CHAPITRE PREMIER
MOYENS NÉGATIFS d' ACQUÉRIR l' AMOUR DIVIN
L'amour do Dieu a pour cnnomis en nous le péclié, l'amour de nous-mêmes et l'atlachement désordonné aux créatures. Il faut donc, pour établir solidement la charité dans rânie, en bannir le péché, en extirper l'amourpropre et l'amour des créatures. C'est ce qui fera la matière des articles suivants. Mais nous devons remarquer avant tout que, pour faire des actes d'amour de Dieu, il faut bien se garder d'attendre d'être affranchi du péché, des passions et de l'attachement au monde, comme s'il était impossible de s'élever à l'amour de Dieu tant qu'on est pécheur ou encore imparfait. Il est certain, en effet, que les âmes qui sont en état de péché et celles qui sont livrées à leurs passions et à l'esprit du monde, sont tenues strictement d'aimer Dieu par-dessus tout, et qu'en produisant des actes d'amour de Dieu, elles sortiront du péché et se corrigeront de leurs défauts et de leur mondanité. Mais, d'autre part, il faut qu'elles sachent bien qu'en cherchant à aimer Dieu et en s'y exerçant, elles réussiront d'autant plus facilement et feront d'autant plus de progrès dans la perfection, qu'elles mettront plus de soin à en écarter les obstacles.
Ceci étant posé, entrons en matière,
ARTICLE PREMIER Nous devons renoncer au péché. *
Le saint homme Tobie, se croyant près do mourir, appela son fils unique qu'il aimait tendrement; et, entre autres
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recommandations, il lui tint ce langage : Mon fils...., tous les jours de votre vie, ayez Dieu présent à votre pensée; et prenez garde de ne jamais consentir au péché, et de ne pas transgresser les préceptes du Seigneur notre Dieu. JSe craignez rien, mon fils; nous menons une vie pauvre, il est vrai, mais nous aurons beaucoup de biens si nous craignons Dieu, si nous évitons tout péché et si nous faisons le bien.
La crainte de Dieu, la haine du péché, voilà le commencement de la sagesse, voilà même, d'après les paroles du Saint-Esprit, le commencement de l'amour; voilà la base, le fondement sur lequel s'établit la charité.
ïobie voulait que son fils évitât tout péché, par conséquent les péchés graves et les péchés légers.
§ 1" — La haine du péché mortel.
Les péchés graves ou mortels sont absolument opposés à la charité et ne peuvent habiter dans un cœur en même temps qu'elle.
La charité chasse nécessairement le péché mortel, mais le péché mortel, de son côté, ruine la charité. Aimer, ne serait-ce qu'une seule faute grave, c'est se mettre en révolte ouverte contre les ordres de Dieu; c'est l'offenser par conséquent gravement, c'est donc perdre ses bonnes grâces et son amitié.
Certains hommes sont dans une étrange illusion. Que de fois, dans le cours d'un long ministère, nous avons rencontré des âmes qui prétendaient aimer Dieu! « Ah! disaient-elles, c'est notre premier Père, c'est de lui que nous tenons tout- » Et, malgré ce langage, elles croupissaient dans des habitudes coupables, foulant aux pieds non seulement les lois dq l'Eglise, mais les préceptes mêmes de la loi naturelle. Il y avait sans doute dans leur vie certaines aspirations vers Dieu; mais, l'honorant de bouche, leur cœur était loin do lui.
C'est pour les tirer de leur erreur que Notre-Seigneur
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lui-même a ou soin de dire : Ce ne sont pas ceux qui disent : S&igneur, Seigneur, qui entreront dans le royamne des deux, mais ceux qui font la volonté de mon Père. Celui qui cannait mes, commandements et qui les observe, c'est celui-là qui m'ahmi.
Et certes, ceux qui n'aiment pas Dieu, que font-ils autre chose que de mépriser sa loi? C'est donc se ranger parmi eux que de la transgresser comme eux ; c'est se classer parmi les ennemis de Dieu, dont les yeux sont si purs qu'ils ne peuvent pas regarder l'iniquité. Comment la sainteté di\ine pourvait-elle faire sa demeure dans une âme souillée, livrée au joug du démon? Quelle société serait possible entre la lumière et les ténèbres, entre Jésus-Christ et Satan?
Bannissons donc toute faute grave, tout attachement au péché mortel, si nous voulons que Dieu règne en nous et prenne en nous ses complaisances. Comment espérer qu'il nous regarde comme ses enfants, tant que nous serons rebelles à ses ordres? Comment oser prétendre que nous l'aimons par-dessus tout, quand nous tenons plus qu'à lui à nos habitudes coupables, que nous ne voulons pas sacrifier à sa volonté sainte? Donc, mort au péché pour vivre de la vie divine de la charité ! Haine au péché quand on veut aimer Dieu !
Et ici qu'on se garde d'oubher la parole du Saint-Esprit lui-même : Souvenez-vous de vos fins dernières, et jamais vous ne pécherez. Nous sommes dans un temps où l'on reclierche les émotions qui flattent, et où l'on redoute celles qui frappent et épouvantent.
Aussi trouve-t-on des âmes soi-disant pieuses qui ont en horreur d'entendre parler do la mort, du jugement, de l'enfer, qui évitent de méditer sur ces grands sujets. Elles fuient le remède qui les pourrait guérir de leur indifférence. Aussi leur piété est-elle languissante et faible, cédant facilement au choc des tentations ou des occasions. A plus forte raison les pécheurs n'arriveront-ils à une crainte de Dieu sincère qu'en pensant sérieusement aux
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fins dernières de l'homme, qui sont le levier capable d'arracher les àraes à la terre pour les parier vers Dieti. Ne craignons pas de descendre en enfer pendant que nous vivons, en le méditant, afin de n'y pas descendre après notre mort. N'oublions pas ce que nous ont appris sa int Jean Chrysostome et saint Alphonse de Liguori lui-même , que Dieu n'a créé l'enfer que pour nous obliger à l'aimer , et que c'est négliger un des moyens les plus efficaces qu'il nous ait fournis d'arriver à son amour, que de ne pas réfléchir à [l'enfer, au jugement qui y condamne les pécheurs, à la mort qui est pour eux le commencement de la' mort étei'nelle.
Qui inspire aux âmes l'horreur ou l'oubli des fins dernières? C'est le démon qui cherche à mettre par là des coussins sous les coudes des pécheurs, afin de les faire descendre mollement dans l'abime. Et ces âmes séduites disent aux écrivains qu'elles lisent, aux. docteurs qui les enseignent, comme autrefois les juifs à un de leurs prophètes : Parlez-nous de choses qui nous plaisent : Loquere nobis placentia. Mais des remèdes qui plaisent n'ont jamais guéri certaines maladies qui demandent le fer ou le feu. Aussi, que de pauvres pécheurs traînent à leur suite l'iniquité, comme le char auquel ils sont attachés par des chaînes qu'ils ne savent pas rompre! Malheur à eux, dit Isaïe. Oui, malheur, s'ils ne méditent pas sur le sort qui les attend, et s'ils ne se convertissent pas. Malheur même aux àmestièdes, fussent-elles d'ailleurs justes, si elles n'établissent pas en elles, comme fondement de leur vie, une vraie crainte de Dieu!
Nous n'ignorons pas qu'il est certains esprits portés au scrupule et même au désespoir, pour qui il serait funeste d'approfondir les grandes vérités, et qui, par conséquent, doivent écarter ce souvenir, afin de considérer des sujets capables de les porter à la confiance et à l'amour ; mais cet état d'âme est malheureusement trop rare de nos jours, et tend à le devenir de plus en plus à mesure que la foi s'affaibht ; et à part ces exceptions, les àraes même saintes
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ont besoin de la crainte dn Dieu qui nous fait dire par lo roi-prophète : Craignez le Seigneur, vous tous qui êtes ses saints ; car rien ne manque à ceux qui le craignent.
