‹ L'art d'être grand-pèreChapitre 59 sur 65 · AUX CHAMPS · texte numérisé non relu

AUX CHAMPS

Je me penche attendri sur les bois et les eaux,

Rêveur, grand-père aussi des rieurs et des oiseaux ;

J'ai la pitié sacrée et profonde des choses ;

J'empêche les enfants de maltraiter les roses ;

Je dis : N'effarez point la plante et l'animal ;

Riez sans faire peur, jouez sans faire mal.

Jeanne et Georges, fronts purs, prunelles éblouies,

Rayonnent au milieu des fleurs épanouies ;

J'erre, sans le troubler, dans tout ce paradis ;

Je les entends chanter, je songe, et je me dis

Qu'ils sont inattentifs, dans leurs charmants tapages,

Au bruit sombre que font en se tournant les pages

Du mystérieux livre où le sort est écrit,

Et qu'ils sont loin du prêtre et près de Jésus-Christ.

Attendez. Je regarde une petite fille.

Je ne la connais pas ; mais cela chante et brille ;

C'est du rire, du ciel, du jour, de la beauté,

Et je ne puis passer froidement à côté.

Elle n'a pas trois ans. C'est l'aube qu'on rencontre.

Peut-être elle devrait cacher ce qu'elle montre,

Mais elle n'en sait rien, et d'ailleurs c'est charmant.

Cela, certe, ressemble au divin firmament

Plus que la face auguste et jaune d'un évêque.

Le babil des marmots est ma bibliothèque ;

J'ouvre chacun des mots qu'ils disent, comme on prend

Un livre, et j'y découvre un sens profond et grand,

Sévère quelquefois. Donc j 'écoute cet ange ;

Et ce gazouillement me rassure, me venge, M'aide à rire du mal qu'on veut me faire, éteint Ma colère, et vraiment m'empêche d'être atteint Par l'ombre du hideux sombrero de Basile. Cette enfant est un cœur, une fête, un asile, Et Dieu met dans son souffle et Dieu mêle à sa voix Toutes les fleurs des champs, tous les oiseaux des bois ; Ma Jeanne, qui pourrait être sa sœur jumelle, Traînait, l'été dernier, un chariot comme elle, L'emplissait, le vidait, riait d'un rire fou, Courait. Tous les enfants ont le même joujou ; Tous les hommes aussi. C'est bien, va, sois ravie, Et traîne ta charrette, en attendant la vie.

Louange à Dieu ! Toujours un enfant m'apaisa.

Doux être ! voyez-moi les mains que ça vous a !

Allons, remettez donc vos bas, mademoiselle.

Elle est pieds nus, elle est barbouillée, elle est belle ;

Sa charrette est cassée, et, comme nous, ma foi,

Elle se fait un char avec n'importe quoi.

Tout est char de triomphe à l'enfant comme à l'honnie

L'enfant aussi veut être un peu bête de somme

Comme nous ; il se fouette, il s'impose une loi ;

Il traîne son hochet comme nous notre roi ;

Seulement l'enfant brille où le peuple se vautre. Bon, voici maintenant qu'on en amène une autre ; Une d'un an, sa sœur sans doute ; un grand chapeau, Une petite tête, et des yeux ! une peau ! Un sourire ! oh ! qu'elle est tremblante et délicate ! Chef-d'œuvre, montrez-moi votre petite patte. Elle allonge le pied et chante... c'est divin. Quand je songe, et Veuillot n'a pu le dire en vain, Qu'elles ont toutes deux la tache originelle ! La Chute est leur vrai nom. Chacune porte en elle L'affreux venin d'Adam (bon style Patouillet) ; Elles sont, sous le ciel qu'Eve jadis souillait, D'horribles péchés, faits d'une façon charmante ; La beauté qui s'ajoute à la faute l'augmente ; Leur grâce est un remords de plus pour le pécheur, Et leur mère apparaît, noire de leur blancheur ; Ces enfants que l'aube aime et que la fleur encense, C'est la honte portant ce masque, l'innocence ; Dans ces yeux purs, Trublet l' affirme en son sermon, Brille l'incognito sinistre du démon ; C'est le mal, c'est l'enfer, cela sort des abîmes ! Soit. Laissez-moi donner des gâteaux à ces crimes.

