CHAPITRE YI
Appeler les choses par leur nom, sans les surcharg-er d'adjectifs ou de périphrases ; les présenter directement, et ne pas se mettre devant pour les expliquer et pour faire admirer d'abord son style ; s'etTacer le plus possible, en se laissant voir tel qu'on est et non tel qu'on se prétend ; faire ressentir au lecteur le même eifet qu'il éprouverait devant la réalité, voilà le naturel. Cette qualité n'a pas seulement pour résultat de donner à la composition un air de jeunesse et de vie, elle laisse aux parties leur ordre, aux détails leur proportion, et l'auteur s'y montre dégag'é de toute préoccupation d'amour-propre ou d'intérêt, et ne songeant qu'à bien faire. Ajoutez à cela que le nature) rend la lecture légère ; qu'il n'admet ni la23sychologie, ni l'esthétique, ni l'analyse, ni, par conséquent, l'ennui, et le naturel serait certainement la plus haute des qualités personnelles d'un écrivain s'il n'3' avait pas la simplicité.
La simplicité dans un écrivain n'est pas une qualité ou une faiblesse, c'est un génie. Dans une œuvre littéraire comme
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dans une œuvre d'art, il n'est pas de caractère qui se manifeste avec plus de puissance : il n'en est pas dont l'atTectation soit plus maladroite et plus insupportable.
Elle règ-ne dans toute la nature, elle est le plan de toutes les choses créées. Quand Kepler découvre les lois des mouvements planétaires, Ne^vton, la gravitation, Lavoisier, le principe fondamental de la chimie, c est la simplicité suprême de leur conception qui en fait la grandeur.
En littérature il en est de même, puisqu'en définitive les idées et les formes d'expression sont, non pas des êtres surnaturels, mais des produits de la vie : elles sortent de l'âme au lieu de sortir du corps, voilà tout. La poésie d'Homère est simple de même, parce qu elle est née avant la littérature et que les hommes et les choses y sont représentés dans leur simplicité.
Depuis tant de siècles (pi'on pense et qu'on écrit, le cours des idées, favorisé par l'esprit d'imitation naturel à l'homme, a créé progressivement, à côté du langage parlé, une langue intellectuelle où les formules des conceptions ont fini par prendre la valeur et l'autorité de véritables mots. Ces formules toutes faites avaient le dovdile avantage d'épargner du travail aux écrivains et de s'échanger comme une monnaie, sans crainte de malentendu sur la valeur de l'expression ou de l'idée qu'elles représentaient.
Ce n'est pas ici le lieu de pousser plus loin cette observation : elle suffît pour faire comprendre comment, tandis que les sujets s'épuisaient peu à peu à force d'avoir été pris et repris.
les formes, inépuisables de leur nature, n'ont cessé de prédominer de plus en plus sur le fond des ouvrag-es littéraires ; et comment un philosophe chagrin, si ce n'est pas quelque lecteur irrité, a pu proférer ce blasphème, qui caractérise bien l'angoisse littéraire de notre siècle :
« Otez d'un livre tout ce qui n'est que de la littérature, il ne reste rien. »
Il j a, hélas ! beaucoup de vrai dans cette vilenie, et nous nous sentons perler quelques gouttes de sueur froide en l'écrivant. Seulement, pour nous mettre à même d'en tirer tout le profit, il faudrait nous dire qu'est-ce qui est de la littérature et qu'est-ce qui n'en est pas ? Or le malheur de nous autres écrivains est que nous ne le saurons jamais, et le public encore moins. Il y aurait bien la ressource des critiques, mais ils sont encore plus divisés sur la question.
C'est ici que la simplicité, si l'on trouvait quelque combinaison pour lui rendre ses droits, pourrait rétablir la situation et, ramenant la littérature au temps heureux où elle n'existait pas encore, faire de nous des primitifs comme Homère et nous donner pour héros des colombes comme Hélène ou des butors comme Achille; il ne resterait plus qu'à créer, par les procédés bien connus de la zootechnie, des races de lecteurs aménagés pour digérer nos chefs-d'œuvre.
