L'ART
Ce livre n*est pas un ouvrage didactique, — c'est la réunion des observations que j'ai faites sur la société actuelle — sa situation et ses tendances.
Il en ressort très-clairement pour moi que la Providence avait fait la condition humaine assez supportable *-* que certains maux sont inhérente à cette situation, mais que c'est l'homme lui-même, qui, de changements en changements, de « progrès » en «progrès », a accru le nombre et augmenté l'intensité de ces maux; — qu'il n'a pas de plus cruel, de plus implacable ennemi que lui-même et qu'on pourrait donner à tous le nom que Térence donne au héros d'une de ses comédies : HeautontimorumerwSf — le « tourmenteur de lui-même ».
Déjà rhomme n'est pas heureux, et il est évident pour moi que la société actuelle tend à aggraver encore son sort; — chaque jour vient ajouter, aux trois ou quatre besoins qu'il avait primitivement à satisfaire, un certain nombre de nouveaux besoins qui deviennent bientôt aussi impérieux que les autres. Grâce aux sciences et à leur développement, les ressources mm s'accroissent en multipliant les moyens de satisfaire et ces nouveaux besoins et les anciens; — mais à mesure que les ressources augmentent comme un — les besoins augmentent comme trois. Cette voie mène nécessairement à un cataclysme. Un partage égal des moyens de satisfaire les besoins ne contenterait plus personne; — aussi personne ne veut partager — les uns veulent tout garder, les autres veulent tout prendre; — c'est donc un état de guerre perpétuel. — Il faut regarder en face et sérieusement cette situation, la constater, -^et voir ensuite s'il y ^ moyen de revenir sur ses pas,
Jq dirai comme un ancien philosophe : « J'ai beaucoup pensé, beaucoup étudié, beaucoup écrit — je me suis plus ennuyé du peu de résultat de mes écrits que fatigué de mon labeur ; — je vais bientôt me reposer et attendra la fin de ma vie en regardant le ciel, la terre, la mer, les arbres, les brins d'herbe, les fleurs, les insectes, etc. »,
C'est-à-<iire en me déshabituant de la vie et de ses tracas.
« J'ai filé mes cocons, — quand je serai mort, on verra que c'était de la soie -« et d'autres les dévideront. »
Vkfil B*tTllB MALHEUREUX
As8«i d'autras ocoapent toutes les facultés de leur intelligence à atteindre d'abord, à accaparer ensuite, sous le nom de places» de dignités, d'honneurs» -— une somme de jouissances qui ne peut être le partage de quelques-uns, qu'en ulàurpant et absorbant plus ou moins de la part de presque tous.
Il est utile» il est nécessaire que quelques écri* vains qui se sont réfugiés loin du bruit de la rue et se sont fait les loisirs d'une vie calme» modérée et sans ambition» étudient» pour tous» certains problèmes qui menacent la société dans sa base -^et que ne volent pas la plupart des hommes trop occupés des luttes, des soucis» des espérances et des craintes de chaque jour et de chaque heure, pour porter leurs regards k une distance de quelques années» peut-être de quelques mois, — semblables à un homme qui, marchant sur la glace, sentant à cJiaque instant ses jambes se dérober sous lui, ne songe qu'à assurer chaque pas Tun après l'autre, et n'ose jeter les yeux à cent pas» où, sous la glace rompue, l'attend béant un gouffre auquel il arrivera sans l'avoir aperçu.
Non, aujourd'hui non plus, la France n'est pas heureuse» — et en même temps qu'on a compassion de soi'^mème» on est tristement en proie à une ten-
dre inquiétude sur les objets aimés qu'on doit laisser dans la vie après soi.
Lia France n*est pas heureuse, et elle ne semble pas sentir son malheur, — comme les mendiants et les pauvres, plus à plaindre que les mendiants, qui, obligés de livrer une bataille pour chaque repas, — n'ont pas le temps de porter les yeux plus loin que l'intervalle d'un repas à l'autre et finissent par ne plus se préoccuper de l'avenir, rii même du lendemain.
Tout le monde aujourd'hui s'assoupît, s'engour* dit, s'abrutit dans une sorte d'indifférence désespérée et de torpeur; — nous sommes tranquilles aujourd'hui, — probablement nous le serons demain ,
— peut-être encore après-demain... après... on verra, — il n'y a pas trop à se plaindre pour le moment, etc.
L'hésitation et la perplexité semblent disparaître,
— parce qu'il n'y a guère à choisir dans les chances probables qui lious sont présentées, — aucune ne nous assure le calme, la paix, la sérénité avec la liberté.
La bille tourne dans le cylindre de la roulette,
— nous nous applaudissons peut-être qu'elle ait été lancée vigoureusement par les événements, et qu'elle promette de tourner longtemps avant de s'arrêter dans une des cases.
Tant qu'elle tourne, nous n'avons pas gagné, mais nous n'avons pas perdu, nous voyons encore notre enjeu.
Si ça pouvait toujours tourner !
Non, nous ne sommes pas heureux en France, — personne n'oserait faire un projet pour dans cinq ans d'ici.
Très-peu sont assez hardis pour dire : voilà ce que nous ferons Tannée prochaine ;
Très-peu osent dire à leurs jeunes enfants, — Tannée prochaine nous mangerons des cerises de notre verger^ — et nous attraperons des papillons : les citrons^ les nacrés, et les argus, dans notre luzerne,
Sans ajouter tristement : Qui sait ce qui sera arrivé d'ici à un an ?
La France, ce pays où autrefois on vivait et on mourait jeune quoique plein d'années, — où tout était jeune et avait un caractère particulier de jeunesse, — la bravoure aventureuse et gaie, — l'amour g: Jirdent, mais léger, volage et poétique, — les vices -moins odieux que ridicules, et inspirant plus de gaieté et de moquerie que de haine, — la pauvreté insouciante, rieuse, accueillie, respectée, recherchée si elle était unie à de l'esprit ou à un talent.
Qu'est devenu tout cela ?
La France reverra-t-elle jamais les temps heureux où s'est écoulée la jeunesse des hommes de mon âge?
On aimait passionnément les grandes et les belles choses : — la musique, la poésie, la peinture, la sculpture, l'éloquence, les grands coups d'épée, les jolies femmes, les belles amours.
On n'eût pas rencontré un fourbe, un rusé, un ambitieux, qui n'eût pas eu au moins quarante ans.
6 L'ART D*ËTEË MALHEUREUX
-« La première Jetttiesse appartenait auit platdirs, à Tamour, à la rêverie, à Tenthousia^me; c'était sacré; — on ne gaspillait pas ces années^là, à des choses dites sérieuBeéi» comme les Athéniens, qui avaient édicté la peine de mort contre quiconque oserait proposer d'appliquer à n'importe quelles affaires ou quel» besoins l'argent deêtfné auK théfttres, mt fêtes et aut jeuK publics.
Le Jeune pofite -« espérait fhire de beaux vers, un beau drame, un beau poëme;
Le Jeune médecin ^ combattre et vaincre la mort; Le jeune avocat — sauver rintiO0ence et écraser le crime ; ,
Aujourd'hui, personne ne veut rester dans sa sphère, l'état que Ton embrasse n'est plus un but, mais un chemin.
Le poëte, avant d*ètre imprimé, pense au mot de
Villemain : Les lettres Conduisent à touty à condition de lés abandonner.
Le médecin, dès avant sa thèse, pense à la fortune, à un beau mariage, aux titres, aux décorations.
L'âvôcat — sur les bancs de Técole de droit — rêve la députation, lès préfectures, le ministère, la présidence de la république.
Les lycéens s'informent de la cote de la bourse,
Et aspirent non à faire de beaux vérà et de belles actions pour se rendre dignes de la petite cousine
L'ART D'ÊTRE MALHÊURËtJX 1
ôu dé la jeune voisine •— mais â avôif de l'argent pour payer leur part des hônteusesi et répugnantes faveurs des courtisanes;
Et pour arriver là, ce n*êst plus sur le travail et le talent que l'on compte, mais sur les révolutions, sur les désastres, sur la ruine de sa patrie.
11 est une question sociale, -^ Unô question qui creuse, qui mine là société actuelle et qui la menace d'une
i^ôchutô en dâuvâgeHe :
C'est que, à ce que les poëtes appelaient autrefois « le banquet de la vie, »
il n'y a plus à manger pour tout le môïide, et tout le* monde a plus d*appétit qu'autrefois ^
C*est-à-dire que les besoins ont augmenté, que les appétits se sont exaspérés, ■*- et que la production en tous genres, loin de croître dans la même proportion, tend au contraire â diminuer.
