CHAPITRE PREMIER
La nature de Dieu, c'est la bonté, mais la bonté infinie. C'est ce qu'il îaut d'abord comprendre; c'est ce qui explique tous les mystères de la religion; et c'est aussi ce qui donne à la religion chrétienne un cachet de divinité que nulle autre ne peut s'approprier ; car ce qu'elle nous enseigne de Dieu nous le présente opérant, par bonté pour ses créatures, . des prodiges que l'homme n'aurait jamais pu imaginer. Ces prodiges sont d'autant plus dignes de la bonté de Dieu qu'ils dépassent davantage nos conceptions; ils nous donnent, par conséquent, de sa bonté des pensées plus hautes que toutes celles que notre raison peut concevoir; et, par là même, ils nous impriment une haute idée de nous-mêmes et nous pressent efficacement d'aimer celui qui se montre si aimant et si aimable à notre égard. Une source abondante tend à se répandre; un parfum précieux tend à sortir du vase qui le renferme pour embaumer la maison. La bonté tend à se communiquer. N'avons-nous pas connu des âmes en qui on ne remarquait aucune trace del'égoïsme qui en rétrécittant d'autres? Leur bonheur était de faire des heureux; ne pensant jamais à elles-mêmes, elles se préoccupaient toujours des autres, soit pour venir au secours de leurs misères, soit pour les consoler dans leur tristesse. Jamais elles ne se plaignaient de l'importunité de ceux qui avaient besoin de leur secours ;
elles les accueillaient toujours le sourire sur les lèvres, et se montraient reconnaissantes de ce qu'on leur fournissait l'occasion de faire le bien. Elles donnaient sans compter, et se trouvaient assez payées par la joie qu'elles éprouvaient à rendre service. Ces âmes sont rares et leur nom est béni de toutes les bouches. Elles sont sur la terre une image de Dieu, de qui vient toute bonté; mais la bonté divine l'emporte plus sur toute bonté humaine ou angéliqueque le ciel ne l'emporte sur la terre, l'éternité sur le temps. La raison le démontre, la foi nous l'apprend : Personne n'est bon que Diew, dit Notre-Seigneur dans l'Evangile, car, en dehors de Dieu, il n'y a qu'une bonté d'emprunt, tandis que Dieu est la bonté essentielle, la source de toute bonté. Aussi personne ne s'y méprend, et l'enfant qui commence à bégayer, et l'humble femme, et le pauvre ne désignent le Créateur de toutes choses que par ces mots si simples et si vrais : le bon Dieu,
Oui, il est bon, notre Dieu, et il l'est en œuvres et vérité. Ses bienfaits sont là pour nous en convaincre; considérons-les d'abord en général et disons ensuite quelque chose des plus signalés.
ARTICLE Z^"- Considérations générales sur les bienfaits de Dieu.
Qui pourra dire leur nombre et leur grandeur?
§ 1. — Leur nombre.
Comptez, si vous le pouvez, les étoiles du ciel et les grains de sable des rivages de l'océan, vous y parviendrez plutôt que vous ne pourrez nombrer les dons que Dieu nous a faifs. Tout a été fait par Dieu, et rien n'a été fait sans lui ; et quand il eut achevé son ouvrage et qu'il le considéra, il le trouva très bon ; et, certes, peut-il en être autrement des œuvres de cet Artiste divin? Toutes les créatures visibles sont donc un bien, et un bien qu'il nous
donne: car il ne les a pas faites pour lui, qui n'en a nul besoin ; il n'a pas fait les astres du ciel pour les anges qui sont éclairés d'une toute autre lumière, et qui n'ont que faire do la terre; il les a faites pour l'homme au service duquel il les a toutes placées : Omnia subjecisti sub pedibus ejus. 11 lui a soumis les oiseaux du ciel, les poissons do la mer, les animaux de la terre, les plantes, les moissons, les minéraux, tout enfin.
De quelque côté que l'homme se tourne, qu'il élève ses regards, qu'il les abaisse, qu'il regarde à droite, à gauche, son corps, son àme, ses richesses, sa science, sa vertu, le ciel, la terre et tous les biens qu'ils renferment, il verra que ce sont tout autant de dons que Dieu lui a laits, et autant de témoignages de son amour; de manière que l'on peut très bien définir l'homme : Un composé tout pur des bienfaits de Dieu. C'est à l'homme que tout aboutit: la nature pour le servir, la grâce pour le sauver, la gloire pour le récompenser et le rendre éternellement heureux. Si nous avons un corps, c'est Dieu qui nous l'a donné ; si nous avons une âme, c'est lui qui l'a créée ; si nous avons des richesses, c'est de lui que nous les tenons ; c'est son soleil qui nous éclaire, sa terre qui nous porté^ ses eaux qui nous désaltèrent; c'est son feu qui nous échauffe, son air que nous respirons, ses viandes que nous mangeons, ses vêtements qui nous couvrent, ses maisons qui nous logent, ses créatures qui nous servent; pouvons-nous le nier? Si nous sommes chrétiens et non pas idolâtres, si nous sommes catholiques et non pas hérétiques, si nous sommes séparés du commun des fidèles pour vaquer avec plus de soin au salut des âmes, si nous sommes à couvert des orages de ce monde dans le port assuré de la vie religieuse, c'est à lui que nous devons toutes ces faveurs. Tous les dangers auxquels nous échappons, toutes les tentations que nous surmontons, toutes les saintes pensées que nous avons, tous les bons mouvements que nous ressentons, toutes les bonnes paroles que nous disons, toutes les œuvres vertueuses que nous faisons, sont autant
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do bienfaits de sa main. Il a pris un corps et une âme pour nous ; il a vécu dans des travaux continuels pour nous; il s'est plongé dans un abîme de douleurs et d'opprobres en mourant sur un gibet pour nous ; il nous donne tous les jours son corps, son sang, son humanité, sa divinité, dans l'auguste sacrement de l'autel ; et, après tout cela, il nous prépare les biens infinis et éternels de sa gloire. Et si nous pouvons connaître les dons qu'il nous a faits, il est impossible de savoir les maux dont il nous a préservés, soit pour le corpsj soit pour l'âme.
