaucoup d'écrivains ont imag-iné de prendre ces vilaines sottises pour en faire des guirlandes à leurs élucubrations et se rendre admirables au public, on se prend la tète dans les mains et on se demande où peut s'arrêter la vanité de riiomme lorscpie la démangeaison d'écrire le tient et qu'il se sent incapable d'y réussir sans tricher.

L'ironie et le scepticisme sont deux affectations dont le but est le même. En proclamant qu'il ne croit à rien et qu'il se raille de tout, l'auteur se pose au-dessus de la crédulité des

esprits simples ; il croit que sa neutralité sur tout ce que le monde peut aimer ou haïr lui assurera celle du public. Mais l'acidité de Tironie, pour peu qu'elle se prolonge, agace les dents ; le scepticisme éteint et décolore tout ce qu'il touche, même les livres qui se croient le plus transcendants, et tel qui, à ce jeu-là, s'imagine faire gronder le tonnerre, ne fait que souffler dans un mirliton crevé depuis des siècles.

Au moins le sceptique n'est pas méchant, tandis que l'athée est un vilain homme à tête grosse comme le poing, et qui a la rage du prosélytisme. Quand il écrit, il fait du mal. Ce simj)le aperçu doit suffire pour détourner vm jeune auteur de toute incursion de ce côté-là : pour quelques athées qui l'applaudiront, il ameutera contre lui les deux ou trois milliards de gens qui croient en Dieu.

On n'a pas à espérer mieux des thèses morales, philosophiques, politiques ou fantastiques. On peut y appliquer ce que nous disions plus haut: ce sont des corps étrangers, qui ne peuvent qu'absorber le sujet ou en faire voir l'inanité.

Nous ne parlerons que pour mémoire de ces procédés littéraires empruntés au surnaturel : la féerie, la sorcellerie, 1 hypnotisme, la suggestion. Tout cela n'est au fond que le merveilleux et le fantastique, ces deux formes exquises de l'imagination, tomlîées aux pattes de singes maladroits : il n'est pas de chose si charmante dont un sot ne puisse faire une sottise.

On ne saurait d'ailleurs trop se mettre en garde contre ce genre sinistre, qui peut mener à la folie, quand il n'en vient pas.

Tous les artifices dont nous avons donné jusqu'ici les recettes ont pour caractère commun d'être, somme toute, plus ou moins enfantins à cause même des airs de supériorité que l'auteur y prend sur les âmes A^ulgaires. On ne voit pas qu'il en soit résulté beaucoup de i^loire pour ceux qui y avaient mis leurs espérances. C'est qu'en ell'et rien n'est lourd et encombrant comme une théorie dans un livre d'imap^ination ; elle pèse sur tout, à chaque page il faut l'enjamber pour aller plus loin, et un ennui mortel va s'épaississant à mesure que le fardeau s'ag-grave d'élucubrations nouvelles. Si l'auteur lui paraît sincère, le lecteur le prend en pitié, mais il le méprise s'il voit que la théorie n'est qu'un artifice pour l'éblouir.

On risc[ue fort de se loger à la même enseigne en prenant pour sujet une théorie scientifi([ue avec l'espérance de faire passer sous ce couvert une thèse d'opinion philosopliique ou de sentiment. L'ol)jectif habituel de ces sortes d'ouvrages est presque toujours le matérialisme ou l'immoralité. Quand l'amour se trouve malaxé dans celte mixture, cehi devient parfois abominable. Naturellement c'est presque toujours 1 hypnotisme, la suggestion, la psychologie d'hôpital enfin, qui servent d'excipients à ces drastiques de la sensibilité.

Les lecteurs de ces livres sont bien à plaindre, mais les auteurs qui se consacrent à cette répugnante besogne sont encore plus dignes de compassion.