Il y a eu de tout temps, — la pauvreté ; -»* la pauvreté, c'est l'absence du luxe, du confort même, — c'est la situation de l'homme qui possède ou gagne tout juste de quoi satisfaire aux plus simples nécessités de la vie ; — le pauvre a peu, — paruM paraît même être Tétymologie du mot pauvrô, —
la pauvreté peut être heureuse et même joyeuse : — le paysan corse vit, dit-on, pauvre, heureux, libre, fier, quand il possède trois chèvres, un châtaignier et un fusil, — et j'ai souvent admiré cette riante pauvreté des campagnes italiennes.
Il y a, soit de temps en temps, soit exceptionnellement, soit endémiquement, — la misère, — c'est-à-dire la privation des choses nécessaires à la vie, — suites d'un fléau, d'une famine, de la maladie ou du vice; — elle est permanente, peut-être fatale et invincible dans certains grands centres manufacturiers : en Angleterre; Manchester, Glascow, etc.; en France ; Lille, Rouen, etc.
Mais le paupérisme, — est de création moderne, — c'est une situation permanente, — c'est
la pauvreté poUtique, c'est un quatrième ordre
de^VÉtaty armé en guerre.
J'ai raconté autrefois l'histoire d'une peuplade insulaire qui, grâce à la protection de Thor, l'Apollon et l'Hercule des Scandinaves, avait planté le houblon, — comme autrefois Noé planta, dit-on, la vigne, — et semé l'orge, comme Cadmus le blé.
Tout le monde travaillait à la terre, — tout le monde cultivait le houblon et l'orge, — et on arrivait, — bon an, mal au, — à récolter une quantité de Tun et de l'autre suffisante pour faire assez de bière pour que chacun eût sa part égale, et que tout le monde fût désaltéré; — mais il vint quelqu'un qui, sous prétexte de civilisation, inventa la bière double, — quelque chose comme le faro belge, Vale
OU le porter angolais, — et un autre qui inventa les grands verres tenant demi-litre, — et en même temps s'éleva une caste composée de rois, de conquérants, de prêtres de Thor et d'Odin, qui prétendirent ne plus boire que cette bière double et la boire dans les grands verres. — Or, pour faire cette bière double^ il fallait double quantité d'orge et de houblon, — on dut inventer pour les autres la petite bière, c'est-à-dire la bière étendue d'eau. — Les prêtres de Thor, alliés aux rois, conquérants, cueilleurs de palmes, etc., persuadèrent à ce gros de la nation, que Thor contemplait avec plaisir et une affection particulière ceux qui se contentaient de petite bière et la buvaient joyeusement, — mais que cette affection allait jusqu'à la tendresse pour ceux qui ne buvaient que de l'eau; enfin, qu'elle s'élevait à l'admiration et au respect, pour ceux qui ne buvaient pas du tout.
Bien plus, ceux qui ont été abstinents de bière, et ont donné leur part de houblon et d'orge aux prêtres de Thor et d'Odin, et aux rois, recevront après la vie, aux séjours bieaheureux de Valhalla et de Wingoffy — un tonneau d'une bière céleste, où il entre du nectar et de la purée d'ambroisie,
par chaque verre de bière grossière, et terrestre, et méprisable, dont ils se seront abstenus de leur vivant ; — c'est à cette occasion que fut créée la locution proverbiale : Croyez cela, et buvez de l'eau.
La bière double était bue par les rois au fond
de leur palais, — par les prêtres de Thor et d'Odin
dans le sanctuaire des temples.
10 L'ART l^'ITRt MàLMlORtOX
Le peuple, ^ et ceut qui buvaient de la petite bière et ceux qui buvaient de l'eau, -^ savaient bien à peu près ôu soupçonnaient Texistence de la bière double, mais ils ne la voyaient pas, -^ et surtout ne voyaient personne la boire, -^ et continuaient à eultiver Torge et le houblon.
De temps en temps cependant, ^ quelque homme à la fois altéré, hardi et rusé, ^ menaçait lea prè^ très de Thor et les rois, -^ leur offi-ait ou la guerre ou un dévouement aveugle, — et obtenait d'avoir une part de bière double.
C'est ce qui perdit tout; — aussi longtemps que le peuple avait pensé que le privilège de boire là bière double, que d'ailleurs il n'avait jamais goûtée, dans les grands Verres, était réservé de toute éternité aux castes des rois et des prêtres de Thor, — c'est-à-dire à des gens d'une espèce différente et
supérieure, on s'était résigné ou on ne s'en était pris qu'au hasard de la naissance, ou & la Providence; — mais quand on put se dire : Vous saves, le voisin, ce petit blond!
— Qui a un habit bleu!
— Oui.
— Et des lunettes ?
— Oui.
— Eh bien?
— Eh bien ! il a frappé au palais et au temple, on lui a ouvert, — et il boit à présent de la bière double dans un grand verre qui tient demi-litre.
— Pas possible !
— C'est comme je vous le dis!
L'ÀRÎ D'ÉïftÉ MALËÈUftËUX il
— Maïs j'ai été avec lui à l'école f
— Mais son père était petit cousin dii mien !
— Alors pourquoi ne boirais-je pas aussi de la bière double dans un grand verre ?
— Et moi ?
— Je vais aller frapper au temple.
— Et moi au palais ; — on dit <ïue c*est très-boû. Ils vont frapper, on n'ouvre pas, — maïs Ils
prennent des pierres et commencent à causer les vitres ; — on entrebâille leâ portes, on parlementé ; quelquefois on réussit, par des paroles, des promesses, à les renvoyer à la culture du houblon et de l'orge ; — mais quelquefois aussi il faut leur donner une part plus ou moins chicanée d*ate ou de faro.
Et le lendemain, — d'autres se disent :
— Vous savez, le voisin...
— Oui.
— Qui a des moustaches?
— *Oui, — et son cousin...
— Celui qui n*a pas de cheveiiX ?
— Eh bien !
— Eh bien! etc., etc.
Eh bien! — c'est l'histoire de la société; — la soif publique s'eât démesurément accrue — surtout depuis que les castes privilégiées ont eu l'imprudence de se laisser voir buvant la bière double dans les verres tenant demi-litre, sous le péristyle des palais et des temples; — beaucoup de gens ont abandonné la culture de l'orge et du houblon, pour les regarder boire avec envie.
12 L'ART D'ÊTRK MALHEUREUX
Et aujourd'hui tout le monde veut boire de la bière double dans les verres tenant demi-litre, — et personne ne veut plus cultiver Torge et le houblon pour le§ autres, et il n'y a pas assez d'orge et de houblon pour en taire pour tout le monde ; — pendant ce temps, sous prétexte de progrès, envient d'inventer la bière triple et la bière quadruple, — et des verres tenant trois quarts de litre et litre et demi.
Alors, — comme il n'y a qu'une quantité de cette bière forte insujffisante, — on se la dispute, on se l'arrache, on se la vole, — on casse les bouteilles, on défonce les tonneaux; — il y a des gens qui s'enivrent; — il y en a qui meurent de soif et deviennent enragés.
Ce n'est pas une fable, — ce n'est pas uq paradoxe, — ce n'est pas une allégorie, c'est la vérité, — c'est vrai au physique comme au moral, — et j'ajouterai à l'immoral; — la civilisation a créé de nouveaux besoins; et en même temps a laissé relativement stationnaires ou souvent diminués les moyens . de les satisfaire.
Les privilégiés ont adopté des tourue-broches à sonnettes et à musique que l'on entend de la rue.
Leurs femmes, qui autrefois appelaient « bon goûto la prudence de ne se montrer sur la voie publique que modestement vêtues, — veulent traîner aujourd'hui la soie et le velours dans la fange des rues.
Personne ne songe à décrocher les étoiles; — mais si elles descendaient se pendre conime des
fruits aux rameaux des arbres, tout le monde en voudrait, — dût-on scier les arbres au pied.
Tous les jours on voit s'augmenter le nombre de ceux qui sont parvenus à la richesse, aux honneurs (?) — aux satisfactions du luxe et de la vanité ; — non pas par un travail long et assidu, — mais par le jeu, par l'audace, par la mauvaise foi, — par la violence.
Prenez par exemple un avocat instruit, laborieux, honnête : — ce n'est qu'après trente ou quarante ans passés à balayer de sa robe la poussière du palais — et tantôt à « défendre la veuve et l'orphelin », tantôt à les attaquer, qu'il aura acquis une « honnête aisance » et deviendra bâtonnier de son ordre.
Mais supposez-le ignorant, vaniteux, paresseux, ami des plaisirs faciles, — n'ayant aucune chance de s'élever, par le talent et le travail, aux premiers rangs de sa profession, — parlant non au palais, mais dans les brasseries et dans les estaminets : il ne lui faut qu'un jour de désordre, d'émeute, de guerre civile, — où il aura soin de n'exposer que « la peau des autres » — pour être subitement puissant, riche, entouré, adulé, — adoré des lâches, des intrigants, — et des imbéciles.