Dieu n'a-t-il donc pas assez payé ce cœur que nous donnons à d'autres pour rien ? Oserions-nous lui refuser encore nos affections? Je nage, ô mon Dieu, dans l'océan immense de vos bienfaits. En tous lieux, en toute heure, jour et nuit, je ne respire que par vous. Je ne vis que par vous, et je vous oublierais! Si un homme m'avait offert un verre d'eau ou un morceau de pain pour me rassasier, quand j'étais sur le point de mourir de faim et de soif, je ne pourrais l'oublier, et je vous oublierais, vous qui, tous les jours, me donnez avec abondance la nourriture qui me soutient, les boissons qui étanchent ma soif, la lumière qui m'éclaire, l'air que je respire ? Tout me dit vos attentions paternelles qui m'accompagnent partout, et je ne vous bénirais pas sans cesse pour vos soins incessants?
Un animal, auquel je jette un morceau de pain moisi, dans un verre d'eau, me caresse, m'accompagne, me sert fidèlement. Serai-je par rapport à vous plus stupide qu'un chien ne l'est à mon égard? Non certes, et, si telle a été jusqu'ici mon ingratitude, je la déplore, et je veux vous aimer, vous, mon Père, mon bienfaiteur le plus généreux.
Mais, pour nous convaincre plus fortement encore de la reconnaissance que nous devons à Dieu, comprenons, s'il est possible, la grandeur de ses bienfaits.
§ 2. — Grandeur des bienfaits de Dieu.
Ge qui relève un bienfait, c'est d'abord la supériorité du bienfaiteur, puis l'infériorité de celui qui le reçoit.
ensuite la nature du bienfait lui-même et enfin l'amour avec lequel il est accordé. Voilà ce qui doit nous faire apprécier à leur juste valeur les faveurs de Dieu.
Il est manifeste d'abord que le présent, offert par un homme de condition vulgaire a moins de prix à nos yeux que s'il nous vient d'un grand du monde. Un léger souvenir qui nous serait donné par une reine, par un empereur, par le Souverain Pontife, nous serait très précieux. On raconte d'un villageois qu'il se vantait à toute occasion de ce que Napoléon P"", l'ayant rencontré sur son chemin, lui avait parlé. Or, cet empereur, voulant l'écarter, n'avait fait que lui dire : « Ote-toi delà. » Quelle n'eût pas été la joie de ce villageois, si Napoléon lui eût dit une parole aimable ou s'il lui eût fait un cadeau! Mais qu'est-ce que la dignité des grands, des monarques de la terre, comparée à colle de Dieu? Dieu étant la majesté infinie, une goutte d'eau, une miette de pain qu'il nous donne, a un prix que nous ne pourrons jamais apprécier, et ce ne serait pas trop que de nous répandre en d'incessantes actions de grâces pour chaque respiration de notre poitrine, d'autant plus que devant lui nous ne sommes que des vers de terre, des êtres d'un jour qui, au néant de notre origine, avons ajouté celui de nos fautes. Qu'est-ce donc que l'homme pour que vous vous souveniez de lui? Qu'est-ce que le fils de l'homme pour que vous le traitiez ainsi magnifiquement et que vous approchiez votre cœur de lui, vous abaissant ainsi jusqu'à un vermisseau et le comblant de vos dons?
Et ces dons, quelle en est la valeur? il en est qui sont d'un prix infini, par exemple l'Incarnation, par laquelle Dieu s'est donné lui-même à la nature humaine, et encore la Rédemption, par laquelle le Fils de Dieu a sacrifié son sang et sa vie pour notre salut; enfin l'Eucharistie, par laquelle Dieu se donne tout entier tel qu'il est à chacun de nous.
Qui pourra concevoir le prix de la grâce, fruit précieux des mérites de Notre-Seigneur, dont le bon
iisage nous prépare la possession de Dieu lui-même dans la gloire éternelle?
Et ces dons, Dieu ne nous les doit pas : il n*a aucun intérêt à nous les accorder ; il n'a nul besoin de nous et n'a rien à gagner avec nous. S'il attend de nous la reconnaissance, c'est à notre profil, car il y veut trouver une raison de nous enrichir davantage.
Qu'est-ce donc qui le porte à se montrer vis-à-vis de nous d'une libéralité inépuisable et plus que royale? Ah ! c'est ce qui nous doit faire apprécier le plus ses bienfaits ; c'est l'amour qu'il a pour nous.
