‹ L'art d'être heureux [microform]Chapitre 55 sur 121 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Qu'est-ce que Dieu?

DouK religieux do Saiiil-Doininiquo vinrent un jour converser avec le bienheureux Frère Gilles, religieux de Saint-François, qui, bien que sans science et d'une condition humble et simple, avait reçu de grandes lumières surnaturelles. Dans cet entretien, l'un d'eux, ayant fait remarquer que saint Jean avait dit du Verbe divin des choses merveilleuses et sublimes, au commencement do son Evangile, Frère Gilles reprit : « Il n'en a rien dit. » Et comme ses deux interlocuteurs s'en récriaient, le Bienheureux, leur montrant une grande montagne (]ui était en face d'eux, leur dit : « Supposé que cette montagne soit loute composée do grains de millet et qu'un moineau en mangeât un grain seulement tous les jours, qu'en aurait-il enlevé au bout de cent ans? — Rien ou presque rien, répondirent-ils. — Aussi peu et encore inoins, reprit le Frère Gilles, saint Jean nous a dit de Dieu dans son Evangile, en comparaison de ce qu'il a laissé. » Et si l'aigle des Evangiles n'a pas pu dire ce qu'est Dieu, qui le pourra dignement?

Il est de foi que Dieu ne peut être compris parfaitement par aucune créature, pas même par les anges, pas mémo par les séraphins, pas même par sa divine Mère, l'Immaculée Mai'ie, elle qui a pénétré plus avant que tout être créé dans les abîmes sans fond de la connaissance et de l'amour divins. Gomment donc en parler comme il faudrait?

Ce qui convient le mieux à la grandeur de Dieu, ne serait-ce pas de l'adorer en silence, nous reconnaissant incapables d'en parler comme il le mérite? Toutefois, l'impuissance où nous sommes de tout dire de lui, ne nous fait-elle pas un devoir de ne pas nous taire et d'employer à le bénir la langue qu'il nous a donnée? Disons donc quelque chose de ce que l'intelligence peut découvrir et surtout de ce que la foi nous a révélé sur sa nature,

Dieu, c'est l'être par excellence. Si les enfants d'Israël le demandent qui je suis, et par qui tu leur os envoyé, disait le Seigneur à Moïse, tu leur diras : Celui qui est m'a envoyé vers vous. Mais Dieu n'a-t-il pas donné l'existence aux créatures? Est-ce que la terre, les astres, les anges ne sont pas des êtres? Ce sont des êtres assurément, mais ils n'ont qu'un être d'emprunt, ils, ne sont pas eux-mêmes la cause de leur être, ils no sont que par la main de Dieu qui les soutient. Dieu seul est et subsiste par lui-même et no doit son être à personne; il est d'une manière nécessaire, immuable, absolument indépendante. Tout a été fait par hii, et sans lui rien n'a été fait. Cbaqub créature a quelque, être, mais elle n'a pas tout l'être. L'homme n'a que l'être de l'homme, il n'a pas celui des anges. Dieu seul a l'être dans toute sa plénitude, sans mélange de non être ; il n'a point de perfection ù acquérir, car il les a toutes; il ne manque do rien, celui qui donne tout à tous les êtres. Et personne ne donne ce qu'il n'a pas. Il n'a, il est vrai,, aucune imperfection des créatures, il n'est pas matière, car ce qui est étendu est limité, et Dieu est sans limites. Il n'a pas le raisonnement qui vient de la faiblesse de rinlelligenco; Dieu voit et connaît tout sans lui; mais il a plus et mieux que la matière et que le raisonnement. Tout ce qu'on peut trouver dans les créatures de bien, sans mélange d'imperfection. Dieu le possède, mais à un degré infiniment supérieur à celui des créatures les plus parfaites.

