‹ L'art d'être malheureuxChapitre 7 sur 20 · On the Management of the poor in Scotlandf page · texte numérisé non relu

On the Management of the poor in Scotlandf page

, i A Rt D'ÊTRE MALHEUREUX 97

^^«70 morale non moins douloureuse et beaucoup ï^lxji étendue, papce qu'elle provient de besoins fac- -<:îtes, qui ne se contentent pas -tles nécessités de la , — une fringale, une boulimie plus exigeantes, \is féroces que la faim naturelle.

C'est de cette misère morale, plus dangereuse core que Tautre pour la société, que nous caurons tout à Theure, ce qui par une transition ^turelle nous amènera à parler de la misère des mmes et des enfants, et de Paris considéré comme ége du gouvernement.

Ne vous fatiguez pas, mes cliers lecteurs, de me

"^oir appuyer sur ce sujet peu récréatif : — là est la

"Vraie politique. Assez d'autres publicistes, hommes

^'État et vauriens se battent dans la mâture et sur

l^es huniers et pour arborer un pavillon de telle ou

telle couleur : — surveillons les vers térébrants qui

percent la coque du navire et le feront sombrer

dans un temps plus ou moins long.

Il faut trouver le mot de Ténigme du paupérisme ou se résigner à un bouleversement social nOn-seulement en France, mais dans le monde civilisé tout entier.'

Les prétendus hommes d'État, politiques, diplomates, économistes, même dans leurs plus grands succès, ne peuvent obtenir que des sursis.

Ce qu'on appelle l'économie politique ne s'occupe guère que de la richesse des nations: — - il faut que quelqu'un s'occupe de la misère des individus.

Car cette misère des individus accompagne si inexorablement le progrès extrême de l'industrie et du luxe, — qu'on se demande si la misère est la mère, ou la fille, ou la sœur du luxe — ou si elle est seulement son ombre.

Prenons quelques chiffres presque au hasard.

Dans le département de la Creuse^ pays sans industrie, — tout le monde est pauvre, mais il n'y a qu'un indigent sur 330 habitants.

Dans le département du Nord, le plus riche, le plus industriel peut-être de tous, il y a un indigent offijoiel sur 6 habitants.

La Dordogne, pays pauvre et non industriel ^ un indigent sUr 388 habitants.

Le Rhône, un de nos plus riches départements, un sur 9.

Combien faut-il de misères pour faire une aisance?

Combien pour faire une fortune?

Combien doivent mourir de faim pour qu'un vive dans le luxe?

Peut-on arriver à ce que tout le monde boive dé la bière double dans de grands verres?

Faut-il se résigner tous à la petite bière ?

Faut-il laisser faire et se manger les uns les autres ?

La société moderne, — ou du moins ceux qui prétendent la diriger, — sont dans la situation de Jésus, le fils de Marie, ^^ qui se trouva « au désert » n'ayant que cinq pains et deux poissons pour nourrir cinq mille hommes.

C'est déjà un grand et beau miracle que de multiplier à l'infini ces cinq pains et ces deux poissons.

Mais ce miracle, que nous n'avons pas beaucoup de chance de voir se reproduire, serait insuffisant aujourd'hui, d'abord parce qu'il ne s'agit plus d'un seul repas, mais de deux repas par jour et toujours;

Ensuite parce que les convives ne se contenteraient plus de pain et de poissons, mais veulent des truffes et du vin de Champagne,

Le sphinx est toujours là avec son énigme sociale à résoudre.

Il ne manque pas de gens qui disent aux popu« lations inquiètes :

a Envoyez-moi au sphinx, — je suis un grand devineur d'énigmes, et je vous sauverai ; payez-moi le voyage un peu grassement, et vous ne tarderez pas à m'en dire des nouvelles* »

On leur paie le voyage, ils vont gaiement jusqu'à cinq cents pas de la demeure du monstre, — et là, ils trouvent une auberge où ils mangent, ils boivent, ils dorment, ils s'amusent, — se contentant de demander des délais au sphinx, de le faire attendre

et patienter avec dés promesses, des rendez-vous pris et ensuite ajournés; — puis, à bout d'inventions dilatoires, ils lui disent : Sphinx, montrez-vous indulgent, laissez un moment de côté la grande énigme, et contentez-vous, pour le moment de nous proposer de petits rébus faciles, des charades innocentes, des devinettes à l'usage des enfants, — ça nous exercera et ça nous préparera tout doucement à la solution de votre grand problème.

Le sphinx a la douceur apparente des usuriers, qui accordent, pendant quelque temps et avec une certaine facilité, le renouvellement des lettres de change, à la condition d'intérêts toujours croissants, qui ne tardent pas à décupler la somme à payer, laquelle finira un jour psg: venir à une échéance inexorable, sans merci, où il faudra pajer capital, intérêts, intérêts des intérêts, frais et tout.