Les païens eux-mêmes avaient compris que ce qui fait le prix d'un bienfait, c'est le bon cœur avec lequel il est accordé. Donnez beaucoup et à contre-cœur, votre don est petit ; donnez peu et avec un grand amour, votre don grandit en proportion du bon cœur qui l'offre. Un père n'aime pas moins son enfant quand il lui donne un habit, que quand il lui laisse un riche héritage. Or, en Dieu il n'y a aucune limite; son amour, dans tout ce qu'il nous donne, est donc infini; donc quand il nous offre un grain de blé ou de riz, c'est un don plus grand que si un ange, dont l'amour a néanmoins des bornes, nous donnait des royaumes. Quelle reconnaissance ne lui devonsnous pas pour chaque seconde qu'il nous donne? Et qu'en doit-il être, quand il s'agit de tous les dons de la nature, de la grâce, de la gloire que Dieu nous fait?
Les bienfaits sont la clé qui ouyre tous les cœurs ; il n'est pas d'ennemi, si implacable qu'il soit, qui ne soit adouci, il n'est pas d'animal si féroce, qui ne soit désarmé par les bienfaits. Pourquoi sommes-nous donc si insensibles à ceux que Dieu nous prodigue? Si un homme nous avait donné la cent millième partie de ce que nous avons reçu de Dieu, il nous serait impossible d'empêcher notre cœur de brûler d'amour pour cet homme; nous penserions à lui, nous parlerions de lui, nous mettrions notre bonheur à le voir et à l'entretenir; que ne lerionsnous pas pour conserver ses bonnes grâces! Gomment
ost-il donc possible qu'après avoir reçu de Dieu do si grands dons, notre cœur demeure insensible et glacé? Pourqu(^ les bienfaits de Dieu n'excitent-ils pas dans nos coeurs les mêmes sentiments d'amour et de reconnaissance que ceux des hommes ? homme ! que remarques-tu dans les dons do Dieu qui soit moins digne d? charmer ton cœur que dans C3ux dos créatures? Disnous la cause d'une partialité si étrange. Serait-ce parce qu'ils nous sont donnés par uno personne infiniment élevée eu perfection, ou parce qu'ils prennent leur source dans un amour infiniment plus grand, ou parce qu'ils sont sans aucune comparaison et plus excellents, et en plus grand nombre, et plus nécessaires? Ces raisons ne devraient-elles pas, au contraire, te forcer à l'aimer davantage? Et néanmoias, pour quelques petits services que tu recevras d'une misérable créature (si toutefois c'est d'elle que tu les reçois, car c'est bien plutôt de Dieu qui se sert de sa créature comme d'un instrument), tu seras vivement touché, tu l'aimeras, tu la remercieras, tu la serviras : tu regarderais comme un ingrat et un monstre indigne do toute faveur celui qui agirait autrement; et les bienfaits de Dieu, dont la multitude est innombrable, l'excellence infinie, la nécessité absolue, ne te donneront aucune affection pour lui? Ah! je t'établis juge dans ta propre cause : écoute ta conscience; sans doute elle te reprochera ton ingratitude et ton injustice.
Jette les yeux sur les animaux, comme dit Job, interror/e les bêles, et elles fa'pprendront la reconnaissance.
On a vu les tigres et les lions apprivoisés par des bienfaits; ton cœur serait-il plus féroce que le leur?
mon Dieu, je dois confesser que jusqu'ici mon cœur a été vis-à-vis de vous plus dur que les rochers que le feu amollit. Vos bienfaits sont des lampes de feu et de flamme et je n'en ai pas été touché. Je n'ai payé vos avances miséricordieuses qu'en les rebutant ; j'ai été semblable à cet animal qui, se nourrissant de glands, grogne au-dessous du chêne sans voir la main qui les lui fait tomber.
Une telle conduite aurait dû arrêter le cours do votre libéralité à mon égard, et vous ne cessez encore do me prodiguer vos faveurs. Si votre bonté ne sh lasse pas, c'est pour triompher enfin de mon ingratitude. Aussi je me rends, Seigneur, et je me tourne vers vous pour vous dire enfin que je vous aime plus que tout, plus que vos dons eux-mêmes, quel que soit leur prix. Je ne veux plus vous oublier, je neveux plus vous trahir; ma résolution de vous servir est sincère. A vos bienfaits ajoutez la grâce qui peut seule fortifier ma reconnaissance, et mon amour pour vous, et ma fidélité à vous servir.
Après ces considérations générales sur la multitude et la grandeur des bienfaits de Dieu, entrons dans quelques développements sur quelques-uns d'entre eux.
ARTICLE II De quelques bienfaits de Dieu en particulier.
Parmi tous les dons de Dieu capables do lui gagner notre cœur, il en est que nous devons méditer avec plus d'attention. Ce sont : la création, par laquelle Dieu nous a donné l'existence; l'Incarnation, par laquelle il s'est donné lui-même à l'homme ; la Rédemption, par laquelle il a sacrifié pour nous sa vie; l'Eucharistie, dans laquelle Dieu se donne tout entier à chacun de nous ; la Vierge Marie, que Dieu lui-même nous a laissée pour Mère ; la grâce, par laquelle il nous fait participants de la nature divine; la glorification que la grâce nous prépare et qui nous introduira dans la gloire et la béatitude do Dieu même; l'Eglise catholique, que Dieu nous a donnée pour guide afin de nous conduire au ciel. Considérons-les dans les paragraphes suivants et, après avoir, dans un dernier paragraphe, jeté un coup d'œil sur les bienfaits divins qui sont plus personnels pour chacun de nous, nous pourrons conclure par ce refrain qui devrait être sans cesse sur nos lèvres, et plus encore dans notre cœur : Nous donc aimons Dieu, car il nous aimés le premier.
