‹ L'art d'être heureux [microform]Chapitre 57 sur 121 · OBLIGATION D AIMER DIEU · texte numérisé non relu

OBLIGATION D AIMER DIEU

Si Dieu nous eût défendu de l'aimer, noire vie devrait se consumer en larmes et en prières pour obtenir de lui qu'il daignât nous le permettre. La vie, sans la possibilité d'aimer Dieu, ne serait-elle pas, en effet, un commencement do l'enfer d'où est banni tout amour, et où habitent les horreurs éternelles de la haine?

Combien un sujet se croirait honoré et heureux, s'il entendait son roi lui tenir ce langage : Aimez-moi, puisque je, vous aime! Un prince de la terre ne daignerait pas s'abaisser au point de réclamer l'affection d'un particulier; mais Dieu, qui est la bonté infinie, le Maître de toutes choses, infiniment puissant, infiniment sage, un Dieu, en un mot, digne d'un amour infini, un Dieu qui nous a, enrichis de ses biens spirituels et temporels,' ne dédaigne pas de nous demander notre amour; il nous exhorte à l'aimer, il l'ordonne; et il ne peut l'obtenir!

Mais il est bon d'entendre les paroles mêmes de ce Dieu, dont la volonté souveraine doit faire la règle de tous les anges, de tous les hommes et de toutes les créatures. Ecoute, 6 Israël, U Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Tu aimeras- le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. L'ordre que je te donne aujourd'hui, tu le garderas dam ton cmir, tu l'apprendras à tes enfaîits, tu le méditeras en étant assis dans ta maison, en marchant dans le chemin, en t'endorman t et en te levant; tu l'attacheras comme un signe sur ta main, tu le placeras de manière à ce qu'il se meuve

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devant tes yeux ; tu l'écriras sur le seuil et sur la porte de ta maison. (Deut. yi.)

Voilà comment parlait lo Seigneur à son peuple choisi, et par lui à tous les hommes qui voudraient reconnaître ses droits.

Certes, il n'était pas possihle d'inculquer ce précepte avec des détails plus capables d'en faire comprendre l'importance, ni de prouver plus clairement combien Dieu a à cœur que l'homme ne le perde /jamais de vue. .Jésus- Christ nous rappelle d'une manière non moins frappante ce devoir dans l'Evangile. J7n docteur de la loi interrogea Notre-Seigneur en lui disant: Naître, quel est dans la loi le grand commandement? Jésus lui dit : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit. C'est là le plus grand et le premier commandement. Ce n'est donc pas là un conseil, une exhortation à ce qui est plus parfait, une pratique de dévotion utile. Les diverses dévotions peuvent être excellentes; mais si elles ne nous portaient pas à aimer par-dessus tout notre Père qui est aux cieux, « ce ne serait, selon le langage de saint Léonard, que du clinquant, et non pas l'or pur d'une piété sincère; et il y aurait lieu (le craindre qu'on ne comprît pas le devoir essentiel du chrétien. La Très Sainte Vierge, pour laquelle il est très bien de professer un culte particulier, et tous les saints auxquels nous avons une dévotion spéciale, n'ont autre chose en vue sur la terre et ne désirent autre chose dans le ciel que d'aimer Dieu et de le voir aimé de nous sur toutes choses. Pratiquez donc autant de dévotion qu'il vous plaît: c'est bien; mais gardez -vous de négliger ce qui [importe plus que tout le reste, savoir l'amour que nous devons à notre Dieu qui est infiniment aimable. Toutes les autres dévotions sont utiles, mais celle-ci est nécessaire. Elle est de précepte et c'est le précepte par excellence. »

Ce n'est pas, en effet, un commandement ordinaire, c'est le plus grand et le -premier de tous, au témoignage

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de Notfe-Seigneur lui-même, et voici comment l'explique saint François de Sales :

« L'homme est la perfection de 'univers; l'esprit est la perfection de l'homme ; l'amour, celle de l'esprit, et la charité, celle de l'amour. C'est pour quoi l'amour de Dieu est la fin, la perfection et l'excellence de l'univers. En cela consiste la grandeur et la primaulé du commandement de l'amour divin, que le Sauveur nomme le premier et très grand commandement.

. » Ce commandement est comme un soleil qui donne le lustre et la dignité à toutes les lois sacrées, à toutes les ordonnances divines et a toutes les Saintes Ecritures, Tout est fait pour ce céleste amour et tout se rapporte à lui. De l'arbre sacré de ce commandement dépendent les conseils, toutes les exhortations et toutes les inspirations, et les autres commandements, comme ses fleurs, et la vie éternelle comme son fruit ; et tout ce . qui ne tend point à l'amour éternel tend à la mort éternelle. Grand commandement duquel la parfaite pratique dure en la vie éternelle et n'est autre chose que la vie éternelle.

