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LES BLANCS ET LES ROUGES

Plus je regarde ce qui se passe, plus je répète :

L'un voudrait pour lui seul les abus conservés ; L'autre croit qu'à son tour il est temps qu'il y goûte. Les blancs sont simplement des rouges arrivés ; Et les rcmgeSj des blancs en route !

Il est une question qui a été souvent débattue, c'est celle de la subvention accordée à certains théâtres : — Est-il juste, disait-on, de faire payer à la province des plaisirs dont la plupart de ses habitants ne jouiraient jamais? — Pourquoi la ville de Paris, pour laquelle les théâtres sont d'un si grand rapport par TafiBuence des étrangers, ne feraitrelle

pas seule les frais d'établissements dont elle tire de tels bénéfices? — Les réponses ne manquent pas, et jusqu'ici elles ont été triomphantes, puisque les subventions ont survécu.

Pour moi je serais d'avis non pas de supprimer les subventions des théâtres, mais de les enlever à ceux qui les reçoivent aujourd'hui et seulement d'en changer l'emploi.

Je voudrais voir se créer, avec toutes les aides possibles, un ou deux ou trois théâtres dans Paris, réellement destinés au peuple ; de vastes salles magnifiquement ornées, — d'excellentes troupes en tous genres — des pièces de toutes les sortes et de toutes les littératures — au besoin sans littérature, — des escamoteurs, des faiseurs de tours, des acrobates — en même temps que des tragédies, des vaudevilles, des pantomimes et des farces — des lectures d'ouvrages des meilleurs auteurs morts et vivants;

Des droits d'auteurs très-élevés pour des pièces qui seraient admises, non pas après examen d'une censure méticuleuse et bête comme on l'a vu souvent, non pas au point de vue d'une morale de convention, d'une morale de papier à laquelle chacun prétend astreindre les autres, en s'en affranchissant soi-même ;

Mais d'une morale vraie, simple, honnête, intéressante et gaie — car qui sera gai si ce n'est l'honnêteté, la sagesse, la vérité? de cette morale qui a sa place dans toutes les religions et dans tous les pays. V

2§8 L'AïlT t)'ÊTïtE MALHEUREUX

Il existe dans les répertoires de tous les théâtres des pièces qui, morales sans prétention de prêcher et de convertir, ont eu de grands et longs succès par le charme du bon, du beau et du bien.

Je voudrais voir les places à ces théâtres ne coûtant que quelques Sous — et des billets de famille mis à tin prix encore réduit à la disposition des maîtres d'ateliers et des chefs d'industries et donnés par eux en récompense ou en encouragement.

On parle en ce moment de supprimer la promenade traditionnelle du bœuf gras.

C'est une faute; il faudrait au conti*aire en augmenter l'éclat et la solennité en la ramenant à son origine,

Une grande fêtis de l'agriculture.

Je voudrais y voir figurer — les plus beaux produits de cette science de la terre et des champs; — je voudrais que ce fût l'occasion de récompenses honorifiques et autres offertes au travail, à l'intelligence, à la probité, à la vertu.

Il est une petite fête pour laquelle la plupart des journaux reprennent, dans la poussière d'un carton, une ou deux facéties, un ou deux sarcasmes tous les ans.

Cette fête a lieu à la halle; — le plus gros potiron est proclamé, couronné, promené — comme roi des potirons.

Çà me paraît beaucoup plus sérieux, plus honnête , moins dangereux et moins bête que les banquets, les réunions politiques où l'on proclame les

rois des bjraillards, les rois des médiocres^ les rois des débagouleurs de lieux communs, des rapetasseurs et des ressemeleurs de théories absurdes ; — les rois de l'émeute, du chômage, du pétrole, de la misère, de la faim, dé la prison et de la mort ; — constatez cette différence : vous mangez le roi des potirons, et ces autres rois vous mangent.

A Paris également , et surtout dans les départements, je voudrais voir se créer et sé multiplier des fêtes et des concours pour les exercices virils, — les tirs au fusil, les escrimes de toutes sortes, la gymnastique, la natation, la course, la marche pro longée, le saut, — les jeux d'adresse, les boules, les quilles, — les exhibitions fréquentes, perpétuelles, solennelles des produits des champs et des jardins, des chefs-d'œuvre dés arts et dé l'industrie; — je voudrais que des récompenses sérieuses fussent décernées à l'occasion de ces luttes et de ces concours, dût-on abaisser les traitements des préfets et des autres gros fonctionnaires, contre lesquels les membres du parti prétendu républicain , P. P. R,

— ont cessé de s'élever et de crier depuis qu'ils ont réussi à Se les approprier, en partie avec l'espoir de les envahir en totalité.

Des grands théâtres de Paris pàHit-àiént des troupes nomades qui parcourraient toute la France

— en donnant partout, avec des places à un excessif bon marché, celles des pièces qui auraient obtenu le plus de succès, et le succès lé plus mérité.

300 L'ART DÊTRS MALHEUREUX

C'est ainsi seulement qu'on pourrait lutter contre les cabarets et les cafés; — cet immense danger, ce dissolvant presque invincible — sans arbitraire, sans injustice, sans oppression et sans employer d'autres armes que lesJois et le plaisir.

Il est triste et* presque décourageant de voir les gouvernements qui se succèdent en France,

Comme des locataires sans bail,

Repeindre, badigeonner, recrépir, couvrir, cacher Jes lézardes de la vieille maison, — avec le fond des vieux pots à couleur des badigeonneurs précédents.

La France semble un malade qui met du blanc et du rouge pour cacher sa pâleur morbide, — et qui ne fait aucun remède pour lutter contre la maladie.

Je parlais l'autre jour des impôts ; je dirai aujourd'hui quelques mots de la pauvreté presque générale et des angoisses perpétuelles du commerce, qui « ne va pas ».

La pauvreté, qui n'était qu'un accident plus ou moins individuel, est devenu le paupérisme, qui est presque une institution.

Cet état, qui ne peut que s'accroître si on n'y apporte pas des remèdes radicaux, si on ne déchausse pas l'arbre pour examiner et soigner ses racines.

si on se contente de peindre en vert ses feuilles flétries, cet état tient surtout en grande partie à une révolution dans les mœurs.

Certains progrès ont été faits dans diverses industries, quelques-uns fiiême, quoique en bien petit nombre, dans l'agriculture; le travail des ouvriers est beaucoup plus rétribué.

Mais à mesure que nos ressources augmentent comme un, nos besoins s'accroissent comme trois.

Il n'y a plus de classes sociales; après toutes les promesses de liberté qui ont mené tant de gens en prison, après toutes les promesses d'égalité qui ont abaissé les uns sans élever beaucoup les autres, on est arrivé à

L'égalité des dépenses.

C'est surtout un mal parce qu'on n'arrive pas aussi facilement à « l'égalité des recettes ».

Il n'y a guère que les domestiques qui mettent à la caisse d'épargne le produit de l'anse du panier.

Les ouvriers qui réussissent à s'organiser pour la politique et l'anarchie, ne réussissent que bien rarement à s'organiser pour le travail et la vie facile. Pour la plupart ils ont perdu leurs anciennes habitudes de sobriété; leur semaine a trop de dimanches et trop de lundis ; — c'est en vain que leur salaire s'est beaucoup élevé ; ils prétendent faire tous les jours ce que faisait une fois un matelot, riche pour quelques jours, à son retour de la pêche de la baleine ; — il entre dans un café d'où sortait son armateur.

302 L'ART D'ÊTWE MALHEUREUX

Il appelle le garçon et lui dit : Mon ami, vous voyez ce monsieur qui sort, c'est Tarmateur ***, — c'est mon armateur, — vous allez me servir juste le même dîner qu'il vient de manger.

Je me rappelle que, dans mon enfance^ mon père, musicien renommé, était ce qu'on appelait un bourgeois aisé. — Eh bien ! quoique à la maison oli ne péchât pas par l'excès d'économie^ nous ne mangions que de loin en loin, et comme régal aux bons jours, des huîtres, qui alors coûtaient huit sous la douzaine; — Aujourd'hui on en sert tous les jours, chez les marchands de vin, à trente et quarante sous la douzaine.

J'ai conté déjà l'histoire d'un jeune garçon que son père m'amena de la montagne pour travailler chez moi au jardin; comme les gages qu'il me demandait me semblaient exagérés, je lui fis remarquer que son fils serait nourri chez moi :

— La nourriture ! me dit-il, qu'est-ce que c'est que çà? six ou huit sous par jour.

Et en effet chez lui ça ne représentait guèfe davantage.

Eh bien , quatre mois après, ce garçon me quitta parce que, ne voulant plus le nourrir, je ne lui offrais que 1 fr. 50 par jour, en surplus de ses gages, pour qu'il se nourrît à ses frais. — En quatre mois il s'était fait la liiétamorphosé qUe tolci : Il y avait à la montagne un fort, rude et laborieux producteur de moins, et à la ville un ouvrier représentant, par -ses nouvelles habitudes, ^rois ou quatre consommateurs de plus.

Multipliez ce résultat par le nombre efifrayant de paysans qui, tous les jours^ quittent les champs pour venir encombrer et aifamer les villes, — et voyez s'il ne serait pas urgent d'arrêter ce débordement, en donnant plus d'attraits à la vie des champsj — ^ en ne poussant pas les villes à s'agrandir sans cesse et à étendre la tone pestiférée qui règne autour de toute ville.

La société de notre temps est dans la situation illogique et inquiétante que voici :

Chaque jour^ les machines diminuent le nombre des ouvriers nécessaires, — chaque joir l'incurie ou l'ignorance des gouvernements laisse déserter les campagnes et augmenter le nombre des ouvriers des villes.