§ i". — La création.
Dieu est charité^ il aime tout ce qui existe. Diligit omnia
quœ sunt, et cet amour est si efficace qu'il donne à tout
être tout ce qu'il est et tout ce qu'il a. C'est une parole
inspirée par cet amour qui a fait jaillir du néant l'univers,
et qui le soutient éternellement. Mais entre les créatures,
il en est que Dieu a aimées plus que les autres; et, parmi
celles du monde visible, c'est l'homme qu'il a préféré à tout
le reste. Il l'a fait le roi de la terre, et c'est pour ce roi
qu'il a préparé ce palais magnifique; c'est pour lui qu'il
a étendu comme une tente la voûte des cieux ; c'est pour
lui qu'il a assis la terre sur ses fondements ; c'est pour
lui qu'ilafaitles plantes, les arbres, les animaux, les fleurs,
les moissons. Les êtres sans raison, tout en jouissant des
bienfaits de l'existence, sont incapables d'en rendre grâces
à leur Créateur. Du reste, du moment où Dieu ne les a
pas faits pour eux-mêmes, mais pour l'homme, ce n'est
pas à eux à lui rendre grâces, mais à l'homme. Quand un
père, qui aime tendrement sa fille, lui fait faire une robe
de soie à laquelle il emploie l'étoffe la plus précieuse, les
broderies les plus fines, les ouvrières les plus habiles,
ce n'est pas à la robe, mais à la fille pour qui elle est
faite, à remercier ce bon père. Ainsi l'homme est obligé à
Dieu pour la lumière des astres, pour la chaleur du feu,
pour la fraîcheur de l'eau, pour l'éclat des pierreries, pour
les richesses de la terre, puisque Dieu a fait tout cela à
son profit. C'est l'homme qui, jouissant de tout, doit
faire hommage à Dieu pour tout ce qui est au-dessous de
lui. C'est par sa bouche que Dieu veut èlre béni de la
terre tout entière; c'est par son cœur que Dieu veut être
aimé. C'est pour cela qu'il lui a donné une nature plus
excellente, qui tient le milieu entre l'ange et la matière.
Par son âme, il peut, comme l'ange, connaître et aimer
son Créateur ; et, par son corps, il touche de plus près aux
êtres privés de raison. Mais la structure de son corps dit
assez qu'il n'est pas fait pour la terre. Sa taille haute,
son front élevé et ses yeux sont disposés pour regarder le ciel et pour gouverner la terre et les mers. Aussi toutes les contrées, toutes les eaux lui apportent-elles le tribut de leurs productions, et tous les animaux se soumettentils, ou du moins cèdent-ils à l'empire de sa raison, l'emportassent-ils même sur lui par leur force physique.
Cette noblesse de sa nature est donc une marque de l'amour spécial que Dieu lui porte. Mon cher lecteur, Dieu vous a aimé, et c'est pour cela qu'il vous a placé bien peu au-dessous des anges dans l'échelle des êtres. C'est de toute éternité qu'il vous a aimé; car rien ne commence en Dieu qui donne l'être à tout ce qui commence, et qui est avant tous les temps, par conséquent ; et quand l'heure marquée dans le décret de son amour éternel est venue, il a eu pitié de vous qui n'étiez rien, et il vous a tiré du néant pour vous mettre en possession de toutes les richesses qu'il avait créées pour vous, et qu'il conserve pour vous et avec vous. S'il ne les soutenait, elles rentreraient à chaque instant dans le néant; et, en les conservant, il vous en fait à chaque instant comme un nouveau don, en même temps qu'il vous dispense à vous-même la vie, goutte à goutte.
Quand donc entendrons-nous la voix des créatures! Aime ton Dieu, me disent les cieux, en faisant rouler sur ma tête, pour ainsi dire, autant de soleils qu'il y a d'astres brillants au firmament. Aime ton Dieu, me crie la terre, ornée de tant de plantes, de tant de fleurs, destinées, les unes à mon utilité, les autres à mon agrément. Aime ton Dieu, me répète l'univars entier, rempli de tant de créatures, les unes raisonnables, de qui je puis recevoir conseil et secours, les autres privées de raison et faites pour mon avantage, mon soalagenient ou mes besoins. Aime ton Dieu, me dit ce corps si bien organisé et jouissant d'une santé robuste. Aime ton Dieu, me dit cette âme douée d'intelligence qui vivifie et fait mouvoir mes membres. Aime ton Dieu, me disent, et le vêtement qui me couvre et me protège, et la nourriture journalière qui
répare mes forces, et la veille du jour et le repos de la nuit, et le succès de mes affaires, et d'honnêtes récréations, et d'amicales réunions et une agréable compagnie. En un mot, tous les biens de la nature m'invitent à vous aimer, ô mon Créateur et mon généreux Conservateur !