Il est semblable à un fameux faiseur de mariages, — l'inventeur de la profession, n'en déplaise à M. de Foy, qui n'est que le second, et seulement l'Améric Vespuce du mariage en boutique.

M. Williaume annonçait en ce temps-là, comme M. de Foy et deux ou trois autres aujourd'hui, qu'il . avait dans ses cartons des héritières ou des dots .' plus ou moins immenses en disponibilité; puis,/ conciliant le désir d'augmenter le chiffre de « ses/ affaires » avec la dignité de la « profession qu'ij inaugurait», après avoir fait savoir que c'était « dai les hautes classes de la société qu'il avait coutui de faire luire le flambeau de l'hyménée», il anm çait en manière de post-scriptum — que « son crétaire plaçait des domestiques. »

Le sphinx donc a des subalternes, des secrétaires auxquels il permet de proposer aux conducteurs des nations modernes quelques énigmes faciles, quelques logogriphes élémentaires, semblables a^ux premiers exercices de piano destinés à délier les doigts des enfants.

Mais je vois avec inquiétude que nos maîtres, et ceux qui ont entrepris notre salut ne se tirent même pas de ces petites difficultés et semblent prêts à chaque instant à jeter non pas seulement leur propre langue, mais aussi la société tout entière aux chiens affamés et hurlants qu*ils ont ameutés et qui la menacent ; que feront-ils quand viendra le jour de réchéance fatale, jour auquel il faudra sans remise résoudre le grand problème ou périr?

Voici par exemple quelques-unes des devinettes proposées :

Un négociant a une dette écrasante à payer, — il n'en peut retarder le paiement, et encore pour un temps assez court — qu'en promettant d'énormes intérêts.

Il est vrai qu'il a un nombreux domestique trèschèrement payé, des équipages et des chevaux, — une galerie de tableaux d'un prix inestimable ; — sa femme a des diamants évalués à une très-grosse somme.

Que doit-il faire?

Supprimera-t-il les domestiques, en les remplaçan par une bonne avec de petits gages? — enverra-t-il les voitures et les chevaux au Tattersall, — vendrat-il les diamants de Madame?

Ou bien se chargera-l-il d'une autre dette accrue jar des intérêts plus forts, — et, pour payer ces «térêts en gardant son luxe extérieur, condamnera- -il sa nombreuse famille bientôt en guenilles à se faire •ervir dans des plats d'argent du pain sec et des karengs saurs, pas toujours en quantité suffisante, par de nombreux domestiques en livrée galonnée, qui mangeront de bons morceaux à l'office?

Remplacera-t-on le souper à certains jours pai* une promenade dans la galerie des tableaux ?

La femme, amaigrie par les privations, ne pouvant s'acheter une jupe neuve, se consolera-t-ellé en faisant mettre sur ses misérables haillons, par des femmes de chambre coquettement et richement vê* tues, ses diamants si heureusement conservés?

Les devineurs jurés, — ceux qui ont promis de nous délivrer du sphinx, — réfléchissent un moment et s'écrient : Eh! mon Dieu, que dirait-on f Il faut tenir son rang : il doit garder ses diamants, sa galerie, ses chevaux, sa voiture, sa livrée et les diaiï) mti do sa femme.

A un autre, dit un des secrétaires du sphinx : Formez un groupe de vingt personnes, — supposez que sur ces vingt personnes il y ait un homme de génie, — c'est beaucoup, c'est même peu probable, mais ce n'est qu'une supposition; suppose^ avec la même hardiesse un homme ayant un caractère, — supposez deux hommes très-instruits, — et deux très-intelligents et très-laborieux, — deUx ou trois taillés sur le modèle commun, médiocrement intelligents, assez peu instruits, mais cepetidaht

n'étant pas complètement dénués d'instrudtiûn et d'intelligence et d'honnêteté, mais suivant naturellement et résolument le plus grand nombre, -^ et les d\x autres non-seulement ignorants, mais ayant la tète remplie d'idées fausses, de préjugés, de billevesées de tous genres ; — sur ces dix il faut compter un ou deux fainéants, piliers d'estaminets, et un amant de cœur de la Vénus du ruisseau, eto*

Par qui fet-ez-vous choisir le gouvernement du pays, — par les sept premiers? — par la première dizaine 7 — par la seconde dizaine ?

Les devineurs jurés s'aperçoivent que cela demande réflenion, — ils prennent des attitudes méditatives; ~ Tun appuie sou coude sur une table et son menton sul* sa main, — un autre se prend le nez d'une poignée, — un troisième fait tourner ses pouces, — un quatrième se gratte la tête avec Vindex.