« Si vous voulez connaître Dieu, dit saint Basile, il faut sortir do votre corps et de tous vos sens; et, fondant les airs, élevez-vous bien au-dessus, mettez sous vos pieds les éléments, toutes les beautés, toute la gloire, toutes les richesses et tous les ornements de ce monde terrestre ; élevez votre vol jusqu'au firmament, voyez le soleil, la lune et les étoiles, considérez leur grandeur, leur éclat, leur mouvement, leurs influences, leur situation, leur ordre, leurs conjonctions et leur distance. Méprisant encore toutes ces clartés, élancez-vous jusque

dans le ciel, entreî dans ce séjour de merveilles, considérez les admirables beautés qui y éclatent de toutes parts, ces étoiles spirituelles qui brillent d'une lumière si éclatante et si agréable, les anges, les archanges, les dominations, les vertus, les principautés et tous ces esprits bienheureux doués d'une si haute et si sublime perfection; et, après les avoir bien contemplés, laissezles, et toutes les autres créatures avec elle, et contemplez la divine essence, le premier principe de toutes choses, stable, immobile, n'ayant rien que de lui seul, puissance ineffable, grandeur sans mesure, gloire infinie, bonté unique, beauté souveraine, qui peut bien blesser les cœurs de ses traits, mais qui ne peut être expliquée par aucune langue. » Telle est la marche que nou3 trace saint Basile pour faire arriver à la connaissance de Dieu. Si l'on rasseqiblait, en effet, toute la bonté, la beauté, la sagesse, la puissance, les richesses, la miséricorde, la libéralité, la pureté, la sainteté, la douceur, les plaisirs el, en général, toutes les perfections de la nature, de là grâce et de la gloire, qui ont été, qui sont, qui seront, et même celles qui sont seulement possibles, et qu'on les doublât, triplât et multipliât par mille, à chaque minute, pendant • toute l'éternité, il est certain que toutes ces beautés et toutes ces perfections multipliées à tel excès, seraient au-dessus de tout ce que nous pouvons concevoir, et comme infinies; et cependant elles ne seraient rieri en comparaison de la bonté, de la beauté et des perfections de Dieu, et s'éclipseraient devant lui bien plus rapidement que l'étoile ne s'éclipse devant le soleil. Quoique l'étoile demeure étoile, et par conséquent lumineuse, cependant elle disparait devant le soleil et ne montre plus sa lumière, parce que celle du soleil, quoique finie, est incomparablement plus grand et la fait disparaître. Il y a plus : cette bonté dont nous avons parlé dans cette supposition, et qui serait si grande et si excessive, ne semblerait, pour ainsi dire, que malice devant la bonté de Dieu ; toute cette beauté, en présence de la beauté de

Dieu, ne paraîtrait que laideur, celte sagesse qu!ignorance, cette puissance que faiblesse, ces, richesses que pauvreté, cette miséricorde que cruauté, cette douceur qu'amertume, ces plaisirs qu'affliction, cette pureté que souillure, cotte perfection qu'imperfection, à cause de l'infinie disproportion qu'il y aura toujours entre Dieu et les créatures. Car, quand on ajouterait sans cesse à ce qui est fini pendant l'éternité tout entière, on ne lui donnera jamais aucune proportion avec l'infini. « Toutes les nations, dit Isaïe, sont devant Dieu comme une goutte d'eau qui demeure au fond d'un vase et comme ce petit grain de poussière qui ne peut donner la moindre inclination à la balance. » Tous les peuples du monde sont devant lui comme s'ils n'étaient pas, tant ils sont peu de chose; et il les regarde comme un vide et comme uu néant. Il s'assied sur le globe de la terre et voit tous les hommes qu'elle renferme, petits comme des sauterelles, les plus grands efforts des potentats et des monarques ne sont que comme les sauts et les élancements de ces petits insectes. « Lescieux elles étoiles ne sont pas purs devant lui, dit Job, la lune ne jette plus aucune lumière en sa présence. » Donc, puisqu'il n'y a rien parmi les créatures qui puisse entrer en comparaison avec ce qui est en Dieu, et même qui n'en soit éloigné d'une manière infinie, ce serait lui faire injure de comparer les perfections créées avec les siennes.

