I. l'incarnation nous presse d'aimer dieu
« La puissance de Dieu, dit saint Bernard, était apparue auparavant dans la création du monde ; la sagesse apparaissait dans le gouvernement de l'univers ; mais saboûté, sa miséricorde ont surtout apparu dans son humanité. Apparuit benignitas et humanitas. » La charité de Dieu n'est pas inférieure à sa puissance et à sa sagesse; mais elle ne s'est pas manifestée encore dans tout son éclat ; et saint Augustin nous apprend que Jésus-Christ est venu surtout afin que l'homme connût combien il est aimé de Dieu. Le saint Docteur ne fait du reste qu'exprimer en d'autres termes la pensée de saint Paul: La chanté de Dieu à notre égard s'est manifestée en ce qu'il a envoyé son Fils unique dans le inonde.
Comme le remarque le Docteur angélique, l'unique raison de tout don gratuit, c'est l'amour; car, quand le don se fait par un motif autre que l'amour, il cesse d'être un véritable don. Or, le don que le Père éternel nous a fait de son Fils a été un véritable don, purement gratuit, sans aucun mérite de notre part ; c'est pour cela qu'il est dit que l'Incarnation du Verbe a eu lieu par l'opération du Saint-Esprit, c'est-à-dire uniquement par suite d'un très grand amour de Dieu.
Que dis-je? sans mérite de notre part! Nous méritions plutôt que Dieu nous châtiât à cause de nos fautes; et c'est là ce qui nous révèle un amour divin, tel qu'on ne trouve rien de semblable parmi les hommes. Pour nous, l'objet de l'amour est le bien. Quand nous aimons, nous aimons ce qui est beau, ce en quoi nous découvrons sagesse, richesses, plaisir, noblesse, quelque bien enfin. Qu'est-ce que Dieu a trouvé en nous de bon ou de beau? Nous étions défigurés par nos péchés, insensés, mendiants dégoûtants et misérables. Il nous a aimés laids afin de nous rendre beaux, ennemis afin de nous faire ses amis, insensés pour nous rendre sages, mendiants pour nous
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enrichir, vils pour nous anoblir, misérables pour nous faire participer à sa béatitude et à sa gloire. Voilà l'excellence incomparable de l'amour divin; il ne trouvepas un objet, il le crée.
En Dieu la raison, le fondement de l'ainour, n'est pas dans ce qu'il aime, mais en Dieu même qui aime. Il aime pour communiquer ses biens à ceux qui en sont indignes, pour répandre son amour dans le cœur de ses ennenois afin d'en faire ses amis, et même ses enfants et les héritiers de sa gloire.
Et ce qui rend cet amour admirable et étonnant, c'est que, pour de vils vers de terre, il n'a pas donné un ange, un séraphin. Il ne voulait pas que notre cœur fût partagé entre notre Créateur et celui qu'il nous offrirait pour Sauveur. Voulant notre cœur tout entier, il nous a donné son Verbe pour nous racheter. Or ce Verbe, qu'est-il ? Ecoutez Bossuet :
« Remontez au commencement de toutes choses : poussez vos pensées le plus loin que vous pourrez •, allez au commencement du genre humain : il était, hoc erat (1). Allez au premier jour, lorsque Dieu dit : que la lumière soit.; il était, hoc erat. Lorsque les anges furent créés dans la vérité en laquelle Satan et ses sectateurs ne demeur rèrent point : il était, hoc erat. Au commencement, avant tout ce qui a pris commencement, hoc erat. Il était seul, en son Père, auprès de son Père, au sein de son Père. Il était, et qu'était-il ? Qui le pourrait dire ? Qui nous racontera, qui nous expliquera sa génération? (2) Il était : car, comme son Père, il est celui qui est (3) ; il est le parfait, il est l'existant, le subsistant, et l'être même.
« Mais qu'était-il? Qui le sait? On ne sait rien autre chose, sinon qu'il était; c'est-à-dire qu'il était : mais qu'il
(1) Joan. I.
(2) h. un, 8.
(3) Ex.,m, U
était engendré, de Dieu, subsistant en Dieu; c'est-à-diro qu'il était Dieu, et qu'il était Fils. »
Et ce Fils de Dieu s'est fait Fils de l'homme ; et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous. Dieu, son Père, nous le donne; et il se donne lui-même à l'humanité, avec un amour qu'indique assez la valeur infinie du don, avec un amour véritablement infini. C'est ainsi que Dieu a aimé le monde; le mot ainsi indique la grandeur de l'amour; car, en effet, Dieu pouvait-il nous en témoigner un plus grand, et nous faire dans ce but un plus grand don ? Qu'a-t-il à donner de mieux que luimême ?