Puis, ils se cotisUltent, mettent en Commun le produit de lents réflexions et de leUt^ lumières acquises par l'étude de la question.

Ils sourient, ils croient avoir enfoncé le secrétaire du sphinx par une solution si triomphante que si le sphinx avait Un peu de pudeur et dé respect humain, il se précipiterait comme lorsqu'il fut vaincu par CEdipe.

Et le plus malin d*entre les devineurs jurés se charge de communiquer la réponse, en dissimulant à peine un sourire vainqueur.

Nous ne confierons, dit-il, le soin de choisir un gouvernement, ni aux sept premiers, qui sont des aristocrates ;

M à la première dizaine, parce que les trois qui la complètent se laisseraient naturellement entraîner par Tinfluence de Thomme de génie et de l'homme à caractère; — le résultat serait le même que si on se contentait des sept premiers.

• Nous ne confierons pas cette mission non plus aux derniers, gui n'ont ni les lumières ni l'indépendance — et, dans leur ignorance de la géographie, prennent volontiers pour des phares les feux qu'allument les naufrageurs pour attirer les navires sur les récifs, — et qui, d'ailleurs, médiocrement assis dans la vie, trouveront que tout va mal et voudraient sans cesse tout bousculer, — sans parler du souteneur de filles, et des deux forts au billard, etc.

Nous confierons, mon brave homme, et vous ne vous attendez pas à celle-là, — le soin de choisir le gouvernement à tous les vingt composant le groupe, — et nous compterons les voix.

— Chaque voix, ditle secrétaire du sphinx, comptant pour. . .

— Pour une voix, naturellement, répond Torateur des devineurs jurés.

— Mais, dit le secrétaire du sphinx, remarquez que c'est absolument comme si vous donniez celte mission à la dernière dizaine, puisque c'est elle qui, suivie par les trois incertains, décidera par le nombre, — c'est-à-dire aux ignorants, aux esprits égarés ou faciles à égarer et à l'écume de la société.

— La question est décidée, répondent les devineurs, avec le sourire de la supériorité placide et convaincue.

Il se présente une autre question, c'est celle de

-assemblée des représentants du pays.

Quand ils sont candidats, ^- ils offrent leur vie

^^Uère « avec ce qu'ils ont d'intelligence, d'éner-

S^^y de dévouement , etc. » — Vous connaissez la

Phrase.

lis n'auront plus « qu'un but, qu'une préoccupation, qu'une occupation, — les affaires du pays ; » "■ ils s'y consacrent « corps et âme. »

TJne fois réunis, — ils sont en réalité le gouverne' ^^^^ puisque le chef du pouvoir exécutif, aux ter- '^^s de la loi décrétée par eux-mêmes, « n'exerce ^^^ fonctions que sous l'autorité de l'assemblée. »

Quelles sont, — en apparence du moins, — les Conséquences de cette situation?

1® L'abandon de toutes autres fonctions pouvant usurper une partie de leur temps, de leur énergie, ^^ leur intelligence;

2** L'assiduité la plus entière aux travaux de l'Assemblée, — l'indemnité payée en jetons de présence, divisant cette indemnité en un nombre de séances présumé, sous une forme approchant de celle des billets du chemin de fer « aller et retour » ;

C'est-à-dire qu'une carte, délivrée aux députés à l'heure annoncée pour le commencement de la séance et refusée une demi- heure après — doit être rendue par eux à la fin de cette même séance, contrôlée et mise en réserve — jusqu'au paiement hebdomadaire ou mensuel de l'indemnité. ,

3« Un nombre d'absences fixé, après lequel le député est déclaré démissionnaire;

4** L'Assemblée, sous V autorité de laquelle le chef du pouvoir exerce ses fonctions — doit être, comme lui et ainsi que lui, permanente.

Car, sans Assemblée — fût-ce pendant un jour

— le chef du pouvoir devient absolu, ou ne peut plus exercer — despotisme ou anarchie. — Il ne doit donc être donné aux députés que des congés personnels — d'une durée limitée — et, sauf de rares exceptions, avec suspension du traitements

Le président, ou chef du pouvoir exécutif, ne peut pas plus donner un congé à TAssemblée, que l'Assemblée ne peut donner un congé au président,

— et encore ce second cas serait possible, — puisque c'est l'Assemblée en réalité qui donne le mouvement générateur à la machine, et qu'elle n'aurait qu'à se mettre en communication directe avec les autres rouages, — auxquels le chef du pouvoir exécutif communique d'ordinaire l'impulsion qu'elle lui donne.