Voilà où nous en sommes — en gros ; — nous arriverons ensuite aux détails.
Nous aurons à voir quelle est la situation réelle du paupérisme, ses pi^incipales causes.
Oui sont : — Fabândon de ragricttltiire pour les industries des villes, moins fatigantes, plus rétribuées quoique irrégulièrement; abandon qui livre l'homme des champs qui les quitte à des besoins nouveaux,
— â des appétits factices, — à des conseils, à des exemples dangereux, — à des habitudes de désordre ;
Certains métiers embrassés au hasard et souvent au delà du travail possible ; Les études universitaires, produisant chaque anné^
— une levée, une armée de fruits secs ou d'aristocrates sans places, qui ne peuvent satisfaire leurs besoins acquis et souvent artificiels — que pat le bouleversement et la guerre civile ;
La multiplication du signe de la richesse, hors de proportion avec là richesse réelle ; — l'agiotage qui en est la conséquence;
Le commerce aventurent et fràuduleuï ;
L'industrie anarchique — le progrès des machines
— la production au hasard; Le luxe bruyant et béte;
Les métiers d'aiguille, de ciseaux, les métiers assis, lâchement accaparés par les hommes ;
Les impôts sur les matières premières qui font que les fabricants, pour soutenir une concurrence acharnée, — économisent
Frauduleusement sur la qualité des produits,
Ou cruellement sur le salaii-e des ouvriers ;
Les impôts sur les objets de première nécessité;
L'ignorance — c'est-à-dire le défaut d'instruction et d'éducation;
Le travail des enfants dans les manufactures;
rVbE.>
VkM D^ÊTRË MALHEtlftËtî 15
Les cbemiiiâ de fer, cette immense révolution ;
Les exemples funestes et fréquents de joueurs heureux» hardis, de filous qui gagnent Au jeu des affaires, du commerce, de Tindustrie, de la politique — et arrivent sans probité, sans travail, sans talent, à une fortuné subite, facile et scandaleuse; à toutes les jouissances du luxe et de la vanité.
toutes ces causes étudiées, examinées le plus brièvement possible, nous chercherons — quels soilt les remèdes qui pourraient être appliqués à ces maladies dont quelques-unes paraissent mortelles.
Puis, s'il faut tendre à faire du porter, du faro et de Vaie pour tous — Ou se mettre tous à boire de la petite bière — ou s'il faut faire une combinaison des deux projets.
jTài assisté & trois révolutions — 1830, 1848, 1870 : entre lei§ choses qui m'ont étonné, je dois signaler celle-ci, c'est le grand nombre de citoyens qui^ ayant Un moment occupé les fonctions publiques, ipeuVéut ensuite vivre sans fortune connue et sans travail dans les estaminets jusqu'à la révolution suivante.
Mon étonneiiiént s'accrôtt quand j6 me rappelle quelles difiScultés ont surgi chaque fois pour moi
de ces crises — et à combien de privations elles m'ont condamné.
Tandis que tel, honorablement pauvre avant les derniers événements, peut aujourd'hui louer des villas sous des orangers, et a le moyen de se brouiller avec un ami jusque-là nécessaire, avec lequel il passait pour tout partager.
La solde allouée par la Commune à l'émeute armée et permanente a érigé l'émeute en profession, ce qui doit, je crois, plaider pour l'amnistie en faveur d'un grand nombre de prisonniers.
On me racontait dernièrement qu'un neveu de Mazzini étudiait à Paris, je crois, dans une pension. Il se trouvait dans un groupe de camarades, où chacun parlait de la profession qu'il devait embrasser plus tard :
— Moi, disait l'un, je serai notaire;
— Moi, médechi ;
— Moi, je succéderai à mon père dans son comjnerce;
— Moi, dit le petit Mazzini, je serai conspirateur.
Voilà ci-contre, la société telle qu'elle a dû se faire d'elle-même dans l'origine par la loi inflexible de l'équilibre.
Voilà la société telle qu'elle peut subsister.
Il est nécessaire de remarquer, pour comprendre cette figure, que la situation plus ou moins élevée des degrés de la pyramide n'implique pas, pour les individus, une supériorité en proportion du degré sur lequel la caste de chacun se trouve.
' buste 1
ou
' chapeau^
Ministres
hommes d'État
fonctionnaires
publics
Poètes, écrivains, philosophes, législateurs, savants^
Arts d'agrément :
musiciens, peintres, sculpteurs, etc
Professions dites libérales : médecins, avocats, professeurs, imprimeurs, etc.
Commerce, banquiers, négociants, marchands
Métiers de luxe : ' Orfèvres, ébénistes, coiffeurs, tailleurs, etc.
Métiers indisi)ensables : forgerons, charpentiers, menuisiers, maçons, tailleurs de pierre, mineurs, etc.
Agriculture — le plus noble, le plus beau des métiers; le seul
qui puisse se passer de tous les autn'S et dont aucun autre ne peut
se pafiser — ne relevant que de Hieu — ne dépendant que du ciel
et de la (erre — le seul pour lequel les enfants sont une richesse.
Un bon laboureur — socialement et logiquement parlant— est au moins Végal d'un bon écrivain; —
18 L'ART D'ÉTft» MALHEUREUX
mais récrivain médiocre est bien loin d'être Tégal d'un bon laboureur.
Supposez une pyramide de pierres, — quelles sont celles que rarcliitecte habile réserverait pour la ^ base ? Sans contredit^ leâ plus fortes, les plus denses.
Supposez une maison; — si, en Italie, V étage noble — piano nobile — est lô plus élevé, à cause du besoin d'air et de fraîcheur; à Paris, à Londres, à Pétersbourg, à Vienne, c'est lô premier étage qui est le plus recherché et se loue lô plus cher.
Les degrés de la pyramide n'indiquent donc pas des degrés de supériorité, mais des nécessités d'équilibre, — des degrés de densité; --^ une assise de pierres molles, légères et friables ne supporterait pas la pyrâmidô; de même qu'une assise de poëtes, de musiciens, de grands seigneurs^ dô monarques ne soutiendrait pas la société; — ce sont donc ceux qui doivent être dans la société en moins grand nombre qui occupent les étages supérieuri, lesquels doivent être plus étroits et plus légers.
fin effet, — supprimez le n® 9, la société peut s'arranger pour s'en passer.
Supprimez le n® 8, elle s'en passerait un peu plus difficilement; — elle pourrait être troublée, mal^ non détruite.
Supprimez le n® 7 — elle serait attristée, un peu sottô, <-^ mais ellô êubsistôtôrait» eto*» etc., et ainsi
de suite.
Mais supprimez le n** 1, et la pyramide entière croulerait à l'instant même.
L'AAT D'ÊTRE MALHEUREUX 19
Prenons une autre figure pour rendre ma pensée plus claire.
Ouvrons la CuiÈinière Bourgeoise :
A chaque instant, pour une sauce, pour un ragoût, -^ vous voyez :
îl faut une pincée de sel ou de poivre, — quelques grains de girofle, — un bouquet de persil, — une demi-feuille de laurier, »«- tm fht de vinaigre, — deux gouttes de...., — un soupçon de...., — un %iiste de... etc., proportlônis calculées, étudiées, éprouvées, «^ tellement, que si on met, au lieu d*une pincée, une poignée ; un verre au lieu d'un filet ou de deux gouttes, votre sauce est gfttée, votre ragoût n'est pas mangeable.
SU 8*agît de riz au lait que vous voulez parfumer à l'amande, et que, au lieu d^une demi-feuille de laurier-cerise qui lui donnerait un goût très-agréable, vous en mettiez quatre ou cinq feuilles, *« vous empoisonnez vos convives.
Revenons à la pyramide.
L'homme nait laboureur, agriculteur, pécheur, chasseur, etc.; un petit nombre seulement, r— soit par une faiblesse de complexion, soit par une aptitude très-décidée à une autre chose — doivent exceptionnellement s'adonner à d'autres professions.
Car, au point de vue de la première nécessité, de Talimentation^ ils consomment sans produire.
La tendance de la vraie politique, celle des vrais gouvernements, devrait donc être de ne pas laisser se rétrécir la base de la société, — de ne pas laisser se trop modifier la proportion entre la produ'c-
tion et la consommation, de retenir le plus possit^ 7^ le laboureur aux champs. — Pour le retenir a^jtx champs, il faut que sa condition s'améliore au mot ~ans autant que celle des autres classes.
Il faut qu'il trouve dans sa profession la prot&<;tion, la liberté et la satisfaction de tous les appétmts humains, — la richesse, fruit du travail, la coa^dération, les honneurs, etc.