Le vénérable Louis du Pont avait honte do dire à Dieu : « Seigneur, je vous aime par-dessus toutes choses : je vous aime plus que toutes les créatures, plus que toutes les richesses, plus que tous les honneurs, plus que tous les

plaisirs terrestres » En parlant ainsi, il lui semblait

dire : « Mon Dieu, je vous aime plus que la paille, plusque la fumée, plus que la boue. »

Dans les créatures, une perfection n'est pas l'autre ; la beauté d'une vierge n'est pas la sainteté. Elle peut être belle sans être sainte. En Dieu, les perfections ne se distinguent pas réellement et elles sont inséparables les unes

des aiilres. La beauté de Dieu, c'est sa science, c'est sa sainteté, c'est l'ensemble de toutes les perfections, c'est Dieu lui-même, car, en Dieu, il n'y a que Dieu. Il est absolument simple et invisible aux yeux du corps. Il est la vérité qui ne peut mentir, il est fidèle à toutes ses paroles. Sa sainteté a tout mal en horreur.

Le riial vient do la liberté des êtres intelligents qui transgressent la loi divine ; mais la liberté et l'intelligence qu'elle suppose sont de si grands biens qu'il valait mieux en douer les créatures, au risque de les voir en abuser, que de ne faire aucun être libre. Du reste. Dieu sait tirer le bien du mal même; la haine des tyrans a fait dos martyrs.

La bonté, la miséricorde de Dieu est au-dessus de toutes ses œuvres. Elle donne tout, elle pardonne tout au repentir. La beauté divine sera l'objet éternel. du ravissement des bienheureux au ciel, et elle forçait saint Augustin, las enfin des affections de la terre, à s'écrier: « beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, pourquoi vous ai-je si tard connue et si tard aimée! »

Il y a, d'après saint Denis, dans la beauté de Dieu des perfections admirables qui ne se trouvent qu'en lui seul : Dieu d'abord est beau de sa propre essence et par luimême, et non par autrui, et par conséquent il est essen tiellement la beauté même; il est beau ensuite d'une beauté immuable, qui ne peut jamais se perdre ou se ternir tant soit peu, et qui demeure toujours la même ; il est de plus la cause et la source dos beautés de toutes les choses spirituelles et corporelles qui sont dans l'univers. Il est beau encore d'une manière infinie et sans bornes ; il rassemble et réunit on lui tous les degrés de beauté qui sont épars parmi les créatures; et il les renferme tous d'une manière infiniment plus noble et plus relevée, qu'ils ne peuvent se trouver dans les plus parfaites d'entre elles ; en dernier lieu il est la fin et tout ensemble le modèle de toutes les belles choses.

Dieu est immense, mais sans étendue ; il est tout entier

partout par sa présence, par sa puissance, par sa substance essentiellement simple. Il accorde tout à la prière, mais sans que ses décrets éternels changent. Les créatures varient : Les cieux et la terre passent, tous les êtres s'usent comme un vêtement; mais vous, Seigneur, vous êtes toujours le même, et les ans ne vous feront pas défaut. Il est, en effet, éternel, sans commencement, sans fin, sans succession, sans passé, sans avenir. Il possède parfaitement tout à la fois sa vie qui n'aura point de terme. Sa béatitude est telle qu'elle fera celle de tous les élus.