En attendant cette nouvelle renaissance, la simplicité nous reste, et il ne tient qu'à nous, auteurs et lecteurs, de faire notre examen de conscience, de comparer nos ouvrages et nos lectures ; de prendre les expressions et les formules de diverses
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époques littéraires, et de nous demander comment, au temps oîi nous sommes, nous « parlerions » tel ou tel sentiment, telle ou telle pensée, au lieu de l'écrire. On verrait à cette comparaison la même dilTérence qu'entre 1 éloquence d'il y a cinquante ans et celle d'aujourd'hui : et de même qu'on n'oserait plus dire : « L'hydre de l'anarchie » pour signifier l'émeute, on renoncerait à écrire « cruelle énig-me » pour sig-nifier <( possession paisible d'une maîtresse charmante ».
Seulement, avant de nous engager dans cette entreprise, il faudrait savoir ce que c'est que la simplicité. Car quand on lit certaines antiquilés littéraires comme la République de Platon, les idylles de Théocrite, les tragédies de Sophocle, et même h\ Bible, on a quelque peine à découvrir en quoi cette littérature est j^lus simple que la nôtre. Si de là nous passons aux modernes, la simplicité s'y présente tantôt si niaise et tantôt si savante qu'on la prendrait pour un artifice littéraire.
Mais ce n'est pas dans les phrases d'un écrivam qu'il faut chercher, c'est dans le fond de ses sentiments et de ses idées ; tel, sous les formes les plus raffinées, se montrera simple au fond, pendant qu'à côté de lui, à grand renfort de platitudes ou de grossièretés, un autre, qui se croit plus habile, ne réussira qu'à faire un livre plat et grossier, mais nullement simple.
Il faut donc, pour que la simplicité se marque dans l'œuvre, qu'elle soit dans l'écrivain. La chercher, c'est s'assurer d'avance qu'on ne la trouvera pas; l'aiTecter, c'est se consa-
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crer au ridicule. Tout le talent du inonde ne suppléera jamais cet instinct, ce don indéfinissable d'aller droit aux choses, de les sentir et de les comprendre telles qu'elles nous paraissent, et une fois l'idée fixée , de s'en faire une certitude que rien ne puisse nous arracher.
Sans doute la simplicité n'est pas infaillible ; l'inég-alité des intelligences, et plus encore, la diversité des caractères, l'exposent à des erreurs et à des écarts souvent terribles, puisqu'elle mène parfois jusqu'au crime : mais c'est une puissance sans rivale, car elle seuk; peut faire ces caractères tout d'un bloc, où les forces ?ensitives et intellectuelles d'un homme, concentrées en un petit nombre d'idées, forment une sorte de bataillon carré impénétrable.
Jean Iluss va mourir dans les flammes. Courbée par l'âge, les mains tremblantes, les jeux levés au ciel, une vieille femme s'avance pieusement, s'agenouille au pied du bûcher, y jette un fag^ot, et se retire en faisant des signes de croix.
(c 0 sancta simplicitas ! » dit-il.
On peut hardiment défier tous les rhétoriciens et tous les philosophes de donner une définition aussi majestueuse de la simplicité : il faudrait bien des volumes pour développer le monde d'idées contenu dans ces trois mots.
Dans cette rapide revue des éléments de l'art littéraire, nous ne pouvions nous soustraire à l'obligation d'en aborder le plus important, mais qui en est aussi le plus difficile à déterminer; nous n'osons pas nous flatter d'avoir suffisamment fait comprendre en quoi consiste la simplicité. Faute
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de la mieux définir, nous pouvons du moins offrir un sûr moyen de la pratiquer : ce serait, quand on écrit, de faire toujours ses phrases pour faire valoir le sujet, et jamais pour se faire valoir soi-même.
Qui sait? A force de pratiquer cette sagesse, on en fera peut-être une vertu...
