CHAPITRE IX
Il serait à désirer qu'au lieu de susciter autour de lui des perceptions continuelles étrangères aux idées qui Foccupent, l'écrivain n'eût sur sa table à écrire que sa plume, son écritoire et son papier ; que cette table fût pour lui le violon de l'âme, et non pas une étagère à capharnaiim. D'ailleurs cette disposition est beaucoup plus commode, en ce qu'elle permet de déplacer la table comme on veut. Tout le reste, papiers, cartons, livres et ustensiles de bureau, on le met sur une ou deux tables à portée de la main, ou sur des chaises, qui surtout pour des livres à consulter, sont excellentes. Tout cela peut se remplacer par une de ces étagères tournantes que beaucoup de personnes préfèrent à tout.
Au risque de contrarier bien des habitudes, nous n'hésitons pas à déclarer que la grande table , avec son chargement ordinaire de papiers, de cartons, de livres, d'ustensiles rangés ou pêle-mêle, est un champ déplorable pour l'activité et la liberté du travail. Ces tas et ces fouillis d'objets ne sont bons qu'à embroussailler l'esprit d'une mul-
titude d'impressions insignifiantes dont nous n'avons pas conscience, mais qui n'en n'arrivent pas moins au cerveau, et si elles ne troublent pas le travail de lintelligence, c'est que le cerveau les repousse.
Au reste, plus on aura d'occasions de se déplacer pour aller prendre quelque chose, plus la santé y gagnera : rien n'est pire que de i*ester continuellement assis. Ces déplacements, qui ne durent que quelques secondes, ne font pas une perte appréciable de temps, et ils sutïisent à ranimer le cours du sang vers les extrémités, écartant par là une des causes de la congestion, qui guette nuit et jour le cerveau de l'écrivain. Ils ont encore l'avantage de suspendre un instant la tension des idées et de rafraîchir l'imagination. On ne se pénétrera jamais assez de la puissance des infiniment petits sur la circulation du sang et les fonctions de l'appareil nerveux.
Une excellente pratique est de travailler debout le plus souvent possible. Outre que rien ne vaut le pupitre haut pour compulser des documents volumineux, écrire debout délasse le corps trop longtenqis courbé, et ce n'est pas s'aventurer que d'attribuer une précieuse influence à ce repos accompagné d'un changement de station.
Le meuble le mieux entendu pour cet usage s'appelle un « éléphant ».
Une des choses les plus importantes pour la santé de l'écrivain, c'est le choix du siège. Chaise ou fauteuil, peu importe ; le dos n"a rien à voir dans les intérêts des organes à ménager : mais à partir de la ceinture, la nature du siège peut être
favorable ou nuisible selon qu'on aura bien ou mal choisi. Qu'on rembourre donc tant qu'on voudra les bras et le dossier, mais quant au sièg-e, il ne doit jamais avoir d'autre garniture que le treillage de rotin, parce que tout siège rembourré s'échauffe. L'écrivain s'assoirait dans un cataplasme brûlant, cpi'il ne réussirait pas mieux à se mitonner toutes les maladies et infirmités qui peuvent s'introduire dans le labyrinthe d'intestins, de glandes, de filtres, d'émonctoires, qui remplissent la cavité abdominale.
Il s'agit maintenant de choisir les trois instruments grâce auxquels, par un miracle de son génie, l'homme peut donner une image sensible à sa parole et une consistance impérissable a sa pensée.
Serait-il possible que dans le choix de ces outils sacrés, il n'y eût pas une part à faire pour l'intelligence et la sensibilité? Qu'un commis de bureau griffonnant des paperasses, qu'un financier supputant ses profits et pertes, prenne le premier porte-plume qui lui tombe sous la main et ne s'aperçoive pas qu'il écrit sur du papier à chandelle avec une encre jaunâtre ou grise, on ne peut qu'en hausser les épaules, car on ne saurait s'étonner que les fournitures de bureau soient aussi (( quelconques » que le travail auquel on les emploie. Mais que dans le plus sublime des arts, l'écrivain n'apporte pas un soin passionné au choix des outils; qu'il puisse supporter sans fureur une plume crachant ou barbouillant à chaque mot sur un papier hérissé de rugosités ; que son encrier, plein jusqu'au bord d'une bourbe pétrie de
poussière, de glaires et de filaments, barde sa plume et ses doig-ts d'une de ces mixtures corrosives qui les teij^nent pour un mois de taches d'un bleu faux ou dun violet sinistre, pourra-t-il produire autre chose ([u un de ces monstres comme la terreur en produit dans les fhmcs bouleversés d'une femme enceinte? Non, sans qu il soit besoin d'évoquer ces funestes scènes dont une seule sufTirait à briser la lyre de plus d'un poète, qu'il nous suiïise d'imaginer à quel point d'intimité arrivent nécessairement ces relations de toutes les minutes, ce contact et cette coopération continuels, entre le papier, la plume, l'encre où s'écoule la pensée, et l'àme qui la verse comme l'eau d'une source !