« J'ai appris en vérité, dit saint Bernard, qu'il n'y a rien d'aussi efficace pour mériter, pour conserver et pour recouvrer la grâce, que de se tenir toujours devant Dieu, non dans l'estime de soi-même, mais dans la crainte. Heureux l'homme qui craint toujours. Quand la grâce vous sourit, craignez; quand elle se retire, craignez; quand elle revient enfin, craignez; c'est là craindre toujours. Que ces trois craintes se succèdent dans votre esprit. Lorsque la grâce est présente, craignez de ne pas bien l'employer. Prenez garde, dit l'Apôtre, de recevoir en vain la grâce de Dieu. Si elle se retire, n'y a-t-il pas encore beaucoup plus lieu de craindre? Car, quand la grâce vous manque, vous manquez. Donc, quand elle vous est soustraite, redoutez de tomber; car Dieu, comme vous le sentez, est irrité contre vous. Craignez; celui qui est votre garde vous délaisse. Ne doutez pas que cela ne vienne de l'orgueil, bien qu'il n'en semble rien. Dieu sait ce que vous ne savez pas, et c'est lui qui vous juge. Estce que celui qui donne sa grâce aux humbles, la leur enlève quand il la leur a donnée? Donc, la privation de la grâce est un signe de l'orgueil. Elle n'indique pas toujours que l'orgueil est déjà dans le cœur, mais qu'il y entrerait si on ne lui fermait l'entrée. Dieu ne relire la grâce que pour punir l'orgueil présent ou pour prévenir l'orgueil à venir. Si, après avoir imploré de nouveau la grâce, elle est revenue, il faut craindre plus que jamais qu'elle ne vous quitte de nouveau, selon le mot de l'Evangile : Voilà que vous avez recouvré la santé, ne péchez plus désormais, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire. Le danger devenant plus grand, la crainte doit augmenter. Vous êtes bien heureux, si vous avez rempli votre âme de cette triple crainte, de telle sorte que vous craigniez quand vous avez la grâce, que vous craigniez encore jolus quand vous l'avez perdue, et que
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VOUS craigniez surtout quand vous l'avez recouvrée. »
Rien n'est meilleur que la crainte de Dieu, dit le Saint- Esprit lui-même, et rien n'est plus doux que d'observer ses commandements. Or, rien n'est plus propre à entretenir cette crainte salutaire que la pensée des fins dernières.
Sainte Thérèse, qui n'a jamais péché gravement, était sainte, quand Dieu lui fit voir la place qui lui était destinée en enfer, si elle ne renonçait pas à certaines vanités qui l'auraient pu conduire au péché mortel. Cette vision lui fit une impression telle qu'elle eut une influence décisive sur sa vie. Quel service rendrait une vision semhlablc à certaines àmos qui, dans le monde ou même dans l'état religieux, [mèneraient une Aie tiède! Comme elles ne sont pas des saintes Thérèse, Dieu ne la leur accordera pas; que du moins elles aient soin, une fois par semaine, ou du moins dans la revue du mois et la prépa ration à la mort, qu'il serait si salutaire de faire chaque mois, de méditer sur les grandes vérités, afin d'y puiser une sincère douleur de leurs fautes et nno résolution énergique de s'en affranchir.
L'expérience apprend que le moyen le plus efficace de convertir les âmes, ce sont les missions et les retraites. Pourquoi? Parce que, dans ces saints exercices, on médite sur les fins dernières, ou on les entend rappeler dans les sermons.
Rien de plus salutaire donc pour les gens du monde que de faire tous les ans une retraite dans quelque communauté religieuse, ou dans un lieu de pèlerinage; et là, dans la solitude, de se mettre en l'ace de la mort, du jugement do Dieu, de la place qu'on a méritée en enfer.
Si on ne peut pas se procurer cette consolation, qu'on y supplée pendant le Carême, ou du moins huit jours avant d'accomplir le devoir pascal, par des lectures sérieuses sur ces grandes vérités, et par une revue de sa conscience faite à un confesseur extraordinaire, si l'on a plus de faciUté par là à dire tous ses doutes.
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§ 2. — La haine du péché véniel.
La crainte do Dieu et le souvenir des lïns dernières préservent non seulement des fautes graves, mais encore des fautes légères. Il est écrit, en effet : Cebd quicj'aint ne néglige rien.
Et certes, il ne suffit pas, quand on veut aimer Dieu généreusement, de renoncer au péché mortel. Sans doute il n'y a que les fautes graves qui ruinent la charité, et qui impriment à l'àme une tache affreuse en la privant de l'éclat de la grâce; mais le péché véniel a aussi des suites que doivent redouter tous ceux qui ont à cœur leur salut et ceux surtout qui veulent tendre à la 'perfection. Il' est sans doute des fautes légères, dont les âmes pieuses doivent s'humilier sans s'en attrister à l'excès, parce qu'elle^ sont le fruit plutôt de l'infirmité humaine que de la malice de la volonté ; ce sont celles qui échappent presque a notre attention, que nous remarquons à peine, et dont nous nous repentons dès que nous nous en rendons compte. Ces péchés, Dieu les pardonne facilement. « Entre les personnes qui s'aiment cordialement, dit saint Liguori, il n'est pas rare que l'utie venant à manquera l'autre, et lui en faisant ensuite d'humbles excuses, l'amitié devienne plus étroite qu'auparavant. Qu'il en soit, de même entre Dieu et vous ; faites en sorte que vos fautes mêmes, par la contrition que vous en aurez, servent à resserrer de plus en plus les liens d'amour qui vous unissent, à lui, » et ne vous en troublez pas à l'excès. Il est d'autres fautes, légères à la vérité, mais qui sont commises avec pleine connaissance et consentement complet, qui se renouvellent fréquemment, et qui supposent par conséquent un vrai désordre et une sorte de malicci'éfléchie dans lavolonté. Qui ne voit l'offense qu'elles font à Dieu? Elles sont une transgression de sa loi, une désobéissance à ses ordres, non pas grave, il est vrai, en elle-même; mais si on considère, au lieu du précepte celui qui le donne, non l'importance de la chose commandée, mais la.
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dignité de celui qui la commande, on comprendra sans peine la parole d'une illustre reine de France, Marie- Thérèse, qui, après une faute légère, était inconsolable. Gomme on lui disait pour la rassurer que ce n'était qu'un péché véniel :
— Oh ! répondit-elle, du moment qu'il offense Dieu, il est mortel pour mon cœur.
Que ne comprenons-nous comme les Saints ce qu'est l'offense de Dieu ! Si petite soit-elle, dès qu'elle est volontaire, c'est un mal plus grand que tous les maux que peuvent subir les créatures. II vaudrait mieux que toutesles fourmis périssent que si elles molestaient de leurs piqûres un enfant daps son berceau ; que tous les hommes périssent, c'est un mal moins grand que si la majesté infinie de Dieu est offensée légèrement par l'un d'entre eux. Aussi le péché véniel n'est-il jamais permis, pas même pour empêcher les plus grands maux, pas même pour procurer les plus, grands biens.