» flélas! Dieu, je ne sais pas si je dois plus aimer votre infinie beauté qu'une si divine bonté m'ordonne d'aimer, ou votre divine bonté qui m'ordonne d'aimer une si infinie beauté. beauté, êtes-vous aimable, m'étant octroyée par une si immense bonté! bonté, que vous êtes aimable de me communiquer une si éminente beauté!

» Les damnés s'estimeraient bienheureux s'ils pensaient de pouvoir quelquefois aimer Dieu; et les Bienheureux s'estimeraient damnés s'ils croyaient de pouvoir être une fois privés de cet amour sacré. Hé! mon Dieu! combien est désirable la suavité de ce commandement, puisque, si la divine volonté le faisait aux damnés, ils seraient en un moment délivrés de leur plus grand malheur, et que les Bienheureux ne sont bienheureux que par la pratique de ce précepte. amour céleste! que vous êtes aimable à nos âmes, et que bénie soit à jamais la bonté, laquelle nous commande avec tant de soin qu'on l'aime, quoique

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SOU amour soit si désirable à notre bonheur, que sans lui nous ne pouvons être que malheureux. »

Qu'on remarque bien ces paroles du saint Docteur, et on comprendra que ce n'est pas un joug dur que Dieu impose, en nous commandant à tous de l'aimer parîaiteraent. C'est une faveur qu'il nous accorde. Et de fait, le plus grand bien que nous puissions ambitionner en ce monde, c'est de l'aimer par-dessus tout. Mais ce bien si précieux, il ne nous est pas permis de le refuser, quand Dieu nous l'offre et qu'il nous ordonne de l'accepter. Le faire, ce serait outrager à la fois sa majesté souveraine à ({ui toute créature doit obéissance dans ce qu'elle ordonne avant tout, et en même temps sa tendresse paternelle.

« Quand Dieu demande tout notre cœur, dit le Bienlïeureux Louis de Grenade, cette exigence même est la preuve la plus manifeste de son amour et devrait, par conséquent, nous engager à l'aimer davantage. » Qui ne sait par expérience que plus on aime une personne et plus on sollicite ardeaiment son amour, plus aussi on supporte avec peine ses refus? On ne sait donc comment exphquer une idée fausse qui porte à penser que l'amour parfait de Dieu n'est pas strictement obligatoire, sous prétexte qu'il est trop difficile d'y atteindre. Alors, il faut déchirer l'Evangile et la Bible tout entière et leur enlever ce qui fait le fond de toute la morale divine, en barrant ce grand précepte : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur. Il ne s'agit pas ici de l'espérance, ni de la simple reconnaissance envers Dieu, qui sont commandées ailleurs en cent endroits. Il s'agit, au témoignage de toute la théologie catholique, de la charité, c'est-à-dire de l'amour de Dieu pour lui-même à cause de ses perfections, et par-dessus toute chose, car c'est là la définition essentielle de la charité parfaite, que tous les auteurs, à la suite de Notre-Seigneur, regardent comme étant de précepte, cqmme la- foi et comme l'espérance. Sans la charité on est donc en révolte contre le commandement de Dieu le dIus important, celui qui est la fin et la plénitude de toute

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la loi; et, par conséquent, on est hors de la voie du salut. On pourrait même dire qu'on est en dehors de la raison, et qu'on n'a ni bon goût, ni bon cœur, puisqu'on ne s'attache pas au bien de tous, le plus précieux, et qu'on n'aime pas ce qui est souverainement beau, aimable et bon. Aussi est-il écrit que les saints, mieux inspirés que les indifférents, ont eu le goût de la beauté : Pulchritudinis sttidium habentes.

L'idée si manifestement fausse que nous signalons a les conséquences les plus fâcheuses ; elle empêche l'élan des cœurs vers Dieu et vers le bien. On ne fait pas d'actes d'amour quand on s'imagine qu'ils ne sont pas obligatoires, ou qu'ils sont trop difficiles; on n'en acquiert pas par conséquent l'habitude. Si l'on est dans l'état de péché, on y reste au moins jusqu'à ce qu'on se confesse, puisque c'est la charité ou la contrition qui efface seule le péché en dehors du sacrement de Pénitence ; et si l'on est surpris par la mort sans les secours de la religion, pourra-t-on alors faire facilement cet acte de charité absolument nécessaire pour le salut, si on ne s'y est pas exercé pendant la vie?