Rien n'est plus caractéristi{[ue que l'orig'inalité : rien n'est plus difFicile à délinir. Il faut d'abord éliminer la fausse originalité, qui est tantôt une alFectation, tantôt une bizarrerie, et (jui, sous l'une ou l'autre de ces formes, est ég-alement désagréable ; mais cela fait, on n'est guère plus avancé, puis([ue la nature de ce caractère consiste précisément à se dérober à toute comparaison. Dans l'original, tout, idées et expression, diifère du courant au(|uel nous sommes accoutumés, et prend des proportions et des aspects inconnus.
De là des effets très opposés : ce qui a ravi tel lecteur fera grincer des dents tel critique, et réciproquement. De plus, comme le jugement du public se fait d'une majorité où les idées moyennes dominent inévitablement, c'est une question de savoir si l'originalité est un avantage ou un danger. Pour qui ne cherche que le mérite, elle peut donner à un livre des qualités si hautes, si exceptionnelles, qu'elle en fera un chefd'œuvre aux yeux d'une élite de quinze ou vingt lecteurs : mais s'il s'agit de réussir dans le sens où le public l'entend et où l'auteur l'espère, on risque fort d'en retirer plus de déboires que de profit.
N'est pas original (|ui veut, mais on peut l'être malgré soi,
avec d'autant plus de candeur qu'on reste long-temps, et quelquefois toujours, à l'ignorer ou à s'en défendre. Il est rare qu'on n'arrive pas à s'en convaincre à force de se l'entendre corner aux oreilles, et alors on doit se faire une raison difficile à pratiquer. Il faut se régler, se modérer, ne pas trop oser, tout en gardant ce don précieux ; se faire enfin une mesure qu'on ne dépassera pas, mais qu'on remplira sans hésiter si décidément il n'y a pas d'autre ressource qu'un tour plus ou moins original.
On aura parfois bien de la peine, on fera plus d'un écart, mais celui qui sera parvenu à dompter la bête capricieuse qu'il est, pourra donner un libre cours à ses plus brillantes espérances. Car l'originalité n'a d'autre défaut que l'excès ou l'abus, et n'est un danger qu'entre les mains des lourdauds ou des maladroits : alors elle n'y va pas de main-morte, et elle devient un genre odieux fait pour exaspérer quand il n'endort pas.
Mais cela même est une leçon de cacographie qui, mieux que tous les conseils, nous met à même de comparer la vraie orig:inalité avec la fausse, le strass avec le diamant. Car c'est un diamant ; chacun de ses rayons porte une des étincelles du soleil et une des couleurs de l'arc-en-ciel.
Après qu il s'est bien appliqué, bien caressé de félicitations
intérieures, bien bercé d'espérance ; après avoir, d'un œil
sévère, passé la revue de son manuscrit comme un général
passe la revue de ses troupes au moment de les lancer au
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combat, l'auteur gonfle sa poitrine d'un grand soupir de joie, et se dit :
« Oui, voilà bien mon oeuvre telle que je l'avais rêvée... Tout est bien, rien n y manque. Allez, feuilles légères, déployezvous comme des ailes, et répandez de toutes parts cette grande nouvelle qu'un écrivain nous est né ! Bientôt des milliers de cœurs vont battre pour moi, des milliers de bouches vont proclamer mon nom ; par mon intelligence, par mon talent, je vais me voir élevé au niveau des têtes les plus hautes. A bientôt la gloire : pourquoi pas ?
L'imprudent n'a oublié qu'une chose, c'est que tout livre naissant peut porter dans ses flancs, sans qu'on puisse savoir où il se cache, un monstre qui va s'élancer de quelque page oubliée, et d'une seule étreinte, faire du nouveau-né un ancre pour les limbe».
La bêtise, voilà le monstre ! Le livre est très bien fait ; l'idée en est heureuse ; on y passe tour à tour du plaisant au sévère ; les caractères sont parfaitement tracés ; les descriptions, pleines de charme et de mérité ; l'émotion et la curiosité s'y partagent l'intérêt du lecteur : pour un peu, ce serait un chefd'œuvre.