Le macabre est la nuance funèbre du fantastique. L'assaisonnement de mort, de squelettes et de fantômes, qui en est le tond obligé, tente trop souvent des auteurs novices ; ils se

flattent d'en tirer à coup sûr des effets saisissants. Mais comme pour tous les genres violents, ce n'est qu'avec un sang-froid imperturbable et vine légèreté de main extrême qu'on y peut toucher sans se brûler les doigts. A la différence du fantastique, où il faut que l'auteur paraisse toujours sérieux et convaincu, le macabre admet comme tempérament un souffle de gaîté, mais de gaîté fine et discrète, qui fait ressortir encore mieux les traits effrayants et en rend l'impression moins rude. Quand ces conditions s'y trouvent réalisées, le macabre peut devenir un genre de haute volée, et de plus très amusant, tandis que si on n'y met que des fantômes et des têtes de mort avec des chandelles, au lieu de faire frissonner le lecteur on le fait bâiller.

Au delà de ces excès d'imagination, il ne restait plus que la folie, et beaucoup d'esprits faibles, exaltés, ou même promis à cette sinistre maladie, en ont fait le sujet de nouvelles et de romans qu'on ne peut lire sans frissonner d'horreur. Ces sortes de livres sont plus qu'émouvants, ils donnent le cauchemar, ils rendent malade. Conteur ou lecteur, qu'on s'en garde comme de la folie elle-même, dont ils ne sont le plus souvent qu'un symptôme, et dont ils portent avec eux la redoutable contagion. Nous avons eu la douleur de voir un de nos plus éminents romanciers enlevé, corps et âme. dans le tourbillon de la folie : depuis bien des années, celui qui écrit ces lignes, à la lecture de certaines nouvelles de ce grand écrivain, voyait venir la catastrophe.

Il ne faut donc ni lire ni écrire ces livres affreux : s'ils ne

produisent pas l'aliénation mentale, ils l'annoncent ou la préparent, et on peut tenir pour assuré que, sans ces livres, de ces écrivains et de ces lecteurs tombés aux grilles du monstre, beaucoup auraient échappé. Au surplus il est à peine besoin d'ajouter que, soit comme sujet principal, soit comme moyen d'émotion, une maladie aussi lugubre ne saurait, pas plus que la torture ou regorgement, être tenue pour légitime dans notre littérature française, si délicate et si mesurée.

Beaucoup prétendent opposer la liberté, comme un bouclier sacré, à quiconque ose leur demander compte de ce qu ils ont écrit. A moins de prétendre que tout ce qui est exécutable est légitime, il faut pourtant bien reconnaître qu'il y a un ])oint où commence la responsabilité de l'écrivain.

Or, dans le sujet qui nous occupe, s'il est loisible à un auteur de s'aventurer à ses risques et périls, il n a pas lech'oit de nuire à ses lecteurs. Que son livre ait échoué ou réussi, il n'en reste pas moins tout le mal qu'il laisse derrière lui pour avoir propagé des idées funestes ou des sentiments coupables. Quand il ne l'aurait fait que par sottise sincère, ce serait déjà une mauvaise action ; mais s'il la fait sans conviction et dans l'intérêt de sa vanité, c'est un crime, car la tristesse, l'immoralité, la haine de nos semblables, l'oubli des vérités suprêmes, le dégoût de la vie, et la folie elle-même, sont trop souvent le fruit d'un livre odieux tombé par malheur entre les mains de quelque sot.

Et si ce n'était (jue les sots ! Mais où les mauvais livres font le plus de mal, c'est dans la jeunesse, à cet âge où

l'homme nouveau, impatient d'ouvrir ses ailes, s'élance dans la vie, laissant derrière lui le nid paternel et les idées séculaires de la famille pour aller chercher, dans l'espace ouvert à sa liberté, d'autres nids et d'autres idées. Ce que tous les bons livres du monde ne pourront faire pour le rendre sage, un seul mauvais livre le fera pour le rendre fou. Chose horrible, plus le livre sera violent, insensé, féroce, plus cette âme, qui n'a pas encore assez vécu pour discerner le bien du mal, en sera transportée jusqu'au délire, jusqu'au crime.