Dieu fit voir un jour à sainte Catherine de Gènes quelque chose de la malice du péché; ce ne fut qu'en passant et comme en un éclair; toutefois, elle en conçut une si grande horreur, que tout son sang se glaça dans ses veines ; elle on fut réduite aux abois; et elle dit que si cette vue eût encore duré tant soit peu, elle en serait tombée raide morte, lors même qu'elle aurait eu un corps de diamant. Et elle ajoute : « Quand je pense à Ja laideur do l'ombre même du péché, je crois que si Dieu ne m'en préservait, j'en mourrais; et si j'avais quelque chose à désirer dansce monde, je no souhaiterais rien si ardemment que de pouvoir exprimer ce que je connais et ce que je senS' d'une chose si étrange; et si, dans ce but, il fallait souffrir, j'endurerais volontiers tous les supplices des martyrs et des malfaiteurs, afin de faire connaître aux hommes une vérité de cette importance. Et depuis que Dieu m'a communiqué ce rayon de lumière, je ne m'étonne plus que l'enfer soit si redoutable et l'éternité soit si longue. Au contraire, il me semble que les peines y sont trop
douces, et qu'elles n'ont point de proportion avec la malice du péché, tant l'omln-e seule d'un péché véniel me semble affreuse et effrovable! » En un autre endroit, elle dit: « mon Dieu! toutes les autres choses se peuvent bien supporter ; mais de vous avoir offensé, ce m'est une si grande peine, que la seule pensée m'en est horrible et insupportable; et je vous prie qu'à l'heure de ma mort, vous me montriez plutôt tous les démons, avec toutes leurs terreurs et leurs supplices, que de me faire voir le moindre de mes péchés, parce que j'estime que tout le reste n'est lùen en comparaison de l'offense qui vous est faite, quelque petite qu'elle soit. »
Et qu'on ne s'imagine pas que les sentiments de celle sainte n'aient pas été partagés par les autres saints ; on' les retrouve dans toutes les âmes qui ont eu, à travers les âges, une grande crainte de Dieu. Sainte Catherine do Sienne était inconsolable pour s'être distraite dans sa prière en voyant passer un de ses frères. Saint Louis de Gonzague eut toute sa vie un grand regret d'avoir pris dans son enfance un peu de poudre aux soldais de son père et d'aivoir répété quelques-unes do leurs paroles grossières. Saint Alphonse de Liguori enfant, voyant qu'un jeune homme avec qui il jouait s'impatientait pour avoir perdu la partie, lui dit tout ému : « C'est donc ainsi que pour une misérable bagatelle vous offensez Dieu. Tenez, voilà votre argent. » Et il jette à terre ce qu'il a gagné et s'écarte du jeu pour n'y plus reparaître. C'est que les saints aimaient Dieu. Quand on aime généreusement quelqu'un, on souffre de la peine que ressent celui qu'on aime, Ijien loin de vouloir lui en faire soi-même; et si on s'oublie un Instant, on n'a point de repos qu'on ne lui fasse ses excuses. Nous savons bien qu'on peut encore aimer Dieu par-dessus tout en péchant véniellement d'une manière volontaire, de la même manière qu'on n'est pas encore mort lors môme qu'on est malade de plusieurs maladies à la fois; car le péché véniel, si volontaire et si multiplié qu'il soit, ne fait pas perdre la grâce ni la
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charité, comme nous l'avons remarqué déjà ; mais il suppose un amour de Dieu bien languissant et bien intéressé. Celui qui évite les fautes graves qui ruinent complètement l'amour de Dieu, et qui n'a nul souci d'éviter les fautes légères, ne semble-t-il pas dire à Dieu : « Je veux fuir les péchés qui me damneraient, mais ceux qui ne vont pas jusque-là, je me les permettrai tout à l'aise. » Et, sous prétexte qu'il n'y a dans certaines habitudes que des fautes légères, on voit des âmes qui s'y laissent aller sans crainte, et presque en riant, qui peut-être même se font un titre de gloire de n'être pas si scrupuleuses que d'autres et de ne pas entendre d'une manière si étroite la piété. Quoi! ces fautes sont le plus grand mal du monde après le péché mortel, à cause de l'outrage qu'elles font à Dieu; et vous les regardez comme des bagatelles, et vous pensez n'avoir rien à y perdre, parce qu'elles ne vous ouvrent pas l'enfer sur l'heure? Prenez garde ! Quand même elles ne vous ravissent pas l'amitié de Dieu, elles n'attirent pas sur vous ses grâces, dont vous avez si grand besoin pour la conserver. Car l'amitié de Dieu peut se perdre tant que nous sommes en ce monde. Or, à qui Dieu donnera-t-il des secours efficaces pour les maintenir dans sa grâce? Est-ce à ceux qui n'ont aucun souci de lui plaire, ou d'éviter les fautes qui lui déplaisent? Pourrions-nous nous-mêmes avoir en grande affection un ami, qui, sans nous faire de graves injures, ne cesserait de nous dire des paroles désagréables, ou de manquer d'égards pour nous dans ses manières? Un maître comblerait-il de ses faveurs un serviteur qui, sans être infidèle ni insolent, se montrerait à tout propos indocile et revêche ?
Ne vous y trompez pas, on ne se moque pas do Dieu. 11 mérite au moins autant d'égards que les hommes ; et on ne peut impunément lui refuser ses droits.
Gardez-vous donc de concrister rEspiit de Dieu, sans lequel vous n'aurez ni lumière pour votre intelligence, ni force pour votre volonté. Si le péché mortel aveugle l'àme, le péché véniel la rond louche; si le péché mortel
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endurcit, le péché véniel entrave l'élan de l'âme vers Dieu et refroidit rexercice' de l'amour divin; il rend le cœur languissant, il -diminue la crainte de Dieu, il rend plus avides les passions en leur donnant quelque pâture;, il inspire au démon plus d'audace, eului' donnant quelques avantages sur nous; il engendre des habitudes vicieuses qui inclinent au mal; celui qui le commet i'acilement est prêt à tomber dans le péché mortel, comme le bois sec est prêt à être brûlé, comme un malade est prêt à devenir la proie de la mort.
Cekiiqui méprise les petiteschoses tombera peu a peu dans les grandes. C'est l'oracle du Saint-Esprit. Gomment sont tombés les hommes de la sainteté desquels saint Bônaventure ne doutait pas plus que de celle des Ambroise et des Jérôme? Par l'habitude du péché véniel, ou ce qui revient au même, par la tiédeur dans le service de Dieu. Ne comptez pas pour rien vos péchés parce qu^ilssont petits, dit saint Augustin, mais craignez parce qu'ils sont nombreux. Les gouttes de pluie sont petites, mais elles remplissent les torrents qui emportent les maisons et déracinent les arbres. Une légère blessure peut amener la gangrène, une gouttière peut miner peu à peu une maison, un ciron ronge les poutres d'une charpente et elles s'écroulent; une légère déchirure à un habit l'use complètement si on ne le répare pas; et une étincelle peut incendier un palais, et même toute une ville.
Interrogeons l'histoire. Les Israéhtes mangèrent, burent et jouèrent d'abord, et ensuite ils tombèrent dans l'idolâtrie, en adorant le veau d'or. Dina, fille de Jacob, voulut voir des femmes étrangères ; elle perdit son honneur, et l'outrage qui lui fut fait, fut la cause d'une guerre sanglante. Un regard de curiosité du roi David^ sur uiie femme le rendit adultère et homicide. Judas était un des douze Apôtres choisis par Notre-Seigneur lui-même. Il avait donc une vocation divine ; il se laissa aller à l'avarice et il finit par vendre son Maître pour trente' deniers. Un regard imprudent, une sortie indiscrète, des amusements vains,
une intempérance, une parole légère, des fautes vénielles, enfin, ont été la soiu'ce d'une multitude de chutes graves dans tous les temps. Si nous interrogions les damnés, ils nous diraient que le principe de leur perte éternelle a été le plus souvent une habitude de fautes légères dont ils n'ont pas su triompher. L'expérience du présent confirme cette vérité. Gomment des âmes, jusque-là pieuses, en sont-elles venues, d'abord à abandonner les sacrements, puis la prière, puis toute pratique chrétienne, pour rouler ensuite dans le vice, et jusque dans l'impiété? C'est par des négligences d'abord sans gravité, par des imprudences dans leurs relations et leurs lectures, dans le choix des compagnies, par des allures trop libres ou trop mondaines. Et ne nous est-il jamais arrivé dans notre vie rien de semblable? N'avons-nous pas eu à déplorer de lourdes chutes par suite de fautes qui nous semblaient très légères ?