Donc à la rigueur — l'Assemblée pourrait dire à M. Thiers : — Allez vous reposer — ou, Allez vous promener ; — surtout s'il y avait (c'est le comble de l'imbécillité qu'il n'y en ait pas encore) un viceprésident.

Car la maladie, la fatigue, pourrait envoyer le président se reposer ou se promener.

Mais le président ne peut pas envoyer TAssemblée se promener, se reposer, — ni lui dire : AIIctvous-en là-bas voir si j'y suis.

On sait ce que c'est que la commission dite de permanence, et on a vu, lors du dernier cOngé à quoi elle a servi ; — c'est comme au collègue, quel*

^^-•-^8 élèves en retenue un jour de sortie : — ils ^^^^hmt leur pensum avec trois plumes — et dor- "^^^^nt sur leurs pupitres.

Je sais bien que c'est le système de M. Thiers ^^ ^ue, lors de son ministère de 1840, '

< Le cabinet du 1^' mars 1840 venait au monde

^^^ pleine session; — les séances furent suspendues

t^^ndant vingt-quatre jours — et, durant ce temps-là,

^* Thiers tint dans son cabinet une séance à huis-

^^os; — il convoqua un à un les députés des différents

groupes, lesconservateurs, le centre, la droite, le centre

gauche et la gauche; — il prêcha en tête-à-tête^

Variant son thème à Tinfini et ayant pour chacun

une édition revue, corrigée, augmentée — on ap

pela ce travaille système des conquêtes individuelles

[Mémoires d'un bourgeois de Paris). »

S^ L'Assemblée doit être renouvelée par fractions.

Des élections générales nous exposent trop en France à des courants en sens successivement contraires — aux caprices de la mode ; — à chaque nouvelle Assemblée tout sera à refaire, et probablement à démolir; — il faut que Télection assez fréquente d'un tiers de l'Assemblée vienne infiiser à la Chambre — pour satisfaire même les fantaisies et les lubies du pays; mais aussi ce quil y a de bon dans les innovations et les véritables progrès, — un peu de sang nouveau.

Mais il ne faut pas que ces élections faites sous l'impression du moment, sous l'empire de la mode, avec l'inflexibilité d'un courant — viennent tout bouleverser et tout remettre en question.

Il ne faut jamais dételer, — mais ajouter de temps en temps un cheval de renfort qui s'attellera tantôt devant pour monter une côte roide, tantôt derrière pour descendre une pente dangereuse.

6** Il faut entièrement proscrire un abus, dont je veux à peine croire l'existence — et que l'on m'assure être en usage , — c'est qu'on vote par procuration, c'est que le vote d'un absent est déposé par un ami ou un compère.

La France voit depuis quelque temps diminuer sa lx>pulation ; — cette question, dont on semble ne se pas préoccuper suffisamment, doit être étudiée.

Cette dépopulation tient à plusieurs causes :

D'abord, il faut reconnaître qu'un pays a des habitants en proportion de la facilité qu'il a de les nourrir.

Pourquoi, dit un philosophe ancien — les moutons, dont les femelles ne font qu'un ou deux petits à la fois, se sont-ils si prodigieusement multipliés, quoique mangés un peu par les loups et beaucoup par les hommes? tandis que les loups, qui ont des portées de quatre ou six louveteaux, sont affsez rares et vont en diminuant? Ce n*est pas à cause de la guerre que leur font les hommes, car on tue trois mille moutons au moins dans le temps qu'on tue un loup.

C'est que la terre est couverte d'herbe et fournit aux moutons une table toujours abondamment servie, tandis que le loup ne trouve sa nourriture qu'avec parcimonie, peine et dangers.

Cela posé, — reconnaissons encore que les vraies richesses pour Thorame consistent dans la subsistance, les commodités et les douceurs de la vie. Ces richesses viennent de la terre et du travail.

L'or et l'argent ne sont qu'un signe de ces richesses, imaginé pour Ja facilité des échanges; — en eux-mêmes, l'or et l'argent ne sont que des cailloux, — et la fable de Midas, une des plus sages de l'antiquité, nous montre l'homme mourant tristement de faim s'il s'avise de confondre le signe avec la chose signifiée^ — ce qui est la tendance de la société actuelle.

La grande multiplication de l'espèce humaine en comparaison des autres espèces, tient à ce que l'homme est, de tous les êtres créés, celui qui feit le plus facilement pâture de tout.

Chaque animal ne peut vivre que d'un nombre restreint d'aliments. L'homme vit de tout ce que mangent tous les autres; il mange les moutons comme le loup ; il mange l'herbe comme le mouton ; il mange les grains et les fruits comme les oiseaux, et il mange les oiseaux eux-mêmes; de plus, iH a su, par son industrie, multiplier autour de lui les éléments de sa subsistance.