Nous le voyons bien en ce temps d'horreurs et d'épouvante. Ce ne sont pas les vieux qui font sauter les maisons ou périr les hommes, ce sont lesjeunes, presque des enfants. Les vieux, plus prudents et plus sages, se contentent de les exciter au crime et de les pousser à l'échafaud.

Eh bien, ce qui est vrai de ceux-là est vrai de tout écrivain qui, fût-ce par une seule ligne, par un seul mot de ses livres, aura causé le malheur, la folie, le suicide ou le meurtre d'un seul homme. Il n'est pas complice, il est coupable. Si on le faisait passer en jugement, je défierais le plus retors des défenseurs de trouver à dire pour lui autre chose sinon qu'il n'a pas adressé sa provocation à tel ou tel, mais qu'il l'a lancée au hasard à tous ceux qui pourraient se trouver disposés à j obéir.

Devant la mort, la folie, l'assassinat, avec la guillotine pour conclusion, il n'y a pas de cynisme ou de casuistique qui tienne : écrire un livre est une action sérieuse ou ne l'est pas. Si un homme veut qu'on lui sache gré du bien, il doit se soumettre au châtiment du mal.

44 i/art d'éciuhe un livre

Qu'on y prenne bien garde, il ne s'agit pas ici de ces vagues prophéties qu'on lance comme péroraison pour ^^assionner le débat : ce sont des faits.

Toute manifestation d'un mal rend le mal contagieux et, ce qui est plus épouvantable, d'autant plus contagieux que ce mal est plus grand. On connaît l'histoire de cette guérite où, un factionnaire s'étant suicidé pendant la nuit, cinq autres se suicidèrent successivement, de la même façon et à la même heure.

La contagion par le livre n est pas moins (hmgereuse que celle de 1 exemple.

Au moment même où nous venions d'achever les deux alinéas qui précédent, M. J. Bourdeau citait récemment {Journal (les Dchnfs, 19 avril 1894. les Dan(jereuses Lectures) le cas d'un jeune Allemand nomnu' Mainlœder. qui ayant, pour son malheur, mis par hasard la main sur le Monde comme volonté et comme rcprcsenfa/ion. de Schopenhauer, songea d'abord à se jeter à l'eau, puis, se ravisant, écrivit un livre sur la Philosophie de la rédemption^ après quoi il se donna paisiblement la mort.

M. J. Bourdeau rappelle à ce propos les suicides suggérés par la lecture de Werther. Gœthe avouait que Werther était ime (( fusée incendiaire » ; il se gardait de le relire, crainte de tomber dans l'état maladif d'où ce livre de sa jeunesse était sorti, mais il se justifiait en ces termes des maux qu il avait causés : « Vous damnez un ouvrage, s'écriait-il, qui, mal compris par quelques intelligences étroites, a délivré le monde

tout au plus d'une douzaine de tètes folles et de vauriens qui ne pouvaient rien faire de mieux que d'éteindre tout à fait le pauvre reste de leur méchante lumière. Je croyais avoir rendu à l'humanité un A^rai service et mérité ses remerciements, et voilà que vous voulez m'imputer à crime cet heureux petit fait d'armes. »

C'est se féliciter gaîment d'une douzaine d'assassinats; et soyez sûr que quand ce misérable disait cela, il se sentait gonflé d'orgueil de son pouvoir homicide, absolument comme la coquette qui a fait mourir de chagrin un de ses amants.

Mais quand on se sera rendu maître de la fureur qui vous enrage à lire de pareilles infamies, on voit jusqu'où la vanité d'écrire peut entraîner un honnête homme. Du même égoïsme et du même orgueil dont elle fait les scélérats, la littérature fait des espèces de monstres intellectuels, incapables de distinguer le bien du mal dès qu'il s'agit de ce qu'ils appellent leur gloire.

