L'EXILÉ SATISFAIT
Tant de lâches grandis par les troubles civils,
Des juges qu'on eût dû juger, des prêtres vils
Servant et souillant Dieu, prêchant pour, prouvant contre,
J'ai tant vu la laideur que notre beauté montre,
Dans notre bien le mal, dans notre vrai le faux,
Et le néant passant sous nos arcs triomphaux,
J'ai tant vu ce qui mord, ce qui fuit, ce qui ploie
Que, vieux, faible et vaincu, j'ai désormais pour joie
De rêver immobile en quelque sombre lieu ;
Là, saignant, je médite ; et lors même qu'un dieu
M'offrirait pour rentrer dans les villes la gloire,
La jeunesse, l'amour, la force, la victoire,
Je trouve bon d'avoir un trou dans les forêts,
Car je ne sais pas trop si je consentirais.
Qu'est-ce que cette terre ? Une tempête d'âmes. Dans cette ombre, où, nochers errants, nous n'abordâmes Jamais qu'à des écueils, les prenant pour des ports ; Dans l'orage des cris, des désirs, des transports, Des amours, des douleurs, des vœux, tas de nuées ; Dans les fuyants baisers de ces prostituées Que nous nommons fortune, ambition, succès ; Devant Job qui, souffrant, dit : Qu'est-ce que je sais ? Et Pascal qui, tremblant, dit : Qu'est-ce que je pense ? Dans cette monstrueuse et féroce dépense De papes, de césars, de rois, que fait Satan ; En présence du sort tournant son cabestan Par qui toujours — de là l'effroi des philosophes — Sortent des mêmes flots les mêmes catastrophes ; Dans ce néant qui mord, dans ce chaos qui ment, Ce que l'homme finit par voir distinctement, C'est, par-dessus nos deuils, nos chutes, nos descentes,