Diminuez demain la moitié des pâturages — ou imaginez une sorte de moutons qui mange trois

fois plus que l'espèce aujourd'hui existante, il faudra nécessairement que le nombre des moutons diminue sur la terre des deux tiers.

Imaginez une race àe loups qui puisse se nourrir de rberbe des champs et des feuilles des arbres, et la terre ne tardera pas à être couverte de loups.

De même, les hommes ne peuvent se multiplier que s'ils peuvent multiplier et accroître en même temps leur subsistance.

Cette subsistance, au lieu de -s'accroître, peut se diminuer de deux manières : ou la terre et l'industrie de l'homme produisent moins, ou chacun des hommes consomme davantage.

Or, nos gouvernements, « absorbés par ce qu'ils appellent la question politique », ne s'aperçoivent pas que, par une tendance qui augmente .tous les jours, nous pratiquons à la fois ces deux moyens d'être misérables.

La multiplication et l'agrandissement des villes non-seulement enlève des bras à l'agriculture, — ce qui est le premier moyen, — mais augmente dans «ne bien plus grande proportion la consommation, — ce qui est le second moyen.

Le paysan devenu citadin prend en peu de temps des habitudes qui, d'abord excès superflu, folie en commençant, deviennent bientôt usagé, habitude, nécessité; — le paysan qui devient citadin représente à la fois un producteur de moins, et facilement trois consommateurs de plus, *^ c'est-à-dire qu'il

De tarde pas à consommer trois fois pour le moins ce qu'il consommait aux champs, — c'est-à-dire qu'il réalise ce que je disais tout à l'heure, la création de cette race de moutons qui mangerait trois fois autant que la race actuelle.

J'en citerai un exemple et une preuve.

Il y a quelques années, un paysan de la montatagne, — c'est-à-dire des Alpes, — m'amena son fils, — un grand et beau garçon de dix-huit ans, pour travailler chez moi au jardin.

11 me demanda un prix qui me parut exagéré — et je lui fis remarquer que son fils étant nourri chez moi, ne pouvait prétendre au même salaire que ceux que je ne nourrissais pas.

— La nourriture, me dit-il, qu'est-ce que c'est que ça? cinq ou six sous par. jour; il ne les dépense pas chez nous ; ça ne vaut pas la peine d'en parler.

Eh bien, — quelques mois plus tard» mon gars avait pris de telles habitudes, tant de besoins nouveaux, que je crus devoir lui offrir — en dehors de ses gages — trente sous par jour pour se nourrir dehors et à ses frais — et qu'il refusa mon offre comme insuffisante, — s'en alla et se fit dômestique dans une auberge.

11 en est de même pour les filles qui descendent des montagnes ou viennent des champs dans les villes; — elles ne tardent pas à quitter leur costume, le plus souvent pittoresque et joli, pour se déguiser en citadines, ce qui à la fois les enlaidit et exige un revenu qu'elles ne peuvent presque

jamais gagner par le travail, — du moins par un travail honnête.

Si vous avez préparé un dîner pour six personnes

— et qu'il en vienne douze, ou que les six arrivent avec un appétit double de celui que vous avez supposé, vos préparatifs et votre dîner sont insuffisants

— et vous serez obligé peut-être de n'en laisser asseoir à votre table — que la moitié, — c'est-àdire : ou tous mangeront à moitié de leur appétit,

— ou bien la moitié feront un bon dîner et l'autre moitié ne mangeront. pas du tout.

Il est incontestable aujourd'hui que les besoins de l'homme vont s'augmentant dans une proportion qui dépasse les progrès de la production.

Ou il faut produire davantage, ou il y aura un certain nombre d'hommes qui ne mangeront pas — et qui, selon Malthus, sont de trop sur la terre et n'ont rien à y faire, si ce n'est de mourir le plus vite possible, — convives retardataires pour lesquels il n'y a pas de couvert mis dans la société. — Il y a pour eux une chance meilleure, ce serait de ne pas naître — et la civilisation s'occupe de ce problème, — ne pas laisser naître plus d'hommes qu'on n'en peut nourrir.

Vous voyez encore de nombreuses familles parmi les paysans et les pêcheurs des côtes — parce que,

consommateur inutile pendant peu d*années, il est vrai, l'enfant qui naît ne tarde pas à devenir un producteur d'abord suffisant à ses propres besoins, puis un peu plus tard contribuant au bien-être de la famille.

Il n'en est pas de même dans les villes — où, sauf dans les centres industriels — et j'ai parlé dernièrement du triste travail des enfants dans les manufactures, l'enfant qui naît dans un milieu où il consommera énormément plus que l'habitant des champs et où, s'il devient producteur, ce ne sera pas avant d'avoir atteint un certain âge, est une charge, un danger, une terreur pour la famille; de sorte que dans les villes on ne consent à avoir qu'un ou deux enfants; — je ne parle pas de ceux qui n'en veulent pas du tout.