Le cardinal Alberonij dans le recueil de ses idées, que l'on a appelé son testament, ne cache pas la vraie cause pour laquelle les gehâ d'église et les hommes politiques ambitieux s'opposent et s'opposeront toujours à la propagation de Tinstruction parmi le peuple. Alberoni, cependant, qui fut tout-puissant pendant quelques années en Espagne^ ce qui faillit troubler .toute l'Europe, n'avait pas à se plaindre de cette instruction ; car il^était fils d'un jardinier des environs de Parme;

« L'ignorance, dit-il, doit être le partagé de ceux qui sont nés pour toujours obéir. »

« Lorsque l'esprit saisit la parfaite égalité que la nature a mise entre les hommes, il a trop de peine ensuite à se plier aux différences que la société a établies, et la raison se révolte contre là servitude. »

C'est absolument comme 4'usage de bander et couvrir les yeux aux mulets que Ton attèle aux norias et manèges pour faire monter Teau, — usage que, pour perdre moins de temps, certains peuples changent en celui de leur crever les yeux — pour qu'ils ne voient pas qu'ils marchent en rond sans arriver à rien qu'à travailler pour un maître.

Le cardinal du Perron voulait qu'on supprimât la plus grande partie des collèges établis en France, et cependant ils étaient alors presque entièrement dirigés par des prêtres.

Richelieu, partant du même point, arrive cependant à une conclusion plus large et moins absolue : — « La connaissance des lettres, dit-il, est tout à fait nécessaire en une république, — mais il est certain qu'elles ne doivent pas être indifféremment enseignées à tout le monde.

» Ainsi qu'un corps qui aurait des yeux en toutes ses parties serait monstrueux, de même un État le serait, si tous ses sujets étaient savants ; on y verrait aussi peu d'obéissance, que l'orgueil et la présomption y seraient ordinaires.

i) Le commerce des lettres bannirait celui de la marchandise, ruinerait l'agriculture et détruirait en peu de temps la pépinière des soldats, qui s'élèvent plutôt dans la rudesse de l'ignorance que dans la politesse des sciences; enfin, il remplirait la France de chicaneurs, plus propres à ruiner les familles particulières, et à troubler le repos public, qu'à procurer aucun bien aux États.

» Si les lettres, ajoute-t-il, étaient profanées à toutes sortes d'esprits, on verrait plus de gens capables de former des doutes que de les résoudre, et beaucoup seraient plus propres à s'opposer aux vérités qu'à les défendre. »

Mais, — par les lettres, — Richelieu entendait non pas l'instruction primaire, — mais une instruction supérieure.

En effet, il veut qu'on a tire la jeunesse d'une ignorance grossière, nuisible à ceux mêmes qui destinent leur vie aux armes ou au trafic ».

« Au bout de deux ou trois ans, dit-il, on connaîtra la portée de l'esprit des enfants, et on enverra les meilleurs étudier dans de grandes villes. » .

Le cardinal — se prononce aussi sur la dispute entre l'université et les jésuites à propos du monopole de l'éducation :

« Les universités prétendent qu'on leur fait un tort extrême de ne leur pas laisser primitivement à tous autres, la faculté d'enseigner la jeunesse.

» Les jésuites, d* autre part, ne seraient pas fâchés d'être seuls employés à cette fonction.

» Si les universités enseignaient seules, elles reviendraient à leur ancien orgueil qui a été si préjudiciable.

» De la part des jésuites, on pourrait appréhender le même inconvénient, on aurait, de plus, sujet d'en craindre plusieurs autres. »

Et il énumère les nombreux dangers qu'il y aurait à laisser l'éducation aux mains de cette compagnie.

« ^^ Obéissance aveugle des jésuites à un chef étranger ;

» 2® Leur puissance^ qui leur ferait placer leurs élèves dans toutes les charges et tous les grades les plus élevés — et leur y donnerait ainsi entrée à eux-mêmes ;

)) 3® Les Sacrements, au moyen desquels ils continueraient dans la vie civile leur autorité sur leurs disciplesi »

Il se défie également « des bénédictins et des dominicains qui, tour à tour, dit-il, ont exercé cette même autorité ».

Il conclut qu'il faut « laisser à l'université et aux jésuites à enseigner librement — et avec émulation »*

Cette prétention des prêtres d'être dépositaires de la science et d'en disposer à leur gré n'est pas nouvelle*

Quatorze siècles avant Fère chrétienne^ les brahmanes indiens en avaient fait une loi sévère.

Ils commençaient par élever au-dessus de tous les autres hommes les brahmanes à cause de leur science; — puis, ils se réservaient le droit de communiquer ou de refuser cette science.

cr D'un brahmane possédant le riga-véda ( livre saint ) une simple décision est une autorité plus forte que l'opinion de 10^000 hommes. »

« Ce même brahmane, versé dans les écritures, ne serait souillé d'aucun crime, même s'il avait tué les habitants des trois mondes. »

« Un roi, quelles que soient ses nécessités, ne peut rien prendre à un brahmane sous peine de perdre son empire. »

« Autant le sang d'un brahmane blessé répandu à terre absorbera de grains de poussière, autant de

fois mille ans Tautetir du crime passera dans le séjour infernaL »

« Il y trouvera celui qui aura frappé un brahmane, fut-ce avec un brin d'herbe, — celui qui lui aura imposé silence ou l'aura emporté sur lui dans une contestation, et qui ne lui aura pas demandé pardon en se prosternant à ses pieds -^ et ce lieu infernal c'est YAsipatravana^ une forêt dont les feuilles sont des lames d'épéCi »

« Il y rencontrera aussi « le voleur de doctrine » c'est-à^ire, celui qui aura étudié sans autorisation é »

Car, « c'est de la bouche d'un brahmane que tous les hommes sur la terré doivent apprendre leurs règles de conduite ».

Le but évident des premiers prêtres a été de s'emparer de l'instruction pour ne pas la donner, -^ puis ne la donner qu'à bon escient, en y mêlant certaines idées, certaines pratiques, certains préjugés qui conservaient leurs élèves dans leur dépendance.

Il est une circonstance bien remarquable; — j'ai souvent demandé ce que devenaient les orphelins, les enfants trouvés ou abandonnés, élevés par des cotifréries religieuses ; — il m'a toujours été répondu que filles et garçons devenaient en général d'assez mauvais sujets; — ainsi dans une ville que j'ai habitée pendant une douzaine d'années, les habitants en étaient venus à ne plus vouloir prendre à aucun prix pour servantes les filles élevées dans une congrégation très-puissante.

Je cfus d'abord que cette répugnance était ins-

pirée par la crainte d'admettre dans l'intérieur des familles des personnes ^qui, continuant à être soumises aux prêtres qui les avaient élevées, iraient sous prétexte de se confesser elles-mêmes, confesser surtout leurs maîtres et introduire dans la maison Fœil et l'oreille de l'église.

Cette crainte n'entrait que peu et souvent même pas du tout dans cet éloignement ; je questionnai encore et je découvris la cause qui faisait si « mal tourner f> la plupart des élèves de cette congrégation, où on doit nécessairement leur inculquer des préceptes de morale et d'honnêteté.

Cette cause, la voici

En même temps que les règles de la morale, de la probité, des devoirs, on enseigne aux enfants un certain nombre de pratiques, je ne dirai pas religieuses, mais dévotes^ auxquelles on les habitue à attacher une importance exagérée et superstitieuse, et sur lesquelles on se montre^ quelquefois plus et toujours au moins aussi sévère que sur les devoirs de la vie sociale.

De telle sorte que les élèves sortent de ces maisons munies d'une espèce de chapelet où sont attachés, pêle-mêle et sur le même fil, la probité et les offices religieux, l'amour du travail et l'observation des jours maigres, la chasteté et les amulettes et les scapulaires, etc., de telle sorte qu'une fois entrées dans la vie, où les exigences du travail et des diverses professions rendent à peu près impossibles ces pratiques du couvent, au moins dans leur régularité, les élèves des congrégations, d'abord un peu effrayées

d'y renoncer, ne se croient pas ensuite plus coupables d'abandonner tout le reste ; et le chapelet, une fois le fil rompu, laisse tomber en même temps tous ses grains : pratiques dévotes et vertus sociales.

A Toccasion des vœux, pour l'instruction gratuite et obligatoire^ émis par le conseil municipal de Paris, il a été question d'ajouter, et cette mention n'a été repoussée que par deux voix, que celte instruction serait exclusivement laïque.

S'il est une chose et un mot sur lesquels on ne s'entend guère, c'est la liberté.

La plupart des gens ne se croient libres que lorsqu'ils peuvent opprimer ; et quand ils demandent la liberté, ce n'est pas seulement leur propre liberté qu'ils réclament, mais ils veulent qu'on leur livre aussi la liberté des autres qu'ils prétendent con-fisquer.

Presque personne ne veut admettre cette formule bien simple cependant et tout à fait incontestable :

(( La liberté de chacun a pour limite la liberté des autres. r>

L'université toute-puissante ne tarderait pas à devenir une sorte de jésuitière laïque ; il n'est pas permis d'oublier les excès auxquels elle s'est Uvrée.

Il faut se rappeler les fameuses querelles pour et contre Aristote — la guerre parfois sanglante entre les deux sectes des aristotéliens, les nominaux et les réalistes, à la suite de laquelle l'université fit enchaîner dans les bibliothèques certains ouvrages

d'Aristote avec défense de les lire par ordonnance du roi Louis XI.

Le savant Ramus, ayant attaqué la doctrine d'Aristote, l'université obtint de François P', auquel cela était bien égal, qu'il défendît à Ramus d'user de médisance à regard du précepteur d'Alexandre.

Ramus fut persécuté encore par l'université, pour la manière dont il faisait prononcer la lettre Q par ses disciples, dans les mots quisquis, quamquam^ etc.

En 160i, l'université déchaîna Aristote et ordonna la lecture assidue de ses ouvrages.

La Sorbonne, en 1624, défendit, sous peine de la vie, de tenir et d'enseigner aucune maxime contre les auteurs anciens approuvés par elle.

La vérité et la raison en cela, comme en toute autre chose, conseillent la liberté, soumise aux garanties de la loi.

