‹ L'art d'être heureuseChapitre 58 sur 59 · LÉGENDE DE LA VALLÉE DE QU'APPELLE · texte numérisé non relu

LÉGENDE DE LA VALLÉE DE QU'APPELLE

sage, ses yeux à jamais clos, ses lèvres que nul sourire n’entr’ouvrirait plus...

Mort! Mort! Unique et triomphante rivale du malheureux Onon- Witha!.. Une tempête de douleur assaillit tumultueusement mon coeur, le désespoir hurlait en moi sa plainte farouche, quand à travers l’opaque nuit où je gisais inerte, ces mots me parvinrent, imprécis et lointains: ‘Deux fois elle t’appela...??

Je tressaillis, et sur la morte me penchant: “Quand?” sanglotai-je, dément.

‘Avant que ses douces lèvres comme la fleur captive ne se ferment à jamais, deux fois elle prononça ton nom, dirent les femmes, ses amies. C'était à l’heure de la lune levante...??

Sur les lacs déserts, il ne vole plus, mon canot léger, car elle n’est plus là, celle dont le charme vainqueur rayonnait sur l’onde limpide.

Les visages pâles, le long de ces rives fleuries, ont bâti leurs villages. Ils proclament Belle des belles l’opulente vallée,

ce pendant que le soir, assis autour du bivouac, les voyageurs racontent qu’à l’heure silencieuse où la lune dore le sommet des collines lointaines, on entend s'’élever le murmure de soupirantes voix.

Les visages pâles aiment le mystère des lacs hantés, et à leur Coupe magique, de loin, ils viennent s’enivrer.

Pour moi, le jour, la nuit, l’heure, les saisons dorment dans l’oubli. Rien n’oecupe mon coeur brisé, que ce fatal récit qui rappelle pourquoi les hommes blanes ont nommé la vallée ‘‘Qu’Appelle”’.

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Un Noël dans la prairie

C "ÉTAIT la veillée de Noël. Tandis que Mme Jalbert et ses filles s’affairaient aux préparatifs du succulent réveillon qui réjouirait petits et grands au retour de la messe de Minuit, son mari, leurs fils et quelques ‘‘bachelors”” des alentours causaient gaiement, en fumant leurs pipes.

Soudain, la porte s’ouvrit, et un petit vieillard, tout enneigé, parut dans l’encadrement. Une exclamation spontanée et joyeuse l’accueillit: ‘Père Ricard!” On l’entourait. Lui répétait: ‘Bonsoir, bonsoir, mes enfants”, tout en serrant, à la ronde, les mains qui se tendaient..

Le Père Ricard, comme on l’appelait, n'aurait pas été le premier pionnier de l’endroit, le fondateur de la paroisse, que

seules sa bonhommie, la cordialité de son sourire et de ses manières lui auraient conquis la faveur de tous. À ces mérites, le malheur avait ajouté son auréole: le vieillard, tel l’arbre désolé qui survit à ses frondaisons, avait vu disparaître, autour de lui, toute sa famille. C'était l’espoir de retrouver un peu l'illusion des bonheurs perdus qui l’emmenait, ce soir, au foyer nombreux et hospitalier des Jalbert.

— Il neige done, père Ricard? questionna Marie-Anne, une des jeunes filles, tandis que le nouvel arrivant s’installait, les pieds au feu, dans le fauteuil qu’elle lui avait approché.

— Oui, la nuit sera mauvaise. Il ne sera peut-être pas prudent de se mettre en route pour la messe de Minuit.

Un ‘‘oh!”’ de protestation se fit entendre, et une ombre passa sur les figures.

— Bah! on risquera!.. fit le beau Paul Duval, récemment arrivé au pays, et qui voulait plaire à Marie-Anne.

— Braver la tempête ?...

UN NOËL DANS LA PRAIRIE

Le vieillard secoua la tête gravement et son regard parut fixer quelque chose d’invisible et de lointain.

— Ce soir me rappelle.

En un clin d'oeil, les chaises se rapprochèrent. Un éclair de plaisir brillait dans tous les yeux: le vieux pionnier allait évoquer un de ses souvenirs!

— Ce soir me rappelle, reprit-il, mon premier Noël dans la prairie. Ah! ce n’était pas alors comme aujourd’hui! Les maisons spacieuses et confortables — et son regard embrassait la cuisine qui faisait l’orgueil de Mme J'albert — n’avaient point encore remplacé les huttes en tourbe. C’est là que nous nous terrions, une partie de l’hiver, n’ayant pour voisins que la neige et les nuages, n’entendant, des mois durant, d’autres voix étrangères que celles du vent et des loups hurlant leur faim.