XXXIÏ

Passons à un autre ordre d'idées ; — les mêmes causes qui s'opposent à l'acceptation des familles nombreuses s'opposent au mariage pour un trèsgrand nohibre, — un certain superflu devenu une nécessité fait de la femme, de l'épouse, un objet de luxe qu'on n'ose pas toujours se permettre.

Le bonheur légitime est si cher aujourd'hui,

Qu'on n'ose plus aimer que la femme d'autrui,

Et, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,

Au banquet de l'amour il vit en pansite.

Ii4 L ART D'ÊTRE MALHEUREUX

Autre chose, — tontes ces filles qui quittent la simplicité des champs dans cette zone pestiférée qui s^établit autour des villes et qui, exposées aux désirs, à l'envie, aux séductions, — acquièrent des besoins nouveaux, ne tardent pas, pour la plupart, à demander à leur jeunesse et à leur beauté — des ressources que le travail honnête — qui aurait suffi peutêtre à leurs besoins réels, ne peut fournir aux besoins factices et nouveaux qu'elles ont contractés.

Pour les filles, la fécondité est un malheur; — beaucoup s'arrangent pour la prévenir où en détruire les suites — et la morale, que j'appelle morale de papier, les y aide puissamment en supprimant les tours et le mystère pour les enfants abandonnés; en eifet, on dépose beaucoup moins d'enfants dans ces asiles, mais beaucoup plus dans la rivière, dans les égouts et dans les latrines.

Une des causes du désordre et de la prostitution des femmes dans les villes est un abus que je ne me lasse pas de signaler, c'est l'usurpation par les hommes des métiers qui appartiennent aux femmes par droit de faiblesse; — les métiers d'aiguilles et de ciseaux, les métiers sédentaires, les métiers assis.

Dans une société bien organisée il ne devrait pas y avoir un seul tailleur (et aujourd'hui il y a des hommes couturières); un seul coiffeur, un seul garçon ou commis de magasin, un seul garçon de café ou de restaurant; — beaucoup de places d'expéditionnaires dans les administrations pourraient être occupées par des femmes, etc.

Quant aux hommes, grâce aux plaisirs faciles et sans devoirs que leur offre la prostitution dans les grandes villes, ils n'ont pas besoin de se marier, — ou ils se marient tard, n'apportant à une famille future que les restes ruinés et épuisés de leur jeunesse et de leur vigueur.

Parlerons-nous aussi des mariages d'argent? — Oui certes.

Grâce à la prostitution, que l'état social actuel semble avoir pour un de ses buts principaux d'accroître et d'étendre — en y jetant aussi par le luxe beaucoup de femmes mariées qui font concurrence aux courtisanes, — l'homme qui n'a pas besoin de se marier se contente d'avoir des femmes au lieu d'avoir une femme, à laquelle il faut en même temps appartenir.

La fille honnête ou d'honnête famille ne peut satisfaire les instincts de l'amour et de la maternité que par le mariage.

L'homme les satisfait et les exagère sans avoir besoin de s'y astreindre.

De làise trouve réalisée cette plaisanterie qui a l'air d'un coq-à-l'âne et que je prêtai autrefois à un personnage de comédie {la Pénélope normande) :

« Je comprends que les femmes se marient, — mais pas les hommes. »

Il y a donc plus de filles à marier que d'hommes^ — L'homme est une marchandise plus demandée, la fille une marchandise plus ofierte.

H6 I/ART DfiTRE MALHEUREUX

De là ce désappoiritenienl cruel pour une belle fille qui se sent très-admirée, qui se voit très-courtisée dans le monde»

A laquelle on dit que baiser, que toucher l'extrémité de son petit doigt est un bonheur céleste, — qu'un regard de ses yeux bleus ou noirs — ravit les âmes, etc.

Qu'elle s'avise de dire ou de laisser entendre à ces débitants de phrases :

— Mais, Monsieur, non -seulement mes regards, mais mes yeux, mais mes cheveux et mes lèvres;

Non-seulement mon petit doigt, mais toute la main et le bras et les épaules et la poitrine et les jambes et toute la personne peut vous appartenir, — vous n'avez qu'à me demander à papa.

— Alors, Mademoiselle, combien votre papa donnet-il d'argent pour qu'on se charge de tous ces attraits et de tout ce bonheur?