Sans doute c'est un châtiment, mais on ne peut s'empêcher de regretter que les « têtes folles et les vauriens » qui ne sont bons qu'à pousser les autres au crime ou au suicide ne commencent pas par donner l'exemple en se faisant exécuter pour assassinat ou en se pendant le plus tôt possible au plus prochain réverbère. Il y en a bien eu quelqu'un par-ci par-là, mais si peu !

Nous pourrions ajouter bien des pages à cette nomenclature de procédés maladroits ou coupables dont un écrivain doit se garder. Ce qu'il en faut surtout retenir, et que nous espérons

avoir montré jusqu'à l'évidence, c'est que ce sont en effet des procédés, et que ni la liberté d'écrire ni le droit d'inspiration n'y ont rien à prétendre.

Que ressort-il de cet examen? C'est, en définitive, que rien n'est difficile à sentir et à représenter comme le vrai, le beau^ le bien, rien de plus facile à faire que le faux, le laid, le mal ; qu'il suffit d'un peu de méchante humeur pour prêcher le pessimisme, d'un peu de vanité pour se dire sceptique, d'un peu d'insolence pour être athée, d'un peu de sottise pour ne comprendre de toutes les choses de ce monde que la mort et le désespoir. Pour être apte à pratiquer ces odieuses façons de penser ou d'écrire, il faut se sentir impuissant et misérable d'esprit et de cœur, considérer toutes choses d'un œil méchant» et tirer vanité de ces disg-ràces.

Mais tout cela ne suffirait pas à pousser dans une si triste carrière tant d'honnêtes g'ens devenus écrivains ou artistes, s'il n'y avait pas là pour eux une espérance. Et laquelle? Celle de se faire distinguer en se posant, comme des génies superbes^ au-dessus des hommes et de la vie ; en faisant peur aux naïfs^ en abusant de la sensibilité des cœ^urs tendres pour leur arracher des émotions cruelles, en étonnant le monde par l'audace des absurdités qu'ils débitent en démoralisant les âmes pour les dominer.

Il faut pourtant bien s'entendre une fois pour toutes.

Si ces procédés ne sont qu'une manœuvre commerciale pour faire hausser le cours de leur marchandise littéraire, que ces soi-disant artistes ou écrivains ne nous étourdissent plus du

fracas et de l'encombrement dont ils nous obsèdent ; en dépit du titre qu'ils prennent, ils ne sont rien de plus que des marchands qui entravent la circulation par leurs étalages plus ou moins répugnants, et peu importe ce qu'ils écrivent.

Mais s'ils prétendent être pris au sérieux, qu'ils se soumettent à la loi commune. On les jugera, non comme demidieux, mais comme simples mortels. On leur demandera raison de ce qu'ils ont écrit et du mal qui en sera résulté; on comptera les malheurs, les chagrins, les fautes, les crimes, que leurs ouvrages auront causés, et s'il y a eu mort d'homme, on les condamnera comme meurtriers.

C'est le prendre sur un ton bien tragique, me dira-t-on peutêtre, à propos de quelques lignes éparses dans un livre éphémère ; autant en emporte le vent.

Si A^otre fils avait été un des cinq ou six jeunes gens qui, après avoir lu Werther ou le Monde comme volonté et comme représentation, se sont brûlé la cervelle, et si, sur le moment, vous aviez tenu Gœthe ou Schopenhauer, les auriez-vous étranglés, oui ou non ?

Est-il moins coupable, quand on dispose d'un pouvoir indéfini sur des âmes inconnues, d'y semer l'angoisse, la désespérance, d'ôter aux malheureux jusqu'à leurs pauvres petites joies, de tout ravaler, de tout piétiner? Incapables de savoir goûter au banquet de la vie, vous venez tournoyer au-dessus de la table pour en souiller les mets, comme les Harpies.

Un procédé qui tente beaucoup d'écrivains parce qu'il est facile et qu'il produit parfois de grands effets, c'est l'hyper-

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bole ou, en français modeste, lexag-ération. Elle se prête merveilleusement au comique, cette donnée dispensant l'auteui* de toute mesure dans ses écarts. Mais parfois elle dépasse le but et il en résulte qu'au lieu de faire rire, T hyperbole fait bâiller.

