‹ L'Art d'écrire un livre, de l'imprimer, et de la publierChapitre 5 sur 60 · DU SUJET · texte numérisé non relu

DU SUJET

Quand on songe au nombre des livres d'imagination ou de raisonnement qui ont été écrits par la main des hommes, il semble d'abord inexplicable que tant d'auteurs, et cela pendant des siècles, aient pu trouver quelque chose à dire : dès les premiers jours du monde, tout était dit. Les choses de la vie, décidément, n'ont rien d'infini ; notre pauvre petit globe est grand comme la main, tout le monde y fait deux ou trois choses toujours les mêmes, et de la même façon ou à peu près; on ne vit qu'une fois. Donc, lorsque les premiers écrivains vinrent à décès en compagnie de leurs lecteurs, il n'y avait qu'à garder leurs livres et à se les passer de génération en génération, comme on fait pour les inscriptions et les monuments. C'est à quoi on s'en est tenu pendant quelques siècles, mais on a fini par s'en lasser, comme de tout ce qui est sage.

Il est en effet incontestable que l'humanité, à moins d'aller chercher des idées dans la lune, ne peut avoir d'autre source d'inspiration que sa sensibilité et sa raison, qui ne changent jamais et qui n'ont pas d'autre sujet qu'elle-même dans ses relations avec le monde extérieur.

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Et cependant les livres sont là ; ils ont coulé dabord comme une source, puis comme un fleuve : maintenant c'est une marée montante qui menace de submerger tout, jusqu'à 1 intelligence des hommes. Mais les peuples tiennent bon et ne paraissent pas s'en porter plus mal : c'est que le livre, au point où il est parvenu, a complètement changé de nature, ou plutôt il a atteint son entier développement; c'est désormais un second langage, par lequel chaque homme peut converser directement avec l'humanité.

Les premiers livres n'étaient pas cela : par l'exiguïté de leur sphère d'action, ils did'éraient peu des inscriptions gravées sur les monuments : on peut dire que c'étaient des inscriptions d'une grande étendue, et que le commun des hommes ne songeait pas à lire.

Tant qu'on s'en était tenu aux tablettes de cire pour tracer l'écriture, il n'existait que des ouvrages manuscrits dont on faisait tirer quelques copies, et qui ne sortaient pas d'un cercle fort étroit.

Mais quand, au vi'' siècle, le papyrus fut importé en Grèce, on vit sortir de terre une véritable moisson intellectuelle. Ce que les Grecs savaient, pensaient et disaient depuis des siècles, ils l'écrivirent immédiatement ; et comme ils étaient le peuple le plus intelligent du monde ancien, leur poésie, leur éloquence, leur philosophie, leur morale, leur politique, leurs arts, tout un univers de pensée enfin, se trouvèrent promulgués du jour au lendemain comme une loi destinée à régir désormais les idées et les établissements des hommes.

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L'utilisation du parchemin, et plus tard l'invention du papier, multiplièrent de plus en plus le nombre des livres, et dès le commencement, ces livres n'étaient que des imitations d'ouvrages composés par les Grecs ou les Romains. C'est ainsi que se constitua ce qu'on appelle l'antiquité, et qui pendant des siècles a été considéré comme l'alpha et l'omég-a de toutes les idées. Partant de là, le génie consistait à imiter les anciens, H s'assimiler leurs idées, à les reproduire le plus exactement possible, et ce n'était qu'à ce prix qu'on pouvait se dire savant, artiste, écrivain, orateur.