Parlons aussi un peu — et sommairement comme de tous les autres points — d'une cause de dépopulation, — Tusage étrange, monstrueux adopté par le plus grand nombre de femmes de faire nourrir leurs enfants par des mercenaires — en attendant qu'on trouve le moyen, en payant, de faire accoucher d'autres femmes à sa place.

De cet usage adopté par tant de femmes — de ne pas nourrir leurs enfants, proviennent d'abord de nombreuses et cruelles maladies pour celles qui se

dérobent à ce devoir — - et une mortalité épouvantable parmi les enfants nouveau-nés.

Je me suis occupé de cette question, il y a quelques années; plusieurs écrivains, depuis, en ont dit quelques mots — je ne m'aperçois pas que cette question ait produit de résultat.

D'abord — les enfants abandonnés qui — grâce à la philanthropie hypocrite et à la morale de papier, sont beaucoup moins déposés dans les tours, mais beaucoup plus, je l'ai dit, dans les égouts et dans les latrines, quand ils échappent à ce sort, dont les chances vont tous les jours en augmentant, subissent encore d'autres épreuves que la philanthropie et la morale ont imaginées pour s'en débarrasser.

C'est Tallaitement au loin — en masse, en tas, avec une surveillance et un contrôle insuffisants — qui les livrent à la cupidité criminelle de femmes qui ont fait une industrie et un métier de leu^ lait

— et qui parfois ont abandonné le devoir de nourrir leur propre enfant, pour le bénéfice de nourrir Tenfant d'une autre.

Enfants trouvés et enfants légitimes— les premiers dans une proportion bien plus forte que les autres

— trouvent dans l'allaitement mercenaire des chances de mort qu'on ne sait pas assez.

Je ne citerai que quelques exemples empruntés à un ouvrage du D' Brochard.

c A la Chapelle-Guillaume y en 18o9, il est mort plus de la moitié des enfants mis en nourrice.

A Chapelle-Roy'aley sur 8 il en est mort ô.

A Miermaigne, sur 6 il en est mort 6.

Dans certaines communes de Saint-Eliphj FriaizBy Belhomeitf il est mort souvent les quatre cinquièmes, quelquefois la totalité des nourrissons.

A Saint-Denis d'Authon^ sur 14 il en meurt 12; à Coudreceau et à Frazé, ils sont tous morts.

Sur vingt-cinq mille enfants envoyés en nourrice, il en meurt vingt mille.

Beaucoup meurent de faim, — beaucoup sont brûlés^ d'autres sont mangés par les pourceaux.

Je cite ici à l'appui un ou deux faits constatés parle D"^ Brochard :

« Un nourrisson des petits bureaux meurt chez la femme G. . ., dans une commune retirée de Tarrondissement de Nogent (Coudreceau). La nourrice déclare à la mairie qu'il a succombé à des convulsions. On l'enterre sans qu'il y ait eu de vérification de décès. Six semaines après, une lettre anonyme, partie de Coudreceau, apprend à la malheureuse mère, qui habitait Paris, que son enfant est mort brûlé. Cette pauvre femme, au désespoir, s'adresse au parquet de Nogent, qui ordonne une enquête. Les renseignements pris par la gendarmerie concordèrent tellement avec la version de la nourrice, que l'instruction allait être arrêtée, lorsque le procureur impérial, qui m'avait souvent entendu parler de la négligence de ces femmes, ordonna l'exhumation du cadavre, et me chargea de procéder à cette opération. Je constatai que les deux jambes du cadavre étaient carbonisées. Voici ce ^ui s'était passé : cet enfant avait été placé par sa iidurrii^

sur une chaise basse, ses langes ouverts, devant la cheminée. Cette femme étant sortie, les langes de Tenfant s'étaient enflammés et avaient occasionné une brûlure énorme à laquelle le malheureux nourrisson n'avait survécu que quelques instants. »

Un autre :

« La femme X.., jeune et belle nourrice habitant Nogent-le-Rotrou, s'était plusieurs fois présentée à ma visite pour se rendre à la direction. Comme je savais cette femme adonnée à Tivrognerie, j'avais constamment refusé de lui donner le certificat qu'elle me demandait. Elle alla aux petits bureaux, et ramena de Paris un charmant enfant. Cette femme, me voyant passer un jour devant sa porte, voulut me montrer son beau nourrisson, afin de me prouver que l'on n'avait pas été aussi difficile à son égard à Paris que je l'avais été moimême. La malheureuse était ivre et elle tenait son nourrisson la tête en bas. On devine quel fut le

sort de la pauvre et innocente créature Chargé

peu de temps après, par le commissaire de pohce, de constater le décès de ce nourrisson arrivé à Nogent si frais, si rose, je trouvai dans le taudis habité par la femme X. un petit squelette décharné, aux traits crispés, étendu sans draps sur une paille saie et infecte. Ce malheureux enfant était mort de faim et de misère. En l'absence de la nourrice, absence qui avait duré toute la matinée, les voisines s'étaient émues des cris plaintifs qu'elle^ avaient entendus et qui avaient cessé tout à coup. Il fallut enfoncer la porte pour constater le décès de ce nourrisson.

