DE LIMITATION
Telle est, dans sa fonction la plus noble et la plus bienfaisante, la mission du critique ; c'est là qu'elle est vraiment indiscutalile, tandis que s'il y fait intervenir des systèmes, des théories, des goûts personnels, il n'est plus qu'un simple lecteur plus ou moins éclairé.
11 faut donc accepter avec reconnaissance les enseig-nements d'un critique dig-ne de ce nom, et tâcher d'en profiter pour quand on écrira son prochain ouvrag'e, mais sur un livre déjà fait, ne pas lui demander de conseil, parce que, encore un coup, il ne peut pas et ne doit pas voir comme un lecteur.
On ne trouvera g"uère non plus d'avantage à faire lire son manuscrit par un ami, et encore moins à le lui lire soi-même. Un livre ne se lit réellement que quand il est imprimé : il faut avoir écrit pour se rendre compte de ce que l'impression a de puissance pour solidifier, oserai-je dire, la consistance réelle d'un ouvrage de l'esprit. Déjà l'auteur, lorsqu'il corrige les épreuves en placard, voit se serrer la trame de ses idées; à partir des épreuves en page, la concentration lui semble achevée : et pourtant, lorsqu'il ouvrira son livre broché, l'effet sera plus ou moins modifié.
L'ami qui lira votre manuscrit n'aura donc pas une idée exacte de votre œuvre ; quant à celui qui le connaîtrait seulement pour en avoir entendu la lecture, il en pourra encore moins juger exactement, parce que l'audition d'une voix étrangère n'a pas le même effet que l'action de notre regard : elle peut parfois être un prestige, mais sans parler des personnes qui s'endorment ou n'écoutent pas, elle risque de faire languir
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l'attention de l'auditeur, et finalement de l'ennuyer. Après tant de peine de part et d'autre, d'ailleurs, il ne sort de ces lectures de ménage que des compliments aussi insignifiants que sincères.
On n'écrit pas pour ses amis, on écrit pour des inconnus : hors de là, l'épreuve est nulle. Aussi n'y a-t-il rien de plus puéril que ces préfaces où, en croyant faire preuve de simple modestie, certains auteurs confessent leur incapacité <( avant même que les chandelles soient allumées », et allèguent pour excuse qu'ils ont écrit pour leurs amis. S'il ne s'agit que il'une marque d'affection, que ne leur écrivent-ils tout bonnement parla poste?