U est donc dans la nécessité des choses (pie (juiconque fait profession de tracer ses idées sur une feuille de papier ait toute une théorie sur les procédés matériels de l'écriture ; qu'il y attache une inqDorlance absolue, et que chacune de ces pratiques se justifie à ses yeux j)ar une raison de convenance générale ou d'originalité personnelle.
Certes, ainsi qu'on peut penser, l'instaHation de l'atelier est pour beaucoup dans la valeur du produit littéraire ; nuiis le choix des instruments c[ui Aont servir à travailler est incomparablement plus etricace. Ils sont conmie nous autres, ces instruments: au repos, ils restent corps bruts, mais une fois entre nos doigts, ils prennent une âme, et nous y trouvons des propriétés physiques unies à de véritables qualités morales, le tout bon ou mauvais selon que nous aurons bien ou mal choisi. La plume peut être excellente ou exécrables l'encre,
INSTALLATION. OUTILS ET HABITUDES i(jl
limpide ou bourbeuse ; le papier, poli ou rugueux : à ces différences correspondent autant de facilités ou de résistances qui, répétées des milliers de fois par minute, commencent par agacer et finissent par exaspérer l'écrivain.
Quels que soient les perfectionnements auxquels on a poussé les plumes de fer, jamais le démon de l'industrie ne parviendra à égaler un des plus beaux ouvrages du Créateur, la plume d'oie! J'oserais presque l'appeler la plume d'homme.
Gomment, depuis tantôt vingt siècles qu'elle trace, sous la dictée du génie, les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, n'aurait-elle pas pris quelque chose de notre âme, ce je ne sais quoi qui n'est pas encore l'esprit, mais qui n'est déjà plus la matière et que penseurs, artistes, poètes, appellent l'àme des choses? Or cette âme des choses, c'est la nôtre : elle est l'image de nos sentiments et de nos idées, réfléchie au clair miroir de la nature. Et quand une habitude, un souvenir, un regret, hélas! suffit ^Jour faire d'une fleur sèche ou d'une boucle de cheveux des reliques sacrées, notre plume, l'archet par qui nous faisons chanter notre âme, ne serait qu'un débris de volaille ! Non, non, et quand ce ne serait que par son contact perpétuel avec nos doigts qui lui transmettent le fluide intellectuel, la plume vivrait déjà.
Mais ce n'est pas tout. Par ses qualités ou par ses défauts, elle aft'ecte les mouvements de la main et par suite, le cours des idées ; de plus, la matière dont elle est formée, la façon dont elle est taillée, peuvent changer du tout au tout la forme et la disposition des caractères de l'écriture. Avant E. sioLTuN. — Un Livre. Il
162 l'art décrire un livre
rinvenlion des plumes de fer, les écritures gardaient un caractère d'originalité qui n'existe plus: aujourd'hui presque tout le monde écrit sur deux ou trois modèles toujours les mêmes.
Comparez à ces types uniformes des manuscrits d'autrefois, vous verre/ condjien l'écriture est originale et personnelle. Si les graphologistes s'avisaient d'étudier cette différence, qui saute aux yeux, ils confirmeraient certainement notre observation.
Qui de nous, en ouvrant certaines lettres, n'a pas surpris, dans le trouble des mouvements de la main, dans le désordre et le tumulte des caractères, l'aveu qui se dérobe, le mensonge qui se dément, le secret qu'on voulait cacher? Aussi la plume d'oie est-elle la plume sincère, cjui n'écrit jamais qu'à cœur ouvert : quant à la plume de fer, il faut la laisser à ceux qui écrivent d'autre façon.
