‹ L'Art d'écrire un livre, de l'imprimer, et de la publierChapitre 16 sur 60 · AU CLAIR DE LA LUNE · texte numérisé non relu

AU CLAIR DE LA LUNE

I Au clair | de la lune, II Mon ami | Pierrot, III Prêle-moi | la plume W Pour écrire | un mot.

I Ma cliandelle | est morte, II Je nai plus | de l'eu, III ()uvr(>-nioi | la porle, I\' Pour l'amour | de Dieu!

On voit qu'à chaque vers correspond un membre de phrase musicale, et (|ue cette phrase est carrée comme le ([uatrain du couplet.

On retrouvera cette concordance dans toutes les pièces de nos grands poètes mises en musique par des compositeurs ou par les poètes eux-mêmes. Tout le monde a entendu Le Lac, Le Soir, Le Vallon, de Lamartine, chantés sur les mélodies de Niedermeyer et de Gounod ; nous avons encore à rappeler Souvenir, et Le liosicr, de J.-J. Uousseau, mais surtout La Marseillaise, composés paroles et musique par leurs auteurs.

D'ailleurs, de même que la carrure se forme dans les vers indépendamment de leur union avec la musique qui peut les accompaji^ner, de même elle a lieu dans la nmsique purement instrumentale. 11 sullit de citer soit des airs sans paroles, comme le Menuet et les airs de danse, soit les symphonies ou mélodies de Mozart, l'Invitation à la valse, la Dernière Pensée de Weber, etc.

Les choses de l'art, comme celles de la nature, n'ont pas qu'une seule proportion : elles en ont autant qu'il y a de points de vue d'où l'on puisse les considérer.

Devant une analogie si frappante entre la musique et la poésie, nous ne pouvions manquer de chercher s'il n'en serait pas de même pour la prose.

Après avoir noté dans nos lectures courantes un très grand nombre d'observations, nous ne pouvons mieux faire que d'inviter nos lecteurs à prendre garde, lorsqu'ils liront de loisir, aux divisions très nettes qu'on peut voir marquées dans chaque phrase, et que les grammairiens appellent des membres de phrases : ils constateront comme nous que la plupart du temps, et d'autant plus souvent que l'écrivain est plus éminent, la phrase de prose se divise en quatre parties lorsqu'elle a une idée ample à développer, et en trois parties lorsqu'il s'agit d'une idée de moindre importance.

On remarquera encore que « la mesure à quatre », s'il nous est permis d'employer ce terme, est plus habituelle à certains écrivains, et à d'autres, la mesure à trois.

Enfin, dans tous les écrivains indistinctement, cette dernière régit un nombre surprenant d'énumérations composées de trois mots analogues, trois verbes, trois adjectifs, etc., comme : « bon, généreux, sensible ; naître, A'ivre, mourir ; avant, pendant et après ». C'est ce qu'il faut appeler la triade, c'est-à-dire la combinaison de trois mots pour former un jugement qui est comme la conclusion d'un syllogisme.

Dans une affirmation où il nous faudrait faire entendre pour témoins tous les livre imaginables, nous ne pouvons, on le comprendra, essayer de réussir à force de citations. Nous nous bornons donc à produire ici les quelques pièces qui vont suivre, en y marquant par des coupures la division des «groupes de pensées qui s'y peuvent compter par quatre ou par trois.

I — « Celui qui règne dans les cieux, cl de qui relèvent tous les empires, II à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, m est aussi le seul qui se glorifie de taire la loi aux rois, IV et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et terribles leçons.

I Soit qu'il élève les trônes, soit qu'il les abaisse, II soit qu'il communique sa puissance aux princes, soit cjuil la relire à lui-même, 111 et ne leur laisse que leur propre faiblesse,

1\ il leur apprend leurs devoirs dune manière souveraine et digne de lui ».

(BossuET.)

I « Mais quand l'univers l'écraserait, II l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue,

III parce qu'il sait qu il meurt;

IV et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. »

(P.\SCAL.)

I Ce sont là des jours qui ont fait le bonheur de ma vie ;

II bonheur sans amertume, sans ennuis, sans regrets,

III et auquel j'aurais borné volontiers tout celui de mon existence.

(J.-J. Rousseau, les Confessions.)

Et la fameuse phrase de La Nouvelle Héloïse., voit-on assez la coupe à trois, dans l'effrayant syllogisme qui la termine?

I ...la roche est escarpée, II Teau est profonde, III et je suis au désespoir.

(J.-J. Rousseau.)

Ces citations sufBsent, il nous semble, pour servir de terme de comparaison aux recherches que cliacun pourra faire lui-même.

Une observation infiniment plus étendue vient donner une portée considérable à ces proportions de la phrase française : c'est qu'on les retrouve, à peu de chose près, dans le grec, le latin, le roman, le provençal, le languedocien, ainsi que dans nos autres patois; dans l'italien, l'espagnol, le portugais, le roumain. On est donc autorisé à voir là une conformité générale dans l'ordre de la pensée, au moins pour la plu^jart des peuples de l'Europe, et de l'Amérique aussi, dont la population est formée de races européennes.

Notre ignorance des langues germaniques ou slaves nous a empêché de continuer nos recherches dans cette direction.

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