Il n'est pas jusqu'à l'enfer qui ne me presse d'aimer Dieu. Si Dieu nous en menace, dit saint Chrysostome, c'est pour nous en préserver, et afin que, nous tenant fermes et inébranlables dans le bien, nous nous soustrayions à ses menaces.
« Dieu a créé l'enfer, dit à son tour saint Alphonse de Liguori, non pour nous voir damnés, mais pour nous amener à l'aimer. En effet, s'il n'avait pas créé d'enfer, qui l'aimerait en ce monde? Si, maintenant que l'enfer existe, la plupart des hommes s'y précipitent de propos délibéré plutôt que d'aimer Dieu; qui donc, je le répète, qui donc l'aimerait, supposé qu'il n'y eût point d'enfer? Ainsi, le Seigneur a menacé d'un supplice éternel quiconque refuse de l'aimer, afin que ceux qui ne l'aiment pas de leur bon gré l'aiment au moins de force, en quelque sorte, et par crainte de l'enfer. »
Tout nous parle donc de l'amour de notre Dieu. Pourquoi fermer les oreilles à tant de voix qui invitent à l'aimer? Ah! les saints n'étaient pas insensibles comme nous. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi, lorsqu'elle tenait en main une belle fleur, se sentait brûler d'amour pour Dieu : « Mon doux Seigneur, disait-elle, a donc pensé dès l'éternité à créer cette fleur pour se faire aimer de moi ! » Cette réflexion était pour elle comme un trait d'amour qui la perçait doucement et l'unissait plus intimement à Dieu. Sainte Thérèse, à la vue des ai'bres. des fontaines, des ruisseaux, des haies ou des prairies, disait que ces objets agréables lui rappelaient son ingratitude et lui reprochaient d'aimer si peu le Créateur qui les avait faits pour être ■ aimé d'elle.
Pourquoi n'avons-nous pas les mêmes sentiments? Votre cœur n'est-il pas l'œuvre de Dieu comme celui des
saints? Cie cœur, Dieu l'a formé dans notre poitrine; il lui appartient donc et nous ne pouvons le lui ravir sans injustice. Aussi, nous dit-il, en réclamant ses droits comme en suppliant, afin de nous toucher davantage: Mon fils, ma fille, donne-moi ton cœur. J'ai droit à toutes ses affections, non seulement parce que je l'ai fait, mais parce que, te chérissant plus que les autres êtres visibles, je l'ai fait pour moi. Rends donc à César ce qui est à César, rends aux grands de la terre le tribut qu'ils exigent; mais ne prive pas ton Dieu de ce qui lui appartient. Si tu le faisais, ce serait pour ton malheur; car, pour que tu me fusses fidèle et pour t'enchaîner à moi, j'ai disposé tout de telle sorte que tu ne pusses trouver qu'en moi ton repos; les créatures dont je t'ai fait présent deviendraient elles-mêmes tes bourreaux, si tu leur donnais un cœur qu'elles t'invitent à me consacrer tout entier; et elles deviendraient tes accusateurs à mon tribunal. N'y a-t-il pas lieu ici de déplorer l'égarement des hommes qui n'aiment pas un Dieu si bon? Quoi! nous sommes sensibles à l'affection que d'autres nous portent; nous nous plaignons quand nous ne rencontrons point d'amis ; nous gémissons de l'égoïsme qui nous entoure; et voici non un égal, non un prince, non un empereur qui nous aime, mais notre Dieu qui nous déclare qu'il nous aime éternellement, qui nous le prouve par les faveurs les plus insignes, les plus incessantes, et nous qui nous attachons à ceux qui nous aiment depuis peu de temps, qui nous aiment peu, qui ne peuvent faire pour nous que peu de choses, nous ne sommes pas sensibles à la tendresse de notre Dieu, qui nous a aimés le premier, qui nous aime depuis qu'il est Dieu, qui nous prouve son amour par des bienfaits de tous les instants, qui nous aimera éternellement si nous lui sommes fidèles? Où est notre cœur, oii est notre raison?
Sainte Agnès, aux propositions qu'on lui faisait de donner son cœur à un homme, répondit :
« Retirez-vous de moi, vous qui êtes la proie de la
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mort, un antre vous a prévenu ; un Dieu m'a aimé lo premier. »
Et nous, nous donnons nos affections au premier venu, sans songer qu'elles appartiennent à Dieu, que nous devons le préférer à tout le reste, que nous ne pou vons rien aimer autant que lui, ni malgré luil
Et cependant le Saint-Esprit nous dit : N' abandonnezpas wtre ancien ami; car un nouveau ne le vaudra pas. Notre plus ancien ami, c'est Dieu; malheur à qui le quitte! Qui trouvera-t-U qui lai puisse être comparé ? Go malheur a été le mien. Seigneur, je vous ai oublié, vous qui pensiez sans cesse à moi. Je vous ai offensé pendant que vous répandiez sur moi tous vos dons. Les créatures, que vous m'offriez afin qu'en en usant je vous aimasse davantage, je les ai fait servir à mes iniquités. J'ai mérité d'être écrasé par votre tonnerre, et vous me supportez encore, et vous n'avez pas laissé se tarir pour moi la source de vos dons. Il est temps de me rendre. Tout mon regret est d'avoir si longtemps tardé de me donner à vous. L'amour qu6 vous me portez me presse, m'excite, me stimule à ne plus vivre pour moi-même, mais pour vous. Oui, mon Bien suprême, je veux Vivre désormais pour vous seul. S'il m'arrive encore de m'affliger, ce sera des offenses qui vous sont faites; s'il m'arrive de me réjouir, ce sera des honneurs qui vous sont rendus; s'il m'arrive d'èfre saisi de crainte, ce sera au sujet des dangers auxquels je suis exposé de vous offenser de nouveau. Je ne veux plus viwe que pour vous, soit que je parle ou que je me taise, soit que j'agisse ou que je sois en repos, je veux être à vous sans réserve et sans partage, corps et âme, puisque tout ce que j'ai est un don de votre libéi'aiitë.
