‹ L'Art d'écrire un livre, de l'imprimer, et de la publierChapitre 4 sur 60 · O L ART D ÉCRIRE UN LIVRE · texte numérisé non relu

O L ART D ÉCRIRE UN LIVRE

Comme nos yeux rayonnaient devant les tableaux des jeunes maîtres ! Riches et pauvres s'y passionnaient comme à des événements d'importance ; on se précipitait aux expositions d'art, on se battait dans les théâtres pour un drame nouveau. Ils ont tué tout cela...

Qui sont les coupables? Nous tous. C'est la faute des auteurs, ils ont trop écrit; des éditeurs, ils ont trop édité: du public, il a trop lu. La leçon est infligée : espérons que. chacun rentrant en soi-même, elle profitera, et que nous redeviendrons sages, heureux, et surtout gais comme autrefois. (]ar véritablement la littérature et l'art sont en deuil, et leurs crêpes débordent sur nous.

Tout ceci est dur à entendre, mais il faut avoir le courage de le dire, et j'ose l'écrire, quand ce ne serait (pie pour m'en préserver moi-même. Rien de plus légitime que d'écrire, ne fûtce que pour répandre ses idées, pour occuper ses loisirs, pour aider au progrès de la vérité, pour gagner sa vie : à un tel travail, il y a de l'honneur, et parfois de la gloire, à contenter les plus insatiables. Mais plus, vraiment c'est trop.

Est-ce que les écrivains ont commencé par être autre chose que de simples mortels ? Le hasard et les circonstances, aussi souvent et plus que le génie, en ont porté quelques-uns au pinacle : mais sauf Homère, Platon, Dante, l'Arioste, Virgile, Voltaire, Gœthe et tant d'auteurs dont personne aujourd'hui, soit dit en passant, ne pourrait supporter la lecture, où sont les livres des autres? Savoir seulement leurs noms est devenu une science tellement ardue qu'elle mène à l'Institut ceux qui la possèdent à fond !

l'inspiration et la lirerté 9

Nous tous donc qui voulons faire profession d'écrire, ne nous imaginons pas que nous allons devenir de grands hommes parce que nous mettrons du noir sur du blanc. Non seulement nous en serons plus heureux et plus dignes, mais si nous avons une chance de faire de bons livres, cet acte de raison et d'esprit nous en donnera deux.

Il y a enfin à observer un précepte qu'au premier abord on pourra prendre pour une boutade, et qui est au fond beaucoup plus grave qu'il n'en a l'air : c'est qu'il ne faut jamais, soit dans son for intérieur, soit dans les livres qu'on publie, traiter d'imbéciles les lecteurs auxquels on s'adresse. Outre que ce procédé est contraire à la civilité, il n'est pas logique, car du moment qu'on demande aux gens leur jugement, c'est-à-dire leur suffrage et même leur admiration, les considérer comme des imbéciles est une sottise de la part de l'auteur, et une sottise aussi, dans une autre acception, à l'adresse de ceux qu'on sollicite. L'auteur s'expose donc à voir rebondir sur lui le fâcheux adjectif qu'il a décoché du haut de ses tréteaux, sans compter que certains lecteurs susceptibles peuvent lui jeter son livre à la figure, ce qui serait bien fait.

Si peu concevable qu'elle paraisse, cette pratique est plus commune qu'on ne pense, non seulement en pensée et en propos, mais parfois en propres termes où l'auteur dit le gros mot. Nous ne saurions trop prémunir les jeunes auteurs contre ce qu'il faut appeler, pour dire nous aussi le gros mot, des insolences.

D'ailleurs ces airs de matamore ne trompent personne, et le

lecteur indulgent qui daigne ne pas s'en émouvoir sait très bien que c'est là le procédé enfantin d'un homme qui tremble de peur et, n'étant pas sûr de réussir par le talent, s'imagine qu'il s'imposera par l'efîroi.

Il faut être miséricordieux à ces débutants : ils voient tant de gens réussir à côté d'eux rien que par l'ennui ! Seulement l'instinct leur fait sentir qu'eux-mêmes ne sont pas encore de force à manœuvrer ce redoutable instrument d'usurpation et de terreur, et voilà pourquoi ils s'en tiennent à un épouvantait moins menaçant.

Qu'on se pénètre bien de cette différence : dans toute campagne littéraire, l'impertinence, c'est le simple pétard de l'écolier; mais l'ennui, c'est la torpille : rien n'y résiste!

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