De temps en temps, le gouvernement ou ses ganes font entendre quelques phrases plates, c venues — sur l'agriculture; — ces phrases sont pétées par les candidats à la députation.
Je m'en rappelle un exemple.
Sous l'empire un certain M. Dumas — de l'I titut, je crois, — sénateur, j'en suis certain, — nistre de je ne sais plus quel ministère, présidait* concours agricole.
Il crut devoir faire un discours.
Ça commençait ainsi :
(K Bons paysans,
» Votre profession, si elle n'a pas l'éclat de » celle des armes, etc.
Et puis ça continuait comme ça pendant une demi-heure.
J'entrai, à ce sujet, dans une des cinq ou six grandes colères que je me souviens d'avoir eues, et me jetai sur le premier bout de papier blanc que je trouvai, et je l'envoyai ensuite au premier journal hospitalier qui se présenta et je me régalai de houspiller le ministre sénateur.
un
« À^Vec un peu de lact, un peu de science politi- ^we, Un peu de bon senS; lui criai-je, ce que vous auriez dû dire, c'est précisément le contraire de ce î'^e vous avez dit », etc.
Les gouvernements — dis-je — et les candidats à
^'importe quoi, font quelques phrases, toujours les
'ûêmes, à propos de l'agriculture, et puis c'est fini.
^' n'y a donc pas à s'occuper de ce qu'on dit; —
voyons ce qu'on fait : remarquons, d'abord, que
dans l'argot politique on appelle grands ministères
les affaires étrangères — c'est celui qui prête le
plus à la piaffe ; il est réservé au chef du cabinet ; —
l'intérieur, les finances, et la guerre ; tandis que Ta-
^icullure, l'instruction publique, la justice et le
commerce sont des petits ministères que Ton confie
^^x doublures, aux confidents de théâtres : bien plus,
^ chacun de ces ministres de dernière classe, on
^Oïine généralement deux de ces petits ministères,
*^ commerce et l'agriculture, l'instruction et les
^^Ites, etc.
Je défie qu'on trouve une autre hiérarchie, une ^Utre combinaison aussi absurde, aussi à l'envers ^^ bon sens.
On pousse toutes les villes à s'agrandir, à s'embellir; en s'agrandissant , elles étendent la zone corrompue et pestiférée qui règne autour de toute ville, zone dans laquelle le cultivateur, s'apercevant que le plus rude travail ne le conduit qu'à vivre assez mal , et que toutes les professions urbaines , presque toutes moins fatigantes, sont toutes mieux
n I«'ART P'&iRE MALHEUREUX
rétribuées — n'a plus qu'un désiPi quitter les cbamj^^ pour la ville.
Et, d'ailleurs, ces constructions, ces embellissements exigent plus d'ouvriers en tous genres,
on les enlève aux champs ; alors les garçons se toi charretiers, maçons, etc., les filles servantes, go\ tarières, blanchisseuses, etc., pour commenc ei Chaque homme qui quitte les champs pour la vilW e est un producteur de moins — et devient non ps un consommateur de plus, — mais deux ou troi consommateurs, car il consomme deux ou trois fc ce qu'il consommait étant paysan, il a de nouveai besoins, de nouveaux désirs, de nouveaux appétit de nouvelles tentations; — il prend de nouvelli habitudes — je ne parle que « pour mémoire sc?^ comme disent les notaires et les avoués, de Kvafluence sur les mœura«
Les armées permanentes contribuent encore à désaffectionner l'homme de la terre -^ la vraie mère, la vraie nourrice; — il prend, étant soldat, des habitudes qu'il ne peut plus satisfaire que dani^ les villes.
Ceux qui sont restés aux champs, quand leurs parents devenus citadins daignent encore aller les voir quelquefois -^ soit au temps des vendanges «— soit surtout pour exciter leur admiration et leur envie, ceux qui sont restés voient ceux qui sont partis revenir avec de plus riches vêtements, plusg d'assurance, un autre langage, d'autres manièresi
Geux-<i leur parlent avec dédain» ^ les meiliei avec commisération.
lART P'ÈTRE IVULHfiURliUX 23
Les garçons opt l'air de « messieurs » , les tilles, « on dirait quasiment des dames. »
Les garçons ne veulent pas épouser une paysanne ; quant aux filles, Dieu sait,,,.
Non, — je crois que le diable sait mieux que
jusqu'où vont leurs rêves.
Us s'en retournent, — ils laissent la famille triste, préoccupée, soucieuse; — on ne se parle pas, parce que chacun se livre à pari soi à ses regrets, à ses ^Ifeirs, à ses projets.
Ni la fortune, ni la considération, ni les honneurs, ni les plaisirs bruyants ne viendront les chercher ^ux champs.
Quelquefois, ^' on apprend qu à la suite d'un concours régional ou agricole, on a décoré un exposant, ^ membre d'une société d'agriculture, d'horticul" ^ure, etc; mais soyez sûr que c'est un << Monsieur»— ?ui a demandé à l'agriculture un prétexte pour par- ^% pérorer, avoir un titre — comme il l'aurait de- ! ^audé à toute autre carrière ; un faux agriculteur, ^ un paysan pour de rire,» un laboureur en chambre. le paysan regarde autour de lui — il cherche si parmi ses enfants il y en a un plus intelligent, plus l^ardi -^ il privera toute la famille pour le faire ^rtir de sa classe — il diminuera la ration déjà exiguë pour le mettre à l'école — non pas pour qu'il sache lire, écrire et compter — non pour qu'il ob* tienne cette instruction primaire sans laquelle on est un infirme — et qui devrait être depuis si longtemps gratuite et obligatoire,
Non pour qu'il lise el apprenne et devienne savant m agriculture.
Non, non — son but est tout autre — il veut qu'il soit ou curé ou huissier (à la campagne, on aspire FH de Huissier — on dit Monsieur le Huissier).
Ah! si Ton pouvait obtenir aussi qu'une des filles entrât servante au château de Monsieur tel — ou chez le notaire, ou Tavocat — ou ce riche marchand de la ville !
Avez-vous vu comme Babet est brave — comme elle veut qu'on l'appelle maintenant Elisabeth — comme elle a montré et des pendants d'oreilles, et une bague, et une chaîne? — Il paraît qu'on est joliment payé à la ville, puis , les cadeaux!
Le premier fils, le plus intelligent, sera donc curé ou huissier; un autre va apprendre un métier, s'il est heureux, il deviendra commis en nouveautés, un troisième est déjà soldat — le moins doué, le moins ingénieux, le moins vif restera auprès du père pour l'aider et lui succéder dans son état, parce que c'est un « propre à rien »; Toi, tu es trop bête, tu resteras avec moi, tu seras paysan. La fille qui restera pour aider la mère sera la moins jolie, la moins adroite — une est déjà servante — l'autre sera couturière du moins pour commencer, et, si par hasard, leur maître ou leur maîtresse leur donne un ordre dont l'exécution exige de la force, elles demanderont si on les « prend pour des paysannes » ; elles seront convaincues qu'elles se sont élevées — les malheureuses!
Mais est-ce leur faute? Qui relève leur profession à leurs propres yeux?
du beau nom de paysan.
Dans les villes de boue on a fait une injure.
Elle curé, croyez- vous qu'il relèvera leur profession à leurs yeux ? Non, il leur parle de rimmaculée- Conception, de Notre-Dame de la Salette.'
Et voyez même ceux qui sembleraient devoir prendre les intérêts des paysans.
Les soi-disant républicains — de temps en temps ils prononcent le nom de l'agriculture, de l'agri • culteur, mais pour produire un certain effet dai s une phrase.
Voyez ceux qui se prétendent les plus avancés — les communistes, les socialistes, ils ne demandent, ils ne veulent conquérir et prendre que pour t la classe ouvrière » ; mais examinez bien leurs discours et leurs actes — vous verrez qu'ils n'en» tendent, par la classe ouvrière, que les ouvriers des villes et qu'ils ne pensent pas du tout aux paysans et ne les comptent pas ; dernièrement, n'a-t'on pas inventé comme terme injurieux, le mot de rural et de ruraux; et qui a donné cette acception à ce mot? — les républicains qui se disent les plus républicains, n contestent aux ruraux le droit de voter,
Et cela sous prétexte de leur ignorance.
Et vous, vous croyez donc ne pas être ignorants? Ah ! mille fois plutôt l'ignorance que la bibliothèque d'idées fausses et de phrases creuses que vous avez dans la tête !
Le peuple, ça devrait être toute la nation, en commençant par les paysans.