' N'oublious pas la terrible menace que le Seigneur fait au tiède: Nom n'êtes ni froid ni chaud; que n'étes-vous froid! Parce que vous êtes tiède, je suis près de vous vomir. Notez ces mots: Que n'êtes-vous froid! Comment! vaut-il mieux donc être froid, c'est-à-dire privé de la grâce de Dieu, que d'être tiède ? « Oui, répond saint Ligaori, il vaut mieux, en quelque sorte, être froid ; car celui qui estfroid peut plus facile ment être réveillé par les remords dé sa conscience et changer de vie, que le tiède qui s'endort dans ses défauts sans prendre peine de se corriger, sans même y penser, etrend ainsi sa maladie presque incurable. » Donc vous qui aimez le Seigneur, haïssez le mal. Fuyezles péchés comme un serpent, dit le-Saint-Esprit. Les pocliés, quïBls qu'ils soient, les péchés mortels d'abord; mais aussi les péchés véniels. ensuite. Les premiers, parce qu'ils nous ravissent le trésor de tous le plus précieux, l'amour divin ; les seconds, parce qu'ils entravent l'exercice de cet amour et en préparent la ruine. Plus un miroir est pur, mieux il réfléchit la lumière; plus une àme est affranchie de toute tache, plus elle étincelle des rayons du divin amour.
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mon Dieu, vous m'avez trop aimé pour que je vous offense volontairement. Plutôt mourir que de vous con- Irister/ô mon Sauveur, qui êtes mort pour expier mes fautes légères aussi bien que mes fautes graves. Gomment oserai-je regarder comme des bagatelles ce qui vous a conté tant de douleurs et de sang? Je veux donc désormais veiller sur moi, examiner ma conscience, tous les jours, sur mes manquemejits, vous en demander pardon, et m'imposer pour chaque faute volontaire une pénitence qui m'aide k m'en préserver.
ARTICLE II L'abnégation de soi-même.
Le péché est un fruit empoisonné; il y a dans nos à mes une racine amère (pi le produit, et qu'il faut extirper,, si on ne veut pas la voir émettre toujours les mêmes rejetons funestes. Cette racine, c'est l'araour-propre, c'est l'amour de nous-mêmes. Mais quoi? Ne pouvons-nous pas, ne devons-nous pas nous aimer nous-mêmes? Assurément, nous pouvons et devons nous aimer nous-mêmes, mais d'une manière raisonnable et légitime, en cherchant à nous procurer notre véritable bien qui est Dieu. Mais il.' y a une autre manière de nous aimer nous-mêmes, qui est contre la raison, parce qu'elle nous empêche de chercher Dieu, et par conséquent nous mène à notre perte. C'est ce qui a fait dire à Notre-Seigneur : Celui qui aime son âme la perd ; celui qui la perd la trouve ou la sauve.. Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce luimême; qu'il porte sa croix et qu'il me suive. Vouloir aimer Dieu, c'est désirer non seulement de le suivre, mais même de s'unir à lui, et de ne faire qu'un avec lui. Donc, pour y réussir, il faut se renoncer soi-même, c'est-à-dire combattre et vaincre les tendances mauvaises, qui sont en nous depuis le péché originel, qui nous portent au péché et à l'éloignement de Dieu, qui nous troublent, qui sont le grand obstacle à notre avancement dans la vertu. Toutes ces.
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leudances so réunissent dans l'amour-propre, qui a cependant diverses branches, dont les deux principales sont l'orgueil et la sensualité. L'orgueil, c'est l'amour déréglé de notre propre esprit; la sensualité, c'est l'amour déréglé de notre corps. Voilà la double source de toutes les fautes, de tous les égarements, de tous les crimes dos Iiommes. Yoilà ce ({ui a amené, dans tous les îîges, les révoltes, les hérésies, les meurtres, les scandales, les blasphèmes et toutes les impiétés. Yoilà les torrents qui ont précipité en enfer une multitude d'àmes. Voilà ce qui, dans notre passé, a été la source de toutes nos fautes et de tous nos malheurs. Rentrons en nous-mêmes. Interrogeons notre histoire; quelles ont été nos chutes? Si nous avons péché par désobéissance, par colère, par envie, par mépris à l'égard du prochain, par ambition ou désir des honneurs, par témérité en comptant sur nous-mêmes, quelle en a été la cause? Notre orgueil qui refuse la soumission à toute autorité, qui s'aigrit des contradictions, (pii regarde de haut tous les autres, comme si nous leur étions supérieurs; qui, se croyant capable de tout, ne recule pas devant les dignités ou les charges qu'il est incapable de soutenir, et ne craint pas de se jeter dans des entreprises au-dessus de sa portée ou même dans des périls de salut en présumant de ses forces.
Si nos pensées, nos paroles, nos actions ont été flétries par le vice, n'est-ce pas parce que nous avons aimé notre corps au point de le flatter par l'intempérance, les excès dans la boisson, la mollesse, la sensuahté enfin? Xous avons engraissé cet ennemi et il est devenu d'autant plus rebelle que nous l'avons mieux traité. Jusqu'à quels
abîmes ne s'est-il pas précipité? Voilà les tendances
coupables que nous avons laissées grandir, c'est ce qui produira à l'avenir les mêmes effets désastreux dans notre vie, si nous n'avons soin de nous renoncer nousmêmes. Le démon, notre grand ennemi, n'a de prise sur nous qu'à cause de ce traître qui est dans la place do notre àme, et tout prêt à la lui li\ ror, c'est-à-dire à
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■cause de l'amour-propre, qui mériterait bien plutôt d'être •appelé la haine de soi-même; car c'est se haïr que de se perdre. Voilà par conséquent le grand obstacle à l'amour de Dieu en nous.
Selon la parole de sainte Marie-jMadeleine de Pazzi, c'est l'amour-propre qui, comme Judas, nous trahit par un baiser. Celui qui en triomphe triomphe de tout. Elle ajoutait : « Si on ne peut le tuer d'un coup, qu'on l'empoisonne. » Par ces derniers mots, la Sainte nous îait entendre que, ne pouvant détruire entièrement on nous [l'amour-propre, puisque ce raautUt ennemi, comme dit saint François de Sales, ne meurt qu'après notre mort, nous devons au moins tacher de l'affaiblir autant que nous le pouvons; car, lorsqu'il est fort, il nous tue. La récompense que donné l'amour-propre à quiconque le sert, dit saint Basile, c'est la mort. La grâce ne peut établir son trône dans notre âme que sur les ruines de notre amour-propre. L'amour de Dieu n'entre dans le cœur que quand on en bannit l'amour de soi.
Tenons-le donc pour dit; car c'est l'enseignement de l'Evangile et de tous les maîtres de la vie spirituelle. Plus nous nous aimerons nous-mêmes, plus nous donnerons à notre orgueil et à notre sensualité, plus difficilement nous grandirons dans l'amour de Dieu; tandis qu'au contraire, plus nous nous mépriserons nous-mêmes, plus ■nous lutterons contre la sensualité par l'esprit de mortification, plus nous nous élèverons dans l'amour de ÏNotre-Seigneur, plus nous marcherons à grands pas dans les voies de la perfection. L'orgueil, dit le Samt-Esprit, est odieux à Dieu et aux Jionmtes.Dieu résiste aux superbes et il donne sa grâce aux humbles. C'est ainsi que le soleil éclaire les lieux obscurs et efface la clarté des étoiles. Il y a des âmes qui s'enfoncent dans l'obscurité de leur néant et aiment à être cachées en Dieu. Sa grâce les illumine. D'autres veulent briller devant les hommes et étaler à leur yeux, pour en être admirés, leurs qualités ou leurs vertus. Dieu prend à tâche d'éclipser cet orgueilleux éclat.