Considère donc ce prodige, ô homme! s'écrie saint Augustin : Deus tuus factus est frater tuus : Ton Dieu s'est rendu semblable à toi ; il s'est fait fils d'Adam comme toi, s'est revêtu de la même chair, est devenu passible et mortel comme toi. Il pouvait prendre la nature -de l'ange ; mais non, il a préféré s'unir à ta propre chair, en exceptant le péché, afin de satisfaire à la Justice divine avec la même chair dans laquelle Adam avait péché. Il s'en est même glorifié en s'appelant souvent le Fils de l'homme, nous pouvons donc l'appeler avec vérité notre Frère.
Il y a sur la terre des princes compatissants, qui aiment à consacrer leurs trésors au soulagement des pauvres; mais vit-on jamais un roi qui, pour aider les pauvres, se soit rendu semblable à eux, comme le fit Jésus-Christ? On cite comme un prodige de charité ce que fit un jour saint Edouard qui, rencontrant sur son chemin un malheureux mendiant, incapable de se mouvoir et abandonné de tout le monde, le prit affectueusement sur ses épaules et le porta à l'église. Certes, ce fut là une action sublime, bien faite pour saisir les peuples d'admiration; cependant, en agissant ainsi, ce Saint ne cessait point d'être roi, et il restait riche comme auparavant. Mais le Fils de Dieu, le Roi du ciel et de la terre, pour sauver une brebis perdue telle que l'homme, ne se
contente point de descendre du ciel pour la venir chercher, ni de la mettre sur ses épaules, mais il va jusqu'à «e dépouiller en quelque sorte do sa majesté, de ses richesses, de ses honneurs, pour se rendre pauvre, et le plus pauvre de tous les hommes. Aussi, l'Eglise s'écriet-elle dans son admiration :
« merveilleuse condescendance de votre miséricorde envers nous ! trait incompréhensible de charité! Pour racheter un esclave, vous avez livré votre Fils! » L'homme, méprisant Dieu, s'éloigne de lui, et Dieu, aimant l'homme, vient à lui, et pourquoi aimer ainsi cette pauvre créature ? Saint Bernard répond à la question : <( Quand Dieu aime, il ne veut autre chose que d'être aimé. » Est-ce donc digne de Dieu de se faire aimer?
» — Oui, parce qu'il est Roi, et parce qu'il est Dieu, dit Bossuct. Un roi légitime doit régner sur les cœurs de ses sujets, La crainte, l'espérance et l'alfection peuvent assujettir le cœur. Mais une crainte trop servile donne au cœur un tyran, l'espérance nous donne un maître ou un patron, l'affection seule donne un roi légitime; c'est pourquoi David chantait : Je vous louerai, mon Dieu et mon Roi, et je bénirai votre nom. L'amour avait élevé dans son cœur un trône à son Dieu.
» Mais le titre de roi n'exprime qu'imparfaitement la grandeur de Dieu qui est le Créateur, le Maître suprême do l'univers; il n'est proprement notre Dieu à nous que par l'hommage du cœur. L'amour est, en quelque sorte, le dieu du cœur, car il en fait agir tous les ressorts, comme Dieu est le premier principe de tous les mouvements des créatures. Si donc l'amour ne se soumettait pas à Dieu, si Dieu n'était le Dieu de notre cœur, s'il ne possédait notre amour, l'amour serait l'antagoniste de Dieu et une idole mise à sa place. G'.ost pourquoi Dieu revendique ses droits en exigeant notre amour. Il n'a besoin de rien-, il ne demande que d'être aimé. C'est la preuve de la pauvreté de la créature que de demander autre chose; c'est donc digne d'un Dieu de n'exiger que l'amour. Douter
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qu'il soit digne de Dieu d'être aimé, c'est douter qu'il soit digne de lui d'être Dieu, puisque le caractère de Dieu, c'est d'être honoré par ses créatures, et que, d'après saint Augustin, on ne l'honore comme il convient qii'en l'aimant. Donc, il ne faut pas s'étomier qu'il descende pour se faire aimer. Il voit du haut du ciel toute la terre devenue un temple d'idoles devant lesquelles les hommes, devenus idolâtres de ce qu'ils aiment, brûlent l'encens de leur amour. Il iaut donc qu'il tente de reconquérir l'autel de notre âme et -d'y recevoir l'hommage dû à sa majesté. Dieu vivant! venez sur la terre: afin qu'on vous aime, aimez; afin qu'on vous trouye,cherchez;afin qu'on vous suive, prévenez.