Non, le peuple — c'est un nom de parti, c'est le nom d'une des chances sur lesquelles on joue —
M VART D'HTRE malheureux
roug», noiri pair ou impair, manque et passe et peuple,
Ëtonnez-vous donc alors que Ton abandonne Fagriculture et que la base diminue eu largeur, en profondeur et en solidité !
Que du n^ 1 — on grimpe, selon son intelligence, sa hardiesse, ses chances, sa paresse, son ambition, ses vices.
Aux autres assises de la pyramide-— que Ton aspire à se jucher aux professions les moins fatigantes, les moins pénibles, les mieux rétribuées, — les plus fécondes en chances périlleuses, mais brillantes.
Mais naturellement il ne tarde pas à arriver que ces assises, ces classes se trouvent encombrées ; — il y a bientôt plus de maçons que de bâtisses, plus de servantes que de conditions, plus de couturières et de modistes qu'il n'y a d'ouvrage à coudre — aucun ne retournera aux champs.
Vous aurez également plus d'avocats que de causes, plus de médecins que de malades.
Mais il y a pis : — un grand nombre, grâce aux privations de la famille, se sont mis en route pour ces fameuses professions libérales ; •— ils ont fini « leurs études, » il faut maintenant < faire son droit » ou suivre les cours de médecine.
C'est long, c'est cher — et puis il y a tant d'occasions, tant de tentations, de flânerie, de distrac* tions ! — il y a aussi le défaut de capacité, d'aptitude ; beaucoup n'arrivent pas jusqu'au dernier examen; ils renoncent par lassitude, par découragement, p^ manque d'argent.
On a vu des bacheliers commissionnaires décrot-
l'ART »'ÊTRE MALHEUREUX tJ
teurs et chîfifbnniers ; croyez-vous qu*îls retourneront à la charrue ou à l'atelier?
'Non, les filles et les garçons ne quitteront plus le chapeau — elles sont demoiselles, — ils sont « messieurs D, Us sont Parisiens ou du moins citadins à perpétuité; les garçons vivent dans les estaminets de demi-tasses et de petits verres quils tâchent de gagner au billard ou aux dominos, tout en causant politique ; quant aux filles, ôlles ont leur beauté et la jeunesse à vendre» et tous les jours s'augmente, daos une proportion dont on ne s'effraie pas assez, ^6 noxnbrê des gens qui entrent dans une société où il n'y a pas de place pour eux ; des gens qui ont faim et qui ne peuvent gagner leur vie, pftrce que leur vie est chère— >« parce que leur pain quotidien coûte six ou huit francs la livre, alors ca n'est plus à Dieu qu*il faut dire: « Donnez-nous aujourd'hui etc., 9 c'est au diable qu'il faut le demander et qu'on le demande*
C'est toute une nation de gens qui ont fait des rêves splendideS^ qui ont de violents et variés appétits, de nombreux et exigeants besoins qu'ils ne peuvent réaliser et satisfaire qu'en troublant tout par le vol ou la violence; pour vivre, il leur faut être en haut — et comme ils sont tout en bas — ils ne peuvent espérer et tenter qu'une chose — bouleverser la société et la mettre sens dessus dessous — comme une omelette qu'on retourne dans la poêle.
De cette tendance qui va tous les jours s'aggravant, il résulte nécessairement que la société normale, logique, possible, représentée tout à l'heure
par une pyramidt régulière, solide, avec une base large, massive, équilibrée, a aujourd'hui la forme et la situation peu rassurantes que voici :
Bois, etc., prétendants, jouant sur le passé, sur l'ayenir, les révolutions, Ven- ^gouement, le hasard, les trahisons, les malheurs du pays. Les prêts à tout, les fruits secs des professions dites libérales, les avocats qui jouent aux dominos au café de Madrid.
Ministres et fonctionnaires en exercice — les échelons, les complices et les ennemis d'iceux, ceux qui veulent arriver aux places, ceux qui veulent y revenir, certains généraux de plume et d'écritoire, certains fruits secs des professions dites libérales — les décavés, les déclassés — tous ceux qui, partis pour être avocats, médecins, etc., sont restés à méitié chemin— la bohème littéraire et politique.
Poètes, écrivains, versificateurs— perruquiers -poètes,
etc. — journalistes avec ou sans honnêteté, avec ou
sans talents, savants et pseudo-savants, philosophes
de papier, agronomes en chambre — femmes
compromises, qui entrent, non plus en religion,
mais en feuilleton.
Lrts d'agrément : — musiciens, peintres,
sculpteurs, photographes, plagiaires,
faiseurs de puncifs, pasticheurs, etc.
^Professions dites libérales : médecins, Lavocats, professeurs, chimistes, etc.
\etai général tous ceux qui peutwitj rimper et se j ucher sur c ette attise ^
Commerce et industrie.
[étiers de luxe : orfèvres,
couturiers, tailleurs,
coiffeurs, etc.
^Métiers indispensa-i blés forgerons,/ charpentiers, maçons, etc.
Lgriculture^j ceux qui in'ont puj en
Ltir.
Je le répète, voilà où nous en sommes, — et il n'y a pas beaucoup de raisons pour que cela finisse.
Parce que les hommes lancés les uns contre les autres, au nom parfois de vrais besoins et de vrais droits, mais presque toujours (faut-il laisser presque ?) au bénéfice de quelques ambitieux et de quelques intrigants, n'ont jamais cette idée raisonnée qu'un philosophe racontait être venue à deux vieilles femmes qui se querellaient devant la cheminée :
— Tais-toi, disait l'une, ou je te jette mon pot à la tête!
— Et qu'est-ce qu'il y a dans ton pot, dit l'autre?
— II y a du lard et des choux, dit la première.
— Nous ferions mieux de manger ensemble le lard et les choux, dit la seconde.
— Tu as raison, dit la première.
De tout temps, les politiques, les prMres, les savants et les voleurs ont tenu à avoir une langue mystérieuse, langue sacrée, argot, latin et grec de cuisine.
J'ai voulu apprendre et comprendre la langue sacrée, l'argot de la finance, en ce qui regarde les impôts, — j'ai lu, j'ai compulsé, j'ai interrogé.
J'en suis revenu avec la conviction que cette
science (?) a été créée de pièces et de morceaux —
comme ces habitations de paysans, auxquelles on
adosse et ajoute successivement et Técurie à droite, et l'étable à gauche, et le toit à porc derrière — et la cabane des lapins sur un angle, et le poulailler sur un autre. — C'est-à-dire que les lois d'impôts, de taxes, de contributions ont été des expédients imaginés d'abord pour parer à des besoins éventuels, lesquels besoins sont devenus, d'aigus qu'ils étaient d^abord, périodiques et chroniqiÂes et ont fait passer l'expédient à l'état d'institution et de nécessité.
il n*y a pas à y chercher un monument appartenant à un ordre quelconque d'architecture, ni une science ; la seule condition de ces impôts qui leur donne de l'unité, c'est qu'on peut répondre pour tous ce que répondait un contrôleur de finances à qui on disait : Mais c'est nous prendre Targent dans la poche. — Eh, dit-il, où voulez-vous que je le prenne?
Cette fameuse science, ça n'est pas plus malin que le procédé de quelqu'un qui^ à court de combustibles pour la cuisine, et ayant brûlé d'abord le bois coupé et destiné à cet usage, cherche autour de lui et brûle d'abord des planches hors de service, puis de vieilles chaises^ puis des chaises neuves, etc.
C'dst ainsi qu'en fait de finances et d'impôts, on arrive à créer, sous Louis XIV, les « contrôleurs des perruques, » et sous Louis XV à rencontrer, en chassant dans la forêt de Sénard, un paysan qui porte une bière j — Où portes-tu cela, mon ami ? — Au village. Monsieur. —Pour qui?— Pom» Jean-
L'ART D'ÈTRË MlLËËtRÉÛX 31
Pierre qui est mort. — Et de quoi est-il mort? — Il est mort de faim, Monsieur...
Utie preuve incontestable, selon moi, de Tétat absurde et sauvage de la façon dont sont perçus les revenus de T État, c*est que le ministère des finances occupe 76,000 employés et que cette perception coûte 300 millions par an, — cause de la division, de la multiplicité et de la diversité des objets imposés.
C'est le même procédé que celui des sauvages mohicans et hurons qui coupent un palmier par le pied pour en récolter le fruit, ou tuent un bison pour manger une partie de la bosse qu'il a sur le dos.
Encore un peu plus et ce moyen de se procurer de l'argent rappelle celui des alchimistes qui fabriquaient de l'or à cent francs le louis d'or.
Il faut placer avant tout, dans la question des impôts, un principe ou plutôt un axiome de raisonnement et d'humanité.