L'État ne doit pas avoir de religion, il doit protéger également toutes les religions, toutes les sectes comme tous les individus.

L'État ne peut donc établir que des écoles laïques, mais il ne doit s'opposer en rien à rétablissement d'écoles dites religieuses ; seulement, il ne faut plus de privilèges et d'immunités; il faut que les conditions de capacité pour l'admission à la direction des écoles, soient les mêmes pour tous ; les congrégations religieuses, qui sont encore très-puissantes, et qui se font de si gros revenus de leur pauvreté, ne manqueront pas de continuer à entretenir des écoles gra-

tuites. S-il est juste d'obliger les pères à donner à leurs enfants Finstruction primaire, il n'est pas beaucoup moins juste de leur laisser le choix des écoles; — mais prêtres ou laïques doivent subir les mêmes examens et présenter les mêmes garanties.

Ne vous occupez donc, vous, les députés, qui prononcerez sur l'obligation et la gratuité de l'instruction, vous, les ministres, qui aurez à les appliquer, ne vous occupez que d'assurer l'égalité pour les «écoles laïques. Cette égalité est loin d'exister.

Les directeurs et les professeurs des écoles religieuses sont toujours suffisamment rétribués, tous leurs besoins sont satisfaits par la compagnie ou la congrégation à laquelle ils appartiennent.

Tandis que les. instituteurs des écoles laïques — je ne parle pas de Paris, où il s'est fait, sous ce rapport, de notables progrès, — mais les instituteurs des petites villes et ceux surtout des campagnes, sont rétribués avec une parcimonie qui descend jusqu'à^ un ridicule sinistre.

L'instituteur communal est plus pauvre que le plus pauvre ouvrier, car le salaire de 1-ouvrier - s'élève^ en proportion de renchérissement des denrées, tandis que le sien ne s'élève que par le caprice ou la justice tardive, impuissante et insuffisante d'un ministre.

On n'aurait pas, dans les campagnes, un domestique de ferme, pour la rétribution de l'instituteur, lequel doit se nourrir, tandis que le domestique est

nourri à la ferme; ajoutez que Tinstituteur doit être vêtu convenablement, suivant certaines conventions.

Cette avare rétribution a un triple inconvénient :

Elle prive les instituteurs de la considération des habitants, qui les voient pauvres, mal vêtus, mal nourris ;

Elle les oblige à subvenir aux nécessités de la vie par l'appoint de petites industries qui les tiennent dans une situation d'infériorité et les empêchent de travailler et d'étudier, et qui leur enlèvent le respect des enfants. — Ils sont sacristains, chantres, sonneurs de cloches — employés à divers titres dans les mairies, etc.

Cette parcimonie enfin détourne de la carrière de l'enseignement tous les jeunes gens auxquels et leur instruction et leur intelligence permettent d'aspirer à ne pas mourir de faim ; — tandis qu'au contraire il faut faire de l'instruction une carrière recherchée par les plus capables, — une carrière suffisamment rémunératrice et honorée.

Ne confondez pas surtout l'instruction primaire, qui seule doit être obligatoire, qui seule doit être gratuite, — avec l'instruction supérieure, qui doit, elle, être exceptionnelle ; — il n'est pas à désirer qu'on voie tout un pays bachelier et composé d'avocats, de médecins, de journalistes.

Nous avons déjà beaucoup trop de ces gens qui, jetés dans les professions libérales qu'ils encorabrept, ne trouvent pas leur place dans une société ou ils n'ont alors de chances de vivre qu'en l'agitant, la corrompant et la troublant. J'adopte pour ma part l'avis de Richelieu : « Il serait à désirer que ceux-là seulement reçussent l'instruction supérieure, qui ont reçu de la nature une aptitude particulière ; ce qui aurait pour résultat d'élever le niveau des professions libérales, niveau qui tend au contraire singulièrement à s'abaisser par les recrues trop nombreuses et trop indignes qui s'y pressent, s'y coudoient, s'y bousculent et s'y étouffent ».

Il faut reconnaître qu'au point de vue de l'instruction, la France est misérablement en retard. Cette influence, qu*il vous est facile aujourd'hui d'exercer sur les votes des campagnes, grâce à l'ignorance, peut, au moment où vous y penserez le moins, être saisie et exercée par d'autres. Il ne sera plus temps alors de remarquer et de constater que ces votes ignorants n'ont pas moralement la valeur qu'ils ont numériquement et légalement.

Vous avez eu une minorité inquiétante dans les grandes villes, dans les grands centres intellectuels et industriels, dans les capitales, le§ têtes de la France ; vous avez une majorité énorme dans les campagnes.

Eh bien, si vous vous contentez de cela, vous ressemblez à ces faunes et segipans luxurieux qui d'une

3U L'JLRT D ÊTRB MiiLHEURfinX

femme ne demandent que le corps, sans se préoccuper de sa tête et de son cœur.

Je sais que ces têtes du pays, ces capitales, sont aujourd'hui bien grosses, comme le remarquait déjà le czar Pierre-le-Graiid lorsqu'il vint à Paris ; et en conséquence exposées m^ congestions ; mais n'avez- Yous pas à reprocher cet accroissement malsain et dangereux des villes, cette macrocéphalie, cette hydrocéphalie de la France ?

Qu*avBz^(ms^ fait pour 1$ Umrétrey pour le progrès j pour la GoriBidération des habitants des campagnes, excepté quelques phrases qui reviennent périodiquement t;er6a et voceSy quand vous avez besoin d'eux?

N'est-ce pas vous qui^ d'abord à Paris, puis dans tous les chefs-lieux des départements, avez poussé les villes à des agrandissements, à des embellissements ruineux; qui les autorisez et les invitez à contracter à cet effet des emprunts qui engagent imprudemment et injustement ces villes pour plusieurs génér ratipps qui ne sont p^s encore nées ?

N-est'Çe pa$ vous qui attirez tant d'habitants des champs dans les villes par l'appât de gains plus forts, sans songer que tout {habitant de la campagne qui vient à la ville acquiert des besoins et des goûts nouveaux, et est un producteur supprimé et remplacé par au moins trois consommateurs ?

N'est-ce pas vous qui étendez autour de chaque ville une 2one pestiférée dont les habitants abandonnent la terre pour venir encombrer des industries déjà surchargées; pour venir, les hommes, chercher un travail aléatoire et con^éqM.emment, à l'occasion, men-

L'ART D'ÊTRE MAtîIËUREtJX . 318

dier et Toler ; leâ îîllesj se faire servantes ^ nourrices ou prostituées?

La représentation, basée sur le cens, c'eàt-à-dire siii* l'argent, engendre la pltis mauvaise, la plus basse, la pliis insolente des tyrantiieSi

Le suflTragë uhiveWèl direfct, eiitt^ë âùtfeS torts, n'est nullement Universel, et ne repi*éâfehtë qUè les coteries.

Le suffrage universel à deux degrés satisferait à la justice et au bori Sétis.

Et il y a une contradiction ridicule à vouloir maintenir le suffrage direct, ëii même temps qu'on reconnaît que la gratide majorité dé la natiotl est plongée dans une sombre ignoràiice;

Autre absurdité mortelle : — Ce pays qui semble ne tenir au di'oit dé suffrage que lor&cju Ott le lui refuse, ti'à pas plus tôt conquis ce droit qu'il s'éftipresse de ne pas voter.

De sorte que le gouvernement^ dit des majorités, par le suffrage, dit universel, — abandonne le pouvoir à une minorité remuante, oisive, ignorante, •envieuse et affamée.

Lé suffrage doit être obligatoire comme le service militaire. — Tout droit doit être l'envers d'Un devoir.

On est d'abord effrayé, puis ensuite ridiculement surpris du petit nombre d'hommes qui réussissent

316 L'ART D'frTRE MALHEUREUX

à opprimer, à terrifier une grande ville comme Paris, — et on cherche Texplication.

C'est que ce petit nombre inoccupé, oisif, fainéant et n'ayant à partager que des espérances, ne se divisera qu'au partage des réalités, — qu'il consacre ses jours et ses nuits à rêver et préparer la bataille et le pillage, tandis que les bourgeois — les vrais travailleurs, par opposition à ceux qui ont usurpé ce nom si peu mérité — ont acquis, possèdent, ne veulent rien mettre en commun, et sont semblables à des naufragés qui saisiraient, aux premiers craquements du navire, chacun un petit morceau de bois.

Ces morceaux réunis, assemblés, liés, formeraient un radeau qui les porterait et les sauverait tous; mais chacun veut garder pour lui seul son fétu qui ne peut le porter, et tous, au lieu de se sauver ensemble, se noieront séparément chacun pour son compte.

Ce qu'il faudrait, ce serait avant tout de donner aux hommes et de rendre aux choses leurs véritables noms.

Ne plus prendre pour

lia voix de la France

Les crécelles et les pratiques d'une centaine d'a-^ vocats de douzième ordre, braillards, ayant fait leurs études politiques dans les brasseries, en jouant aux dominos et au besigue, entreprenant les affaires de la France, faute d'avoir trouvé d'autres clients aussi naïfs et aussi crédules, — et promettant au

peuple, comme ça se faisait déjà du temps de mon maître Aristophane, de « lui donner le pain des autres ».

Il faudrait ne plus prendre pour

Le peuple,

Une tourbe de fainéants, de piliers de cabaret, de prétendus « travailleurs », de souteneurs de filles, de repris de justice, d'incendiaires et d'assassins dont maître Gambetta a avoué en pleine Assemblée des' représentants de la France, que ce parti soi-disant républicain ne voulait ni ne pouvait se passer, — ce parti soi-disant républicain, refusant net de se séparer de cette queue immonde.