C'est au moment où on la taille (jue ces vérités deviennent manifestes, et l'écrivain ([ui les professe recueille en inspiration et en verve le bénéfice de sa foi. A mesure qu'il façonne et caresse le bec de sa plume, toutes ses idées, palpitantes comme des colombes captives, volent, s'agitent, piétinent, roucoulent, et demandent à prendre leur vol; il ne sait à laquelle entendre, et s'il ouvrait sans précaution la porte de la volière, quel tumulte, quel désordre, dans ce petit monde ailé qui veut sa liberté ! Mais il faut tailler la plume : pendant les quelques minutes que dure cette opération délicate, l'ordre se fait, l'impatience se calme, les idées se mettent en rang, et quand la plume est au point, l'ordre du travail est assuré, l'inspiration s'échauffe, la veine jaillit.
Voilà comment, clans cette lutte éternelle de l'esprit contre la matière, la pauvre humanité ne se lasse jamais de mettre un peu de son cœur aux plus humbles de ses instruments de travail ; comment, à force de les animer, on peut le dire, des mouvements de sa pensée, l'écrivain vient à rêver qu'ils prennent peut-être sous sa main un je ne sais quoi qui ressemble à la vie. Ainsi se forment ces habitudes, ces douces folies, dont nous avons voulu fixer ici quelques traits, parce qu'elles sont douces, qu'elles sont vieilles, et qu'avant peu le souffle du temps, plus âpre que jamais, va les emporter comme il emporte tant de choses d'un autre âge.
Après la plume, il y a ce qu'on pourrait appeler le nécessaire de l'écrivain. C'est le canif, le grattoir, le crayon de mine de plomb, le crayon rouge et bleu, la gomme élastique blanche, le couteau à papier, et quelques plumes à dessin. Il est bon d'y joindre un couteau fin à lame anglaise pour tailler les crayons. Le crayon bleu et rouge est précieux parce qu'il sert à la fois à faire des remarques en sens opposé, comme par exemple: rouge, à revoir ; bleu, à supprimer ; rouge et bleu, à modifier^ etc.
Mais les pièces fondamentales du nécessaire, ce sont : d'abord de grands ciseaux à branches légères et arrondies toutes deux : c'est avec cela qu'on retranche ses erreurs ou ses sottises , et sous ce rapport on peut dire que de bons ciseaux font plus pour la gloire d'un auteur que la meilleure plume du monde, fût-ce une plume d'oie du Capitole.
La colle est le dictame qui, réunissant les membres un
moment épars, permet à récrivain d'amputer tour à tour ou de rapetasser son chef-d'œuvre, sans qu'il y paraisse autrement que par une imperceptible jointure, cicatrice honorable d'ailleurs, puisqu'elle marque le respect de l'auteur pour ceux qui le liront, son repentir des incorrections commises dans un moment d'entraînement ou d'erreur, et le soin qu'il a mis à les réparer proprement. Là d'ailleurs aussi, il y a colle et colle conmie il y fagots et fag^ots. Celle qu'on vend, bonne de qualité, est incommode à employer : le goulot de la fiole est trop étroit, le pinceau est trop mou et garni d'un fer-blanc qui se rouille et salit la gomme. Il faut prendre un moutardier de grès ou de faïence, et y mettre tm pinceau de crin gros comme une forte plume et monté en fil, qu'on place à demeure dans le trou du moutardier. La raideur du crin fait que la couche de gomme se dépose mince, ce qui est essentiel pour éviter des bavures désastreuses sur les lignes contiguës à la jointure et sur les feuillets qui pourraient s'y coller.
C'est grâce à la colle et aux ciseaux qu'on peut pratiquer le procédé de correction le plus avantageux, le plus simple, et qui, laissant au manuscrit un aspect d'ordre et de régularité, permet de lire couramment ; or c'est là une condition plus importante C[u'on ne saurait croire.
D'abord, en se relisant soi-même, on juge mieux son travail, parce que plus l'écriture est nette et régulière, plus les idées et les formes du discours se détachent et s'éclairent ; au contraire, quand il faut sauter d'un endroit à l'autre, enjamber à travers des ratures et des surcharges pour en retrouver
le fil, ce sont autant d'obstacles dont chacun représente une distraction à écarter, une dilTiculté à surmonter. Cela semble bien insignifiant, bien microscopique, mais c'est un des mille exemples de la puissance illimitée des infiniment petits quand ils sont innombrables : or, dans un mauvais manuscrit, à chaque ligne, à chaque mot, le regard est ralenti ou arrêté.
