TOUS LES BAS ÂGES SONT ÉPARS
Certes, le casoar est un bon sénateur,
L'oie a l'air d'un évêque et plaît par sa hauteur,
Dieu quand il fit le singe a rêvé Scaramouche,
Le colibri m'enchante et j'aime l'oiseau-mouche ;
Mais ce que de ta verve, ô nature, j'attends
Ce sont les Béhémoths et les Léviathans.
Le nouveau-né qui sort de l'ombre et du mystère
Né serait pas content de ne rien voir sur terre ;
Un immense besoin d'étonnement, voilà
Toute l'enfance, et c'est en songeant à cela
Que j'applaudis, nature, aux géants que tu formes ;
L'œil bleu des innocents veut des bêtes énormes ;
Travaillez, dieux affreux ! Soyez illimités
Et féconds, nous tenons à vos difformités
Autant qu'à vos parfums, autant qu'à vos dictâmes,
O déserts, attendu que les hippopotames,
Que les rhinocéros et que les éléphants
Sont évidemment faits pour les petits enfants.
C'est une émotion étrange pour mon âme
De voir l'enfant, encor dans les bras de la femme,
Fleur ignorant l'hiver, ange ignorant Satan,
Secouant un hochet devant Léviathan,
Approcher doucement la nature terrible.
Les beaux séraphins bleus qui passent dans la bible,
Envolés d'on ne sait quel ciel mystérieux,
N'ont pas une plus pure aurore dans les yeux
Et n'ont pas sur le front une plus sainte flamme
Que l'enfant innocent riant au monstre infâme.
Ciel noir ! Quel vaste cri que le rugissement ! Quand la bête, âme aveugle et visage écumant, Lance au loin, n'importe où, dans l'étendue hostile, Sa voix lugubre, ainsi qu'un sombre projectile,
C'EST UNE ÉMOTION ÉTRANGE... Sy
C'est tout le gouffre affreux des forces sans clarté Qui hurle ; c'est l'obscène et sauvage Astarté, C'est la nature abjecte et maudite qui gronde ; C'est Némée, et Stymphale, et l'Afrique profonde, C'est le féroce Atlas, c'est l'Athos plus hanté Par les foudres qu'un lac par les mouches d'été ; C'est Lerne, Pélion, Ossa, c'est Erymanthe, C'est Calydon funeste et noir, qui se lamente.
L'enfant regarde l'ombre où sont les lions roux. La bête grince ; à qui s'adresse ce courroux ? L'enfant jase ; sait-on qui les enfants appellent ? Les deux voix, la tragique et la douce, se mêlent ; L'enfant est l'espérance et la bête est la faim ; Et tous deux sont l'attente ; il gazouille sans fin Et chante, et l'animal écume sans relâche ; Ils ont chacun en eux un mystère qui tâche De dire ce qu'il sait et d'avoir ce qu'il veut ; Leur langue est prise et cherche à dénouer le nœud. Se parlent-ils ? Chacun fait son essai ; l'un triste, L'autre charmant ; l'enfant joyeusement existe ; Quoique devant lui l'Être effrayant soit debout,
Il a sa mère, il a sa nourrice, il a tout ; Il rit.
De quelle nuit sortent ces deux ébauches.
L'une sort de l'azur ; l'autre de ces débauches, De ces accouplements du nain et du géant, De ce hideux baiser de l'abîme au néant Qu'on nomme le chaos.
Oui, cette cave immonde, Dont le soupirail blême apparaît sous le monde, Le chaos, ces chocs noirs, ces danses d'ouragans, Les éléments gâtés et devenus brigands Et changés en fléaux dans le cloaque immense, Le rut universel épousant la démence, La fécondation de Tout produisant Rien, Cet engloutissement du vrai, du beau, du bien, Qu'Orphée appelle Hadès, qu'Homère appelle Erèbe, Et qui rend fixe l'œil fatal des sphinx de Thèbe,