Ne pas prendre non plus pour « le peuple », un certain nombre de badauds crédules, entourant n'importe qui s'habille de rouge, monte sur quelque chose et parle emphatiquement avec accompagnement de clarinettes et de grosses caisses, ce troupeau auquel Aristophane déjà reprochait de « se livrer aux marchands de lanternes »i

Ne pas prendre pour le signe de la prospérité publique, que cent drôlesses ruinant cinq cents imbéciles, et trois cents « honnêtes femmes », qui imitent bêtement les drôlesses, traînent dans la fange des rues trente mètres de soie ou de velours, ou promènent leurs figures peintes dans des calèches « à huit ressorts », sur les boulevards et au Bois.

âl8 L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX

Ne pas prendre maître Gambetta pour quelqu'un.

Ne pas prendre pour la fortune publique, le jeU de la bourse et l'agiotage, — mais, Tagriculture jet l'industrie, — la seconde, dans certaines limites, la première sans limites.

Ce serait déjà un grand point de gagné.

L'empereur Marc-Aurèle remerciait son aïeul de l'avoir empêché d'aller aux écoles des rhéteurs ; un de ses maîtres de l'avoir détourné de telle étude inutile, de telle autre dangereuse.

Moi je dois à l'étude des mœurs politiques de mon temps la résolution de ne jamais lire les programmes, les annonces, les promesses, les « boniments » des hommes plus ou moins d'État, candidats, aspirants ou arrivés; ces programmes ou « boniments » n'étant jamais l'expression de leur pensée ni de leurs intentions, mais la « mise en montre » ou en « étalage » plus ou moins bien, plus ou moins mal écrit de ce qu'ils ont intérêt à faire croire.

Rappelons parmi les plus récents et les plus courts:

« Nous avons fait serment de mourir tous jusqu'au dernier. » ( Maîtres Jules Favre, Gambetta^ etc.)

« J'ai fait un pacte avec la victoire et avec la mort.» Maître Gambetta seul).

«Pas unsou, pas un poucede terre.» {MaïtreFavre.)

« Je sortirai seul et sans armes au-devant des Prussiens. » (Victor Hugo.) *

«•Je rentrerai mort ou vainqueur, r){M(titreDucr0Sy etc. y etc.)

Je n'ai donc rien à dire des programmes des ministères qui se succèdent ; je ne les lis pasi On terra biens

De temps en temps on prépare, on fait un « remaniement » ou « épuration » dans ks préfectures, sbus-préfectures, etc. ; et les malheureux titulaires sont dans Tanxiéié, les yeux fixés sur les fils du léiégfaphei

C'est un singulier métierj de ce temps-ci^ que le métier de préfet, de sous-préfet, etc. ^ et je ne crois pas trop m'avancer en le mettant au nombre des petits inétiers, et de ceux que j'interdirais à toon fils, si j'en avais uui

Comment, voici un pauvre diable qui, du jour au lendemain, met un habit brodé, descend de sa mansarde dans Un palais, à des voitures, des chevaux, de nombreux domestiques, une légion d'employés, humbles et soumis, du moins en sa présence, qui étale tous les signes extérieurs de la royauté dans son chef-lieu, que l'on adUlé, qUe l'on trompe, que l'on trahit comme Un vrai roi, et en réalité il n'est qu'un laquais dans l'antichambre, attentif à la sonnette de son maître, le ministre de l'intérieur; au moment où il y pense le moins, Sans qu'il ait démérité en rien, le télégraphe vient souIHér sur sa gloire et l'éteint comme Une allumette ; il reste, aiiiâi que

Cendrillon le soir qu'elle oublia de quitter le bal avant minuit, son carrosse redevenu citrouille, ses chevaux gris des souris, son cocher un rat moustachu, son habit brodé un costume de carnaval qui ameute les gamins ; il retourne à sa mansarde plus malheureux, plus pauvre, par les habitudes qu'il vient de prendre, et d'une pauvreté un peu ridicule remplaçant sa pauvreté peut-être honorable d'autrefois.

Et cependant, qu'elle âpreté pour obtenir et reprendre ces places! — C'est qu'il faut dire qu'elles sont à la portée de tout le monde; on ne demande à un préfet, à un sous-préfet, dont les fonctions pourraient avoir une si grande importance, ni des études spéciales, ni un examen de capacité, ni rien autre que d'appartenir à tel ou tel groupe, à telle ou telle coterie ; ni quelques connaissances du département qu'il doit régir ; loin de là, on le transporte de Test à l'ouest, du nord au midi de la France, parfois au moment où il allait commencer à apprendre quelques éléments des intérêts, des mœurs, des tendances, des besoins des populations au milieu desquelles il est tombé comme un aérolithe ; il semble qu'on ne lui demande qu'une seule condition : ne rien savoir des devoirs qu'il est sensé avoir à remplir ; si bien que — ouïes affaires sont conduites par quelque vieil employé assez subalterne pour que sa place n'excitant pas Tenvie, on l'ait laissé ou oublié dans son coin, — ou par une coterie qui s'empare du préfet à son arrivée au chef-lieu et se fait de lui l'instrument aveugle des convoitises ou des haines locales.

Ne serait^il pas temps de mettre à ces fonctions certaines conditions qui, à la fois, rendraient utiles et les fonctions et ceux qui en seraient chargés, et en écarteraient par Thorreur du travail et la nécessité de certaines études, les fruits secs du journalisme et du palais et des autres professions. Ne pourrait-on pas choisir les préfets parmi des gens ayant fait certaines études spéciales qui leur permettraient d'être préfets eux-mêmes, et alors leur feraient un titre et un état comme celui des officiers, et ne nous exposeraient pas à voir cette nuée de préfets « dégommés » errants et « revenant » la nuit comme des âmes en peine de morts non inhumés, comme des ombres ou des larves et des goules, autour de leur vieille préfecture où ils n'espèrent rentrer qu'à la suite de nouveaux bouleversements en leur..., pays.

J'évite le mot de patrie, ce mot si beau composé de père et de mère, qui, disons-le tristement, n'a guère d'application aujourd'hui, quand on voit combien de gens sont heureux des malheurs qui ont frappé la France, leur doivent leur élévation, leur fortune, leurs jouissances, leurs espérances, et seraient bien fâchés que « ça ne fût pas arrivé » .

Je n'oserais pas, quand j'y pense, faire la liste de ces gens-là ; elle descendrait bien bas, elle monterait bien haut et elle serait mortellement triste et effrayante.

Nous assistons à une première « épuration » c'està-dire à ce spectacle ridicule de préfets et de sous-

322 L'ART D'ÊTRE MALHÈDRÈUi

préfets, jouant aux quatre coiils ; — â cette prise de possession de certaines places... tôti jours rétribuées, pour donner satisfactioii aux plus affamés et aux plus altérés; — disons le mot, à cette lâcheté des ministres, sacrifiant un certain nombre de fonctionnaires à Tavidité des uns, aux rancunes dès autres, et promettant de tiouvëUes a épurations »; c'est-à-dire de nouveaux gâteaux à Cerbère.

Tel est destitué pour s'être opposé dans soli département à rélëctiôri de maître Gambettà ou de tout autre de ses amis ou complices.

II y a un monsieur Doticieux par exeinplë; pl*éfèt, jfe crois, de Vaucluse, qui est puni d'avcii» monti'é de la clairvoyance, du courage et de Téhergie. — J'ai parlé plus d'une fois dans les Guêpes de l'institution des « chambrées », c'est une invention assez nouvelle, réunissant dans les campagnes les tt avantages » du club à ceux dil cabaret, et produisant pour lés habitants des champs la désàccdiitumance du travail , là paresse, la débauche, les folles espérances, les convoitises absurdes et criminelles, la tristesse, la dissolution, là riiirîe de la famille.

M. Doncieux, — c'est tout ce que je sais de lui,

— s'était fortement opposé à l'augmentation, à l'extension des chambrées, — de \\ sa destitutioti;

— d'autres sont frappés pour avoir soutenu les candidatures désignées par les ministres; — le rêve des pseudo-républicains en fait de fonctionnaires, c'est qu'ils soient dans là ttlachine politique des rouages tournant à léUf fatitaisie en seiis divers.

L'4RT WtTM MAmEURgpx m

mais dp préférence (Jans le seps contraire au sens indiqué par celiii qui est chargé de remonter et de régler Thorloge.

Il me revient à ce sujet un souvenir de Cavaignac : il m'avait chargé de je ne sais plus quelle comn^issiop auprès d'ijn ministère;. — ja revins de ma mission d'assez mauvaise bumeur, jig n'avais pu m'en acquitter efficacement par le mauvais vouloir, par la force d' inertie de quelque fooctionnaire subalterne.

— Eh bien, me demanda Cavaignac? ,

— Eh bipn, ça n'est pas fait, ça ne se fera peutêtre pas, il y a un garçon de bureau qui ne veut pas.

— Que me dites-vous là?

-T- Ce n*est pas moi qui ai inventé l'indépendance d^ fonptionu^ires.

— Je vous prie, mon ami, dit-il, de ne pas m'attribuer plus qu'à vous cette sotte absurdité.

En effet, riudépendance des fonctionnaires ne peut Ipgiquemept et hpnnétemeut consister qu'eu ceci: le droit de donner leur démission quand on leur ordonne quelque chose qu'ils ne veulent pas faire. Dans la phraséologie des pseudo-républicaius, on a cputume, après avoir proclamé « l'indépendau.ce des fonictionnaires » , d'ajouter a les baïonnettjBS intelligentes », c'est-à-dire l'absence complète d'ordre, de discipline, de direction : l'anarchie, le gâchis, le tohu-bohu, etc.

Un autre spectacle ridicule, absurde, honteux,

auquel il nous est donné d'assister, c'est l'invalidatioa ou la tentative d'invalidation de certaines élections. — Quelques-unes de ces invalidations ont été déjà prononcées et seront suivies de quelques autres; — la grande cause d'invalidation est le reproche à certains candidats d'avoir été soutenus, soit par le ministère, soit par iin préfet, soit par un évêque ou un curé.

En effet, user d'influences pour se faire élire, ne pas conopter uniquement sur sa notoriété, sur les services rendus, sur une capacité reconnue, — c'est un crime irrémissible et dont on ne saurait accuser aucun membre du parti soi-disant républicain.