Mais le livre est bête...
L'origine de la bêtise se perd dans la nuit des temps. Ses évolutions sont d'autant plus difficiles à suivre qu'elle est indéfinissable, et que, comme la sottise sa sœur, elle se dérobe et se cache sous mille apparences toujours trompeuses. Ce qu'il y a de plus terrible, c'est son inconscience : l'homme
le plus spirituel, rhomme de génie lui-même, fait une bêtise et ne s'en doute pas : c'est le couac de l'intelligence, mais un couac dont le chanteur ne s'apercevrait pas. Or quand l'esprit le plus sublime n'échappe pas à cet accident, comment un auteur, s'il n'a qu'une dose honorable d'esprit et de talent, pourrait- il se flatter d'en être à l'abri?
La bêtise est un trouble mental : on peut, pour la définir, emprunter aux aliénistes leur distinction entre les maladies larvées et les maladies franches. C'est surtout en littérature que la bêtise larvée exerce ses ravages sous sa forme insidieuse. Le plus pénétrant diagnostic tombe en défaut devant ce protée qui, avec un art infernal, sait prendre toutes les formes et tous les masques. C'est tantôt la simplicité, tantôt la finesse; sagesse austère, sentiment tendre, gaité folle, mélancolie auguste, enthousiasme, doute, amour, fureur, tout lui est bon : il en fait des images proprement copiées, des trompe-l'œil décevants, et on éprouve la même illusion que devant ces figures de cire qui nous représentent des scènes tour à tour gracieuses ou tragiques.
Dans un livre bête, la bêtise est partout, et précisément parce qu'elle est partout, on ne la distingue pas du corps de l'ouvrage ; tout en est imbibé, et rien ne paraît, rien n'est saisissable : c'est comme une éponge trempée dans une liqueur insipide et incolore, on voit l'éponge, on ne voit pas la liqueur.
Une erreur, un oubli, une simple inadvertance, peut répandre, dans un livre d'ailleurs bien fait, cette espèce d'infection qui gâte tout. Tantôt une seule bêtise, si elle est bien
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pommée, y suffît ; tantôt il y en a plusieurs, qui s'ag-gravent nmtuellement, si bien qu'à la douzième le lecteur furieux met le livre au cabinet.
S'il est presque impossible de déterminer précisément la nature propre de la bêtise, rien ne serait plus facile que d'en observer les cas très nombreux que chacun de nous a sous la main. On comprend quelles raisons de convenance et peutêtre, hélas! de sécurité personnelle, nous interdisent de citer un nom d'auteur ou un titre d'ouvrage, mais que chacun rappelle ses souvenirs : toutes les fois qu'il a jeté un livre sur sa table en disant : « C'est absurde, c'est odieux, ça n'a pas le sens commun, c'est idiot, c'est assommant ! » il n'a fait que paraphraser sous des formes plus modernes ce mot simple, précis et terrible oîi se résume la condamnation de tous les méchants livres, condamnation sans appel : « C'est bête ! »
Quand le malheur provient, comment dire cela poliment ? d'une... idio.syncrasie... propre à l'auteur, il n'y a point de remède à ce qui est une irréparable malfaçon de la nature : mais si l'intellig-ence est suffisante ou. à plus forte raison, supérieure, on peut avoir de l'espoir, non pas j^our le livre puisqu'il est mort, mais pour ceux qui viendraient au monde après lui.
A cet effet, avant de se mettre à écrire, l'auteur en deuil commencera par exciter autant que possible ses regrets, et s'il réussit à s'en procurer, ses remords.
Il se donnera quinze jours pour méditer le plan de son livre.
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et quand les quinze jours seront écoulés, il méditera encore quinze autres jours.
Avant couché par écrit le plan adopté, il s'occupera de tout excepté de son livre, mais il y pensera dans ses moments perdus.