Cet hiver — le premier que nous pas-

sions sur notre ‘‘homestead”” — avait été particulièrement hâtif et rigoureux.

Aussi quand arriva la veille de Noël et que je vis ma jeune femme essuyer furtivement les larmes qui jaillissaient malgré elle de ses veux au souvenir des ‘‘fêtes?”” joyeuses d’En-bas, je n’v tins plus. Le temps était clair ct sec, la neige solide.

“Si nous allions surprendre les Larose ?

proposai-je, après le dîner, Ils ne doivent pas s’ennuver moins que nous.” Ah!

quel sourire de gratitude illumina la figure de ma Louisette! ‘Mais le petit?

objecta-t-elle aussitôt. S'il allait prendre froid? C’est si loin!...”’ Nos plus proches voisins demeuraient à douze milles et notre bébé avait à peine dix mois. ‘Bah!

dans des couvertures...” Le voyage fut décidé.

Le soir tombait — il vient si vite en décembre — quand nous partîmes. J’avais bien remarqué, tout au bord de l’horizon, une longue ligne blanche. Mais quelques étoiles piquaient le ciel; les

UN NOËL DANS LA PRAIRIE

chevaux marchaiïent bon train, nous arriverions avant la tempête. Et la carriole, au son gai des grelots, fila sur la neige brillante...

Jgnorant que j'étais des traîtrises de la prairie! Le cinquième mille était à peine entamé qu’une bourrasque de vent éveilla mon inquiétude. A perte de vue, sous le ciel bas, la blancheur morne s’étendaït sans un arbre, sans une maison, sans un point de repère. Les étoiles avaient disparu. Ma femme chantonnait doucement pour endormir le petit. Lui faire part de mes craintes? Rebrousser chemin? Je n’osai… Elle paraissait si heureuse! Elle aurait éprouvé une telle déception! N’avions-nous pas, d’ailleurs, près de la moitié de la route de parcourue?

Maintenant, la vue ne dépassait guère la tête des chevaux. La neige commença à tomber — une neige fine que le vent, devenu soudain glacé, furieux, nous cinglait au visage.

Alors Louisette eut peur. J'entends encore son Cri: ‘‘Pierre, arriveronsnous ?”” Je la rassurai; mais, de minute en minute, mes dernières espérances s’éteignaient, comme tantôt les étoiles. Le vent tournait. Comment s'orienter? Déjà, les chevaux aveuglés, suant, soufflant, n’obéissaient plus au mors. Malgré moi, ils changaient de direction.

Puis ce furent les heures d’horrible angoisse. Nous étions perdus: perdus dans le noir, dans le froid, dans la poudrerie.

Ah! ceux qui se sont égarés, un jour, connaissent seuls cette sensation d’épouvante et de désespoir. J'’entendais ma femme pleurer tout bas; je la sentais frissonner en serrant dans ses bras son petit qui avait faim et larmoyait. La tempête redoublait. L’attelage n’avançait plus qu’à peine. J'avais abandonné les guides.

Déjà, tandis que je cherchais à protéger contre le froid ma femme et mon enfant, l’engourdissement fatal me gagnait.

UN NOËL DANS LA PRAIRIE

Je recommandais mon âme à Dieu quand ma Louisette — ah! la vaillante et sainte femme! — eut une inspiration.

“C'est la nuit de Noël, dit-elle, d’une voix que les pires appréhensions faisaient trembler. Comme nous, dans la grotte de Bethléem, Jésus souffrit et la Vierge pleura. O Jésus de la Crèche, ayez pitié de mon enfant, et par les larmes de votre Mère, sauvez-nous! En témoignage de notre reconnaissance, je promets d'offrir à l’église qui sera construite bientôt, je l’espère, une belle crèche de Noël où les petits enfants des alentours viendront apprendre à vous chérir et à vous prier.”?

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées depuis cette promesse que les chevaux parurent reprendre vigueur.

Eux qui tournaient, las et sans but, dans la prairie, depuis des heures, on les aurait dit subitement aiguillonnés, comme lorsqu'ils sentent l’étable. La carriole buta contre un obstacle; ils s’arrêtèrent, Je descendis de voiture... et reconnus le trai-

neau dont je me servais pour transporter le charbon et le bois du hangar à la maison: nous étions chez nous!??