Sa vie est le principe de toute vie, et ne dépend d'aucun autre que do lui. En lui nous avons la vie, le mouvement et l'être. Son intelligence est infinie, puisqu'elle embi'asse l'essence divine, incompréhensible pour tout autre que pour Dieu même. Tous les êtres existants, tous les êtres possibles, présents ou à venir, même les actions des êtres libres, tout est nu et découvert à ses yeux. L'homme connaît les choses parce qu'elles existent, la science de Dieu a une efficacité créatrice. Les idées divines sont l'exemplaire éternel de toutes ses œuvres, dont les unes comme les êtres sans raison portent en eux les vestiges et -les traces de leur auteur, tandis que les êtres intelligents reproduisent son image. Ils ont comme lui l'intelligence, la volonté, la liberté.

La volonté de Dieu est indépendante de toutes les lois, elle dicte des lois à tous les êtres. Dieu ne peut pas ne pas aimer le souverain bien, qui n'est autre que lui, mais il est libi'e dans toutes ses œuvres, aussi bien dans la distribution des grâces que dans la création et la conservation du monde. Rien ne résiste à sa volonté : il appelle les étoiles et elles répondent : Nous voici. Il a dit et tout a été fait. 11 peut tout ce qui est possible, excepté le mal (jui répugne à sa sainteté. Aucune passion n'agit sur sa volonté sainte. Dieu ne connaît ni la haine, ni la colère. C'est d'après la manière de parler des hommes qu'on lui prête ces sentiments ; mais en réalité, ils ne sont point en lui.

Sa sagesse est telle que toute sagesse créée en découle ;

il prévoit tout avec une connaissance infinie ; il gouverne tout avec force et suavité. C'est sans se lasser qu'il soutient le brin d'herbe sur sa tige, comme le soleil dans l'espace. Un cheveu ne tombe pas de nos têtes sans sa permission. Regardez les oiseaux du ciel; ils ne sèment ni ne moissonnent, et votre Père céleste les nourrit. Considérez les lis des champs : ni ils ne travaillent, ni ils ne filent, et je vous dis, en vérité, que Salomon, dans toute sa gloire, n'a jamais été revêtu d'un éclat semblable au leur.

Les mécliânts résistent à la volonté divine et troublent l'harmonie du monde; la justice sait les faire rentrer dans l'ordre par des châtiments qu'elle leur inflige souvent dès cette vie-, car la terre est pleine de la justice de Dieu; et bien aveugle celui qui ne voit pas sa main armée pour punir le mal. Si elle ne frappe pas en ce monde, elle n'en sera que plus terrible dans l'autre. Dieu est patient, car il est éternel ; il a le temps de voir venir ceux, qui l'ont outragé. Mais les réprouvés eux-mêmes ne pourront ^accuser d'injustice, tandis que tous les élus chanteront éternellement : Yous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables.

Que faisons-nous, quand nous énumérons les perfections divines, sinon balbutier? Ahl ah! ah! disait Jérémie, je suis comme un enfant qui ne sait parler. Quand nous disons que Dieu est bon, beau, vrai, saint, juste, miséricordieux, mettons qu'il l'est infiniment plus que nous ne pouvons l'exprimer et le concevoir, élevons donc nos âmes au-dessus de tout le créé, et écrions-nous avec le Psalmiste : Le Seigneur est grand et au-dessus de toute louange, et sa grandeur n^a point de bornes. Seigneur! je ne serai rassasié que lorsque m'aura apparu votre gloire. Nous le voyons ici dans un miroir et eu énigme; mais au ciel, nous le verrons face à face; nous le contemplerons tel. qu'il est, et cette contemplation sans fin, loin d'engendrer le dégoût, sera la source de notre béatitude, tant nous trouverons de merveilles en ce Dieu, en qui nous aurons cru et que nous aurons aimé sur la terre.

ARTICLE II Aimons Dieu à cause de ses perfections.

C'est là le siiv moyen de l'aimer éternellement. Si nous avons compris ce qu'est Dieu, comment ' comprendre qu'un homme qui a la foi aime autre chose que Dieu?