Vous avez lu, relu, corrigé et recorrigé votre manuscrit, vous croyez que vous aous en rendez compte? Attendez la première épreuve. Vous verrez se produire deux effets qui semblent contradictoires, et qui au fond se complètent : l'aspect général de l'œuvre est beaucoup plus satisfaisant, mais des défauts jusque-là inaperçus vous sautent aux yeux, et quantité de traits sur lesquels vous aviez passé sans les remarquer prennent un relief et une importance extraordinaires. 11 y a là une optique de l'impression qui dilfère de celle de l'écriture, comme il y a une optique du théâtre dont on ne peut avoir aucune idée à la simple lecture d'une pièce. Rien ne peut mieux faire voir combien l'ordre et la netteté ont d'infiuence sur l'effet de la pensée écrite.
L'installation et les fournitures de bureau n'en ont pas une moindre sur le travail intellectuel; aussi, autant d'écrivains, autant de procédés et de manies faute desquels on ne saurait faire rien de bon.
Quelqu'un que je connais intimement n écrirait pas, pour un empire, autrement qu'avec une plume d'oie, parce qu'il a reconnu que la plume de fer donne de la raideur au style et de la maigreur aux contours des images. 11 lui faut de l'encre
delà Petite-Vertu, parce que celle-lk seule est vraiment noire. Il lui faut du papier in-quarto glacé, pour que la plume ne s'accroche pas ; ferme, pour que les feuillets du manuscrit ne fléchissent pas quand on les manie. Il ne tolère rien sur la table que l'encrier, qui doit être toujours sans la moindre tache d'encre, et une boîte à charnières, sans clef ni bouton, où sont réunis canif, crayons, i,'-rattoir. j^omme élastique et couteau à papier. Demandez-lui pourquoi tout cela, et à propos de chaque objet, il vous en démontrera les propriétés uniques, indispensables, il vous fera convenir que sans ces instruments sa tète n aurait jamais pu produire une lii^-ne de prose, même mauvaise !
Pendant de long'ucs années il a eu dans son cabinet un coucou dont le tic-tac lui donnait je ne sais quelle distraction agréable. Le coucou y serait encore, si j)our son malheur notre homme n'était devenu sourd : depuis ce temps-là, c est sur ime distraction de la Aue qu'il lui a fallu se rabattre. A cet effet, il a installé à jiortée de ses yeux une de ces statuettes coloriées qu'on voit chez les marchands de sculpture pieuse, et c|ui représente saint Antoine de Padoue en oxtase, la tête penchée, un rameau de lis à la main droite, et soutenant de son bras gauche, sur son livre de prières, un petit Jésus assis, qui lui caresse la joue. On n imagine pas combien la vue de cette gracieuse image lui rafraîchit l'imagina lion et fait sourire son cœur.
Voilà qui excitera sans doute l'amer dédain de plus d'un ■critique sévère : mais si nous sommes bien informés, l'auteur
en question n'en pourrait qu'être très flatté, ne connaissant rien de plus cruel à dire d'un écrivain que de le traiter d' (( homme sérieux ». En ell'et, 1 « homme sérieux » peut être un fort galant homme, mais on est bien forcé d'avouer que ce n'est pas 1' « homme gai ».
Kant tenait beaucoup à un peuplier placé en vue de sa fenêtre : il ne pouvait produire ses sublimes idées qu'à la condition d'avoir les yeux fixés sur ce peuplier. Mais voilà qu'un jour on vient annoncer au demi-dieu de la philosophie tudesque une nouvelle terrifiante : on va (( l'abattre » ! Or l'arbre était chez le voisin : il fallut négocier et, non sans peine, on obtint la conservation de ce végétal philosophique. Pensez! si ce peuplier avait disparu, la Critique de la Raison Pure n'aurait jamais vu le jour ! Que serait devenu le genre humain ? C'est à donner la chair de poule !
Un de nos romanciers, qui occupe en même temps une très haute position dans la magistrature, ne peut écrire que sur de petits carrés longs d'un papier glacé verdàtre. Il recopie chaque feuillet jusqu'à ce qu'il n'y ait plus une rature.