§ 2. — De l'Incarnation.
L'homme, par sa chute, avait perdu Dieu, et était devenu semblable à un enfant sans raison qui aime plus sa nouïTÎce qui iui donne son lait et ses Soins, qne son
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père qui lui procure la nourrice, et par elle tout ce dont il a besoin. Il s'attachait aux créatures visibles qui lui fournissaient sa nourriture et il oubliait son Créateur invisible. La masse humaine, comme parle saint Augustin, s'en allait donc, se précipitant de chute en chute, vers l'abîme de la perdition. Mais Dieu a tant aimé le monde qull lui a donné son Fils unique pom* le sauver. Dieu, c'est-à-dire les trois Personnes divines, car la foi nous apprend qu'en une seule et même natui'e il y a en Dieu trois propriétés, trois personnes réellement distinctes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et ces trois Personnes ont décrété que l'une d'elles, le Fils, se ferait homme afin de se rendre sensible à l'homme qui n'aimait que les choses sensibles, de le prendre ainsi par son côté faible, et de l'attirer à l'amour de son Créateur, de lui présenter par là le modèle d'une vie sainte, de lui en enseigner de vive voix les règles, de faire pour lui à la justice divine une satisfaction qui fût proportionnée à la gravité de ses offenses envers la majesté de Dieu.
Ce que les trois Personnes ont décrété par amour, par amour. elles L'exécutent toutes trois, bien que le Fils seul prenne la nature humaine et se l'attache si étroitement que soa humanité ne sera pas une Personne indépendante, mais dépendra absolument de la Personne divine. Saint François de Sales explique avec sa grâce ordinaire l'accomplissement de ce mystère : « Voilà, dit-il, un prince qu'on revêt de la pourpre royale, il y a deux autres princes qui l'habillent, et lui, qui est le troisième, la reçoit; mais, encore que les deux autres princes l'habillent, il ne laisse pas pourtant de faire quelque chose; car il remue les bras et les mains, pour aider à s'habiller ; et de ces trois qui aident à vêtir cette robe, il n'en demeure qu'un d'habillé. Or, c'est ainsi que nous devons entendre que les trois Personnes divines se sont aidées au mystère de l'Incarnation. »
Mais le Fils seul a été revêtu de l'humanité, et, l'ayant une fois prise, il ne l'a plus quittée et ne la quittera plus.
Voilà le londoment de toute la vraie religion. Voilà la merveille de la sagesse divine, voilà ce qui a fait l'admiration de saint Paul, de saint Augustin et de tous les grands génies de l'Eglise, voilà le complément des œuvres de Dieu. Il restait, après la création, un abîme entre Dieu et sa créature. L'homme, il est vrai, était, comme nous l'avons remarqué déjà, un résumé du reste du monde; il avait un corps comme la terre, il végétait comme la plante; il sentait comme les animaux sans raison; il connaissait et aimait comme les anges; mais entre l'homme et Dieu quelle distance incommensurable I Dieu la franchit, il vient prendre notre nature et ramène toutes ses œuvres à leur source. L'homme ne s'élevait pas toujours à Dieu, à la vue de ses œuvres; souvent même, par un aveuglement étrange, il rendait à la créature les honneurs divins, et les hommages mêmes qu'il offrait à Dieu, partant d'un être infirme et pécheur, étaient incapables de rendre au Créateur des louanges, des actions de grâces, des supplications dignes de lui. Désormais, c'est un Homme-Dieu qui louera, qui bénira, qui priera un Dieu. Par son humanité, il s'abaissera devant la majesté suprême; par sa divinité, ses abaissements auront une valeur infinie, soit pour glorifier Dieu, soit pour obtenir aux hommes le pardon et la miséricorde.
L'hommCj avant la venue de Dieu sur la terre, était absolument obligé de l'aimer, mais il éprouvait des difficultés à le faire. Dieu étant un pur esprit, inaccessihle à nos sens, l'homme ne pouvait qu'avec effort s'élever' jusqu'à lui, car il connaît les choses par les yeux, par les oreilles, par le toucher ; et, rien de ce qui tombe sous les sens n'est capable de lui représenter Dieu. Pour lever cet obstacle, pour se mettre à la portée de l'homme. Dieu a voulu que l'homme pût le voir dé ses yeux, l'entendre de ses oreilles, le toucher de ses mains. Par là, d'une manière sensible, il s'est rendu aimable à l'homme, et l'homme peut s'attacher à lui, comme il lui est naturel de le faire pour ce qui frappe
ses sens. Mais do quelle manière Dieu s'est-il rendu sensible ? Est-ce en se montrant comme un soleil, répandant partout des rayons de sa beauté, en même temps que des bienfaits? Est-ce on se revêtant d'un corps céleste dont il aurait tempéré l'éclat afin de ne pas éblouir nos yeux? Il l'eût pu faire, mais par la il n'eût pas fait assez d'honneur à la nature humaine, et il ne se serait pas encore assez approché d'elle. Il l'a voulu honorer en se faisant homme comme nous, afin que les hommes puissent l'aborder plus facilement, et l'aimer plus familièrement.