« Qui peut permettre aux Gracchus, disait un ancien, de se plaindre de la sédition? »

Quis tulerit Gracchos de seditione querentes?

Ne les a-t-on pas vus cent fois, mille fois à l'œuvre? — leurs préfets se faisant nommer eux-mêmes, — les mots d'ordre envoyés de Paris; les commis voyageurs en élections, etc., et pour n'en citer que deux: le Parisien Ranc, nommé à Lyon, ou personne ne le connaissait; le Lyonnais Barodet nommé à Paris, où il était également inconnu ; — et vingt autres, et cent autres, si nous recheiHîhons comment tant et tant.de candidats ont été nommés le plus loin possible des lieux où ils étaient connus, où ils avaient vécu ; — cela a-t-il pu se faire autrement que par l'influence des coteries, les promesses, les compromis. — Il n'y a que les coquettes, et plus que coquettes reformées pour avoir de ces vertus facilemen effarouchées, de ces pudeurs bruyantes et à grand orchestre.

Ces curées des places rétribuées après cliaque grande ou petite révolution ou évolution, — ces changements perpétuels de fonctionnaires rendent impossible le gouvernement réel et l'administration du pays. -• « Je n'aime pas le changement de ministres, disait le cardinal Alberoni, les meilleurs débutent toujours par un certain nombre de sottises et font payer cher au pays leur apprentissage.

Ainsi que je l'avais prévu dès l'origine, de quoi je ne tire pas grand'gloire, parce que ce n'était que trop facile à deviner, — les nouveaux impôts et l'aggravation des anciens, n'ont eu jusqu'ici que quelques résultats certains: c'est de rendre la vie c( difficile aux uns et impossible aux autres ».

Le commerce — cet intermédiaire qui vit aux dépens du producteur et du consommateur— s'est empressé de se créer des bénéfices dans le malheur commun; — telle marchandise grevée d'un centime d'impôt a été à l'instant augmentée d'un sou — et en même temps on a fait subir une augmentation analogue à toutes les denrées que l'impôt n'atteignait pas.

Ainsi, tandis qu'on en est encore à discuter la question de l'instruction obligatoire et gratuite^ — vous lisez dans tous les journaux, que, vu renchérissement de toutes les denrées, tous les lycées

et les collèges vont augmenter le prix de la pension de cinquante francs par an ; il va sans dire que tous les autres établissements d'éducation, qui ne sont pas soutenus par des subventions comme les lycées et les collèges, s'empresseront de*^es imiter, si toutefois il ne les ont précédés dans cette voie — si ce chemin conduit à l'instruction gratuite ce n'est pas le chemin le plus court.

Autre résultat également prévu — la consommation diminue — et la fraude prend son essor.

Plusieurs fois déjà on a surpris, se livrant à cette industrie, des employés de l'administration payés pour la surveiller ; ce qui est d'autant plus grave que la fraude est un genre de vol qui, en France, ne déshonore ceux 'qui l'exercent qu'aux yeux des geils excessivement délicats et méticuleux.

Ainsi, un marchand qui passe pour honnête hom-* me^t auquel je sais des amitiés très-honorables, me disait l'autre jour à Nice :

Je quitte le commerce — je vais faire la fraude.

Dans cette même ville de Nice — l'autre soîr — Un jeune homme que tout le monde connaît revenait de Monaco dans un compartiment de première classe ; — il n'avait qu'un seul compagnon qui", lui voyant ouvrir son étui à cigares, — lui dit : Est-ce que vous allez fumer, monsieur?

— Est-ce que la fumée vous incommode 7

— Non, monsieur, mais. . .

— C'est qu'alors je vous aurais dit : Descendez k la première station et changez de compartiment.

— Fumez si vous voulez — après tout. . . au petit bonheur !

Une heure après, M. D*** en était à son troisième cigare, et Ton se trouvait sous le dernier tunnel qui précède l'arrivée à Nice ; son compagnon fit entendre un coup de sifflet auquel on répondit; puis le même compagnon lui dit : Pardon, monsieur — et il tira de dessous la banquette, entre ks jambes de M. D***, deux énormes paquets qu'il jeta par la portière.

On sortit du tunnel.

Allons, — dit l'inconnu en se frottant les mains^ le tour est fait ; — et s' adressant à M. D*** ; Je puis vous dire maintenant pourquoi je vous conseillais de ne pas fumer, — c'est que vous aviez entre les jambes, vingt kilogrammes de poudre de chasse.

M. D*** allait faire quelques observations, — * mais l'autre Tin terrompit, — comme le convoi s'ar* rêtait en gare :

— Que voulez'-vous ? la poudre est si chère ; -* bonsoir, monsieur.

Mais on n'a pas voulu payer notre rançon avec les diamants de la couronne et les richesses de nos musées, et M. Thiers — il Re Chiquitto, — comme la belle Julie d'Angennes appelait Voiture, en langue espagnole alors à la mode, ne veut pas entendre parler de l'impôt sur le revenu, le seul légitime, le seul équitable, le seul logique, le seul productif, parce qu'il arriverait aux coffres de l'État, sans avoir passé par tant de mains gluantes, -*- et qui, en outre, ne menacerait pas plusieurs de nos in-' dustries et notre commerce avec l'étranger.

Je vais aujourd'hui revenir avec plus de détails sur ce que je disais l'autre jour.

En ce temps d'hésitations, de tâtonnements, il est bon de présenter des idées nettes, arrêtées, précises; c'est ce que j'essaie de faire, en consultant une assez longue expérience et une étude sérieuse de ce qui s'est passé en France depuis trente ans — je crois fermement que je ne me trompe pas.

Le bon sens indique qu'en morale comme en politique, comme en mécanique, ce n'est que lorsqu'on arrive du compliqué au simple que l'on approche du but.

La plupart 'des politiques et des moralistes croient devoir ajouter toujours de nouveaux rouages à la direction de la société ; — je pense, au contraire, qu'il est sage, qu'il est urgent de débarrasser la politique et la morale d'une quantité de petites roues inutiles ; de les décaper ^ comme on fait de ces belles coquilles auxquelles on enlève la couche de limon durci qui cache et, pour ainsi dire, ensevelit leurs brillantes couleurs.

Qu'est-ce qu'une nation? C'est une famille agrandie*, agglomérée; une nation doit être gouvernée de la même manière qu'elle s'est formée; tout édifice, toute construction doit être commencé par les fondations et par la base ;

Ça a l'air d'un axiome de M. de la Palisse :

« Un quart d'heure avant sa mortj il était encore envie. »

Peut-être M. de la Palisse n'occupe-t-il pas le rang qui lui est dû parmi les moralistes et les hommes politiques; la plupart de ses aphorismes, malgré leur clarté et leur irréfragabililé, sont méconnus tous les jours.

Personne ne s'est jusqu'ici avisé, que je*sache, de commencer une maison par Ja toiture ni même par le premier étage ; cependant tous les jours vous voyez agir ainsi les moralistes et surtout les politiques.

Il faut donc commencer par la famille, par la commune, par le département pour arriver aux intérêts communs et généraux delà nation entière.

11 faut bien connaître et les qualités et les défauts du caractère français — ce qu'on appelle en médecine, je crois, son idiosyncrasie.

Le peuple français est un peuple éternellement jeune — un peuple d'élans souvent généreux, souvent aveugles, fous et furieux — sur tous les sujets, il s'emporte, il « s'emballe » comme on dit au manège; — il obéit à un courant invincible — sauf à revenir bientôt après sur ses pas, par un autre courant non moins terrible, mais en sens contraire.

11 ne sait ni admirer, ni mépriser ;

Il s'engoue — et, à l'engoûment, succède bien vite le dénigrement qui en est la conséquence inévitable, lei^coroUaire .

Il dépasse le but dans les deux sens, par cette loi physique qui dit que « l'angle d'incidence est égala l'angle de réflexion ».

/'avais autrefois chez moi un certain nombre de statuettes, présent de Pradier; — une femme, après les avoir regardées, me dit :

— On a tort d'accoutumer ses yeux à ces petits chefs-d'œuvre; on exige ensuite des pauvres femmes des perfections dont la réunion n'existe presque jamais dans la nature.

C'est l'effet que produit l'engoûment : — le héros du moment a toutes les vertus, toutes les qualités, tous les talents. — Que, un peu plus tard, on découvre que ce n'est qu'un homme d'un très-grand talent joint à de brillantes qualités et aux vertus indispensables, — on se croit, on se dit trompé, on le renverse violemment du piédestal sur lequel on l'avait juché; — c'est un fourbe, c'est un coquin, c'est un scélérat — on ne lui accorde plus rien, on nie ses qualités les plus visibles, ses capacités les plus démontrées.

Il y a des lois qui fixent certaines prescriptions à trente ans, à dix ans ; — les mœurs, conséquence du caractère français, fixent la prescription pour les crimes, pour les sottises, pour les services rendus, à six mois; — six mois c'est l'étendue delà mémoire en France — on ne se rappelle rien après un laps de six mois — rien n'existe plus — rien même n'a existé après six mois. J'ai exposé dernièrement la rose des opinions si diverses de M. Veuillot sur la royauté et la république. — M. de Girardin a con-

seillé la guerre et en plein opéra s'est écrié : « A Berlin ! à Berlin ! » Personne ne se le rappelle, et Tun et l'autre continuent à rendre des oracles quotidiens.

Il faut donc se défier, surtout lorsqu'il s'agit de gouverner les Français, de ces entraînements, de ces engoûments et de cette facilité d'oublier.

Nous commencerons donc par la famille et par la commune — la commune rurale qui est la première agg.omération, la première extension de la famille.

Dans la famille, dans la commune, il faut songer à l'instituteur, il faut élever sa position pour avoir le droit d'élever ses devoirs ; sa situation doit être indépendante, ses fonctions convenablement rétribuées.