Alors seulement il se mettra à Tdeuvre. S'il trouve un ami, ou mieux, un indifférent, en état de lui donner une réponse intelligente, il lui exposera son projet, et tiendra compte de ses observations jusqu'à y renoncer si la réponse contient quelque objection décisive.
A mesure qu'il avancera dans son travail, il se relira sans cesse, depuis la première jusqu'à la dernière page, souvent à haute voix, et obligera à l'écouter les personnes svu' lesquelles il a quelque autorité.
Le manuscrit achevé, il le relira deux ou trois fois, puis il laissera passer quelques jours et prendra le plus de distractions possibles atin d'oublier son livre.
Au bout de quelque temps, un mois au moins, il s'étendra dans un fauteuil, et se racontera son livre à lui-même comme ferait un lecteur qui se résume son impression.
Ainsi condensé dans sa substance et dépouillé de sa forme, son livre lui montrera en un relief exagéré ses qualités comme ses défauts, et s'il y a une ou plusieurs choses choquantes, elles ressortiront d'autant plus qu'elles paraîtront là nues et rapprochées les unes des autres. Très probablement, à moins de vanité incurable, l'auteur découvrira le point faible de son ouvrage, et lorsque, relisant son manuscrit avec
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des dispositions nouvelles, il reconnaîtra les passages défectueux, il tombera de son haut en se demandant comment il a pu écrire ceci ou cela.
Si tous les auteurs voulaient se soumettre à cette sage pratique, nous ne leur promettons pas qu'ils pourront transformer tous leurs manuscrits en chefs-d'œuvre, mais nous pouvons les assurer qu'il y aurait de par le monde beaucoup moins de livres « bêtes » et, par. conséquent, d'auteurs en deuil (sans compter les éditeurs).
La déplorable manie d'exagération qui s'est introduite dans notre langage, et qui a pour origine le romantisme de 1830, a écarté de l'usage des mots bien regrettables, des mots de fond, [)()urrait-on dire, tpii par leur précision, [)ar leur portée, fixaient d'un trait le caractère d'un homme ou d'une chose; le pis est qu'en disparaissant le mot a emporté l'idée. « Sot » est dans ce cas.
Aujourd'hui nous disons : un imbécile, un idiot, une brute, un crétin, un gâteux : toutes ces injures se valent, elles ne caractérisent pas plus tel homme que tel autre ; c'est une enchère d'hjperboles, à qui trouvera la plus grosse énormité. Mais tous ces mots amoncelés ne nous donnent pas la moindre idée du sot, du vieux sot de nos pères, de ce personnage si original, si complet, si homogène, et qui, tantôt triomphant tantôt conspué, jouait à côté d'Harpagon, de TartulVe ou de Polichinelle, un des grands rôles de la comédie humaine.
Pour voir ce qu'on entendait autrefois par les « sots », il n'y a (lu'à lire Molière : ses pièces en sont comme une galerie,
Quand, après avoir bien ri, on fait le compte de ce que ces vilaines gens représentent d'ennuis et de malheurs pour quiconque a affaire avec eux, on découvre que si les sots sont ridicules, ils sont encore plus odieux et nuisibles.
C'est d'orgueil et d'envie que la sottise est faite. Suivant qu'il est plus ou moins faible d'esprit, vaniteux, vexé de son infériorité, égoïste, méchant, violent, le sot est capable de tout. En philosophie, en morale, en religion, en justice, les grands scélérats sont toujours et par-dessus tout des monstres de sottise.
Avec les difficultés croissantes de la vie, l'agitation des esprits et le débordement d'une instruction insuffisante et malintentionnée, la sottise ne pouvait manquer, à une époque troublée comme la nôtre, de s'étendre en s'aggravant. Ce n'est pas ici le lieu de rappeler ce qu'elle a produit en politique, mais elle a eu sur la littérature une influence trop funeste pour qu'on puisse la passer sous silence.