Alexandre le Grand, pour gagner l'affection des Perses qu'il avait conquis, s'habillait à la persane. Le Fils de Dieu, pour conquérir nos cœurs, s'est revêtu de notre humanité. Par la création, il nous avait faits semblables à lui; par l'Incarnation, il se fait semblable à nous, afin que cette double ressemblance nous obligeât doublement à l'aimer.
Sachant que les hommes se portent à aimer les objets sensibles, il s'est manifesté à eux dans la chair afin de les arracher aux créatures, do les attirer d'abord à l'amour de sa sainte humanité, pour les élever ainsi à l'amour de sa divinité. « Vous aimez l'homme, dit saint Thomas, parce qu'il est homme et à cause de la ressemblance de nature qu'il a avec vous; ch bien! pour que l'homme n'eût pas cet avantage sur Dieu, Dieu s'est fait homme ; si donc vous aimez l'homme parce qu'il est homme comme vous, aimez bien plutôt celui qui s'est fait homme pour vous. »
Dieu, du reste, voulait par là épuiser sa libéralité en se donnant lui-même à l'homme, en lui faisant ainsi un don véritablement infini. De plus, on se faisant homme, Dieu atrouvéle moyen de fairela béatitude complète del'homme. Que désirons-nous, sinon le bonheur parfait qui demande l'assemblage de tous les biens, soit pour notre âme, soit pour notre corps? Dieu, dit saint Augustin, s'est fait homme à cause des hommes, afin que l'âme et le corps del'homme trouvassent en lui leur bonheur, afin que l'œil de l'âme
humaine fût rassasié en contemplant sa divinité, et que l'œil; du- corps fût pleinement heureux en contemplant son humanité;
Par rincarnation, la nature humaine, abaissée par la dégradation de sa chute, relèvera la tête et retrouvera ses nobles aspirations. Cet être tombé, qui se souvient des cieux, reprendra son vol vers les hauteurs pour lesquelles il était fait.
Esprits forts, qu'une prétendue sagesse aveugle et qui ne comprenez rien à ce mystère, oseriez-vous vous plaindre de ce qu'il élève trop haut l'homme dont quelques-uns d'entre vous voudraient faire le dieu de l'univers?
Si l'homme était dieu, Dieu ne serait ni bon, ni juste, ni saint, et ne serait plus Dieu par conséquent. 11 y a:, en effet, et il y aura toujours, des hommes méchants,.injustes, vicieux, qui ne le voit? C'est de la folie, par conséquent, que de diviniser l'homme. Mais il était de la sagesse divine d'élever jusqu'à Dieu l'homme qu'elle avait fait pour Dieu. Et c'est ce qui s'accomplit dans ce mystère., L'humanité de Notre-Séigneur Jésus-Ghrist, le Fils de Dieu, entre dans la Personne divine qui par elle prie et fait satisfaction à Dieu; et les hommes, dont Dieu s'est fait le frère en prenant leur nature, deviennent les enfants de Dieu par adoption et les héritiers de son royaume, s'ils s'appliquent à imiter la sainteté du Fils de Dieu qui s'est fait leur modèle.
N'est-ce pas assez de grandeur? Celle que vous croyez
donner à l'homme, en le divinisant, le laisse dans toute sa misère et dans toutes ses hontes qu'elle aggrave encore, en y ajoutant l'orgueil de Lucifer qui refusa de se soumettre à Dieu.
Direz-vous que c'est indigne de Dieu de se faire homme? Alors, vous ferez voir que vous ne vous faites pas une juste idée du mystère !
D'abord, le Fils de Dieu a pris, non les vices de l'homme déchu, mais la nature de l'homme, telle qu'elle est Pœuvre de Dieu et non telle que le péché l'a altérée, en acceptant
LES BIBNPArrS DE DIEU 21
toutefois la, mort par amour pour nous. En prenant notre nature, sans les défauts qui sont les suites de la désobéissance d'Adam, il l'orne et l'embellit, au-dessus de toute expression, de tant de richesses spirituelles, de vertus, de sagesse, de puissance et de grâces si abondantes et si admirables, que ce ne fut point pour lui un déshonneur, mais plutôt une grande gloire de se faire homme, comme il le fit. Un roi ne se déshonorerait pas en se couvrant d'un habit de bure, si cet habit était tout orné de franges d'or et de pierres précieuses, caria beauté de la façon ferait disparaître ce que la matière aurait de commun. C'est ce qu'a fait le Fils de Dieu ; car, malgré la rudesse du tissu de l'humanité, il sut l'orner de tant de richesses et de façons, parles mains du Saint-Esprit, qu'il put s'en revêtir sans déshonneur.