Le même mécanisme tourne au ridicule Ihyperbole disposée pour produire la terreur ou la pitié, ces deux objectifs du drame et de la tragédie.

C'est donc un moyen qu'on ne doit pas employer à la légère, mais il ne faut pas oublier qu'il a été l'âme de cette école romantique qui a fait le magnilique mouvement du règne de Louis-Philippe, et qui, si l'on y regarde bien, mène toujours la littérature de l'Europe, ou la ramène lorsque de prétendus novateurs ont vainement essayé de s'en all'ranchir.

La poésie et le roman, qui sont proprement la littérature pure, ne vivent que d'exagération. Si les événements, les idées ou les passions ne s'y présentent pas dans des proportions inusitées au cours de la vie réelle, le public n'y trouvera pas d'intérêt. (]e qu'il cherche, c'est cette seconde vie de l'esprit et du cœur qui, sous les a])parences de la réalité, nous fait rêver un autre monde, plus beau ou plus laid, plus vaste ou plus étroit, n'importe, mais (|ui double l'existence en nous arrachant pour quelques instants à notre ennui ou à notre misère.

Entre les procédés que nous avons examinés jusqu'ici, et les expédients plus ou moins puérils dont nous aurons à chercher la valeur, nous sommes ici sur le vrai terrain où toute œuvre sérieuse pourra trouver sa voie, pourvu que l'auteur

sache la choisir et, quand il l'aura choisie, s'y tenir. C'est là seulement qu'il y a place pour tout le monde.

Il y parviendra par la mesure. C'est la mesure qui lui dira jusqu'où il peut aller, où il doit s'arrêter. S il s'en tient à l'affectation, à la candeur; s'il présente l'idéal sous une forme ridicule, il fait la caricature de ce qu'il y a de plus beau sous le ciel; s'il ne met en jeu que des sentiments moyens ou banals, ses livres pourront réussir, car ils seront médiocres et faits proprement, mais il sera médiocre lui-même comme ses lecteurs.

S'il s'élance à bride abattue dans la carrière en tirant des coups de pistolet, en sonnant de la trompette, en battant la grosse caisse, en le prenant de haut avec le public; si, dans des livres fulminés coup sur coup, il prend pour cri de g-uerre l'outrance en toutes choses, ou le paradoxe, ou l horreur, ou le dégoût, il pourra aussi bien, selon le vent qui souiïle, s'élever au pinacle ou tomber au plus bas. Mais s'il a la main assez habile pour appuyer à propos sur les ressorts de sa machine ou les lâcher, il peut, à la fin de sa carrière, se retrouver sur ses pieds avec une situation reconnue et acceptée à peu près généralement.

La grande question dans tout ce qui est tour d'adresse ou de force, c'est la justesse : l'auteur n'a pas le tact nécessaire pour y réussir, mais le public, en dépit de ses erreurs, qui n'ont qu'un temps, a ce tact au suprême degré, parce que son opinion définitive n'est autre chose que le sens commun, c'est-

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à-dire la raison et l'esprit de tout le monde. On peut crier tant qu'on voudra, mais ce jugement-là est sans appel.

La même mesure doit servir de loi dans tous ces procédés de grossissement, de réduction, de complication : dans le secret, l'énigme, le mystère, auxquels ont recours certains auteurs pour machiner leurs récits : tout cela peut être, comme la langue d'Ésope, excellent ou détestable selon qu'on aura respecté ou forcé la mesure.

La philosophie et la morale elle-même ne sont pas à l'abri de certains écarts du mauvais côté, témoin cet auteur qui, ayant entrepris un dithyrambe sur les avantages de la vieillesse, est arrivé, j^ar des élans successifs d'enthousiasme, à écrire ceci : « La vieillesse est supérieure à la jeunesse, parce qu'elle augmente de jour en jour, tandis que la jeunesse, elle, diminue continuellement. » Kvidennnent c'est pousser l'éloge trop loin : une flatterie aussi démesurée a dû refroidir plus d'un lecteur au moment où il allait prendre feu.