Le paysan, qui gagne l'argent si péniblement, est naturellement porté à s'exagérer la valeur de l'argent, et à le prendre pour le signe unique nonseulement du bonheur, mais aussi du mérite et de la capacité ; — le maître d'école pauvre, vivant mal, mal habillé, — constamment aux ordres du maire comme secrétaire, du curé à je ne sais quel titre, — car il ne peut vivre même misérablement sans ce cumul, — le maître d'école n'inspire pas grand respect au paysan.

Qu'arrive-t-il de là, c'est que ceux-là seuls demeurent dans cette carrière de maître d'école auxquels leur peu de capacité interdit d'en tenter une autre.

Les instituteurs honorablement rétribués et considérés, vous auriez dans cette profession un asile

pour ces armées de bacheliers qu'on lâche tous les ans dans la société qui n'a pas besoin d'eux — qui les laisse dans la misère, et s'en fait des ennemis qu'il faut compter entre les plus dangereux.

L'instituteur doit marcher entre le maire et le curé — égal à l'un et à l'autre.

L'instituteur de la commune rurale doit partir de ce principe :

L'homme naît laboureur.

Un petit nombre d'hommes seulement doivent se répartir dans les diverses autres professions — la profession de cultivateur ne peut jamais être encombrée — parce que d'abord il s'en faut de beaucoup que la France soit entièrement cultivée; — ensuite parce qu'au besoin, la terre divisée en plus petites parcelles entre un plus grand nombre de paysans, et cultivée à la bêche, au lieu de l'être à la charrue, se montre beaucoup plus généreuse encore.

Il faut sans cesse rappeler non-seulement par les paroles mais par les actes que le métier de cultivateur est le premier entre tous; — que tous les autres ne peuvent se passer de lui, et que lui seul n'a besoin d'aucun des autres ; dans ses travaux, dans ses craintes, dans ses espérances, dans ses pertes comme dans ses gains, il a affaire directement à Dieu.

Il faut ajouter que sauf la rare exception d'une capacité différente très-démontrée, ou d'une incapa-

cité relative absolue, le fils doit embrasser la profession du père : il hérite de Texpérience, de la réputation, des relations acquises par le père ; il sait déjà une partie du métier avant de l'avoir appris; — il commence là où a fini son père, et naturellement doit aller plus loin que lui, avant de mettre ses enfants à lui sur la route, quand son étape est terminée.

Pour cela, il faut que la condition du paysan soit relevée et honorée — qu'il ne se considère pas luimême comme inférieur au marchand, au citadin, à l'oisif même ; il ne faut pas imiter M. Dumas qui, sous le dernier empire, sénateur, et ministre de l'agriculture, crut devoir prononcer un discours dans un Comice agricole, et le commença ainsi :

« Bons habitants des campagnes, votre profession sans avoir l'éclat de celle des armes, etc. »

Ce discours m'inspira une des plus vives colères que je me souvienne d'avoir éprouvées.

Mais, njalheureux, m'écriai-je, c'est précisément Je contraire qu'il fallait dire, parce que c'est le contraire qui est la vérité.

Il faut rappeler sans cesse, faire comprendre au paysan que son nom de paysan — dont on a fait bêtement une injure dans iés villes, où la terre ne se montre que sous la forme de boue, que son nom est le plus beau de tous — qu'à très-peu d'exceptions près, il est le pays — que lui seul est et fait la richesse réelle — que toutes les autres formes de la richesse — argent, or, pierreries, billets de ])anque, — ne sont que des signes représentatifs de

la vraie richesse fruit des travaux des paysans; que ces signes, si la chose disparaissait, redeviendraient des cailloux sans valeur et des chiffons de papier,— il faut lui dire cette histoire de Tarabe, qui, dans le désert, trouve un petit sac : — il se précipite dessus avec Tespoir qu'il contient quelques poignées de blé ou de maïs — il l'ouvre et, désappointé, le jette au loin avec mépris, en s' écriant : Ce n'est que des perles !

Il faut faire comprendre au paysan la dignité, la puissance de sa profession et lui montrer qu'on la comprend en Taméliorant et en Thonorant ; — il faut changer le courant actuel qui entraîne l'habitant des campagnes vers les villes — à tel point que le laboureur qui a plusieurs fils envoie le plus capable à la ville dans l'espoir qu'il deviendra sinon avocat — au moins huissier — ou curé — ou commis dans une boutique — peut-être domestique; — il permet que ses filles aillent s'y faire servantes ; — s'il y a un des fils qui soit moins intelligent que les autres, c'est celui-ci qu'il garde avec lui — parce que « il n'est bon qu'à être paysan ». Empêchons le paysan de quitter les champs, nous verrons plus tard à lui rendre l'entrée de la ville plus difficile.

Il faut que l'instituteur ait un grand jardin et qu'il soit au courant des meilleures méthodes de culture; que ce jardin soit planté des meilleures espèces d'arbres à fruit, des meilleures espèces de graines et de légumes, qu'A ne consacre qu'une partie de la journée à l'instruction obligatoire qui

doit se borner pour la grande généralité, pour la presque totalité de ses élèves à la lecture, à l'écriture, à rarithraétique et à un peu de dessin linéaire;

— s'il s'en trouve quelqu'un qui, doué de facultés supérieures et différentes — ou mal partagé du côté de la vigueur physique, soit entraîné vers d'autres professions — qu'il aille compléter son instruction ailleurs.

La moitié au moins du temps passé à l'école doit être consacrée ^ apprendre le beau métier du paysan — planter, greffer, semer, cultiver — du jardin du maître d'école doivent sortir pour toute la commune des greffes, des plants, des semences d'espèces supérieures ou améliorées, etc.

Les cafés, les cabarets doivent être en nombre très-limité, et l'objet d'une surveillance infatigable ;

— il ne doit être donné d'autorisation d'en ouvrir qu'à bon escient — peûtr-être ces autorisations devraient-elles être comme les bureaux de tabac sont censés l'être et ne le sont pas toujours — réservées aux vieux militaires, aux vieux serviteurs de la patrie, — en tous cas, avec toutes les garanties de moralité imaginables.

A la campagne, tout café et tout cabaret doit être fermé à huit heures du soir; le paysan, qui se lève avec le jour, doit, pour réparer et entretenir ses forces, se coucher de bonne heure. Il ne peut veiller, et surtout avec les excitations de la boisson et du jeu, sans détruire ses forces d'abord, sa santé ensuite.

Ce n'est pas tout :

Il faut que le vin qu'il reçoit ou emporte chez lui, pour être bu dans la maison et avec sa famille, soit dégrevé de tous droits; on reportera ces droits sans scrupule sur les boissons bues au café et au cabaret; peu importe que Teau-de-vie et l'absinthe coûtent cent francs le petit verre et un franc la goutte.

La loi ne doit pas reconnaître les dettes de café ou de cabaret.

Une surveillance inexorable doit faire fermer la boutique à la moindre infraction aux règlements, à la moindre tromperie sur « la quantité et la qualité de la marchandise vendue. »

Aucun café, aucun cabaret, aucune buvette n'est obligée de recevoir des journaux et de les donner en lecture; — ils peuvent le faire, mais à une condition, c'est que tout maître d'établissement de ce genre qui s'abonnera à un journal, s'abonnera en même temps à un second, celui dont nous parlerons ultérieurement ; — un journal contre-poison qu'il s'agira de rendre attrayant en* même temps que salutaire — « l'homme d'un seul livre » disait un ancien, est un sot — l'homme qui ne lit qu'un seul journal est nécessairement abusé, et souvent empoisonné.

Des jeux, des divertissements d'exercices doivent être inaugurés, favorisés, encouragés par l'autorité ; des concours de labourage, de bestiaux, de culture; des prix donnés aux vainqueurs de la course, du saut, de la gymnastique, de l'équitation, de la natation, etc,

Des fêtes doivent être instituées en l'honneur du labourage, des semailles, de la moisson, de la vendange ; — des récompenses pour les filles les plus sages — pour les meilleurs serviteurs, etc.

Nous voici arrivés au gouvernement de la commune — le choix du Maire et des conseillers municipaux :

Ce choix doit être fait au vote et par le suffrage universel, ce mot universel doit être expliqué : universel moins

Les incapables et les indignes.

• Les incapables sont les hommes âgés de moins de vingt-cinq ans ; — ceux qui n'ont pas au moins trois ans de séjour dans le pays, c'est-à-dire ne connaissant ni les intérêts de la région, ni les candidats; — ceux qui ne savent ni lire, ni écrire et ne sont pas capables d'écrire eux-mêmes leur vote.

Les indignes, déclarés tels à perpétuité ou pour un temps déterminé, sont ceux qui ont encouru des condamnations pour crimes ou délits — pour meurtre, pour vol, pour usure; pour tromperie sur la quantité ou la qualité d'une marchandise quelconque, — pour habitude d'ivrognerie, de vagabondage, de querelles, de braconnage, etc.

C'est un point qui doit être ajouté à la pénalité des lois françaises ; — interdiction du droit de vote pour un an, deux î^ns, 4ix ^ns^ etc.

Cela établi, on procède au vote — ce jour-là les cafés et cabarets sont fermés — c'est un acte sérieux et solennel où Talcool n'a rien à faire ; — le vote ne peut être porté que sur des hommes ayant au moins 25 ans d'âge — et cinq ans de séjour dans la commune.

Le suffrajje universel nomme seulement les conseillers municipaux — au scrutin secret, sans liste • — les conseillers élus nomment un (Tentr'eux maire — un autre adjoint, également au scrutin secret.

Le maire et l'adjoint sont ainsi doublement sanctionnés — élus par un double suffrage — présentant double garantie.

Chaque commune garde ses pauvres, — c'est un moyen certain, et le seul moyen de supprimer la mendicité et le vagabondage.

