CHAPITRE XVIII
Quand, après quelques années de pratique, un écrivain se croira devenu un correcteur à peu près impeccable, il ne lui restera plus qu'une chose à apprendre, c'est qu'il est impossible, ou peu s'en faut, d'imprimer un livre qui n'ait pas une seule faute. Sine mendâ est un rêve presque irréalisable : même pour les livres généralement reconnus comme tels, on peut toujours répondre que, quand cinq cents correcteurs auraient vérifié et attesté le miracle, rien n'assure qu'un cinq cent-unième n'y découvrira pas une faute restée inaperçue pour les cinq cents antres.
La coquille typographique a positivement quelque chose d'infernal. Nous ne disons pas cela pour celles qu'on découvre et qui se laissent corriger aussi docilement que des écoliers en faute, mais la coquille insidieuse, perfide, hyjjocrite, qui, tant que le livre n'est pas tiré en bonnes feuilles, se déguise sous l'aspect de l'innocence candide , pour se démasquer aussitôt les feuilles brochées, c'est le surnaturel de l'imprimerie. Il est inconcevable que le spiritisme et autres « ismes »
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de la psychologie fantastique ne se soient pas encore avisés du gouffre de mystères qui est là tout béant. En attendant leurs révélations sur le contenu de ce goufîre. on en reste réduit à de vains gémissements, et personne n'a encore trouvé l'explication de ce singulier phénomène.
Or, ce qui est non moins inexplicable et singulier, c'est l'éclat éblouissant avec lequel se manifeste la « coquille infernale » aussitôt qu'elle se sait irréparable. Vous ouvrez le livre au hasard : elle vous saute aux yeux 1 Cela se voit comme le nez au milieu du visage, et personne ne l'avait vu.
On peut juger, d'après tout ce que nous venons de dire, à quel point le travail de correction agace le système nerveux : au lieu de l'attention ordinaire, il faut là mener de front autant d'attentions spéciales qu'il y a de détails à surveiller dans une impression. Mais si, rien qu'à corriger ses propres ouvrages, l'auteur en rapporte souvent une courbature cérébrale, on peut penser ce qu'il advient de « l'état d'âme » d un correcteur après (juelques années de ce travail. Aussi, bien qu'il se trouve pas mal d'originaux parmi les typographes, ce n'est rien en comparaison des correcteurs. D'ailleurs l'originalité des typographes est gaie, tandis que celle du correcteur est lugubre, à raison de la situation ironique où il vit rencogné.
De là toute une légende d'histoires plus ou moins épiques sur les rivalités et les batailles entre correcteurs et protes, tantôt sur des questions de grammaire transcendante, tantôt sur la place d'un guillemet, voire même d'une simple virgule.
On trouvera dans l'introduction du Dictionnaire de Vargot des typographes^ de M. Boutmy, une étude très complète et très curieuse sur le caractère et les façons d'être des correcteurs. Il y a d'ailleurs, comme on peut croire, de nomlîreuses exceptions à ce ré«i^ime, qui est surtout particulier à quelques ateliers de Paris, car dans toutes les vieilles imprimeries, les correcteurs ne considèrent pas leur métier comme une g-alère, leur besogne est intellig^ente, et ils se tiennent à juste titre pour des employés supérieurs ; leur autorité est acceptée de tout l'atelier.
Le malheur est que l'auteur même se trouve engag'é sans le savoir dans quelques-unes de ces batailles. Pour lui la chose est d'ailleurs fort simple : s'il est bien sûr de son droit, il n'a qu'à maintenir sa correction jusqu'au bon à tirer, et cela fait, refuser la bonne feuille si on n'en tient pas compte.
Le correcteur, il faut lui rendre cette justice, n'épuise pas toute sa vaillance à des luttes sans gloire à propos de guillemets ou de virgules : il rend encore plus de services aux écrivains qu il ne leur cause d'ennuis. Lorsqu'il croit deviner une erreur ou une méprise de l'auteur, et qu'il ne pense pas pouvoir la corriger d'office, il compose à la renverse le mot ou la phi-ase à signaler. S'il relève, comme nous l'avons déjà rappelé, une inconséquence ou autre erreur de fond, il la note en marge.
L'habitude de la correction arrive même à donner un coup d'oeil si surprenant, que, sans savoir un mot d'algèbre, par exemple, certains typographes reconnaissent une formule
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fausse rien qu'à son aspect. Mon ami Henri Sainte-Claire Deville m'a raconté l'histoire d'un vieil ouvrier compositeur qui avait ce don précieux.
La coquille, de même que tous les autres maux de cette vallée de larmes, n'est pas sans quelques avantagées moraux ou philosophiques. Si elle fait pleurer un instant l'auteur, elle lui laisse une leçon salutaire et, ce qui est bien autrement important pour lu pauvre humanité, elle fait lire, non pas seulement les contemporains, mais d'interminables postérités de bibliophiles. Comme service plus sérieux, on peut citer tel ouvrage qu'une coquille célèbre a rendu immortel, ou telle coquille servant désormais à marcpier (( la meilleure édition » d'un livre recherché.
La coquille a fait plus encore, puisqu'un jour, voulant sans doute s'essayer à la poésie, elle a imprimé un des plus beaux vers de la littérature française. Si banale que soit l'histoire, mais précisément parce que tout le monde la sait par cœur, il faut que je vous la raconte encore une fois.