Il en faut dire autant des étrangetés plus ou moins bizarres qui consistent, par exemple, à imaginer des machines pour remplacer les actes intellectuels de l'homme. On jDourrait citer tel auteur dont presque tout l'œuvre n'est que l'application de ce procédé, qui ne réussit jias toujours et dont on fera bien de se méfier, car outre ses dangers, il a l'inconvénient de la monotonie.

Le fantastique à la manière d'Hoffmann ou d'Edgar Poë est encore un genre difîicile à imiter. Il faut un tour d'esprit unique pour atteindre à cette logique effrayante, à cette vrai-

semblance incroyable, qui donnent tant de charme et de puissance aux imaginations de ces deux enchanteurs : on ne doit, pas essayer d'imiter ce qui est inimitable. Pour un début, c'est d'ailleurs le dernier genre à choisir, car les lecteurs y sont rares et très difficiles : le goût du public n'y est plus comme autrefois.

Mais ce qui reste et qui restera toujours, c'est la fantaisie. Si vous vous sentez l'esprit alerte, la sensibilité vive, l'humeur vagabonde, le coup d'œil juste, abandonnez-vous à ce jeu charmant et profond. C'est un des produits les plus exquis de l'intelligence humaine, et l'un des plus recherchés, parce qu'il a pour éléments essentiels le bon sens et la gaîté. Aussi, malgré sa finesse, la fantaisie plaît-elle à toutes les classes de lecteurs : elle n'est au fond que l'esprit lui-même sous une forme familière. Maintenant, si vous n'êtes pas tout à fait sûr d'avoir, pour jouer de cet instrument difficile, les aptitudes indispensables, attendez pour vous y risquer que ces aptitudes vous soient venues.

Faute de grives on mange des merles, dit-on. Sur la foi de ce proverbe, il ne faudrait pas se flatter de faire savourer au public la singularité en guise de fantaisie. Tout ce qui est singulier est faux quand il s'agit de représenter la nature, et si le public peut s'y laisser surprendre d abord, il ne tarde guère à s'en désabuser.

Les anciens, naïfs comme on ne l'est plus, s'en tiraient en racontant avoir vu des hommes qui marchaient la tête en bas, ou qui avaient la figure au milieu du ventre, et les lecteurs s'en

contentaient : mais le progrès des lumières nous a rendus plus exigeants. En attendant mieux, les auteurs voués à la singularité ont imaginé un procédé qui, tout en ailfectant des formes diverses, est au fond toujours le même.

Il ne consiste plus, il est vrai, à nous montrer des hommes la tète en bas, mais c'est l'auteur lui-même cjui. marchant dans cette position bizarre, voit les choses et les hommes à rebours et les présente en assurant qu'ils sont ainsi.

Les premiers lecteurs, naturellement, sont étonnés, n'en reviennent pas, et pendant quelque temps on ne s'entretient (jue de cette nouveauté. Mais cela dure juste le temps de découvrir le mécanisme du procédé, qui est bien simple, car il consiste à remplacer la nature par l'auteur lui-même voyant tout à la renverse et substituant aux notions du sens commun ses conceptions détraquées. Il obtient ainsi des descriptions étourdissantes, des scènes inouïes, des caractères inimaginables. Sa grande prétention est toujours d'avoir photographié la nature, ce qui est vrai : seulement il a mis à son appareil un objectif à facettes, et ses prétendues épreuves ne sont que des déformations.

Ceci nous amène à parler des descriptions, qui sont une des parties principales du roman, car autant l'homme est inséparable de la terre qui le porte, autant il est nécessaire de représenter aux yeux du lecteur les lieux où l'action se déroule. La description est le décor du drame, où, soit par analogie, soit par contraste, elle fait ressortir l'homme et, tandis qu'il se débat dans les agitations de la vie, l'agrandit encore en l'éclairant du reflet de la nature.