Dans un autre genre, nous pouvons citer une femme de lettres qui, sur dvi papier écolier grand comme deux cartes de visite, écrit tout d'un trait, sans souffler, une cinquantaine de lignes qui se touchent, avec des caractères très longs, des lettres pressées comme des pruneaux. Quand la page est pleine elle prend une feuille, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle en ait écrit c[uatre cents, cinq cents, mille ! Alors elle les rassemble, les enveloppe, et va les porter à l'impression, le
tout sans avoir relu, non pas une page, non pas une phrase, mais même un seul mot de son manuscrit ! Et ce n'est pas plus mauvais que beaucoup de romans célèbres : quelquesuns ont même été très appréciés. Si nous pouvions répéter ici le verbe dont se servait le pauvre Gonzalès pour qualifier le procédé de production des femmes auteurs, on serait moins surpris de la lluidité de leur style, et on rirait bien : mais ce verl^e, tout franc^-ais qu'il soit, est trop familier.
A l'extrême opposite de cet intarissable débordement, on peut mettre Mérimée, qui a recopié dix-sept fois le manuscrit de Colomba, et de qui on peut dire, comme de notre femme auteur, (|ue ce n'était pas plus mauvais pour cela.
J.-.I. Rousseau suit de bien près Mérimée sous ce rapport : on n'a qu'à voir, dans les Confessions, comment il ne cessait de lire et de relire le manuscrit de La Xouvelle Iléloïsc ; comment, (jiiand ce lut liai, il K' noua avec de jolies petites faveurs bleues.
Celui-là avait d'ailleurs un procédé très personnel, rare chez les écrivains d'imagination : il écrivait de mémoire. Comme son style est une véritable musi(|ue analogue aux symphonies de Mozart et surtout de Beethoven, il composait de tête ses périodes et se les chantait souvent pendant plusieurs jours, jusqu'à ce que la mélodie lui en parût satisfaisante ; quand il les savait bien par C(rur, il les mettait par écrit. Il pratiquait d'ailleurs ime méthode qui est la meilleure de toutes, et dont on obtient de merveilleux eilets : il travaillait dans l'espace, dans la lumière, en pleine nature
Lequel vaut mieux de ces procédés ? Celui qui réussit à son auteur, car comment les comparer, puisqu'ils sont opposés ?
Voilà Alexandre Dumas père, qui a fait cent chefs-d'œuvre, on peut le dire, et qui, une fois assis à sa table de travail, écrivait, dix-sept ou dix-huit heures de suite sans s'arrêter, sans relire une ligne, et sans que la A^erve de sa prodigieuse imagination se ralentît un seul instant. Mais tout à coup, au milieu de sa course échevelée, la plume s'arrêtait net. Le maître levait les yeux de côté pour chercher un souvenir... Mort et damnation ! le personnage dont il racontait l'aventure était décédé depuis trois chapitres, ou bien ne pouvait arriver de l'Afrique ou de l'Inde qu'au chapitre suivant. Et alors c'étaient des angoisses, des sueurs froides, des rages, jusqu'à ce qu'il eût retrouvé le fil des événements, redressé les anachronismes du récit.
Un autre auteur, Ponson du Terrail, à force de verser des torrents d'encre, finissait par s'y noyer la mémoire, et faisait défiler dans ses romans tant de personnages également extraordinaires, qu il les oubliait dès qu'il les avait perdus de vue et ne les reconnaissait plus quand il les retrouvait. Et alors, pour ne pas lâcher le fil de l'histoire, il avait sur sa table, rangées en cercle, des poupées costumées représentant chacune un des personnages, et aussitôt le rôle d'une poupée fini par mort ou disparition quelconque, Ponson du Terrail la prenait par le cou et la précipitait dans son tiroir : le romancier pouvait continuer à tirer les ficelles des marionnettes survivantes sans craindre de voir le mort ressusciter et tout mettre sens dessus dessous.
170 l'art d'écrire in livre
D'autres, et ceux-là sont les plus redoutables pour les éditeurs et pour eux-mêmes, ne sont pas capables d'écrire à la plume : leur manuscrit fini, ils n'ont pas la moindre idée de ce ([uils ont barbouillé sur le papier, et c'est seulement quand l'épreuve imprimée leur arrive qu'ils se rendent compte de ce qu'ils ont fait. Ils tombent des nues, ils ne conçoivent pas qu'il aient pu dire ceci, oublier cela, placer telle idée ici ou là; et alors commence une telle série de corrections, d'additions, de suppressions, de transpositions, que tout est à recommencer. On recommence un second placard : même bouleversement. Après deux ou trois autres épreuves ils jurent leurs jj;rands (Hcux (pie tout est au point : on se décide à mettre en patines. Kt le même jeu recommence, avec cette ag'g'ravation qu'à chaque lois il faut défaire la forme et remanier les seize pages d'une feuille, ce qui coûte des sommes folles d'heures de correction.