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Qu'avez-vom que vous n'avez reçu, dit saint Paul, et si vous avez tout reçu, pourquoi vous en glorifier, comme si vous ne le teniez pas d'un autre ? Tout ce que nous avons dans l'ordre de la nature ou de la grâce vient de Dieu. A Dieu seul en doit revenir toute la gloire. Ne la lui ravissons pas. Je ne donnerai ma gloire à personne, dit-il. Les droits de la souveraineté sont réservé» à Dieu seul; et, tout-puissant qu'il est, il ne veut ni ne peut s'en dépouiller. Si on entreprend de la lui ravir, il s'indigne avec raison contre les fermiers infidèles qui ne lui payent pas ses rentes; il les laisse à leurs propres forces, et ils descendent dans des abîmes d'humiliation. L'orgueil ruine en eux toutes les vertus; et il n'est pas de fautes honteuses qu'ils ne puissent commettre; car, selon le mot do' Saint-Esprit, V orgueil est le commencement de tout péché; et toute perdition a pris en lui sa source. Ainsi se réalise pour lés orgueilleux la parole de Notre-Seigneur : Celui qui s'élève sera abaissé. Comment Satan est-il tombé du ciel au profond de l'abîme? Par l'orgueil. On comprend donc la parole de saint Jean Chrysostpme : « Rien n'écarte autant l'homme de l'amour divin; rien ne le conduit plus facilement à l'enfer que l'orgueil. » Ce vice, au témoignage de saint Grégoire le Grand, est la marque la plus évidente delà réprobation : EvidentissinumrepYoborumsignum estsuperbia.
La sensualité n'est guère moins funeste aux âmes qui en sont esclaves. La volupté, dit saint François de Sales, ne nous embrasse que pour nous étrangler; et c'est pour- (juor notre âme ne doit regarder notre corps que comme les fers de sa captivité. Pour alimenter l'amour, dit saint Augustin, il faut amortir la cupidité, que saint Paul appelle la racine de tous les maux. Personne ne peut servir deux maîtres, car si l'on aime l'un, on hait l'autre. On ne peut donc servu* Dieu généreuseusement si l'on se fait le serviteur de son corps, ne songeant qu'à le flatter et à le satisfaire. Aussi tous ceux qui sont à Jésus-Christ, comme en témoigne saint Paul', ont-ils crucifié leur cliair
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avec ses vices et ses convoitises. « Voilà, dit à ce sujet Massillou, ,voilà l'histoire de tous les serviteurs de Dieu, et vous trouverez que l'esprit de pénitence a été la vertu commune à tous. Tous n'ont pas été favorisés du don des miracles ; et le Précurseur lui-même n'en opéra point dans la Judée. Tous n'ont pas répandu leur sang pour la vérité : et le disciple bien-aimé mourut en paix dans une vieillesse avancée au milieu de ses disciples -, tous n'ont pas enrichi l'Eglise de leurs ouvrages, et saint François d'Assise n'a laissé à ses enfants que la simplicité de la foi et l'éclat de ses exemples; tous n'ont pas renoncé au lien sacré du mariage, et Abraham mérita d'être le père des croyants en sanctifiant les périls de cet état ; tous ne se sont pas cachés dans les déserts, et un saint Louis, à la tète des armées, et au milieu delà royauté, devint un prince selon le cœur de Dieu. Mais tous ont fait pénitence; tous ont porté la mortification de Jésus-Christ dans leur corps, tous, autant que leur état l'a pu permettre, ont mené une vie de violence, de privation, do renoncement à eux-mêmes, d'éloignement des plaisirs; et partout où vous trouverez des saints, vous les trouverez pénitents. »
En faisant ainsi, les saints agissaient selon la foi et selon la raison, tandis que ceux qui cherchent à satisfaire leurs sens, se rendent semblables aux animaux qui se laissent conduire par leur instinct aveugle et grossier. Celui qui aime Dieu déteste tout ce que Dieu déleste; par couséquent les péchés qu'il a commis, et tout i3éché dans lequel il pourrait tomber ù l'avenir. Il est donc naturel qu'il cherche à expier les plaisirs coupables par la mortification, et qu'il fasse la guerre à la sensualité qui est une source de péché. Le joueur qui perd s'emporte contre les boules ou contre les cartes ; nous avons bien plus raison de nous eu prendre à notre corps et à nos iondances mauvaises qui oiit été et peuvent redevenir la cause de notre perte éternelle. Imaginez-vous qu'un traître ou un envieux tâche de vous animer par de faux rapports contre vos amis les
MOYENS NÉGATIFS d'ACQUÉRIR L'AMOUR DIVIN 227
plus affidés. Combien souffrez-vous de contrainte, lorsque vous êtes en sa compagnie? Quels sont donc les transports des amis de Dieu lorsqu'ils sentent on eux-mêmes î'amour-propre qui, par toutes sortes de flatteries, les sollicite de rompre avec Dieu? Cette seule pensée leur fait horreur, c'est elle qui les arme contre leur propre chair! Ils deviennent inventifs à se tourmenter. Quand on demandait à saint Dorotliéo pourquoi il maltraitait son corps presque au point de le tuer, il répondait : « Parce qu'il m'a tué. » Et, certes, si on ne fait pas mourir en soi la tendance au plaisir, et si on s'accorde tout ce qui est permis, on ne tardera pas de s'accorder ce qui est défendu, et une fois qu'on est lancé sur cette pente, jusqu'à quels abîmes ne peut-on pas rouler? Quand on reprochait aux religieux de Citeaux d'être les ennemis d'eux-mêmes à cause des austérités qu'ils pratiquaient, saint Bernard répondait que les mondains l'étaient bien davantage, puisque, par des plaisirs de quelques jours, ils se préparaient d'éternels tourments. Que ceux donc qui veulent aimer Dieu et s'aimer eux-mêmes chrétiennement, déclarent la guerre à I'amour-propre sous ses diverses formes. Le vénérable P. Louis Dupont disait qu'il n'avait jamais fait la paix avec ses défauts. En citant cette parole, saint Liguori ajoute : « Ceux qui font la paix avec leurs défauts courent à la perte. » Au lieu donc de laisser s'égarer nos pensées et nos affections, il faut les ramener toutes au service de l'amour divin. Et pour cela, saint François de Sales nous offre deux moyens : d'abord, combattre les contraires par les contraires ou encore les semblables par les semblables. Deux choses, dit le saint docteur, font disparaître la lumière des étoiles, les brouillards ou la clarté plus lumineuse du soleil. On combat les passions en leur opposant des passions contraires ou encore des affections de même nature, mais plus puissantes. Ainsi je puis combattre l'amour des plaisirs sensuels, ou par le mépris qu'ils méritent et les mortifications, ou par le désir des joies (Hernelles. Je puis combattre l'orgueil par
228 moyens: NÉGATIFS d'ACQUÉRIR t'AMOUR. DIVIN,
(les actes dfhumilité répétés fré(iueinmeiit, ou ea ambitionnant la gloire céleste qui fait mépriser toute autre gloire. 0' mon Dieu'! je ne l'ai que trop expérimenté moir même; n'ayant, pas triomphé de mon. amour^propre, j'en suis, deveiui» l'esclave, et dans quelles- lautes ne m'a-t-il pas fait tomber? Moii Dieu,, le désir que j'ai de vous aimer me fera m'oublier" moi-même, afin de ne vivre que pour vous. Je poursuivrai mes ennemis, je les saisirai corps à corps et je ne lâcherav pas pied que je ne les aie défaits iie les' poursuivrai par l'examen de conscience sur mon. défaut dominant,.elen m^imposant une pénitence pour chaque faute dans laquelle il m'aura; fait tomber. Du reste, à mesure que je vous aimerai davantage, j'aurai moins, de peine à me vaincre. L'amour fait sortir de soi pour ne penser qu'à ce que l'on aime. Mou Dieu, que je vous connaisse et que je nie connaisse! En vous connaissant, comment ne pas chercher uniquement à vous plaire; et en me connaissant, je me mépriserai moi-même et je ne' tiendrai aucun compte des désirs de la chair.