Mais c'est à condition qu'elle soit vraiment en rapport avec la scène ou le sujet, car autrement elle fait languir l'intérêt et n'est qu'une interruption impatientante.

Qui dit roman dit amour : le roman d'amour peut donc être considéré comme formant k lui seul une littérature à part qui s'adresse surtout aux femmes, aux collégiens, aux névropathes, aux campagnards, aux timides, qui, n'osant ou ne sachant pas aimer en chair et en os, cherchent k s'assouvir en rêve des amours imaginaires qu'on leur conte dans les romans.

Cette clientèle, par son insatiable crédulité et par son ignorance de la vie, a amené les romanciers k tout oser, non seulement en démoralisation, mais en ennui, et ce qu il y a d'épouvantable, c'est que plus ils deviennent impudiques et ennuyeux, plus on les admire.

Ce genre d'ouvrages « de l'esprit » est, dans l'ordre de la littérature, ce que la morphine est dans l'ordre de la toxicologie : un poison dont on ne peut perpétuer les délices qu'a condition d'en augmenter toujours la dose : c'est pourquoi les romans de cette école croissent si régulièrement en impudicité et en ennui.

C'est toujours la même chose. Un homme et une femme, également médiocres, également odieux, n'ayant de curieux que leurs vices tout nus; qui se prennent comme des bêtes, se livrent k leurs ébats sous les jeux du lecteur, se disent des infamies ou des injures, et puis s'en vont dos k dos en se maudissant quand ils ne s'entr'égorgent pas, voilk au fond la « psychologie » éternelle de ces romans.

5i l'art d'écrire in livre

Comme forme, c'est encore plus banal. La scène se passe toujours dans le même monde : des financiers, des artistes, des politiques, de vieilles coquines, un original pour faire contraste, un philosophe pour raisonner les situations, un niais pour les intermèdes. Comme scène, un salon toujours meublé de même, avec la serre obligée; la petite maison pour les rendez-vous, oi-née d'écrans japonais, de tètes de momies guanches et autres fantaisies; comme épisodes, la chasse à courre, le mail-coach, le pavillon au fond du parc, la promenade de nuit sur les quais, un soleil couchant. Mais dans tout cela, plus d'obstacles, plus d'angoisses, plus de remords, comme dans les romans d'autrefois : tout va comme sur des roulettes, et ce serait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible si au moins les gens étaient contents ! Mais point : tous s'entre-méprisent, tous sont malheureux, à commencer par les deux amants, et le lecteur liàillo !

Nous n'avons pas besoin d'insister davantage pour faire voir aux jeunes auteurs les inconvénients de ce genre de littérature. Sans doute, jusqu'à ce qu'il ne reste plus d'amour au monde, il faudi-a l)ien qu'on écrive des romans d'amour, mais sans doute aussi il faudra qu'o nies écrive autrement, sans ([uoi ce genre ira rejoindre dans l'oubli les romans philosophi(pu\s, politiques, moraux, qui ont fait les délices de nos pères, mais que nous ne pouvons plus lire.

Deux genres inépuisables et ([ui ne (iniront jamais, ce sont le roman historique et le roman d'aventures. Depuis la verve jusqu'au génie, il a- a place pour tout ce qui peut nous inté-

resser dans la vie, puisqu'on peut y faire entrer tous les événements imaginables et inimaginables.

Théophile Gauthier, avec le Roman de la Momie et le Capitaine Fracasse, Walter Scott et Cooper, avec leurs romans, Cervantes, avec Don Quichotte, Alexandre Dumas, avec les Trois Mousquetaires et cette merveille de Monte-Cristo, et tant d'autres qu'il serait trop long de nommer, ont tiré de ces deux genres des chefs-d'œuvre vraiment immortels, car à la différence de tous les autres romans sauf cinq ou six, on ne cesse pas de les lire et de les relire : éternels comme la vie, ils ne meurent ni ne vieillissent.