Le scandale, la cruauté, la violence, l'injure, et enfin l'impudicité, d'une part ; d'autre part, l'audace à présenter des livres inconcevablement absurdes ou éperdument ennuyeux, voilà, sans parler de tous les maux qui s'ensuivent, ce qu'a produit le débordement de la sottise dans la littérature de l'Europe. Et tout ce mal pourquoi? Pour soulever le dégoût et le mépris de tous les honnêtes gens, et pour avilir les auteurs de ces infamies, sans leur donner même une satisfaction de vanité ni les quelques sous qu'ils espéraient gagner à ce vilain métier-là.
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Car enfin, s'il v a de par le monde plus de sots qu'il n'en faudrait, un peuple a son bon sens ; eux n'en sont que la lie ou l'écume, et tandis que leur troupe crie et s'agite pour s'étourdir sur sa misérable nullité, on voit dans la littérature et dans l'art, passer majestueusement le cours éternel des idées et des formes qui sont comme l'âme des peuples, et que nulle insolence ne détruira jamais. 11 n'y a qu'un bon chemin dans la vie, et quiconque s'en écarte est perdu.
Nous tous qui tenons une plume, soyons modestes ; partons de cette idée que tout homme intelligent et instruit peut faire un livre, mais que le livre sera une mauvaise action s'il est inspiré par un sentiment odieux, et une œuvre pitoyable s'il est inspiré par la vanité d'écrire.
Dans le rapide coup d'œil que nous venons de jeter sur la carrière où l'écrivain va s'engager, il nous a bien fallu montrer en perspective plus de disgrâces que de faveurs, puisqu'en toute destinée telle est la loi de la vie. Mais quand, pour alléger nos misères et pour illuminer notre intelligence, Dieu nous a donné l'esprit, ce seul bienfait est un remède à tous les maux que nous encourons par notre malice et notre sottise, et nous devons l'en remercier à deux genoux.
Si la joie est la vertu des forts, l'esprit est la gaîté de l'intelligence. A part les sots ou les fâcheux qui le craignent, tout le monde l'aime parce qu'il amuse, mais bien peu observent le respect qui lui est dû.
Cependant l'esprit est la forme supérieure de la raison ; il saisit d'un coup d'œil, entre les idées et les choses, des rap-
VERTUS ET VICES LITTÉRAIRES lOS
ports que le vulg^aire ne trouverait jamais, et d'un trait rapide et juste, les pointe en peu de mots toujours inattendus.
Alais il a beau être une forme supérieure de la raison, comme c'est une forme riante, on en est venu, les sots et les fâcheux aidant, à prétendre qu'il est l'opposé du ])on sens, quand il est le bon sens lui-même couronné de roses ! Ce qui est sérieux n'est pas gai, donc ce qui est gai n'est pas sérieux : voilà ce qu'ils ont osé prétendre.
Or le sérieux étant la suprême prétention des écrivains et l'exigence la plus générale du public, l'esprit a été peu à peu confiné parmi les genres secondaires de la littérature, pour laisser toute la place au sérieux. Comme la tristesse, la lourdeur et la pauvreté d'imagination, sont à la portée du plus grand nombre, les esprits doués de ces qualités se sont jetés dans la carrière avec tant d'entrain que quelquesuns ont élevé l'ennui jusqu'au génie.
Nous avons rappelé ailleurs le mot terrible de Barbey d'Aurevilly sur la puissance de ce sceptre de plomb, et longtemps la terreur a régné sur la multitude assommée : mais depuis quelque temps il semble que les têtes se relèvent peu à peu et que les lecteurs commencent à se demander si ce régime de consternation, d'angoisse et de chirurgie sentimentale, durera encore bien longtemps.
Ce phénomène d'un peuple demandant à être amusé et applaudissant une littérature qui l'ennuie, serait incompréhensil)le si l'on essayait de l'expliquer par la seule action des auteurs, car en tout autre temps que le nôtre, quiconque se
fût avisé d'écrire dans cet ordre d'idées un seul volume n'en aurait pas écrit un second.