Sans doute, sans la grâce on ne peut faire un acte surnaturel d'amour de Dieu, pas plus qu'on ne peut prononcer le nom de Jésus d'une manière méritoire; mais Dieu est loin do nous commander l'impossible, et il nous donne toujours, si nous le prions, le secours nécessaire pour observer sa loi.

Du reste, ses commandements ne sont pas difficiles, dit saint Jean, mandata ejus gravia non sunt. Et c'est ce qui est particulièrement vrai du précepte de l'amour de Dieu. C'est le Seigneur lui-même qui nous en avertit par ces paroles : Le commandement que je vous fais aujourd'hui n'est pas au-dessus de votre portée, ni placé loin de vous. Il n'est pas situé dans le ciel, de telle sorte- que vous puissiez dire : Qui de nous peut monter au ciel pour nous l'en apporter, et pour que nous puissions l'entendre etlewttre en pratique. Il n'est pas placé au delà des mers, d telle

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sorte que vous puissiez vous en plaindre, en disant : Qui de nous passera les mers pour nous l'apporter, afin que nous puissions comprendre et faire ce qui est commandé ? Mais cet ordre est tout à fait près de vous, il est dans votre bouche et dans votre cœur afin que vous V accomplissiez.

S'il n'est rien de si précieux que l'amour de Dieu, il n'est rien qu'on puisse acquérir plus facilement. Est-il une chose en ce monde qu'on puisse acquérir par la seule volonté ? Non , on ne peut pas, même par la seule volonté, se procurer un peu de cendre ou une épingle ; il faut du moins se baisser et y porter la main pour la prendre; et l'amour do Dieu, le trésor du ciel et de la terre, avec la grâce, on peut l'acquérir par la seule volonté. La faveur des grands ne se procure qu'au prix de grands sacrifices ; et, après qu'on a tout tenté pour se la concilier, on est souvent déçu. Pour devenir l'ami de Dieu, il suffit de le vouloir.

bonté ineffable do Dieu! vous ne nous commandez rien qu'à notre profit. Vous ne me demandez que ce que ma raison et ma foi m'apprennent que je vous dois. Vous m'avez fait pour vous, qui êtes le bonheur suprême; et vous ne voulez pas que je le perde en me séparant do vous. C'est pourquoi vous me commandez de vous rester uni par l'amour. Ce cœur que vous m'avez donné, que vous avez fait pour vous, je comprends assez qu'il doit vous appartenir, et que toutes ses affections doivent tendre vers vous. Quand vous me le rappelez, c'est un service <iue vous me rendez; car, si je ne vous aime pas, je m'égare et je me perds moi-même. Vous daignez m'en avertir. Il faut, dites-vous, que vous aimiez le Seigneur, votre Dieu, de tout votre cœur et de toute votre âme, afin que vous puissiez vivre. Celui qui n\iime pas demeure dans la mort. . Si quelqu'un n'aime pas Notre-Seigneur Jésus-Christ, à'û saint Paul, qu'il soit anathème. « Je sais, dit saint Augustin, de quelle manière inexplicable celui <iui s'aime lui-même sans aimer Dieu ne s'aime pas luimême ; et celui qui aime Dieu sans s'aimer lui-même, s'aime lui-même en réalité. Celui qui ne peut vivre de lui-

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même meuvt en s'airaant lui-même, puisqu'il ne trouve pas en lui le principe de vie. » Donc ou l'amour ou la mort, ou l'amour éternel ou la mort éternelle; ou le feu de l'amour en ce monde ou le îéu de l'enfer en l'autre. jMon Dieu, j'ai donc devant moi la bénédiction ou la malédiction, la vie ou la mort. La bénédiction et la vie, si je vous aime; la malédiction et la mort, si je ne vous aime pas. En moi et dans les créatures qui ne sont et qui ne peuvent être le principe de vie, je ne puis trouver que la malédiction et la mort. C'est pour m'en préserver que vous me commandez de vous aimer, vous qui êtes la source de la vie.

Dieu, mon Maître, mon Créateur, mon souverain Législateur, le principe de toute vie, je vous aime par-dessus tout. Que je meure à toutes choses de la terre, plutôt que de ne pas vous aimer! Je vous donne mon cœur. sans partage; car je vous le dois tout entier. Je vous consacre toutes mes afleçtions, car vos perfections infinies me ravissent. Je veux vivre et mourir dans votre amour, afin de vous aimer éternellement.

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