Quand, désireux de se lancer dans la carrière, un jeune auteur est incertain de sa direction, c'est là c[u'il doit frapper. Le travail y est facile, grâce aux nombreux documents dont on peut s'aider ; on n'y est ni embarrassé par des théories, ni engagé ou entravé par des questions d'école ou de philosophie. Qu'on ait le sens du pittoresque, le don de l'émotion, et surtout, de l'esprit tant qu'on pourra, on a toute chance de réussir.

La condition indispensable de ce genre est de savoir y introduire des caractères. En vain vous entasserez des aventures et des catastrophes : si les héros ne sont pas bien humains et n'arrivent jDas, dès leur entrée en scène, à donner l'illusion de la vie : à cette condition seulement le lecteur vous permettra tout et vous remerciera de vos plus énormes mensonges.

Dans le tragique comme dans le comique, dans le beau

comme dans le laid, dans le sublime comme dans le ridicule, la vie réelle ne connaît pas de limite : partant de là, plus d'un auteur se croit en droit d'exalter ses conceptions jusqu'à la frontière de l'aliénation mentale, quelles franchissent du reste en plus d'une rencontre. A ceux qui lui crient holà ! l'auteur répond d'un ton rog^ue qu'il n'est pas de ceux qui reconnaissent à la critique qualité pour le questionner sur sa fantaisie ; qu il n'a pas de compte à rendre ; que le seul droit de la critique est de chercher si l'ouvragée est bon ou mauvais.

Or il se trouve que l'ouvrage est exécrable.

Comment une chose aussi extraordinaire a-t-elle pu arriver? Tout simplement parce que l'auteur n'a pas l'intellig^ence nécessaire pour se rendre compte de cette proportion inexplicable, mais manifeste, qui existe entre les moyens et les effets.

On ne peut pas douter qu'il n'y ait, pour la communication rég^ulière des idées entre les hommes, une limite d'intensité au delà de laquelle la communication se fait mal, absolument comme elle ne se fait pas du tout lorsqu'elle est obscure ou incomplète : il faut là un appareil modérateur, c^ui est la métaphore.

Or la limite d'intensité est beaucoup plus étroite qu'on ne saurait croire. Si l'on comparait la langue de la saine littérature au langage parlé, on serait étonné de leur ditférence, et de l'atténuation continue qui règne dans la langue écrite.

Cette modération dans les termes du discours écrit est par-

ticulièrement propre k la langue française et ne contribue pas peu à lui donner la justesse et la précision qui la caractérisent.

D'une lecture à une scène de la vie réelle, il y a la vie en moins. Un livre n'est que la représentation d'une idée ou d'un sentiment : si au lieu d'une imag-e vous prétendez, à force d'intensité, présenter la chose même, plus cette chose sera intense et exagérée, plus elle paraîtra fausse.

Voyez la tragédie : s'il est un genre où le pathétique confine au grotescpie, c'est bien celui-là: plus l'auteur 3^ prodigue les cadavres, plus le rire du spectateur s'épanouit. Est-ce mauvais cœur? Non, puisque tout ce monde était venu là, sur la promesse de l'aftiche, pour pleurer tout son soûl ; mais malgré que la mort n'ait par elle-même rien de particulièrement réjouissant, on rit, parce qu'il est risible de vouloir surenchérir à un moyen suprême d'émotion : quelque génie qu'un auteur s'attribue, il ne peut trouver, au delà du superlatif ou du sublime, que l'absurde. Il y a même plus, c'est que la réserve dans l'expression doit augmenter à proportion que le moyen est plus violent, et cela est si vrai que, même dans les tragédies les plus meurtrières, les convenances interdisent de tuer les héros sur la scène.

L'amour et la mort, voilà deux lieux communs suprêmes, puisqu'ils s'inspirent des deux sentiments les plus violents et les plus tendres qui puissent émouvoir un cœur, et que tout homme qui a un cœur les a éprouvés. Aussi l'amour et la mort sont-ils la source éternelle et inépuisable où viennent

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