Votre amour m'aidera; du .reste à être humble et mor-: tifié. La charité ne s'etifle poiiit^ elle n'est point ambiiieus€,d.\t saint Paul; au contraire,, elle esthumble, il n'est, rien qui soit plus capable de rendre une àme petite à ses propres yeux que l'amour. Il "n'appartient qu'au feu de réduire en cendre les plus beaux cèdres,, les arbres les plus élevés: le vent peut bien les briser, le fer les couper; il y a d'autres moyens encore de les mettre en pièces, mais rien ne saurait les réduire en aussi petites parties que le feu. Toutes les vertus peuvent servir beaucoup à rendre une àme humble, mais le seul feu du parfait amour a la force de la réduire en poussière d'humilité et de l'anéaniir ; une àme embrasée de^ ce feu, ne sera jamais orgueilleuse. Elle ne sera pas sensuelle non plus, car il est écrit : La charité ne cherche pas ce qui lui appartient. Non quœrit quce sua sunt. Elle ruine donc l'amour de ses aises, et elle a en horreur les plaisirs des sens, qui empêchent de goûter les consolations de la grâce. ■
MOYENS NÉGATIFS d'acquérir L'AMOUR DIVIN 229
ARTICLE m Le détachement des créatures.
« Que sert à l'aigle d'avoir de grandes ailes, dit saint Ephrem, s'il est retenu par le pied? » Il y a des âmes qui pourraient voler comme l'aigle dans les hauteurs, qui ambitionnent même de s'élever, mais qui sont retenues en bas. Par quoi? Par l'amour des créatures. L'amour des choses temporelles, dit saint Augustin, est la glu des ailes spirituelles. Il en laut peu pour retenir un oiseau; il suffit quelquefois d'un crin dont un enfant a fait un lacet. Ainsi en est-il du cœur de l'homme:' une misérable créature, une bagatelle, peuvent arrêter son élan dans l'amour divin. Quand on va à d'eau, si on n'enlève du vase la terre qu'il contient, on ne rapporte que de la boue. Comment puiser l'eau vive de la charité dans un cœur rempli des affections terrestres ?
« Autant nous donnons aux créatures, disait saint Philippe de Néri, autant nous enlevons à Dieu. » Voilà pourquoi, selon l'expression de saint Jérôme, notre Sauveur est jaloux de nos cœurs. Comme il nous aime beaucoup, il veut régner seul en nous; il ne souffre point que des rivaux lui dérobent une partie d'un amour qu'il veut tout entier pour lui.
Saint Augustin rapporte que le Sénat romain refusa d'admettre Jésus-Christ, au nombre des. dieux do l'empire, parce que, disait- il, c'est un Dieu qui veut être adoré seul. Gela est vrai. Notre-Seigneur ne souffre point de compagnons dans un cœiu' qui désire l'aimer; il veut y habiter seul et en être seul aimé. Et, comme notre cœur ne peut vivre sans aimer, si nous nous détachons des créatures, nous nous portons aussitôt vers. le Créateur.
<( Voyez, dit saint Liguori, une ^àmo affranchie d?un amour terrestre, vous la trouverez toute remplie de l'amour divin. » Dieu ne peut manquer de se communiquer pleinement à une âme libre de tout attachement aux créatures. Or, parmi les créatures, il en est que
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nous lie pouvons pas aimer sans crime, d'autres auxquelles il est dangereux de s'attacher; d'autres que nous pouvons et devons aimer, mais en vue do Dieu, auquel il faut toujours donner la préférence sur tout le reste.
I 1er. — Des affections qui sont coupables ou dangereuses.
Est-il besoin do signaler à nos lecteurs les affections coupables? Elles se trahissent assez dans la conscience de chacun par le trouble et les remords qu'elles y portent. 11 y a des désirs qui sont adultères; il y a une soif de l'or et des richesses périssables que les païens eux-mêmes appelaient sacrilège, car elle va jusqu'à désirer de se procurer par l'injustice les biens de la terre. 11 y a dos amitiés qui ont été pour nous l'occasion habituello et volontaire de fautes graves. Il est clair que si on n'y renonce pas, on renonce à l'amitié du Dieu dont la sainteté ne peut habiter dans un cœur sujet au péché grave. Et ici, comment no pas appeler l'attention sur les occasions du péché qui sont, au dire de tous les saints, la cause la plus efficace de la perte des âmes. Notre-Seigneur a dit : Ne craignez pas celui qui peut perdre le coi'ps; mais craignez celui qui peut ])erdre l'âme et le corps en enfer. Hélas ! combien de chrétiens qui ne comprennent pas celle parole ! Ce qui perd l'âme et le corps on enfer, c'est l'occasion prochaine et volontaire de péché. Ce sont ces compagnies où l'on blasphème, où l'on parle contre la religion ou contre la pudeur, on l'on se livre à des familiarités ou du moins à des pensées coupables. Je vous le dis en vérité, c'est là ce qu'il faut craindre, c'est là ce qu'il faut fuir. Il n'est pas permis de risquer sa vie ; l'exposer par imprudence et sans, raison, c'est une grande faute. Il est bien moins permis encore de risquer son àme, sa vie surnaturelle, l'amitié de Dieu. Et n'est-ce pas ce qu'on fait, quand on s'expose aux occasions, on sachant par l'expérience qu'on y est tombé fréquemment?
Il ne sert do rien pour s'excuser de dire : Je me trouverai encore dans ces compagnies, dans ces sociétés mondaines, mais je veillerai sur moi, je me garderai, et je ne ferai plus do péché. Si l'on se jetait la tète en bas du sommet d'une tour, en faisant bien attention d'amortir la chute, et en comptant que la Providence ne permettrait pas qu'elle fût mortelle, on tenterait Dieu, et Dieu n'interviendrait pas pour parer les effets d'une folle témérité; mais, intervlnt-il, on n'aurait pas moins péché gravement en exposant sa vie. De même, si on se jette volontairement et sans raison dans les occasions prochaines du péché grave, réussU-on même à se préserver d'autres fautes dans lesquelles on y était tombé précédemment, on pèche néanmoins gravement par cette seule imprudence. Donc, si votre œii droit, si votre main droite vous scandalisent, arrachez cet œil, coupez cette main; il vaut mieux aller au ciel avec un seul œil et une seule main que d'être précipité en enfer avec deux. C'est Notre-Seigneur qui nous l'a appris. Il est par conséquent nécessaire de fuir les occasions prochaines et volontaires du péché grave quand on veut aimer Dieu.
Heureuses les âmes qui le comprendront ! Heureuse la jeunesse qui sait se mettre à l'abri des périls! Malheur aux téméraires! Ce///i qui aime le danger y périra.
Mais en dehors des attachements gravement coupables, il est des affections pour les créatures qui retardent l'àme dans la voie de l'amour divin. Une trop grande préoccupation des choses de la terre, certaines affections trop naturelles tiennent souvent dans un cœur trop do place pour que l'amour divin y soit à l'aise. Ceux qui veulent devenir riches, dit saint Paul, tombent dans la tentation et dans les filets de Satan; et Notre- Seigneur nous a dit : Gardez-vous d'être inquiets et de dire .-que mangerons-nous et que boirons-nous ? Votre Père céleste sait ce qui vous est nécessaire. Ayant la nourriture et les vêtements, sachez vous en contenter. On peut s'occuper de se procurer le nécessaire; mais les préoc-
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cupations détournent du saint' amour qui est le. bien de tous le plus nécessaire et le plus grand.