A la messe de Minuit, ce soir-là, quelques fidèles contemplèrent avec une émotion particulière la crèche resplendissante, et en songeant au drame qu’elle rappelait, invoquèrent avec plus de confiance et d'amour le divin Enfant.

fa

L'enlévement de Soeur Sainte-Thérèse

CE

À messe vient de finir. Imploration solennelle à Celui qui guide nos pas, à Marie, étoile du voyageur. Aujourd’hui même (29 avril 1859) Mgr Grandin, évêque coadjuteur élu de Saint- Boniface, et deux Soeurs Grises vont entreprendre l’aventureuse traversée des prairies. Le jeune missionnaire se rend en France, recevoir des mains de son supérieur la consécration qui le fera ‘‘grand chef de la prière”; Soeur Sainte-Marie et Soeur Sainte-Thérèse retournent à leur maison mère de Bytown.

Sur le parvis de la cathédrale, quel attroupement pittoresque! Et quelle effervescence!…. Hommes robustes aux traits sculptés dans le bronze, ceinturés

de rouge vif; femmes enveloppées de chôles multicolores, encombrées d’une marmaille à l’oeil perçant et noir; vieillards courbés sur leur bâton; tout ce monde discute, s’agite, se lamente...

— C’est Not’Soeur, Not’Soeur-Docteur! gémissent les uns. Y faut pas qu’elle parte! Elle partira pas! grondent les autres. On se fera plutôt brûler vifs!

Mais une petite vieille futée souffle l’optimisme:

— Peut-être ben, suggère-t-elle, avec les inflexions chantantes de la race, que la Mère Supérieure n’a pas dit son dernier mot...

Espoir ténu.… On s’y raccroche pourtant, et d’un élan unanime, les Métis, par petits groupes bruyants et bigarrés, envahissent les abords du couvent voisin des Soeurs Grises.

Depuis quatre années, Soeur Sainte- Thérèse au coeur si doux, aux mains de lumière, vaque chez ces braves gens aux

L'ENLÈVEMENT DE SOEUR SAINTE-THÉRÈSE

saints labeurs de la charité, Quelle misère n’a-t-elle pas secourue! Sur quelle amertume n’a-t-cile pas versé l’huiïle et le miel! Quelle âme n'’a-t-elle pas rendue meilleure! L’avez-vous vue, à travers la prairie, sous la pluie, dans la neige, dans le vent? Peu lui importe la distance. On est affligé, elle vient; on est malade, elle accourt. Plus que ses aumônes, on aime son sourire; et plus que ses soins, la frafche sympathie qui eoule de ses yeux.

Dans les coeurs arrosés de bienfaits, une gratitude tendre et exaltée a poussé ses racines, et sur les lèvres des frustes enfants de la plaine sont écloses les plus émouvantes appellations : ‘‘Not’Soeur, Soeur-Docteur… Mère des pauvres. Guérisseuse du bon Dieu...’

Et ‘“Not'Soeur’’, tantôt, va partir!

Rien d’étonnant que devant l’imminence du malheur, le sourd mécontentement des semaines précédentes éclate en une longue explosion de chagrin et de colère. Les Métis ne se voient pas seulement dépossé-

dés d’un bien précieux. Sensibles à l’excès, ils se croient encore bafoués dans le plus intime de leurs sentiments. Les yeux flambent dans les rudes figures quand Mère Valade paraît sur le perron du couvent.

Mère Valade! l’ouvrière vénérée de la toute première heure, la ‘femme de la prière” au grand rôle de dévouement, d'intelligence et de sacrifice. Un silence l’accueille. A la voir, si hautement sereine, la cornette noire encadrant son visage, on suhit déjà le prestige d’un vouloir énergique tout baigné de douceur.

Elle connaît surtout à fond le coeur tendre et ombrageux de ses chers enfants de la prairie; mais, hélas! elle ne peut rien aujourd’hui que compatir à leur peine.

— Mes braves amis, votre affliction est la mienne. Si je pouvais retenir notre Soeur Sainte-Thérèse!

— Vous êtes la supérieure, gardez-la, gardez-la! crie-t-on de tous côtés.

— Soeur Sainte-Thérèse ne dépend

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plus de moi, explique patiemment, pour la vingtième fois peut-être, la bonne Mère. Vous le savez. Elle appartient à la communauté de Brtown. Ses supérieures, qui nous l’ont généreusement prêtée voilà quatre ans, avec sa compagne Soeur Sainte-Marie, la réclament maintenant que notre couvent est de nouveau réuni à la maison mère de Montréal. C’est leur droit et c’est la volonté du bon Dieu. Il faut se soumettre...

Mais l’assemblée regimhe au contraire. Un droit qui les dépossède de leur grande bienfaitrice, beau droit en vérité!

Qui remplacera Soeur Sainte-Thérèse?