Voilà qui semble bien loin de nous, bien singulier, et pourtant cette histoire est la nôtre. On aura beau se pâmer sur les progrès de l'esprit humain, mieux on observera l'espèce humaine, plus on s'assurera que, depuis le commencement du monde, les hommes ont toujours fait la même chose, j^ar l'excellente raison qu'il n'y a qu'une manière de vivre, de sentir et de penser, quelle cpie soit l'heure où chacun de nous traverse la scène. Ils ne connaissent bien positivement qu'un objet, qui est eux : toutes leurs idées se rapportant à cet objet unicpie et éternel de leur intérêt, autant de fois on leur parlera d'euxmêmes, quand on leur raconterait pour la cent-millième fois la même histoire d'amour, de guerre ou de douleur, ils écouteront avec la même avidité toujours insatiable.

On découvre alors dans tout son éclat cette vérité formidable, bien faite pour mettre en lumière la vanité de la critique littéraire : c'est qu'il n'y a jamais eu cju'un livre au monde, et que la littérature n'a consisté, ne consiste et ne consistera

jamais qu'à recopier ce livre en y donnant une autre forme. L'auteur qui trouve cette forme est un homme de talent, parfois de g^énie. mais quant à découvrir quoi que ce soit, c'est impossible : d'abord par ce qu'un être qui a la conscience n'a plus rien à découvrir sur lui-même, et puis parce que si. par miracle, un écrivain parvenait à dénicher quelque chose d'inconnu sur l'esprit ou le cœur des mortels, on en hausserait les épaules, on ne le croirait pas.

C'est pourtant sur ce rêve ou cette prétention (|ue vivent les romanciers, les philosophes (;t les poètes, sans comprendre que, les passions et les intérêts ne pouvant et n'ajant jamais pu changer, on n'y peut rien trouver qui n'ait été connu de toute éternité.

Les philosophes s'en sont tirés en raisonnant sur les raisonnements les uns des autres, ce qui a transformé la philosophie en histoire : mais les romanciers, voyant que décidément toutes les combinaisons imaginables d'événements et de caractères étaient épuisées, ont essayé d'intéresser, soit par des énormités plus ou moins tolérables, soit par le scandale, le dégoût, l'horreur des faits ou des termes employés, soit enfin par l'ennui redoutable des descriptions de lieux, par des analyses écrasantes de 1 amour ou de la putréfaction morale.

Enfin certains poètes, après avoir essayé de tout sans réussir à se faire supporter par les populations exaspérées, en sont arrivés, de pâmasses en tréteaux et de cimetières en égouts, à supprimer dans leurs vers, d'abord la mesure, puis la rime, puis la syntaxe, puis le sens des mots, puis enfin le vers lui-

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même, dont il ne reste que quelques têtes et quelques queues frétillant par-ci par-là dans une bouillie de mots sans sig-nification présumable.

Voilà par quelle suite de révolutions la littérature proprement dite en est arrivée à l'état critique où elle se trouve aujourd'hui, et qu'on appelle le krach du livre.

Cependant, chose incroyable, on écrit plus que jamais, on écrira toujours ; les écoles et les krachs passeront, mais il y aura toujours des livres. Seulement, comme pour toutes les choses de ce monde, ce que nous prenons pour une agonie serait plus tard une résurrection.

Qui sait même si, en se tenant bien à quatre pour réfléchir, on n'arriverait pas tout doucement à s'aviser que cette ag;onie et cette résurrection ne sont que des mots ; que ces soi-disant révolutions littéraires, après un grand bruit de quelques jours, finissent, comme les autres révolutions, par la continuation de l'ordre imperturbable des choses ? Or c'est là le vrai point, car tandis qu'une douzaine d'impuissants s'égosillent et se désarticulent à vouloir répandre le scandale et la consternation dans les âmes littéraires, tous les autres auteurs persistent à penser et à écrire à l'ancienne mode, et ne s'en trouvent pas plus mal.

Dans la nature, rien ne se perd, rien ne se crée, pas plus pour les choses humaines que pour tout le reste de l'univers : rien ne peut être nouveau sous le soleil.

De ce que nous venons de faire voir, il résulte des A'érités hors desquelles un jeune écrivain ne retirera de ses audaces que l'impuissance et le ridicule. La première de ces vérités est

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