Dans ce temps-là les esprits étaient bien loin de tout ce qui ressemble à l'abattement, au dégoût, aux chinoiseries morales. L'espérance, l'org-ueil, la joie de vivre, animaient tous les cœurs ; l'énerg-ie française, épuisée un moment par vingt années de guerre, remontait des souches brisées aux rejetons, et l'on vit refleurir l'àme épique des pères dans l'héroïsme intellectuel des enfants. C'est ainsi ({ue s'épanouit, dans la littérature, dans la science et (hms l'art, ce magnifique mouvement de génie que l'histoire appellera « le siècle de Louis- Philippe )),et dont le mot <( romantisme » n'est que la devise bien incomplète.
Or ce qui caractérise nettement cette grande époque, c'est l'esprit. Tous ces hommes, et on les comptait par centaines, avaient de l'esprit jusqu'au bout des ongles, et chacun le sien, si vigoureux, si original, ([u'à la première ligne d'un livre on reconnaissait l'auteur. Tous, avec une puissance et une facilité de travail inouïes, étaient pleins de force, heureux, et gais à faire rire le plus morose des lecteurs.
Tout est bien changé : il semble qu'un long siècle ait passé sur cette brillante illumination de l'esprit français. La raison, une raison plate, la sagesse, une sagesse bourgeoise, ont remplacé la généreuse folie de nos aînés ; le plaisir se débite à tant la livre, connue un article d'épicerie, et de tous les beaux rêves d autrefois il ne reste à la génération actuelle qu'un «goïsme sans illusion et sans joie.
Sans doute ce peut être parfois un jeu téméraire que de comparer le présent au passé, surtout à un passé d'hier, mais la cause du changement est trop évidente pour qu'on puisse s'y tromper. Si haut qu'elle se soit relevée, l'âme de la France est encore en deuil des malheurs que notre pays a traversés. Les hommes faits d'à présent sont nés le crêpe au bras ; ils ont grandi au milieu de nos défaites, des discordes qui y ont succédé ; pendant de longues années, ils ont respiré le souffle de haine qui régnait dans l'air du pays. Arrivés à la jeunesse, ils se sont trouvés en face d'une vie difficile, menaçante; où auraient-ils trouvé de quoi rêver et de quoi rire?
De là ce sérieux, ce positivisme, qui domine dans la littérature et dans l'art actuels ; que le public supporte parce qu'il est en grande partie dans le même état d'esprit, et qui rend plus facile la tâche des écrivains et des artistes de l'école actuelle, parce qu'il est en effet plus facile d'être triste que gai, sérieux que spirituel, ennuyeux, hélas ! qu'amusant. Et l'esprit, comme nous l'avons remarqué plus haut, s'est vu confiné aux rangs inférieurs de la littérature, comme n'étant pas assez sérieux.
Mais qu'on se rassure, ce n'est qu'un exil, et qui n'a plus longtemps à durer. Déjà, nous l'avons dit tout à l'heure, des craquements favorables annoncent la ruine prochaine de cette citadelle de l'ennui, qui depuis tant d'années nous mitraillait de ses pavots ; les souvenirs cruels des douleurs de notre patrie s'éteindront enfin, et l'esprit, don immortel de notre race, reprendra son rang dans cette littérature française dont il a si longtemps fait la gloire.
Concluons donc en conseillant aux jeunes auteurs, et même aux vieux, de ne pas se laisser effrayer par tout ce qu'on a dit et écrit pour nous dégoûter de l'esprit et de la gaîté : nous ne craij^nons pas de leur ii;-arantir, à ce prix, le sérieux dont on fait si ji^rand cas, et l'orig-inalité, dont on parle trop peu, tant elle est rare. Ce qu'il y a de plus sérieux dans une cervelle humaine, c'est la gaîté ; ce qu'il y a de plus original, c'est l'esprit.