Non, non! Soeur Sainte-Thérèse ne se remplace pas!

D'un geste spontané, une jeune maman tend vers Mère Valade un poupon cuivré aux joues rebondies.

— Sans Not’Soeur, proclame-t-elle d’une voix où vibre encore l’angoisse passée, sans Not'Soeur je ne l'aurais plus!...

Cri du coeur qui se répercute en tous les coeurs, rebondit en nouvelles protestations d’âpre chagrin.

— Est-ce là votre amitié? interroge soudain Mère Valade, sa voix légèrement claire, légèrement impérieuse, dominant le tumulte. Est-ce là votre reconnaissance, d’attrister par vos récriminations et votre mauvaise humeur le départ de votre bienfaitrice? Quel souvenir emporterat-elle de ceux qui ont si mal profité de ses conseils et de son exemple ?...

Ah! cette fois, la psychologie exercée de la bonne Mère triomphe. Ses paroles touchent droit au but. Troublés, confus, les protégés de Soeur Saïnte-Thérèse restent cois. Puis quelques-uns chuchotent entre eux, et petit à petit, la place du couvent se vide de leur foule apaisée, mais non résignée,

Pendant ce débat dont les échos lui parvenaient par la fenêtre ouverte, la

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jeune religieuse qui en était le sujet terminait les apprêts de son voyage. La matinée exultait de printanière allégresse.

Une vague brillante de soleil déferlait dans la chambre, éclaboussait le parquet, frissonnait au rebord des meubles. Mais on en aurait vainement cherché le reflet dans le regard de Soeur Sainte-Thérèse.

Son âme est triste de cette désolation qui monte vers elle; plus triste encore d’un souvenir dont l’angoisse, ravivée par une similitude de circonstances, s’accorde douloureusement avec les impressions de l’heure présente.

Soeur Sainte-Thérèse s’appelait alors Margaret-Theresa McDonald. Elle avait seize ans et elle était l’unique espoir, l’orgueil et tout le bonheur de vivre d’un père bien-aimé. Frêle tige où s’appuyait ce coeur d'homme! Jour fortuné où elle viendrait refleurir son foyer désert! La mort et la vie, jadis, étaient entrées dans sa maison la main dans la main; il avait pleuré la mère en embrassant l’enfant..

Mais l’heure victorieuse de l’épreuve sonne enfin. Au couvent de Bytown, où son enfance orpheline a été doublement choyée, la jeune fille a terminé ses études et l’heureux père serre dans ses bras, comme une proie chérie, sa belle Margaret. O stupeur! l'enfant glisse à genoux.

Ta force qui tire à Dieu l’arrache à l’étreinte paternelle. Elle a choisi, au lieu des douceurs et des libertés du monde, les holocaustes de la vie religieuse. Et de longues gouttes brûlantes roulent sur les joues de Soeur Sainte-Thérèse parce qu’elle entend encore l’impitoyable menace: ‘‘Jamais, jamais je ne te reverrai!.”?

Deux ans après sa profession, la jeune religieuse avait reçu son obédience pour Saint-Boniface, où les premières Soeurs Grises missionnaires, récemment détachées de la maison mère de Montréal, demandaient du secours. Elle possédait quelque science médicale: on lui confia la visite des Métis pauvres et malades et des sauvages. Toutes les tendresses refou-

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lées en son jeune coeur débordèrent sur sa clientèle déshéritée. Hélas! encore une fois, où elle a semé la joie lève aujourd’hui l’affliction amère. Dans l’âme délicate et compatissante de Soeur Sainte-Thérèse, une double blessure saigne, saignera toujours désormais.

La route des prairies! Splendeur monotone de la plaine indéfiniment blonde sous le ciel infiniment bleu, fluide pureté frémissante de l’atmosphère, délices mystérieuses de la lumière et du silence… Jour après jour, au pas lent des boeufs pensifs, au trot menu des petits chevaux au poil roux du pays, on va, on va, tandis que la charrette de la Rivière- Rouge roule, grince et cahote sur ses essieux de bois. Le soir, on dresse la tente ct l’on regarde les étoiles s’allumer au fond de la vaste nuit.

Oui, c’est cela, la route des prairies.

C'est cela, mais C’est aussi parfois, au lieu de la plaine ensoleillée, la plaine ruis-

selante, le campement sur le sol boueux, dans le foin trempé; c’est le passage à sué des rivières sur les roches glissantes, la ronde infernale des maringouins, le hurlement des loups, l’insolite frôlement d’une couleuvre; surtout ce peut être, làbas, sous l’horizon, le mouvement d’un point noir redoutable: la horde de Sioux pillards et collectionneurs de chevelures..