Saint Philippe de Néri regardait comme inexplicable un tel phénomène. Celui qui s'aime lui-même, ou aime les créatures plus que Dieu, bouleverse l'ordre de la charité, comme le remarque saint Prosper. N'est-ce pas un renversement effroyable, un désordre prodigieux, en effet, que d'aimer un bien particulier plus que le bien universel, le ruisseau plus que la source, le rayon plus (fue le soleil, l'image plus que celui qu'elle représente, le néant plus que le tout, la créature plus que le Créateur? Si quelqu'un faisait plus de cas d'un morceau de fer rouillé que d'une masse d'argent, d'un peu de cuivre que d'un lingot d'or, ne dirait-on pas qu'il a l'esprit égaré ? Quelle folie donc de faire plus de cas de la créature qui n'est que cendre et poussière que do la très haute, très excellente et très infinie majesté de Dieu! Aussi le Seigneur se plaint-il par le prophète Isaïe de ceux (]ui le mettent dans leur estime au même niveau que les créatures. A qui, dit-il, m'avez-voiis comparé? Il pourrait dire aujourd'hui : Sous qui m'avez-vous abaissé? Car il est des hommes assez malheureux pour aimer tout, excepté Dieu. Bossuet a pu dire que, chez les païens, tout était dieu, excepté Dieu lui-même ;et parmi certains chrétiens de nos jours, on aime tout, mais Dieu n'est pour rien dans les cœurs : & Aimez-vous Dieu? » demandait Lacordaire à son auditoire; et il ajoutait: « Demain, vous vous lèverez, il y aura dans l'air une douceur, un parfum du printemps; vous ouvrirez votre fenêtre, et un amour jaillira de tous vos sens pour aller au devant de la nature et s'y enivrer d'air, de lumière et de chaleur. Près de vous, sur la pierre extérieure, une fleur vous regardera,

une fleur que vous aurez vue naître dans le froid de l'hiver et que vous aurez exposée aux premiers rayons d'un plus doux soleil ; vous lui rendrez son regard, vous la rapprocherez de vous, et tout inanimée qu'elle est, et impropre à l'amour, vous lui ferez de vous à elle et d'elle à vous je ne sais quel commerce où le cœur ne sera pas

étranger. Mais Dieu Ah! Dieu, moins que le vent,

moins que l'air, moins que la lumière, moins que la petite fleur, vous n'y pensez pas. Qu'est-ce que Dieu?

» Vous vieillirez, votre jeunesse, en s'éloignant de vous, ne vous renverra plus que des souvenirs tristes et de fragiles images de vous-même ; et les obscurcissements de l'âge vous gagnant toujours, il ne vous restera bientôt que des ruines sans amitié. En ce temps-là, par quelque jour d'automne, quand la solitude devient plus dure au vieillard à cause des mélancolies du ciel, vous descendrez pesamment dans la rue, et, regardant çà et là, vous chercherez s'il n'y a point quelque pauvre animal abandonné comme vous et qui ait besoin d'un bon maître. Si la Providence vous l'envoie, vous le recueillerez doucement dans les pans de votre habit, et, le portant à votre foyer, vous lui ferez sa place comme à votre dernier ami, le dernier qui boira à votre tasse et à qui vous donnerez de votre pain. Et si vous êtes pauvre, souffrant à la fois de l'âge et du besoin, il se formera entre la bête et vous une amitié d'autant plus forte et plus fidèle; vous vous retrancherez de votre vie pour entretenir la sienne. Conclusion, Messieurs, il nous est plus aisé d'aimer un chien que d'aimer Dieu, c'est-à-dire que, par uae incompréhensible ingratitude. Dieu nous est plus étranger que quoi que ce soit au monde. Est-ce là ce que nous devrions être? »

N'y a-t-il pas là un étrange désordre, d'autant plus que la raison elle-même nous porte comme naturellement à estimer et à aimer davantage ce qui est plus parfait ?