C'est à ce jeu-là (pie Balzac, au lieu de s'enrichir par l'intarissable production de son génie, a vécu dans la misère, les corrections absorbant d'avance le bénéfice de ses chefsd'œuvre.
C'est de même (pie Cousin arrivait, dit-on. à faire dépenser à ses éditeurs cinquante mille francs pour un ouvrage de philosophie.
Il j a encore une autre misère d'écrivain : c est l'écriture. Emile Deschamps, cela tenait, hélas! à la cécité (pii le menaçait et dont il devait mourir fou d'horreur, avait une écriture si prodigieusement indéchilTrable cju'il ne pouvait
se lire lui-même. Un de nos amis communs m'a raconté que plus d'une fois, ayant reçu de lui un billet illisible et l'ayant renvoyé à Emile Deschamps avec un point d'interrogation suivi de plusieurs points d'exclamation, celui-ci, ne pouvant lui-même déchiffrer sa propre écriture, prenait sa canne et son chapeau et venait dire à son ami ce qu'il avait tenté de lui écrire.
Une manière d'écrire qui réussit assez bien à certains auteurs dont les idées ont besoin d être activées par un mouvement général du corps, c'est de ne pas écrire. On parle, on gesticule, on marche son roman; ce n'est plus l'auteur penché sur sa table et accroché à sa plume, c'est l'auteur en scène et improvisant, tandis qu'un scribe, réduit au rôle de phonographe vivant, écrit sous sa dictée. Ce procédé permet de produire beaucoup en peu de temps; mais pour qui n'en saurait pas faire un usage constant, il seml)le de nature à entraîner beaucoup de longueurs et d'incorrectinos, qu'il faudra modifier en se relisant. Et puis l'effet du discours écrit n'étant pas le même que celui du discours parlé, il est difficile qu'il n'}^ " ait pas de grands mécomptes sur ce que les lecteurs jugeront du livre.
En dehors de ces procédés extraordinaires qui, personnels à certains écrivains, ne sauraient servir de modèles, il y a certainement une méthode plus avantageuse à suivre que toutes les autres ; il est bien difficile de dire laquelle, d'autant que la même ne saurait convenir au tempérament physique et moral de tout le monde. Mais faute de trouver la
172 l'art d'écrire un lr"re
recette pour faire le travail bon, on peut déconseiller certaines habitudes qui, nées la plupart soit de la paresse, soit de la prétention, soit d'une nécessité pécuniaire, peuvent empêcher de réussir.
On doit placer ici une observation propre à tempérer des jugements indiscrets sur les petites manies des écrivains : c'est que les manies sont des habitudes, et les habitudes sont une bénédiction pour l'intellig'ence en travail. 11 faut que l'esprit, tout en ag'issant, soit sans cesse distrait, distrait une seconde, mais assez pour que la raideur de la pensée fléchisse un instant. Si nous n'avons pas une habitude pour donner [)rise à cette satisfaction, c'est à raventure. avec une espèce d'elfort, que l'esprit cherchera cet éclair de repos, si l'on peut ainsi parler, dont il a besoin pour détendre à tout instant les cordes de la lyre.
Telles sont les ])récautions physiques, intelh-eluelh^s et morales, qui nous ont semblé, après une longue pratique du métier d'écrire, indispensables à observer pour quiconque aura souci de concilier sa santé et sa vie avec le labeur de son esprit. Beaucoup ne voient dans ce labeur (pi'un passetemps, un plaisir ou une passion, quand c'est en réalité un elVort terrible de l'homme tout entier. Là, en ell'et. l'àme fait travailler à son aide le cerveau, le grand sympathique, la vue, et jusqu'aux muscles dont le mouvement est nécessaire pour tracer l'image si subtile et si délicate de la pensée.
La science a mesuré la force de l'homme comparée à celle des animaux ; elle a fait voir que, de toutes les machines
vivantes et même artificielles, la machine humaine est la plus puissante comme elle est la plus parfaite : que serait-ce si elle pouvait mesurer, en je ne sais quels kilogrammètres incalculables, la puissance de l'âme dans ce travail immatériel où se concentrent en elle toutes les forces de la vie !