L'impôt ne doit commencer qu'au-dessus des objets de première nécessité, c'est-à-dire de la subsistance rigoureusement nécessaire pour que ceux qui le payent, ne meurent pas de faim.
Âu-dessouS; il y a tyrannie et inhumanité criminelle, et de plus, inégalité choquante.
C'est le rôle de œ qu'on appelle les impôts indirects.
D'autre part, le but de tout gouvernement et de
Ja science politique doit être de rendre la vie plus facile, plus douce, plus assurée avec un travail proportionné à la force de Thomme.
Les impôts indirects, frappant les objets de première nécessité, rendent la vie de chaque jour plus difficile à conquérir et le sujet d'un combat perpétuel.
De plus, ils établissent entre le riche et le pauvre une ég'alité de dépenses sous certains rapports qui ne serait légitime que s'il y avait égalité de receltes et qui constitue une déplorable inégalité.
Il importe peu à un homme riche que le pain coûte un sou de plus, que la viande renchérisse de 10 centimes, — que le petit vin pur qui se vend trois sous chez le vigneron provençal, soit payé huit et dix sous, mélangé d'eau et de drogues malsaines, chez le marchand de vin.
L'honime riche, pour subvenir à cette cherté, n'aura jamais qu'à dimijiuer quelques petites choses sur ses caprices — peut-être même sur ses aumônes.
Mais le pauvre, lui, doit diminuer quelques bouchées du pain difficilement gagné et parcimonieusement distribué à sa famille.
Ajoutons que les taxes encouragent la fraude de la part des marchands. ;; V;.
J*ai publié autrefois un travail tristement curieux, j'aii comparé les prix des diverses denrées les plus
usuelles, les plus indispensables, payées par le riche qui achète en gros et paie comptant, aux prix des mêmes denrées achetées par le pauvre en détail et à crédit.
J'ai dû ajouter que ce dernier est sans cesse trompé sur la qualité et sur la quantité, parce qu'il est à la merci de celui qui fait crédit.
Pour ne citer qu'un exemple : A cette époque, le sac de charbon qui, acheté d'un seul coup par le bourgeois aisé, lui coûtait 7 francs,
Revenait à l'ouvrier, qui l'achetait en détail et par deux et quatre sous à la fois — même en payant chaque fois, à la somme de 20 et quelques francs.
Ajoutons encore que s'il ne paie qu'au bout de la semaine et du mois, — il aura de mauvais charbon, et ne recevant pas la mesure exacte, il le paiera encore plus cher.
Je terminais cette revue comparative par ces mots grotesquement tristes — mais tristement vrais :
Il n'y a pas beaucoup de riches qui auraient le moyen d'être pauvres
Et notons qu'à Paris, en 1866, il y avait cent cinq mille cent dix-neuf individus indigents, pauvres inscrits et assistés,— c'est-à-dire un sur dix-sept habitants. Sans parler des pauvres honteux, les plus pauvres de tous, ceux qui cachent leur misère avec plus de soin que les mendiants n'en apportent à mettre la leur en vue et en valeur, ceux dont l'habit éploré mais propre et décent, est payé de bouchées du pain épargnées.
On en est venu aujourd'hui à discuter Timpôt sur le revenu, et cet impôt rencontre une opposition acharnée; — il ne lui manque cependant, pour être tout à fait juste, raisonnable et productif^ que d'être Timpôt unique remplaçant tous les autres avec une immense économie dans la perception, avec une vraie égalité dans la répartition — c*est-à-dire supporté par chacun^ non à poids égal pour tous, mais en proportion des forces de chacun.
Je remettrai Ter et l'argent à leur place, et j'établirai que la rente que Ton veut préserver e^t pré« cifiément ce qu'il faudrait atteindre; -^ je ne veux donner que peu à la fois à mes lecteurs dd ces questions sârieuses -^ mais qu'il est temps d'eiaminer une bonne fois à la lumière du bon sens. C'est, du reste, beaucoup moins ennuyeut qu'on pourrait le crobe^ surtout quand un ami en a ôté la coque et le brou ^ comme des noix qu'on sert écalées et cassées.
Aujourd'hui, je me borne à énoncer une proposition — sans la développer autrement :
Tous les impôts» taxes, protections, etc., sont supprimés.
Il n'y a plus qu'un seul impôt.
Cet impôt unique est sur le revenu.
Il se paiera par un nombre égal pour tous, de journées de travail ou de revenu, le travail étant le revenu de la plus grande partie de la population.
Ainsi, si l'Assemblée fixe pour une année ou un certain nombre d'années la quote-part de chaque
Français à vinglrdnq ou cinquante journées— (chiffre que j'émets arbitrairement),
L'ouvrier qui gagne trois francs par jour, aura à payer soixante-quinze francs — • ou cent cinquante francs*
Le négociant, le rentier ou le propriétaire, qui a cent mille francs de revenu, paiera un nombre égal de journées — c'est-à-dire — vingt-cinq ou cinquante fois deux cent cinquante francs.
Au-dessous d'un revenu de 1200 francs on ne paierait rien.
Allons au-Hlevant de quelques objections — car l'application de ce système présentera des difficultés : — croyez- vous que le système actuel «n'en présente pas et n'en présentait pas surtout dans les commencements?
Il est des professions plus ou moins aléatoires, donnant des revenus qui, d'une année à l'autre) d'un jour à Tautre, peuvent varier beaucoup en plus ou en moins.
Comment s'assurer de la véracité dès déclarations?
A la première objection, je réponds que le revenu accusé et la quote-part payée, le seraient sur Tannée précédente.
A la seconde, qu'on éprouve aujourd'hui les mêmes difficultés et la même crainte de fraude sur les impôts de vente et de locations, dont le prix réel est le plus souvent dissimulé — ainsi que sur beaucoup d'autres impôts actuels.
Mais j'ajouterai qu'il serait peut-être bon, en fait
de réforme, de ramener l'habitude en France de faire entrer l'honneur dans nos aifaires et dans nos relations.
On ferait affirmer sur l'honneur et par écrit la véracité des déclarations, et en cas de fraude, la publicité du Journal Officiel et des affiches reproduiraient l'affirmation sur rÉonneur et le mensonge du délinquant.
Il faudrait peut-être — hélas! je le crois — ajouter quelque autre pénalité, telles qu'une amende et la privation temporaire de certains droits.
En attendant qu'on ait fait entrer dans les esprits, dans les mœurs et dans la vraie morale, que les impôts sont légitimes et nécessaires; qu'à ceux qui les paient ils apportent par l'association et par une bonne direction, des avantages qu'ils ne pourraient obtenir individuellement, même au prix d'une somme cent fois plus forte que ce qu'ils paient.
Mais avant d'en arriver là, il faut pouvoir prouver: 1** que la charge des impôts est également ou plutôt équitablement répartie sur tous; ^ que rien n'est ni perdu, ni détourné, ni gaspillé; 3° que les dépenses sont faites dans l'intérêt de tous.
Et pour prouver cela il faut commencer par le rendre vrai.
Alors les impôts ne seraient plus ou ne paraîtraient plus une redevance imposée par un maître, un tribut payé par des serfs à un seigneur qui s'en sert à son gré, mais un pique-nique — une cagnotte — une association — une assurance mutuelle.
Chacun payant sa part en proportion de ses forces et des bénéfices qu'il retire de l'association,
Tromper sur son revenu, ne serait plus cette fraude réputée jusqu'ici innocente — par laquelle tromper un gouvernement, qui semble prendre arbitrairement dans nos poches, n'est qu'un péché véniel qui se traduit populairement par « voler le gouvernement, ça n'est pas voler ».
On saurait qu'en ne payant pas sa part, on ne vole plus un maître, mais des associés.
Pour cela, il faudrait que les impôts,' c'est-à-dire l'impôt unique, la somme à 46mander, la façon de le percevoir et de le dépenser fussent réglés par des représentants qui ne seraient ni ignorants, ni paresseux, ni corrompus ; qui mettraient tous leurs soins à ne permettre ni les vols, ni les abus, ni les gaspillages, ni les dépenses de vanité; — à réduire au nécessaire les appointements des fonctionnaires, qui n'ont pas besoin d'être plus riches que les autres citoyens.
Mais pour cela, il faudrait en venir à nommer pour nous représenter, exclusivement des hommes intelligents, honnêtes, laborieux, dévoués, qu'on connaîtrait depuis longtemps, qu'on aurait étudiés, — et il faudrait repousser résolument les candidatures des bavards, des intrigants et de« charlatans.