Le tyran qui martyrisa saint- Clément, évêque d'Aîicyre, lui ayant offert de l'or et des pierreries pour l'engager à renoncer à Jésus-CMst, le Saint poussa un profond soupir et s'écria : « Eh quoi ! un Dieu mis en comparaison avec un peu de boue !»
Tous les biens d'ici-bas ne sont en effet que poussière et cendre comparés à l'amour divin; pourquoi' donc nous en préoccuper au détriment de notre âme? Qu'est-il besoin aussi de cultiver des amitiés qui, même sans être coupables, sont ordinairement dangereuses, comme celles (liai se contractent sans raison entre des compagnons . mondains ou entre personnes de sexe différent? N'en signalons que les moindres inconvénients. Que de -temps perdu par là! Que de causeries inutiles! Que de vaines pensées! Que de sentiments oi'i la nature a trop de part, pour que la grâce ait sa pleine liberté d'action!
« L'amour sensible, remarque saint Léonard de Port- Maurice, mène rapidement à l'amour sensuel; et un savant remarque que vouloir garder une mesure et une certaine retenue dans l'amour sensible, c'est prétendre conserver la raison en s'abandonnant à la folie. Cet amour se pj'ésente, dans le principe, sous forme d'une inclination innocente et' peut-être même vertueuse ; mais il ne tarde pas à se changer en un poison perfide. Le serpent aussi a desécaillesbrillàntes, la langue élégante et belle; c'est cependant sous ces apparences séduisantes que se cache le venin mortel. La foudre aussi éblouit lés yeux par son éclat au moment même où elle frappe et tue' sa victime.
« L'amour terrestre' et charnel, dit saint Liguori, est un feu qui- conduit tôt ou lard au feu de l'enfer. Il est fort à craindre quej selon le mot dé saint François d'Assise,' les cheveux ne deviennent pour l'a me des chames ((ni l'entraînent en enfer, ou- du moins elle n'arrivera Jamais à la perfection', et elle perdra cette précieuse cou-
MOYENS .NÉGATIFS d'ACQUÉRIR L'AMOUR DIVIN 233
ronne que Dieu liii destinait si elle eût été fidèle à la grâce. Quand l'oiseau s'est dégagé du lacet, il prend son essor, et l'àme, lorsqu'elle a rompu 'tout lien terrestre, vole aussitôt à Dieu. Ce n'est que lorsqu'elle eut vid('' son cœur de toute affection de la terre (]ue sainte Thérèse s'entendit dire par Notre-Seignour : « Maintenant, Thérèse, tu es toute à imoi, ^et je suis tout à toi. »
IciencoEG,nous devons signaler, comme un des plusgrands obstacles à l'amitié de Dieu, l'amour du monde, et, pour le faire efficacement, nous n'avons qu'à recueillir les enseignements du Saint-Esprit lui-même. Le monde, ce sont ces hommes, ces femmes qui, au lieu de se laisser conduire par les maximes de l'Evangile, n'ont pour règle que les préjugés ifaux, répandus par l'esprit de mensonge, et entretenus par les instincts de notre nature perverse. Par eux, les A^érités de la foi sont amoindries ou accommodées aux passions et aux erreurs. qui circulent. En eux s'accomplit la parole de -saint Paul: Sachez Men ceci: Dans les derniers jours surviendront des époques périlleuses. Il y aura des hommes s' aimant . eux-mêmes, cupides, .enflés 'de superbe, blasphémateurs, désobéissant à leurs parentSy ingrats, scélérats, sans affection, sanspaia:, cherchant querelle aux autres, incontinents, sans douceur ni bonté, traîtres, insolents, bouffis d'orcjueil, aimant les plaisirs plus que Dieu, ayant une apparence de la piété, mais en repoussant la vertu. Evitez-les. Ne vous conformez pas à ce siècle, ne vous mettez pas sous te même joug que les infidèles. Quelle société peut-il y avoir entre la justice et l'dniquité, entre la lumière et les ténèbres? Quel accord possible entre Jésus-Christ et Bélial (c'est-à-dire le démon)? Ne savez-vous pas que . l'amitié de ce monde est l'ennemie de Dieu : quiconque par conséquent veut être l'ami de ce siècle se constitue l'ennemi de Dieu. En effet, le monde est tout daiis le mal. C'est pourquoi Notre-Seigneur, qui a prié pour ses bourreaux, a dit : Je ne prie pas pour le monde; et il nous a fait dire par l'Apôtre de lacharité: N'aimez pas le monde
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ni ce qu'il y a dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, raviour de mon Père n'est pas en lui; car tout ce qu'il y a dans le inonde est concupiscence des yeux, concupiscence de la cliair, et orgueil de la vie, et le monde passe avec ses convoitises.
Que les âmes qui cherchent Dieu sachent donc se séparer des fêtes, des amusements du monde, de ses théâtres, de ses concerts, de ses jeux insensés, de ses sociétés où la vanité s'étale. Qu'elles évitent même do fréquenter hahituellement ceux ou celles en qui règne l'esprit du monde, si elles veulent goiiter les maximes de l'Evangile et les douceurs de l'amour divin.
I 2. — Des affections légitimes.
Ce sont celles do la famille ou d'une amitié chrétienne. Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, a dit Notre-Seigneur, n'est pas digne de moi. Or, voici comment saint Augustin explique ces paroles : « Notre-Seigneur ne condamne pas, mais il règle l'amour dos parents, de l'épouse, des enfants, 11 ne dit pas: Celui qui aime n'est pas digne do moi; mais : Celui qui aime plus que moi, n'est pas digne de moi. Aimez A-^otre père, mais gardezvous de l'aimer plus que Dieu. Aimez celui qui a-^ous a engendré, mais pas au-dessus de celui qui vous a créé. Votre père, s'il vous a engendré, no vous a pas formé, car il ne savait pas ([uel serait celui qui naîtrait do lui, ni quelles seraient ses qualités ; votre père vous a nourri, mais avec un pain qui ne venait pas de lui. Votre père vous réserve tout ce qu'il peut sur cette terre ; mais pour que vous lui succédiez, il faut qu'il meure, et que, par sa mort, il fasse place à votre vie. Mais ce que Dieu vous ffcserve, il le garde avec lui ; c'est avec lui que vous posséderez votre héritage, vous n'aurez pas à le voir mourir pour lui succéder, mais vous vous unirez à lui, qui dure éternellement, pour demeurer avec lui sans fin. Aimez donc vnlrc père, mais pas au-dessus de Dieu. Aimez votre
MOYENS NKGATIFS D'ACQUKUIR L'AMOUR DIVIN 23d
lemme, aimez vos enrants selon Dieu, de telle sorte que vous les ameniez avec vous à honorer Dieu. Si a'ous lui restez unis, vous n'avez pas à craindre de séparation. C'est pourquoi vous ne devez pas aimer plus que lui ceux que vous aimez tout à fait mal, si vous négligez de les conduire à lui. » Saint Augustin ajoute : « Si l'occasion se présente où vos parents veulent vous entraîner à faire ce que Dieu condamne, c'est alors qu'il faut se souvenir de la parole du Seigneur : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi. 11 faut donc que l'amour de Dieu surnage à tous les intérêts, à toutes les affections de la terre. Il n'est pas permis d'aimer quoi que ce soit autant que Dieu qui nous donne tout en ce monde, et il ne faut aimer les créatures les plus chères (|u'en Dieu et pour Dieu. Que ceux qui usent de ce monde, dit l'apôtre saint Paul, soient comme s'ils n'en usaient pas; que ceux qui ont une épouse soient comme s'ils n'en avaient pas; le temps est court et la fif/ure de ce monde passe. Que rien ne nous arrête dans notre élan vers Dieu ! Et comme les créatures deviennent souvent un obstacle à l'amour divin pour les cœurs qui se reposent en elles, Notre-Seigneur a offert aux hommes un moyen plus facile d'arriver à la perfection de la charité en leur donnant les conseds évangéliques : c'est-à-dire que, sans imposer par un précepte la pauvreté volontaire, la chasteté parfaite et l'obéissance, il a invité les fidèles à les garder, promettant une récompense spéciale à ceux qui auront le courage de renoncer ainsi à tout, aux biens de la fortune qui flattent la cupidité et créent tant de sollicitudes, aux plaisirs même légitinies qui amènent les soucis et les charges d'une famille, à la liberté de disposer de se& propres actes, liberté dont on risque d'user mal quand elle n'est pas dirigée. L'homme livré à lui-même, en effet, peut ou ne rien faire pour le salut, ou s'illusionner en faisant beaucoup ; car de grands pas hors du chemin ne font qu'égarer. Les conseils constituent l'état religieux, qui est par conséquent d'institution divine. Cet état est