Voir la Jeanne de Jeanne ! oh ! ce serait mon rêve ! Il est dans l'ombre sainte un ciel vierge où se lève Pour on ne sait quels yeux on ne sait quel soleil ; Les âmes à venir sont là ; l'azur vermeil Les berce, et Dieu les garde, en attendant la vie ; Car, pour l'âme aux destins ignorés asservie, Il est deux horizons d'attente, sans combats, L'un avant, l'autre après le passage ici-bas ; Le berceau cache l'un, la tombe cache l'autre. Je pense à cette sphère inconnue à la nôtre Où, comme un pâle essaim confusément joyeux, Des flots d'âmes en foule ouvrent leurs vagues yeux ; Puis, je regarde Jeanne, ange que Dieu pénètre,

Et les petits garçons jouant sous ma fenêtre,

Toute cette gaîté de l'âge sans douleur,

Tous ces amours dans l'œuf, tous ces époux en fleur ;

Et je médite ; et Jeanne entre, sort, court, appelle,

Traîne son petit char, tient sa petite pelle,

Fouille dans mes papiers, creuse dans le gazon,

Saute et jase, et remplit de clarté la maison ;

Son rire est le rayon, ses pleurs sont la rosée.

Et dans vingt ans d'ici je jette ma pensée,

Et de ce qui sera je me fais le témoin,

Comme on jette une pierre avec la fronde au loin.

Une aurore n'est pas faite pour rester seule.

Mon âme de cette âme enfantine est l'aïeule,

Et dans son jeune sort mon cœur pensif descend.

Un jour, un frais matin quelconque, éblouissant, Épousera cette aube encor pleine d'étoiles ; Et quelque âme, à cette heure errante sous les voiles Où l'on sent l'avenir en Dieu se reposer, Profitera pour naître ici-bas d'un baiser

Que se donneront l'une à l'autre ces aurores.

O tendre oiseau des bois qui dans ton nid pérores,

Voix éparse au milieu des arbres palpitants

Qui chantes la chanson sonore du printemps,

O mésange, ô fauvette, ô tourterelle blanche,

Sorte de rêve ailé fuyant de branche en branche,

Doux murmure envolé dans les champs embaumés,

Je t'écoute et je suis plein de songes. Aimez,

Vous qui vivrez ! Hymen ! chaste hymen ! O nature !

Jeanne aura devant elle alors son aventure,

L'être en qui notre sort s'accroît et s'interrompt ;

Elle sera la mère au jeune et grave front ;

La gardienne d'une aube à qui la vie est due,

Épouse responsable et nourrice éperdue,

La tendre âme sévère, et ce sera son tour

De se pencher, avec un inquiet amour,

Sur le frêle berceau, céleste et diaphane ;

Ma Jeanne, ô rêve ! azur ! contemplera sa Jeanne ;

Elle l'empêchera de pleurer, de crier,

Et lui joindra les mains, et la fera prier,

Et sentira sa vie à ce souffle mêlée.

Elle redoutera pour elle une gelée,

Le vent, tout, rien. O fleur fragile du pêcher !

Et, quand le doux petit ange pourra marcher,

Elle la mènera jouer aux Tuileries ;

Beaucoup d'enfants courront sous les branches fleuries, Mêlant l'avril de l'homme au grand avril de Dieu ; D'autres femmes, gaîment, sous le même ciel bleu, Seront là comme Jeanne, heureuses, réjouies Par cette éclosion d'âmes épanouies ; Et, sur cette jeunesse inclinant leur beau front, Toutes ces mères, sœurs devant Dieu, souriront Dans l'éblouissement de ces roses sans nombre.

Moi je ne serai plus qu'un œil profond dans l'ombre.

Que voulez- vous ? L'enfant me tient en sa puissance ;

Je finis par ne plus aimer que l'innocence ;

Tous les hommes sont cuivre et plomb, l'enfance est or.

J'adore Astyanax et je gourmande Hector.

Es-tu sûr d'avoir fait ton devoir envers Troie ?

Mon ciel est un azur, qui, par instants, foudroie.

Bonté, fureur, c'est là mon flux et mon reflux,

Et je ne suis borné d'aucun côté, pas plus

Quand ma bouche sourit que lorsque ma voix gronde ;

Je me sens plein d'une âme étoilée et profonde ;

Mon cœur est sans frontière, et je n'r.i pas d'endroit

Où finisse l'amour des petits, et le droit

Des faibles, et l'appui qu'on doit aux misérables ;

Si c'est un mal, il faut me mettre aux Incurables.

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