Ah! certes, il y a beaucoup à faire, et malheureusement les réformes c'est un mot, un boniment d'arracheur de deuts, une amorce, — une arme
d8 L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX
d« guerre, — mais les réformes, qui en veut réellement?
il nous manque des hommes à vues élevées, à sentiments d'abnégation, — décidés à attaquer les abus non plus pour les conquérir, mais pour les détruire, — tandis que nous n'avons que des rafistoleurs, des raccommodeurs de fayence, qui recollent les assiettes qu'ils ont cassées, pour y manger euxmêmes le fricot de ceux auxquels ils ont fait violemment quitter la table au milieu du repas.
Que veut dire « révolution et république sociales », pour presque tous ceux qui la demandent et pour {presque tous ceux qui la repoussent, — pour ceux qui affrontent, en son nom, la prison et la mort, *— et pour ceux qui aiment mieux mourir que de la laisser s'installer?
Pour les uns comme pour les autres^ république sociale, ou fkmilièrement « la sociale et le communisme, » — c'est simplement un comparatif ou un superlatif de république, — republicanuSy republicaniùr^ republicanissimus^ — républicain, social, communiste, — comparatifs et superlatifs créés par la vanité de ceux qui la demandent et par la peur de ceux qui la refusent, — C'est comme, en style de déportation^ Afrique moins et Afrique plus, — et dans le peuple^ — républicain de troisième, de deuxième et de première classe*
Une révolution sociale est une révolution qui^ trouvant la société mal assise, a pour but et pour résultat d'en changer ou au moins d'en modifier les bases ; — il faut arriver avec des théories étudiées, des plans conçus, — ce n'est ni dans les cabarets, ni dans les brasseries, — ajoutons ni dans les bu* reaux de rédaction des journaux — qu'on fait ces études-là, — et je voudrais savoir combien d'entre les meneurs du peuple ont à ce sujet des idées suffisamment élaborées et digérées.
Quelques-uns, comme Maître Gambettd, qui au moins, avoue son ignorance, nient le socialisme;—d'autres, comme Louis Blanc, prennent un dada, •— • connue « le droit au travail > et brodent dessus des phrases qui nous ont coûté cher en 1848; — je ne fiais que M, Rochefort qui^ au moment de son élection à Paris, ait eu l'audace d'annoncer qu'en un quart d'heure, une fois député, il résoudrait les questions sociales. — La vérité est qu'il n'y avait jamais pensé de sa vie, *^ et qu'il répondait à cette question d'un électeur qui n'en savait pas plus que lui, — comme ce juge qui, réveillé en sursaut à l'audience, s'écrie : Qu'on le guillotiné!
*- Mais il s'agit d'un pré,
— Alors qu'on le faucheJ
La révolution de 80-92 était une révolution sociale^ elle était faite contre des abus monstrueux, des privOéges de castes, des tyrannies réelles; — • elle a renversé en grande partie ce qu'elle attaquait; -^ mais les vainqueurs se sont transformés en héritiers
çt en successeurs, — les abus n'ont pas été tués, mais conquis, et si la révolution de 89 semble avoir fini, c'est qu'elle a continué sa marche sous terre, comme le Rhône.
Les moments d'apaisement et de disparition ont été des phases, tout au plus des entr' actes, pendant lesquels les machinistes derrière la toile posaient les décors de l'acte suivant.
La révolution a réussi quatre fois comme bataille ; mais à quoi ça sert-il? elle est toujours à refaire comme problème :
Trouver un état social qui permette à tous ou au moins au plus grand nombre de vivre en paix et en liberté avec le moins de peine et le moins de travail possible.
Ces batailles livrées tantôt pour atteindre ce but, — tantôt et le plus souvent sous prétexte d'atteindre ce but, — ont satisfait l'ambition, la vanité et l'avidité de beaucoup de gens, et surexcité l'ambition, la vanité et l'avidité d'un plus grand nombre ; — elles ont remplacé le travail par le jeu — la persévérance par le sort.
Tel est arrivé en quelques heures aux sommets de la fortune et de la puissance, qui, dans le cours ordinaire des choses, et, sans révolution, eût usé une vie laborieuse à végéter dans les derniers rangs de la société — ou se serait tout au plus élevé, à force de travail, d'études, de persévérance, à une situation médiocre et moyenne.
De même que l'ancienne loterie, quand une vieille
femme gagnait un.« ambe », avait soin d'envoyer sous ses fenêtres une troupe de musiciens, armés de trombones, de trompettes, de clarinettes, etc., qui réveillaient tout le quartier et faisaient que toutes les voisines de l'heureuse gagnante, soit en privant leurs maris et leurs enfants , soit en faisant danser Tanse du panier, selon leur condition, reportaient aux bureaux de loterie cent fois la valeur de Tambe gagné.
^ On proclame et on répète les noms de ceux qui ont gagné un lot — et on ne parle pas assez de tous les fruits secs, de tous les décavés, de tous les déclassés qui attendent dans les brasseries, les cafés, les cabarets et les « carrières d'Amérique » — un bouleversement qui leur donne quelque chance de monter à la surface*
Les révolutions qui ne sont pas sociales — ne font que remplacer les titulaires des abus, les possesseurs des places et de l'argent par de nouveaux titulaires et de nouveaux poiliesseurs ; — loin de produire aucun bien à la nation, loin d'avancer d'un pas la solution du problème social — elles ruinent le pays et reculent indéfiniment le progrès.
Ce sont des émeutes au bénéfice de tels ou tels et rien de plus.
Quant aux révolutions sociales, les seules qui aient le sens commun, ce n'est pas par la force, par la violence, par l'émeute, par l'intrigue, par les bouleversements qu'elles peuvent se faire.
C'est par l'étude, par le travail, par l'application
assidue des esprits à la recherche de la vérité et des moyens d'y parvenir.
Les ambitieux, les intrigants, les avides ne savent que le nom des réformes qu'ils n*ont jamais étudiées.
Les plus forts sont ceux qui peuvent écrire ces noms sur un drapeau rouge sans trop de fautes d'orthographe ;
Et, à coup sûr, si jamais la révolution-problème doit être résolue — ce n'est pas par les avocats, orateurs de balcon, ni par cette variété de l'avocat^ la variété écrivante, qui délaie dans les journaux des phrases creuses sur des questions nullement étudiées. Je sais, dans une vie retirée et solitaire, quelle immense lecture et quelles longues heures passées à digérer cette lecture il m'a fallu pour arriver à savoir le très très-peu que je sais — et à voir des lueurs.
Qu'a-t-on gagné jusqu'ici? quelle est la situation réelle du pays?
En haut, un luxe insolent, mêlé d'inquiétude, d'insomnies, de terreurs.
Au milieu, de la gêne, des désirs violents, de l'envie, de l'anxiété.
En bas, des besoins nouveaux, la faim, la haine.
La féodalité, l'aristocratie ne sont pas détruites ; lies sont remplacées ou transformées : l'agiotage, le
capital, certaines industries, certains commerces — mal réglés, mal équilibrés — ont ressaisi tous les prétendus droits qu'on croyait avoir abolis — certaines cheminées d'usines, et mieux encore, certains porte-feuilles, se sont élevés, comme autrefois les tours et les donjons — ; ce n'est plus le seigneur, c'est l'argent qui exerce aujourd'hui, dans de bien autres proportions qu'autrefois, le droit de jambage sur les innombrables vassales que lé luxe et la misère jettent sur le trottoh*.
Et cependant il est une révolution, une révolution sociale qu'il faut faire, une révolution qui seule arrêtera la série d'émeutes successives et de guerre civile dont se compose notre histoire depuis trop longtemps — celle qui permettra à tous les habitants d'un pays de vivre en travaillant, mais celle-là, je le répète,' ce n'est pas en combattant pour donner à Pierre la place et les appointements de Paul, qu'on y arrivera — c'est en engageant tous les bons cœurs et tous les bons esprits à chercher la solution du
problème.
Et pour cela — il faut commencer par établir un gouvernement stable et logique ; — faire le calme et le silence pour qu'on puisse penser, — dessécher le marais pour qu'on puisse bâtir.
Les monarchies ont fini leur temps — s'il s'en élève encore en France — ce sera un accident qui ne tardera pas à nous rejeter dans les troubles et les batailles ; — la république seule, à cause de son élasticité, qui lui permet d'admettre, sans révolution,
les moditications, les changements, les essais même, nous donne des chances de paix durable et nous permettra de niarcher à la recherche et à la conquête des progrès sérieux.
Il faut d'abord modifier le suffrage — supprimer le scrutin de liste — établir le vote à deux, degrés à la commune.
Le citoyen qui choisit dans sa commune, pour le représenter au chef-lieu, un de ses concitoyens qu'il connaît depuis son enfance, dont il sait la vje publique et la petite vie — celui-là fait un choix sérieux, logique, éclairé — digne d'un homme libre et d'un homme sensé.