» Mais est-il convenable que Dieu aille au-devant de ses créatures? Oui, nous avons besoin qu'il commence parce que. notre faiblesse ne peut s'élever à lui sans être attirée. Ge céleste Médecin daigne venir vers un malade qui ne pouvait aller jusqu'à lui, selon la pensée de saint Augustin. ;Du reste, il est de la dignité du premier de tous les êtres d'être le premier à aimer et à prévenir les affections par une libéralité surabondante. Voulez-vous savoir quelle est l'affection véritable? dit saint Augustin. C'est celle qui descend et non celle qui remonte ; celle qui vient de miséricorde et non celle qui vient de misère; celle qui coule de source et de plénitude, et non celle qui sort d'ellemême, pressée par son indigence. Ainsi, la place naturelle de la tendresse, c'est le cœur d'un souverain. Et comme Dieu est le souverain universel, il est toujours prêt à prévenir et plus pressé à donner par excès de sa miséricorde, que les autres à demander par l'excès de leur misère. »
Il demande notre amour, et, pour se l'attirer, il nous donne son Fils unique qui s'anéantit pour nous élever, qui s'appauvrit pour nous enrichir, qui se fait l'un de nous pour que nous approchions de lui sans effroi. Il se dépouille de ses foudres et de sa grandeur pour faire la conquête de nos cœurs. Il n'est point de conquête plus digne d'un roi, plus digne d'un Dieu, 11 ne met point de
limite à l'atnour qu'il nous porte, afin que nous n'en met lions point à notre amour pour lui.
Suétone et Tacite nous apprennent que parmi les cruautés de Néron, une surtout était horrible et affreuse. Dans les fêtes publiques, illivralt les saints mai'tyrs à des chiens furieux dans le dessein de les déchirer et de s'en défaire. Mais comme les chiens respectaient ces infortunés, le tyran avait recours à des inventions d'une cruauté inouïe : il faisait dépouiller les corps des martyrs et les couvrait ensuite do peaux de bètes féroces, afin que les cliiens sentissent leur fureur- s'accroître et les dévorassent avec plus d'acharnement. Ah! notre Créateur est bien autrement miséricordieux que Néron ne fut cruel, et il sait bien mieux trouver le secret de faire le bien que ce tyran des moyens de faire le mal! Celui-ci fut peut-être habile à allumer la fureur et la rage des chiens contre des innocents, mais comme il convenait mieux à cette immense bonté de faire germer dans le cœur des hommes un grand amour de Dieu, et puisque, - à cause de leur grossièreté, les hommes ne pouvaient aimer un esprit pur et dégagé do toute matière. Dieu s'est lui-même revêtu des dehors de la chair, afin que ceux qui ne savaient l'aimer sans la chair trouvassent en lui autant de motifs d'amour qu'il avait fait de pas pour eux dans cette vie,, sous les dehors de cette même chair. Il s'est fait semblable à nous, car nous sommes portés à aimer nos semblables ; il s'est fait notre frère parce que la parenté engendre elle-même l'amour. Aussi l'expérience nous découvre-t-elle les fruits de ce mystère chez toutes les âmes pieuses. Elle vont, comme des abeilles, sur toutes les fleurs des mystères de la vie et de la mort du Sauveur, depuis le berceau jusqu'à la croix, pour y butiner le miel suave de la dévotion, qui devient pour elles une nourriture de vie et fortifie en eUes l'amour de ce divin Sauveur, si généreux envers leur misère.
Faisons comme elles. Ne soyons pas de ceux qui ont le malheur de ne pas croire et de ne rien comprendre à
l'amour d'un Dieu. Saint Jean disait: Nous, nous croyons à Vamour. Et nous aussi croyons à un amour digne de Dieu, à un amour par lequel Dieu nous donne non seulement tout ce qu'il a, mais encore tout ce qu'il est. Croyons à cet amour, et aimons de même, donnons ce que nous avons et ce que nous sommes.
mon Dieu, jusqu'ici, j'ai cru à ce que vous avez fait pour moi, mais sans y rien compi'endre ; aussi, quand vous me poursuiviez, je vous fuyais ; quand vous me cherchiez, je me cachais; quand a'^ous m'appeliez, je houchais mes oreilles. Oh! Dieu si bon! je n'ai payé que par la froideur et l'ingratitude vos avances si miséricordieuses. C'est dans mon ignorance que je l'ai fait. Ifinorans feci, je ne réfléchissais pas, mais, en méditant aujourd'hui l'amour que vous m'avez témoigné dans votre Incarnation, je ne puis me défendre de vous donner un cœur que vous daignez me demander encore. Vous y avez droit à tant de titres; mais celui qui, à cette heure, me touche le plus, c'est que vous m'avez aimé d'un amour infini en vous donnant vous-même à moi; il est donc bien juste que je ne vous refuse rien. Aussi je me donne tout entier à vous, corps et âme, cœur et esprit. Et, pour que je no risque plus de me reprendre, je méditerai souvent les mystères qui me disent, avec la charité que vous avez eue pour moi, l'obligation où je suis de vous aimer,