11 est des créatures que nous aimons, lors même que nous n'en avons rien reçu et que nous n'en attendons

rien, parce que nous remarquons en elle des qualités qui nous charment. Tous les grands du monde se disputeraient le cœur d'une princesse qu'ils sauraient être la plus riche, la plus belle, la plus douce et la plus noble qui existât sur la terre. Tous envieraient le bonheur de celui qui aurait ses faveurs. Une fleur de chair, que les vers rongeront demain, a le secret de gagner les affections de tous; et vous, ô mon Dieu, source de toute bonté, de toute beauté, de toute richesse, de toute noblesse, vous n'êtes pas aimé. Seigneur, Dieu des vertus, qui est semblable à vous? Jusgues à quand, enfants des hommes, aimerez-vous la vanité et recherclierez-vous le mensom/e ? Pauvre homme, dit saint Augustin, pourquoi courir çà et là à la poursuite du bien? Aimez donc le seul bien en qui sont tous les biens. Si Dieu ne vous satisfait pas, voyez si vous trouvez quelque chose qui vaille mieux : Aliud desidera, simelius inveneris. Mais toute créature n'est qu'un pâle rayon de la splendeur de Dieu et comme un charbon éteint. Quelle folie d'aller puiser quelques gouttes d'eau fangeuse dans un marais quand on a à côté de soi une source abondante d'eau limpide, d'aimer mieux la peinture d'un royaume que le royaume lui-même !

Toute perfection est aimable en soi, par là même qu'elle est perfection ; et elle est d'autant plus aimable qu'elle est plus grande. Or, une perfection infinie mérite un amour infini, dont, il est vrai, nous ne sommes pas capables. Du moins, aimons Dieu de toute notre âme et de toutes nos forces.

« Il est juste, dit Bossuet, de donner l'amour à celui qui est aimable; et le grand amour à celui qui est très aimable, et le souverain et parfait amour à celui qui est souverainement et parfaitement aimable; et tout l'amour à celu qui est uniquement aimable, et qui ramasse en lui-mêm ^ tout ce qui est aimable et parfait, en sorte qu'on se regarde et qu'on ne s'aime soi-même que pour lui. »

Hélas!, qu'il serait temps pour moi de le comprendre! Que d'années, ô mon Dieu, j'ai passées loin de votre

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amour, prostituant mon pauvre cœur à tout co que je rencontrais sur mon cliemin, et vous refusant à vous seul mes affections. J'ai été bien puni par où j'ai péché. Ces créatures que j'aimais ont été la source même de mes déceptions et de mes mallieurs. Aussi je leur dis adieu, et je me donne à vous, à qui j'aurais toujours dû appartenir. Que les riches gardent leurs richesses, vous dirai-je avec saint Paulin, que les rois gardent leur royaume (que ceux qui, ont les plaisirs et les affections de la terre en jouissent s'ils veulent), pour moi, ma richesse, mon royaume, ma seule jouissance, l'objet de toutes mes affections, c'est vous, Jésus, mon Dieu, le bien suprême; à vous seul, vous m'êtes tout. N'y eût-il ni ciel, ni enfer, que je voudrais encore vous aimer par-dessus tout. Je vous préfère k toutes les richesses, à tous les honneurs, à toutes les sciences, à toutes les gloires, à toutes les espérances et à tous les dons que vous m'accordez. Vous êtes tous mes biens, c'est vous seul que je veux, et rien de plus; car vous êtes le seul infiniment beau, infiniment bon, infiniment aimable ; vous êtes, en un mot, l'unique bien. Ainsi, quoi que vous me donniez, si ce n'est vous-même^ je ne puis m'en contenter. Je répète. Seigneur, et je répéterai toujours : Vous seul et rien de plus ; tout ce qui est moins que vous-même, je vous le déclare, ne peut me suffire.

Nous avons assez dit pour que chacun le comprenne, que Dieu par ses bienfaits et par ses perfections mérite tout notre amour ; allons plus avant.

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