La pauvreté vient d'infirmité, de vieillesse — ou de vice et de paresse ; ce peut être une situation inévitable, ce peut être une situation momentanée ; — la commune seule peut en décider, parce qu'elle connaît ses membres. — Dans le premier cas, elle doit les secourir et les soutenir, — dans le second, il faut les considérer comme suspects et les surveiller comme gens sur la pente du vol, de tous les vices, de tous les crimes.

Si la commune n'est pas assez riche pour entretenir ses pauvres, — le département vient à son secours au moyen d'une assurance mutuelle entre les diverses communes qui le composent; — il coû-

tera beaucoup moins à une commune voisine de la commune obérée de conlribuer à Tentretien des vrais pauvres, que d'éparpiller des aumônes sans résultats utiles, entre les mendiants et les vagabonds errants qui Tenvahiraient ou la traverseraient.

Seulement quelques mots de la commune urbaine dont nous nous occuperons en détail un autre jour :

Par les moyens que nous avons indiqués et par tous les autres qu'on pourrait imaginer — nous avons cherché, nous cherchons à rendre la vie du paysan aux champs, douce, heureuse, honorée.

Il faut encore — que son entrée dans la ville exige certaines garanties ; — il faut dans les villes rétablir les corps d'état — le compagnonnage ; — le compagnonnage débarrassé de certains abus qui engendrent des désordres et des guerres, est une institution de la plus haute utilité. — On a vu d'ailleurs en 1848 un acte très-grand et très-beau, accompli par les ouvriers, c'est la réccrticiliation des a devoirs. »

C'est-à-dire le renoncement aux prétentions, aux haines, aux luttes, au nom de la véritable fraternité et du vrai patriotisme, lequel n'était pas cette fois :

La prodigalité du sang des autres, et l'émargement personnel à outrance.

Tout habitant de la campagne, qui vient s'installer à la ville, représente par le changement de

340 L'ART D'ÊTUE MALHEUREUX

ses habitudes de sobriété, sinon toujours de tempérance, un producteur de moins et presque toujours l'équivalent de trois consommateurs de plus.

Il ne doit donc être admis à s'installer dans la ville qu'avec des certificats sérieux du maire de sa commune et une constatation du syndic ou de la « mère des compagnons » de la vîUe qu'il y a place pour deux bras dans le métier qu'il veut embrasser — autrement les diverses professions sont encombrées au hasard; des classes entières d'ouvriers sont affamées par la concurrence et le chômage ; — et de mauvais sujets viennent abriter et alimenter leurs vices dans les villes pour lesquelles ils deviennent un danger par la facilité d'y cacher leur vie, leurs antécédents et leurs actions.

Une surveillance analogue et au moins aussi sévère doit être exercée sur les habitants des campagnes, filles et garçons, qui se présentent dans les villes pour être domestiques. — On ne saurait trop s'étonner de la facilité avec laquelle on introduit dans la maison des inconnus, maîtres, jour et nuit, de votre fortune et de votre vie.

Une agence ne doit admettre de domestiques, dans la ville, qu'autant qu'il y a de places vacantes.

Les syndics des compagnons, par une correspondance régulière, savent et proclament dans quelle ville il est besoin d'ouvriers, de tel ou tel corps d'état, — l'ouvrier qui va au travail doit comme le militaire en service, voyager à quart de place.

Disons — en passant seulement aujourd'hui — que \^ colopisa);iop et )a transportation 4oivent jouer

un rôle important et salutaire dans la société moderne.

La première pour venir en aide aux gens honnêtes, intelligents, laborieux qui ne trouvent pas leur place dans la société, — la seconde étant suffisamment graduée, est appelée à remplacer presque toutes le-s autres pénalités.

Nous voici arrivés aux élections pour les assemblées constituantes, législatives, etc., pour les chambres des représentants de la nation.

Rien n'est devenu ausssi simple, par l'organisation de la commune.

Chaque commune envoie soit au chef-lieu, soit à la sous-préfecture, soit son maire, soit un des membres de son conseil municipal.

C'est l'objet d'un nouveau vote du conseil municipal — c'est la réunion des représentants des communes choisis, consacrés par deux élections et par trois, si c'€îst le maire ou l'adjoint qui sont appelés à nommer les députés.

Les candidats à la députation doivent avoir au moins cinq ans de séjour dans la circonscription électorale, — ils connaissent le pays et le pays les connaît. — Vous évitez ainsi le péril ridicule de ces candidats errants qui vont toujours se présenter le plus loin possible du lieu où ils sont connus : M. Barodet, de Lyon, à Paris ; Maître Gambetta, de Cahors, à Paris; M. Ranc, de Paris, à Lyon, etc.

Les causes d'exclusion pour incapacité ou indi-^ gnité sont les mêmes que pour les candidats com^ munaux — • prohibition de réunions politiques et fermeture des cafés et cabarets le jour de Té" lection.

Les députés sont élus pour cinq ans -— et l'Assemblée se renouvelle par cinquièmes . — Ce procédé empêche les courants, les torrents dont il y a tant à se défier, et cependant infuse perpétuellement un sang nouveau dans l'Assemblée et donne une soupape de sûreté à l'inconstance et à l'impatience françaises; — jamais les élections à l'Assemblée ne doivent coïncider avec les élections communales ou avec l'élection du président.

L'Assemblée est permanente et n'a jamais ni vacances ni prorogation; — un président de la république, un ministre, un roi constitutionnel ne doivent jamais, pendant cinq minutes, pouvoir agir hors de la vue et du contrôle de l'Assemblée.

Le nombre des avocats errants étant par ce mode fort diminué à l'Assemblée, la tribune est supprimée; on parle de sa place; l'Assemblée, n'est plus une succursale ni une antichambre de l'Académie — elle échappe à la tyrannie de cinq ou six avocats. — J'ai vu des hommes qui n'auraient pas reculé devant une batterie de canons, n'oser mon-

ter à la tribune ; — on doit pouvoir donner un avis utile et au besoin sauver son pays même en patois.

Les députés n'ont que des congés individuels et motivés — l'indemnité est payée en jetons de présence distribués à l'entrée des séances pendant une

demi-heure seulement après l'heure indiquée pour l'ouverture et contrôlés à la fin de la séance; au bout du mois ces jetons sont remboursés en argent.

L'Assemblée nomme le président de la république — ou décide de la forme du gouvernement s'il y a lieu.

Ainsi M. de Mac Mahon est nommé pour sept ans; — l'Assemblée actuelle, qui ne peut cependant s'éterniser, renouvellera prochainement le cinquième de ses membres, — pour cette fois le sort décidera; un an après un second cinquième, par un second tirage au sort, auquel ne prendront pas part les nouveaux élus — qui seront les premiers à s'en aller lors de la seconde période de cinq ans, etc.

Dans six ans l'Assemblée renouvelée entièrement, aura à voter, soit sur la forme du gouvernement, soit sur la nomination d*un nouveau président.

Le président n'est jamais rééligible immédiatement.

Par ce mode, régissant à la fois la famille communale, la famille départementale et la famille nationale.

Vous ne mutilez pas le suffrage universel ; au contraire, vous sanctionnez par un suffrage double et triple, l'élection des fonctionnaires dont les devoirs sont les plus importants.

Vous évitez les « courants ».

Vous supprimez le bavardage inutile et dangereux.

Vous échappez à l'agitation si périlleuse des élections générales.

L'Assemblée, toujours permanente, sans cesse renouvelée, garantit la liberté contre toute atteinte, représente réellement la France, ses vrais intérêts, ses vrais besoins, ses vraies aspirations et, en même temps, ses vraies opinions, en faisant une part légitime à celles du moment, au progrès des idées oa à leurs évolutions.

Ce projet est le fruit de longues méditations, de sérieuses études faites par un homme dont la vie retirée lui permet de donner du temps aux unes et aux autres — qui n'ayant rien à craindre ni à espérer des hommes quels qu'ils soient, qui peuvent arriver aux affaires — n'est aveuglé par aucun intérêt ; — a donné depuis trente ans des preuves incontestées de bon sens et de clairvoyance, a fait dire sans cesse : Comme il avait raison, il y a vingt ans, il y a dix ans, il y a"un an — même par ceux qui contestent le plus qu'il ait raison aujourd'hui — où il n'y a pas de juges mais des joueurs et des parieurs.

Je voudrais bien que ces études servissent à quelque chose — je l'espère bien peu.

Il faut pourtant que cela finisse.

Outre la sécurité et la prospérité de la France, un gouvernement régulier, accepté, soutenu, quel que fût son nom, donnerait aux honnêtes gens, aux

hommes de talent, aux hommes inteUigents de tous les partis, des chances beaucoup plus favorables, des positions beaucoup meilleiu'es que le tohu-bohu dans lequel nous sommes, parce qu'un gouvernement régulier aurait besoin d'eux.

Mais c'est que les partis ne se composent pas seulement de gens honnêtes et intelligents et d'hommes de talent; bien plus, les honnêtes, les intelligents, les capables, que peut compter chaque parti ne sont guère ceux qui sont à sa tête, d'autres le mènent par dessous, et ces meneurs perdraient toutes leurs chances, tous leurs espoirs.

Aussi ces meneurs subalternes ne veulent ni arrangement, ni compromis ; ils savent bien que médiocres ou pis que médiocres, comme ils le sont, ils ne peuvent être acceptés et employés que par euxmêmes.

Mais alors, — risquez le coup, — engagez le combat.

Que M. de Chambord, son candide drapeau d'une main, de l'autre « l'épée de la France », monte à cheval, traverse la France, — la tête cxiuverte d'un chapeau à panache blanc, et traînant à sa suite — comme h croient ou font semblant de le croire ses partisans — les populations enivrées, — composant, recrutant son armée des soldats qu'on enverrait contre lui, et entre triomphalement à Paris.

