‹ L'art d'être grand-pèreChapitre 24 sur 65 · C'EST UNE EMOTION ÉTRANGE · texte numérisé non relu

C'EST UNE EMOTION ÉTRANGE

C'est cela, c'est la folle et mauvaise action Qu'en faisant le chaos fit la création, C'est l'attaque de l'ombre au soleil vénérable, C'est la convulsion du gouffre misérable Essayant d'opposer l'informe à l'idéal, C'est Tisiphone offrant son ventre à Bélial, C'est cet ensemble obscur de forces échappées Où les éclairs font rage et tirent leurs épées, Où périrent Janus, l'âge d'or et Rhéa, Qui, si nous en croyons les mages, procréa L'animal ; et la bête affreuse fut rugie Et vomie au milieu des nuits par cette orgie.

C'est de là que nous vient le monstre inquiétant.

L'enfant, lui, pur songeur rassurant et content, Est l'autre énigme ; il sort de l'obscurité bleue. Tous les petits oiseaux, mésange, hochequeue, Fauvette, passereau, bavards aux fraîches voix, Sont ses frères ; tandis que ces marmots des bois Sentent pousser leur aile, il sent croître son âme Des azurs embaumés de myrrhe et de cinname, Des entre-croisements de fleurs et de rayons,

Ces éblouissements sacrés que nous voyons

Dans nos profonds sommeils quand nous sommes des justes,

Un pêle-mêle obscur de branchages augustes

Dont les anges au vol divin sont les oiseaux,

Une lueur pareille au clair reflet des eaux

Quand, le soir, dans l'étang les arbres se renversent,

Des lys vivants, un ciel qui rit, des chants qui bercent,

Voilà ce que l'enfant, rose, a derrière lui.

Il s'éveille ici-bas, vaguement ébloui ;

Il vient de voir l'éden et Dieu ; rien ne l'effraie,

Il ne croit pas au mal ; ni le loup, ni l'orfraie,

Ni le tigre, démon taché, ni ce trompeur,

Le renard, ne le font trembler ; il n'a pas peur,

Il chante ; et quoi de plus touchant pour la pensée

Que cette confiance au paradis, poussée

Jusqu'à venir tout près sourire au sombre enfer !

Quel ange que l'enfant ! Tout, le mal, sombre mer,

Les hydres qu'en leurs flots roulent les vils avernes,

Les griffes, ces forêts, les gueules, ces cavernes,

Les cris, les hurlements, les râles, les abois,

Les rauques visions, la fauve horreur des bois,

Tout, Satan, et sa morne et féroce puissance,

S'évanouit au fond du bleu de l'innocence !

C'est beau. Voir Caliban et rester Ariel !

Avoir dans son humble âme un si merveilleux ciel

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