. Celui qui vote telle ou telle liste pleine de noms qu'il ne connaît pas — vote comme un imbécile; — comme un mouton dans un troupeau — qui saute là où le bélier a sauté ; — aussi bien à l'abattoir que dans les ch3mps herbus.
Le premier vote — ou mène l'autre voter.
Le paysan, l'ouvrier — fût-il moins ignorant qu'il ne l'est en France — n'a pas le loisir d'étudier les questions politiques ; — surtout embrouillées comme elles sont à dessein aujourd'hui.
Il ne peut discorner les qualités nécessaires à un bon député; il ne peut surtout savoir si celui qui, récitant son « boniment », — inscrit ces qualités sur le tableau qu'il frappe de sa baguette, — les possède en réalité au dedans de sa baraque.
Au moment où la foire à la députation s'ouvre, le bruit de la musique et des pitres et des paillasses
l'assourdit; il lit, il entend crier : — C'est ici que Ton voit le vrai républicain, le vrai ami du peuple ;
— venez voir ce phénomène — entrrrez — prrre" nez vos billets, nommez-moi ; — vous serez riches ;
— il n'y aura plus d'impôts ; — vous serez tous décorés; — le soleil mûrira régulièrement les moissons que la pluie aura gonflées; — les harengs et les sarJines rompront vos filets; — vous aurez des places, de l'argent, des honneurs, etc. — entrrrez ! ^- noramez^moi !
Il ne pense pas à se dire : — Mais, ce phénomène a dépensé bien de l'argent pour établir sa baraque et peindre son enseigne ; — pour payer la musique, et le pitre et le paillasse qui font la parade devant la porte; — mais il n'est pas des nôtres, — il n'est pas de notre pays ; — personne d'ici ne connaît ni lui ni son père ; — pourquoi dépense-t-il tant d'argent pour se dévouer à nos intérêts? — nous ne sommes ni ses parents ni ses amis.
En général, quand on achète quelque chose en gros, c'est pour le revendre en détail.
Mais le paysan et l'ouvrier n'a qu'à regarder autour de lui, — il saura bien à qui il ira sans honte et avec confiance demander du secours s'il est besoigneux, de l'appui s'il est opprimé, un conseil s'il est embarrassé.
Il se dira : — Ah! un tel — son grand-père était laborieux et bon; — son père était juste et intelligent, — il est, lui, juste, intelligent et secourable,
— il a étudié — il étudie encore, il est assez riche
pour avoir du loisir, — s'il ne Test pas, aidons-le soit en cultivant son champ pendant son absence,
— soit en lui offrant quelques écus de nos économies pour son voyage ; — envoyons-le au chef-lieu
— nous représenter et voter pour nous ; — il sait nos besoins, — il nous aime, — il ne se laissera pas attraper, — il ne se joindra pas à ceux qui veulent nous attraper; n'attendons pas qu'il se présente à nous; — d'ailleurs, comme le service qu'il nous rendra ne lui rapportera ni places, ni honneurs, ni argent, — c'est une corvée, un travail du moins, un grand dérangement, et c'est à nous à le prier.
Il ne vient pas au café, — ni au cabaret, — nous faire des discours auxquels nous ne comprenons pas grand'chose.
Mais nous le trouverons chez lui, — arrosant ou bêchant son jardin, ou instruisant ses enfants, — ou lisant et étudiant sous les arbres, — ou faisant la partie de son vieux père — ou à la pêche, ou à la chasse •
Si j'insiste sur le règlement du suffrage, c'est que tout dépend du suffrage et du vote. En république, je suis presque le seul à m'en préoccuper , — cependant qui oserait affirmer que
Si demain — ou M. Thiers qui en a, dit-on^ menacé
— ou les chefs du parti rouge (j'entends par chefs ceux qui ont plus faim et plus soif que les autres, car de lumières, de science, ils n'en ont pas plus que ceux qu'ils prétendent conduire), ou les bonapartistes (}ui se disept sûrs du vote comme les
rouges, se décidaient à appeler le peuple aux urnes, et y réussissaient,
Qui oserait affirmer que la France ne serait pas dans une horrible anxiété — se sentant Jouée — elle — sa fortune, sa liberté, son existence — • aux cartes ou aux dés, — et avec des cartes biseautées et avec des dés pipés?
Et c'est dans cette situation que par lâcheté, faute d'oser en sortir, vous osez audacieusemeut rester !
Cela nous étonne, nous qui vivons seul au bord de la mer, — mais il parait que cela est tout simple pour les gens qui sont au centre des affaires, • La république, la monarchie, — telle caste, telle nuance, — ça ne représente ni des idées ni des principes, — ça représente des cartes ou des chances sur lesquelles jouent les pontes et les grecs qu'on appelle les hommes politiques.
Tel joue sur la rouge aujourd'hui qui, si la rouge est trop longue à sortir, ne se fera aucun scrupule de porter sa mise sur la noire, — tel passe du pair à l'impair, — tel autre met son enjeu à la fois à cheval sur deux ou sur quatre numéros.
C'est ce qui explique les alliances, les rapprochements les plus monstrueux. Ainsi M. Thiers a dit en pleine assemblée des représentants de la France « — Maître Ganibetta est un fou furieux qui nous
coûte la moitié de nos morts, la moitié du territoire perdu» la moitié de notre ruine. »
M. Thiers n'a pas osé répéter cette grave accusation devant Maître Gambetta. Maître Gambettâ n'a pas osé sommer M. Thiers de la répéter.
Ils ne s'en veulent pas plus que deux avocats qui plaident l'un contre l'autre, — on assure qu'ils se voient et sont d'accord sur plusieurs points» cherchant, il est vrai, réciproquement à se duper.
M. Thiers a dit à Maître Gambetta : — Écoute, mon petit, ne sois pas cassant, — crois-en un homme qui a joué ton rôle autrefois, — les Oncles qui ont fait leurs farces sont la providence des neveux qui les imitent; — fie-toi à moi, n'abreuve pas mes cheveux blancs d'avanies et d'amertume, laissé-moi un peu jouir de mon reste; amuse-toi, mais tranquillement, sagement, — mon héritage t'est assuré; — ne va pas gaspiller d'avance ce que je te garde, — je suis un homme d'ordre, je ne touche pas au capital, — les revenus me suffisent; — ne crois pas que je laisserai rien à cette gothon de droite, ni aux d'Orléans^ ni aux centres. — Tu seras mon unique héritier, — je suis ton bon oncle^ — appellemoi l'oncle Thiers, comme on disait l'oncle Tom.
— ^Va-t-en dans les départements, leur dire de ne pas faire de bruit et de ne rien casser dans la maison ; — prends toi-même des airs convenables , sois moins débraillé, — montre -moi des égards; — remplace les balcons par des banquets, — laisse-
moi finir tranquillement mon petit règne ; — j'ai 76 ans , — après moi le pétrole; — tu viendras me voir le matin pour ne pas te nuire dans le .parti. — Pars avec ma bénédiction.
A propos, je lisais cette nuit une lettre de Cicéron, lettre trop longue pour que je la transcrive, mais comme la pluie battait les vitres et m'empêchait de dormir, j'ai déclaré la journée commencée et je me suis mis à feuilleter le volume, soulignant quelques passages.
Tenez, pour vous faire partager mon opinion, je vais transcrire ici quelques-uns des plus courts de ces passages, — qui pourraient s'écrire aujourd'hui aussi bien qu'alors. Choisissez ceux qui s'appliquent à nous et à notre situation.
« Entre les prétendants, personne ne s'inquiète de la prospérité et de l'honnêteté de la République, chacun veut être le maître, et c'est tout*.
)) Ni l'un ni l'autre n'a pour but notre bonheur; — l'un et l'autre veulent régner '2.
1. Dominatio quaesita ab utroqae, non id actum beata et honesta civitas ut esset.
2. Neutri ax<hcoç est, ut nos beati simus, uterque regnare vult.
» La paix ne consiste pas seulement à avoir déposé les armes ; elle consiste à n'avoir à redouter ni les armes ni la domination de personne*.
» Nous n'avon» pu servir un maître, et nous servons un de ceux qui servaient avec uous^.
» Parmi ceux de leurs ministres et de leurs amis, auxquels ils ont donné les provinces à gouverner, il n'y en à pas un qui ait su gouverner ses propres affaires pendant deux mois 3.
» A propos de ce qui passe, il y a bien un peu de chagrin chez les « honnêtes gens, » — c'est-à-dire ceux qui possèdent et qui jouissent, mais ce chagrin est, comme de coutume, stupide et stérile*.
» La foule et le bas peuple sont portés pour un changement^.
») Sachez bien que celui-là même qui nous conduit
1. Non pacem in armis positis^ sed in abjecto armorum et servitutis metu.