Pour faire honneur à ses filles et leur donner un dernier témoignage de maternelle sollicitude, Mère Valade voulut les accompagner jusqu’à la première étape et passer avec elles la nuit sous la tente.

Femme d’intuition et de toute prudence, quelque pressentiment l’avertissait-il de veiller le plus loin possible sur le départ des voyageuses ?

Dès la pointe d’aube on est debout.

l'out va à merveille, constate avec satisfaction la bonne Mère. Rien n’a troublé la paix nocturne. Les guides sont expéri-

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mentés, et dès ce soir sans doute, la petite caravane rejoindra à Pembina, sur la frontière américaine, Mgr Grandin qui a pris les devants, à cheval, en compagnie de Mgr Taché.

Les adieux s’échangent, et dans le frais et lumineux silence du matin, les (quipages rustiques recommencent à gémir, l’un vers le nord, l’autre vers le sud.

Mère Valade est tout à fait rassurée.

Elle n’a pas vu, vers minuit, à quelques milles du campement, une mystérieuse chevauchée blafarde traverser le clair de June...

Nos braves Métis, en effet, n’avaient pas mijoté longtemps dans leur déconvenue du matin. On ne trouvait recours nulle part, soit! À la guerre comme à la guerre! Du fond atavique de la race un audacieux projet avait surgi, marqué au coin d’une innocente malice, donc doublement séduisant.

Un scrupule avait bien, un moment, arrêté les conjurés. Deux gaillards, avec

une grande affectation d’indifférence, s'étaient enquis ‘‘si c'était péché de toucher à une soeur”. Le prêtre consulté.

leur soupçonnant quelque idée de derrière la tête, avait répondu avec autant de force que de prudence: ‘‘$i vous touchez aux Soeurs, vous serez excommuniés”?,

Mais le temps presse. Tl faut, avant 1c jour, conquérir l’avance prise par la caravane et la dépasser.

Ah! mon Dieu!…

D'un maigre bouquet de trembles, sur les bords de la rivière aux Gratias — aujourd’hui Morris — le cri de guerre a retenti, auquel répondent les clameurs terrifiées de la caravane qui vient de faire halte pour un premier repas. En un clin d’oeil la charrette des voyageurs est cernée et les farouches cavaliers lancent joyeusement en l’air leurs casquettes.

— Bonjour, les Soeurs!

Les deux petites religieuses, encore immobilisées par l’épouvante, rient et pleurent en même temps.

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— Ma Soeur Sainte-Thérèse, ordonne le chef de l’expédition, d’un ton respectueux mais péremptoire, descendez! On est venu vous chercher. N’ayez pas peur, on ne vous touchera pas.

— Mais je ne peux ni partir seule, ni abandonner ma compagne, proteste la petite Soeur aux aboïs.

Tout a été prévu. Voici une charrette qui s’avance. Mlle de Lagimodière en descend, et avec elle une replète Métisse: la nouvelle compagne de Soeur Sainte- Marie.

En moins de temps qu’il n’en faut pour l'écrire, les ravisseurs, comme des Sioux richement nantis de chevelures, détalent au grand trot avec leur prisonnière, tandis que les pauvres guides ahuris, confondus, tendent vers eux des poings rageurs.

La Charité eut ce soir-là son apothéose. Dans le crépuscule nacré, parmi les cris de joie et les acclamations fréné-

tiques, Soeur Sainte-Thérèse, l’amie des pauvres, rentra dans son royaume. Une trentaine de cavaliers, fusil sur l’épaule, escortaient la charrette triomphale et caracolaient fièrement sur leurs montures pomponnées. Les cloches de la cathédrale éclatèrent soudain en carillon joyeux.

Elles sonnaïent pour un baptême, mais on les crut de la fête...

Enfin, le cortège arrive à la porte du couvent. Une salve de mousqueterie éclate, avec un formidable: “Vive Not’- Soeur! Vive Not’Soeur-Docteur!”?

Brisée par les émotions et les cahots, Soeur Sainte-Thérèse, après une courte visite à la chapelle, va prendre un repos bien mérité. Demain, elle se remettra à sa tâche. Pendant plus d’un demi-siècle encore elle se penchera, consolatrice et secourable, sur la misère quotidienne, la misère éternelle. (1)

(1) Soeur Sainte-Thérèse mourut à Saint-Boniface le 4 novembre 1917, dans sa soixante-quatrième

année de vie religieuse, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Elle en avait passé soixante-deux à Saint-Boniface.

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