De plus, le but qu'il se proposait exigeait cet humble vêtement; car, de même qu'il n'est pas au-dessous de la personne royale de prendre un habit de bure pour aller chasser, parce que la bure défend mieux que le drap d'or, de même ce vêtement convenait mieux au dessein que se proposait le Fils de Dieu de réformer le monde, c'est-àdire de faire la guerre à la vanité, aux richesses et aux plaisirs.
Il réussira dans cette chasse divine, il refoulera dans l'abîme les monstres infernaux qui désolaient la terre en la soumettant à leur joug et qui se faisaient adorer à la place de la Divinité. Il est vrai que le Fils de Dieu a subi dans cette guerre une mort cruelle; cependant, le déshonneur n'est pas dans la mort, mais dans la cause qui la fait subir. C'est un déshonneur sans doute de mourir par un juste châtiment de ses crimes, tandis qu'il n'est rien de plus honorable et de plus glorieux que de souffrir pour le bien, pour la patrie, pour la justice, pour la chasteté, pour la gloire de Dieu. C'est même d'autant plus glorieux et honorable que les souffrances et que les ignominies endurées sont plus grandes.
■Par les humiliations de l'Incarnation, Dieu sera connu
et adoré de l'humanité, il sera glorifié par là mémo des hommes. Il est facile dès lors de comprendre, selon la pensée de Bossuet, que Dieu, dans toute l'étendue de sa puissance, ne pouvait rien faire de plus relevé que de donner au monde un Dieu-Homme. C'est là, en effet, le grand ouvrage de Dieu, et c'est, par conséquent, sa plus grande gloire ; car Dieu trouve sa gloire dans la merveille de ses œuvres. La création faisait éclater déjà sa puissance ; mais le monde, après tout, est fini et borné, et il n'est que très peu de chose en comparaison' de ce que Dieu peut faire.
Il n'y a rien au ciel ni sur la terre, parmi les anges ou parmi les hommes, qui égale la puissance du Créateur ou même s'en approche tant soit peu; mais l'Incarnation, appelée l'ouvrage de Dieu par excellence et son chefd'œuvre, est en harmonie et en proportion avec la puissance du divin Ouvrier ; c'est l'Homme-Dieu qui est de la même nature que son Père, qui est assis sur son trône et associé à sa gloire, et les hommages que son Père en recevra l'emportent sur tous ceux que lui offrent les anges et les saints.
Ce n'est pas un grand honneur pour le Souverain Pontife que des hommes du peuple lui baisent les pieds ; mais ce qui rehausse sa dignité, c'est quand on voit des rois et des empereurs lui rendre cet hommage. Dieu accueille les louanges que lui adressent les anges et les bienheureux ; mais il n'est qu'une louange qui soit digne de lui, c'est celle qui part de la bouche de son divin Fils.
Ce mystère suffit pour prouver que la foi chrétienne est la seule vraie, car c'est par elle que Dieu est le mieux glorifié, et l'homme plus efficacement sanctifié. Rien ne fait mieux connaître que l'Incarnation la grandeur , de Dieu, devant lequel un Dieu s'anéantit ; rien ne fait mieux connaître sa bonté infinie que le don qu'il nous fait de lui-même, et quel modèle et quelles leçons de sainteté pourrait-on offrir à l'homme qui lussent comparables aux exemples et aux enseignements d'un Dieu fait homme?
Faut-il, après cela, s'étonner que la venue du Fils de Dieu sur la terre y ait amené le règne de Dieu, la destruction de l'idolâtrie, la sanctification d'une multitude d'àmes. Depuis Jésus-Christ, le Fils de Dieu, on a vu apparaître, au lieu d'une humanité avilie par l'ignorance et les plus infâmes passions, par la cruauté de la barbarie et l'esclavage, une société civilisée et chrétienne, sage dans ses. institutions, juste dans ses lois, proscrivant les folies du paganisme, rendant la liberté aux esclaves, se faisant l'appui des faibles (1).
Le monde a vu, relevée des ignominies de la chute, la beauté de l'homme portant un reflet de la beauté de Dieu. Ce (ju'on avait adoré sur le visage du Maître, on le contempla bientôt avec étonnement sur celui des disciples. On vit des types nouveaux, d'une grâce, d'une dignité, d'une paix, d'une, modestie, d'une énergie, d'une sérénité inouïes.
Le sourire des cieux s'épanouit sur ces visages d'enfants, de jeunes filles, de vierges, de pontifes, de confesseurs, que l'Eglise catholique compte par millions.
C'est que l'homme s'est approché de plus près de Dieu, depuis que Dieu s'est fait homme; il l'a contemplé de plus près, il a recouru à lui avec plus de confiance, il a été plus vivement éclairé de sa lumière, échauffé de son amour, revêtu de son éclat, et ainsi il a reflété la beauté du soleil de justice.
merveilles de la bonté, de la miséricorde et de la sagesse divines dans le mystère de l'Incarnation!
Mais, en les admirant, nous oublions de faire ressortir assez, ce qui est cependant noire but, que la charité do Dieu nous presse de l'aimer à noire tour. Car cette charité éclate dans l'Incarnation, dans la naissance, dans la vie de Notre-Seigneur. Etudions-la avec quelques détails.
(1) Voir noire ouvrage Inliliilé : ÎSotrc-Scigneur Jésus-Christ ; ce que îioiis lui devons.