Que le Prince Impérial débarque à Boulogne, avec ou sans aigle, — avec ou sauo sa mère —

aie ' L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX

que, fendant le flot des populations, qui, selon ses partisans, ne demandent qu'à voter pour lui. il mette le plébiscite en action, — qu'avec une armée de huit millions de plébiscitaires, il arrive à Paris, — fasse sauter les représentants par les fenêtres comme son «oncle , ou les fasse arrêter la nuit comme son père,

Qu'il fasse fusiller les passants dans la rue Montmartre et sur les boulevards, pour intimider ceux qu'on appellera les rebelles et les insurgés s'ils sont vaincus, — puis, qu'on établisse, comme le disait ces jours-ci un journal bonapartiste, « non pas un empire parlementaire, mais un empire autoritaire », c'est-à-dire, non pas un empire constitutionnel, représentatif et libéral, mais un empire despotique.

Ou bien encore que M. Naquet, Maître Gambetta et lôurs amis, le drapeau rouge à la main, le bonnet rouge sur la tète, se transportent à THôtel-de-Ville, convoquant le peuple souverain et parlant pour lui sans attendre sa réponse, proclament la république démocratique, sociale, absolue, etc., etc.

Qu'ils appellent les réfugiés de Londres et de Genève, — qu'ils envoient chercher les « frères » de Nouméa; et pendant ce temps qu'ils réexpédient dans les départements les préfets que la réaction a privés de leurs positions. — M. Duportal, à Toulouse; — M. Lacour, à Lyon; -^ M. Cotte, à Draguignan ; — M. Dufraisse, à Nice ; — les « administrateurs à la défense v; — les commissaires généraux, » etc., — qu'ils s'entourent de leurs

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fournisseurs, M. Ferrand en tête, etc. — Lâchez vos sauterelles.

Eh quoi, personne ne bouge! mais les monarchistes prétendent avoir pour eux la France et la voix du peuple, c'est-à-dire la voix de Dieu.

Qu'attendent-iïs ?

Ah ! c'est que les bonapartistes aussi prétendent avoir pour eux et avec eux la France et la voix du peuple.

C'est que les pseudo-républicains prétendent aussi avoir avec eux la France et le peuple et sa voix.

C'est que ça fait trois Frances, trois voix et trois peuples.

Et que chacune de ces Frances, de ces voix, et chacun de ces peuples, c'es^à-dire le parti momentanément triomphant, verrait se lever contre lui, d'ac* Cord 'pour Técraser, les deux autres Fraûces, les deux autres voix et les deux autres peuples.

Donc, ce que je demande est impossible, aucuil des trois partis ne peut s'emparer du pouvofa», ni par ruse, ni par force. .

Et on continue à redemander des cartes pour une partie qu'on n'ose pas jouer tant qu'on n'a pas réussi à escamoter les atouts.

Mais supposons un moment qu'un des trois pai*tis réussisse à se jucher au pouvoir et à s'y maintenir, quelle serait la situation du pays ?

On ne peut prendre au sérieux les trois peuples et les tJrols Frances, — qui formeraient une cen*

taine de millions de Français, — et une trentaine de lïïillions d'électeurs.

Il faut supposer qu'à part un noyau que possède chaque parti, il compte comme appoint sur les flottants, les indécis, les mobiles qui attendent l'événement.

La politique intérieure, en eifet, ne compte comme agents actifs que peut-être cent mille hommes, encore sont-ils conduits par cent ou cent cinquante individus tout au plus. — C'est entre ces cent ou cent cinquante individus que se décide la question du pouvoir, des places et de l'argent, — le reste suit le vainqueur.

Donc, que le plus hardi ou le plus fort d'entre vous fasse ou risque son coup tout de suite, ou renoncez-y ; — que les trois partis, jetant leurs ultras par-dessus boixl, se décident pour une combinaison possible où les intérêts de tous soient à un certain point sauvegardés, à condition qu'on se contente de voir reconnaître, et se réaliser une partie de ses « droits », de ses espérances, de ses idées, — en faisant le sacrifice d'une autre partie de ces mêmes droits, espérances et idées.

Quelles sont les combinaisons possibles?

D'abord, en quoi consistent les « droits », idées et espérances des trois partis?

Quels sont leurs principes ? Quelles portions de leurs prétentions méritent d'être respectées?

Les légitimistes, ceux qu'on appelle les orléanistes, quoique ce parti soit mobile, indécis, flottant — et

les bonapartistes sont d'accord sur un point ;. ^— ils ne veulent pas de la république et veulenf une monarchie.

Les pseudo- républicains et les quelques vrais républicains, — moi et un petit nombre d'autres, — ne veulent ni de la légitimité du droit divin, ni du bonapartisme.

Mais au-dessous de ces sentiments avoués, proclamés même, il y en a d'autres-

Les monarchistes et les bonapartistes veulent chacun la royauté et le monarque qui, d'après leurs amitiés, leurs protections, les promesses faites, leur assurent les places, les dignités et l'argent, et précisément celle-là et celui-là et point d'autres.

Les pseudo-républicains veulent cette pseudo-république où ils savent que les médiocres ou pis encore qui les conduisent ne s'aviseront pas d'appeler à côté d'eux des hommes supérieurs ou même capables, et conséquemment les appelleront au partage, au butin, à la curée.

Ce qui sépare surtout les partis, ce ne sont pas les sentiments avoués, ce sont les autres ; — ce ne sont pas les principes, ce sont les intérêts.

Si Ton demande une preuve de ce que j'avance, — j'en offrirai cent; — rappelez- vous les alliances momentanées des rouges et des blancs, — des bonapartistes tantôt avec les blancs, tantôt avec les rouges; — rappelez- vous avec quelle facilité les pseudorépublicains ont abandonné leurs principes à

M. Thiers, qui venait de fusiller et de déportei' leurs' amis, et qu'ils accablent d'éloges dans leurs journaux.

Il est évident qu'aucun des partis en présence ne peut monter au pouvoir, grâce à l'invention déshonnête des coalitions, sans un coup de hasard ou d'audace; — mais supposons un moment un de ces trois partis ayant rencontré ou accompli ce coup de hasard ou d'audace, — et réussissant à se maintenir au pouvoir, — ce ne serait qu'en comprimant les deux autres partis, ce ne serait que par la force.

Le gouvernement de ce parti triomphant serait nécessairement un despotisme, une tyrannie.

Or, voici ce qu'indique la justice :

Dans un pays où divers partis, représentant dU verses formes de gouvernement, peuvent s'équilibrer et se balancer et par le nombre et par la puissance, on ne doit pas accepter ni instituer une de ces formes purement et absolument, parce qu'une grande partie du pays ne serait pas gouvernée, mais ojpprimée.

Il faut donc, je le répète, que chacun de ces partis fasse des concessions, et sacrifie une portion de ses prétentions et de ses espérances, pour qu'on arrive à constituer un gouvernement qui ne satisfera peut-être tout à fait aucun des partis, mais ne les désespérera cependant pas.

Cela accepté, il ne faut ni la légitimité, ni le bonapartisme, ni la pseudo-république absolue.

Il y a deux issues :

L'une, la première, c'est la république, la republique sévèrement expurgée des gens et des doctrines que nous savons, — et le ^suffrage réformé, parce que la république, la vraie, — par son élasticité, — peut admettre tout ce que chacun voudra y mettre de bon, — parce qu'elle assure d'abord la liberté, et va se modifiant sans cesse, obéissant aux progrès, se prêtant aux changements nécessaires, — ' ne repoussant aucun dévouement, aucun talent, aucune supériorité, aucune capacité, — obéissant même aux fantaisies, aux caprices des Athéniens, — s'habillant à la mode, — rejetant ces fantaisies, ces caprices et cette mode quand ils sont partis, — sans bouleversement, sans déchirements, sans convulsions ; — de plus , elle a pour elle qu'elle ne ferait que continuer dans six ans ce qui existe aujourd'hui.

C'est le gouvernement le plus digne, le plus noble, le plus équitable, — et tout le monde y a sa place et son rôle.

Si, cependant, les uns effrayés, les autres dégoûtés •par les folies, les excès et les crimes des pseudorépublicains aux diverses époques où la république a été proclamée, la majorité du pays se prononce pour une monarchie, — il faut que les formes de cette monarchie s^ rapprochent le plus possible de la république ; — que ce soit, pour ainsi dire, une république avec un président héréditaire, au lieu d'un président électif; — il faut que ce gouvernement soit ei^actenient et loyalement représentatif, — que le

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monarque ou président héréditaire soit renfermé dans les limites infranchissables; — il faut lui enlever d'abord le droit de paix et de guerre, et faire de lui le premier serviteur de la loi.

Le second cas a contre lui, qu'il n'offre probablement qu'un repos momentané et un sursis ; — il a pour lui, qu'il concilie davantage les prétentions actuelles des partis en présence, et qu'il est peut-être tout ce que le caractère du pays peut admettre.

Les deux issues, — et les seules, — sont donc : 1® La république sévèrement nettoyée et expurgée ;

2** A défaut, la monarchie constitutionnelle, résuU q' tat de l'abdication du conate de Chambord eh faveur "C du comte de Paris.

Et, pour ma part, je suis prêt à accepter l'un des deux partis, quoique je préfère le premier — et quoique j'aie eu le chagrin de n'être pas toujours satisfait des conseils dont ont été entQurés les princes d'Orléans depuis leur rentrée en France.

Si on ne prend pas un de ces deux partis, c'està-dire, si on ne se dispose pas à pouvoir le prendre à l'expiration de la présidence du maréchal de Mac- Mahon,lalutte,le jeu, seront entre le « bonapartisme autoritaire » — comme l'avouent les bonapartistes; le bonapartisme du Deux-Décembre, de la guerre du Mexique, de la guerre à la Prusse, etc..

Et la république de Vermesh, Carrier, Naquet, ^ Hébert, Fouquier-Tinville, Grousset, Marat, Gaillard père, Collot d'Herbois, Gambetta, etc., etc.

J'ai dit.

Encore un cocon de filé, et je répéterai en finissant ce que j'ai dit en commençant :

c< Plus tardj quand je n'y serai plus, on verra que c'était de la soie, et on dévidera peut-être les cocons. »

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