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un des plus grands bienfaits de Notre-Seigneur, qui l'a établi pour préserver des périls du monde, ceux qui s'y engagent avec une volonté généreuse, pour les aider à surmonter les plus grands obstacles à la perfection et pour leur offrir un remède à la triple concupiscence, à l'attachement aux biens de la terre, à l'attrait des plaisirs et à l'orgueil. Il ne faudrait rien comprendre à l'Evangile pour dire qu'on peut arriver aussi facilement à l'amour de Dieu dans le monde que dans le cloître. Ce serait soutenir que Notre-Seignour a donné inutilement ses conseils, et outrager, par conséquent sa sagesse. On n'est pas tenu, il est vrai, de pratiquer les conseils, mais on doit du moins les estimer, quand on sait qu'ils viennent de Dieu ; aussi l'Eglise a-t-elle toujours regardé les religieux comme l'élite du troupeau de Jésus-Christ, et dans tous les siècles elle a favorisé l'élan des âmes vers cette vocation sublime. Les calomnies, les haines de l'hérésie et de l'impiété ne changeront rien à l'enseignement de Notre-Seigneur ni à la conduite de son Eglise. Heureuses lésâmes qui, foulant aux pieds les±)iens delà terre comme des balayures, suivent Jésus dans le dépouillement de la croix, afin de s'assurer un royaume dans le ciel! . Sans doute, la charité n'est pas impossible dans le monde, où tous doivent aimer Dieu de tout leur cœur, de toute leur âme et de toutes leurs forces, et où il va eu de tous temps dans l'Eglise des âmes saintes ; mais il faut qu'on le sache bien, plus on s'approche de l'esprit religieux, qui consiste dans l'abnégation de toutes les choses de la terre et dans le renoncement à sa volonté, plus on est saint; et plus on s'en éloigne, plus aussi on s'éloigne de la perfection. Que ceux qui ont tout quitté s'en réjouissent, et qu'ils soient heureux de tout trouver en celui pour l'amour duquel ils ont tout sacrifié. Que ceux qui n'ont pas eu le courage ou la possibilité de renoncer effectivement à tout, se détachent du moins par le cœur de tout ce qui peut entraver leur élan vers Dieu, afin de se donner à lui généreusement et sans partage.
MOYENS NÉGATIFS D'ACQUÉRIR l' AMOUR DIVIN 237
Sainte Gathevinc de Gènes avait coutume de dire: « J'ai donné les clés de ma. maison à l'amour, sans m'inquiéter de parents, d'amis et d'autres personnes, non plus que des choses qui me sont les plus chères; du moment où l'amour est entré en possession chez moi, je ne me suis plus troublée de mes affaires, non plus que si elle ne me regardaient pas, trouvant toute ma satisfaction à satisfaire mon Dieu. » Celui qui est parvenu à ce point a atteint le suprême degré de l'amour de Dieu.
S'il venait en pensée à quelqu'un de nos lecteurs qu'un tel détachement amène la dureté de cœur, ou l'indifférence pour ceux qu'on doit le plus aimer sur la terre, qu'il se rassure, les affections polu- les parents et pour les amis, le dévouement pour le prochain, n'ont jamais en de plus solide fondement que l'amoul" de Dieu. Point de parents plus tendres pour les enfants, point d'enfants plus reconnaissants envers les parents, point d'époux plus fidèles, point d'amis plus sincères, point de cœurs plus compatissants pour leurs semblables que ceux qui aiment Dieu de tout leur cœur. C'est un fait d'expérience que fait éclater la vie de tous les saints dans tous les temps. Et il n'en pourrait être autrement. La charité est la plénitude de la loi. Plus on aime Dieu, plus on cherche à lui plaire ; on lui plaît en acccomplissant parfaitement tous les devoirs qu'il nous impose. Plus on aime Dieu, plus on a le cœur détrempé dans cette bonté divine qui aime tout ce qu'elle a fait, diligit omnia quœ siint^ et qui remplit de bénédiction tout ce qui a la vie. Le séraphin d'Assise, saint François, avait de la compassion même pour les animaux féroces. Quand on se dégage de tout pour se livrer à Dieu, on retrouve tout en lui avec grand profit, la grâce épure la nature comme le creuset purifie l'or; et l'amour de Dieu, quand il règne dans une ànie, re^id plus éclatantes, en les rendant plus pures, les affections légitimes de la terre.
Si je savais, disait saint François de Sales, qu'il y eût dans notre cœur une fibre qui ne fût pas pour Dieu, je
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l'arracherais' aussitôt pour la rejeter loin de moi. mon Dieu, que tout ce qui est en moi, et qui n'est pas pour vous, périsse, pour que vous régniez seul dans mon cœur. Que je vous aime seul, ô le tout do ma vie; et on vous j'aimerai tout ce que vous voulez que j'aime. Augmentez en moi votre amour, et je n'aurai pas de peine à iho détacher de tout le reste. En effet : « Quand le feu est dans une maison, disait encore saint François de Sales, on jette tous les meubles par les fenêtres. » Cela signifie que lorsqu'une personne se donne totalement à Dieu, elle cherche d'elle-même, sans avoir besoin d'y être exhortée par les prédicateurs et les confesseurs, à se débarrasser de toute affection terrestre.
C'est pourquoi, bien qu'il faille travailler à se détacher de tout pour arriver à l'amour divin, il ne faut pas attendre, pour faire des actes d'amour, d'être parvenu à ce détachement. En aimant Dieu, on y arrivera vite. L'amour de Dieu est un aimable voleur, disait le P. Sei- ^neri le jeune, il nous dépouille à noire profit de toutes les choses terrestres.
L'amour est fort aimmela mort. De même que la mort nous arrache à tous les biens de la terre, aux richesses, aux dignités, aux parents, aux amis, à tous les plaisirs mondains, ainsi l'amour de Dieu, quand il règne dans un cœur, le dépouille de toute affection envers les biens caducs-
Donc, d'un élan généreux, rompons nos lions; disons avec David: Qui me donnera les aiies de la colombe, et je volerai et je me reposerai. Le prophète Isaïe vous y invite: Solve vinciUa colli tut captiva filia Sien. fille de Sion, créée pour le ciel, brisez les liens qui vous retiennent et livrez-vous toute à Dieu. Or, pour être toute à Dieu, remarque saint Alphonse de Liguori, il faut: l" éviter tout ce qui déplaît à Dieu, et faire tout ce qui lui plait le plus ; 2° accepter tout ce (pii vient de la main de Dieu sans rien refuser, (juelque dur et quelque désagréable (lu'il soit; 3" préférer en tout la volonté de Dieu à sa •propre volonté. Voilà comment on est tout à Dieu.