Vous savez donc que Malherbe, dans ses stances à Du Perrier, avait écrit :
Et Roselle a vécu ce que vi\-ent les roses, L'espace dun malin.
Le correcteur, trouvant avec raison que ce rapprochement de « Rosette » et (( roses « dans le même vers formait un jeu
de mots inadmissible de la part d'un poète de cette envergure, lut : « Et rose, elle », et composa :
Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d un matin,
ce qui faisait une si belle fin de stance que Malherbe se garda bien de corriger cette coquille de génie. C'est grand dommage que le nom du compositeur ne nous soit pas parvenu, mais il n'en partage pas moins, avec tant d'illustres inconnus, l'immortalité anonyme.
Quoi qu'il en soit la coquille de Rosette peut être considérée comme la plus célèbre.
Voilà l'histoire : malheureusement on dit qu'elle n'est pas vraie. En attendant qu'on en prouve la fausseté, elle est trop classique pour qu'on la raye de l'histoire littéraire, dont elle reste, jusqu'à nouvel ordre, un des plus beaux ornements.
La plus ancienne, véritable fossile du genre, est celle du Psautier de Mayence, imprimé en 1437, par Jean Fust et Pierre Schœfler : spalmorum -^onr psalmorum\ une simple transposition de lettres. C'était, comme on voit, l'enfance de l'art, mais la typoconchyliographie, si j'ose m'exprimer ainsi, était encore au berceau, comme l'imprimerie, dont elle devait suivre, avec le temps, les merveilleux progrès.
Pour compléter par un trait suprême l'histoire à vol d'oiseau des cocpiilles célèbres, nous venons offrir à la stupéfaction de nos lecteurs la coquille la plus colossale dont nous ayons
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connaissance. Nous croyons pouvoir nous flatter quelle est inédite, ce qui en vient enfler encore la glorieuse énormité. De plus elle est moderne, puisque Tédition qui lui a donné naissance était la réinqoresssion d'un ouvrage publié au commencement du xviii'' siècle.
Une vieille famille d'imprimeurs, après de longues années d'exercice, voulant s'élever à elle-même un de ces monuments typographiques qui éternisent pour la postérité le nom et l'honneur d'une maison, résolut d imprimer un chef-d'ceuvre.
Après de longues et solennelles délil^érations, on décida de publier un Télémaque in-folio, mais un Téléinaque à éclipser tous les Téléina([ucs présents, passés et futurs.
Pendant de longs mois, tout 1 atelier y travailla ; chaque épreuve, chaque bonne feuille, chaque tierce, fut lue, relue, corrigée, par tous les correcteurs d'abord, puis par chacun des mendjres de la famille, (pii était nombreuse.
Enfin, après tant de soins, le grand jour arrive! Le livre, broché en feuilles, est apporté en cérémonie au milieu de l'atelier, où sont rassend^lés les ouvriers et la famille. Le vieux maître, ému, la larme à l'œil, saisit d'une main tremblante la feuille de couverture, l'ouvre, et le premier mot qui lui saute aux yeux dans le frontispice, en capitales énormes, c'est :
LÉÏÉMAQUE
C'était d'ailleurs la seule faute d'impression du livre.
S'il y a quelque chose au monde qui puisse nous réconfor-
ter contre l'amertume de la coquille infernale, c'est cet exemple-là, et nous sommes heureux d'en oll'rir la consolation à nos lecteurs, après les émotions inquiétantes dont il nous a fallu faire palpiter leurs cœurs. Mais c'était, comme on a pu voir, dans leur intérêt.
Le Dictionnaire de largot des typograplies^ déjà cité, contient un recueil de coquilles qui est certainement destiné à devenir pour les races futures un document précieux sur « Le Mouvement Conchiliotypof/raphiqiie à la fin du XIX^ siècle. »
Sous les titres de Coquilles célèbres ou curieuses et d Aliènes, l'auteur a recueilli en deux long-s chapitres une collection qui vaut bien des musées moins utiles et surtout moins réjouissants. Les philosophes sont bien coupables d'avoir laissé aux pitres et aux clowns l'exploitation de cette bêtise humaine qui devrait être le premier fondement d'une psychologie sérieuse.
Nous pouvons d'ailleurs rappeler que, surtout pour les livres de fonds, le clichage offre un moyen de corriger sans retour possible toutes les fautes qui se découvrent après de précédentes éditions, puisque la composition, après avoir été moulée, est refondue d'une seule pièce, et cjue pour corriger, on enlève le morceau où est la faute jiour le remplacer par un autre portant pour toujours la correction. Ce travail, qui peut se renouveler indéfiniment, permet d'arriver en fin de compte à une correction absolue.
Le tirage en bonnes feuilles achève la partie intellectuelle du travail typographique, et désormais l'auteur n'a aucune participation à fournir, sauf parfois pour le choix de la cou-
verture. On sèche, on plie, on satine, on broche, et les exemplaires sont envoyés chez l'éditeur, où vont s'exécuter les multiples opérations de la mise en vente.
Ces opérations, nous n'avons pas y revenir : le lecteur n'a qu'à se reporter au chapitre XIV, où nous en avons expliqué tous les détails. Le livre est achevé et la destinée s'ouvre devant lui.