« La femme A... ne fut r objet d'aucune condiimnation, »

Un autre fait encore :

« J'ai connu un maire, membre du conseil d'arrondissement, qui parlait sans cesse de progrès et de philanthropie. Je l'engageai un jour, au nom de ce progrès et de cette philanthropie dont il s'occupait tant, à s'opposer dans sa commune à l'industrie ou plutôt à l'exploitation immorale des nourrissons, dont les cadavres, selon sa propre expression, pavaient son cimetière. — Je sais bien, me répondit-il, que ces enfants sont voués à la mort; mais que voulez-vousl Cest le bien-être de ma commune. Ces femmes n'ont pas d'autres moyens d'existence, et sans les nourrissons,- elles tomberaient à la charge du bureau de bienfaisance. Après tout, ajouta-t-il, il y aura toujours des Parisiens. — Triste et ridicule philanthropie, digne à peine des tréteaux de la foire!

» Un fonctionnaire qui, par sa position élevée dans l'arrondissement de Nogent, aurait pu faire cesser une partie des abus que je signale, accueillit un jour mes doléances à cet égard par ces paroles : « Bah! docteur, il y aura toujours assez d'enfants! »

Et pour finir :

(k Madame,

» Je vous écris pour vous donner des nouvelles du cher petit; et en même temps pour avoir des nouvelles de votre santé. Le cher petit vient bien. Il commençait à se nouer, mais je lui ai fait faire un bandage qui m*a coûté 3 fr.; maintenant, il se for-

lilie beulicoup. C'est étonnant comme il ressemble

à Monsieur. Je vous prie de m'envoyer des souliers,

car il marchera bientôt; il va aussi être temps de

le mettre en robes. Le germe des deats le rend si

difficile, que je suis obligée de lui mettre du sucre

dans tout ce qu'il prend. Je vous prie, Madame, de

m'envoyer du sucre et du savon. Mes respects à

Monsieur.

« Votre nourrice. »

La mère, enchantée de savoir que son entant va bientôt marcher, qu'il va avoir des dents, envoie tout ce qu'on lui demande. Le nouveau-né, bien entendu, ne tient pas sur ses jambes et n'a aucune apparence de dents ; mais l'enfant de la nourrice a une robe et des souliers.

Peut-être reviendrai-je sur ce sujet — et parlerai-je de cette femme célèbre dans sa commune entre les mains de laquelle il était mort tant d'enfants — qu'on l'appelait :

la faiseuse d* anges.

Voilà donc à peu près les causes ou du moins les principales causes de la dépopulation croissante de la France.

Elles sont nombreuses, elles sont tristes, — mais la plupart ne sont pas irrémédiables.

Seulement on ne s'en occupe pas, et on ne s'en occupera pas de longtemps,

Abs(yrhé que l'on est par la question politique j

Et nous savons ce qu'il faut entendre par

« La question- politique. »

Le docteur Brochard a connu une nourrice qui recevait les mois dix-huit mois après la mort de son nourrisson, auquel elle avait substitué son propre enfant. — La négligence : un médecin qui a été « chargé pendant dix-huit ans d'un service considérable de nourrices, a vu souvent les nourrices à l'arrivée ou au départ d'un convoi de chemin de fer, être réellement embarrassées pour reconnaître les nouveau-nés momentanément déposés sur les tables ou sur les bancs des salles d'attente, puis, inquiètes, hésitantes, se décider à la hâte à en prendre un au hasard.

a Je suis convaincu, ajoute ce médecin, qu'un grand nombre de mères embrassent des enfants qui ne leur ont jamais appartenu. »

Le docteur Rodet, de Lyon, ex-chirurgien en chef de l'Antiquaille, raconte qu'un de ses clients payait depuis longtemps des mois de nourrice pour un enfant mort. Il lui prend envie de voir son enfant. . Ses occupations le retiennent. Il écrit à la nourrice de le lui apporter. Celle-ci est fort embarrassée; elle a bien son enfant à elle à peu près du même âge, qu'elle nourrissait en même temps; mais... il y a un inconvénient. .. . Bah! on ne s'en apercevra pas! elle apporte l'enfant, il est superbe! On le caresse, on le couvre de baisers. Une vieille parente s'avise de le démaillotter, malgré la nourrice qui craint le froid. — Eh ! mon Dieu ! mais qu'a donc ce garçon? ou plutôt que n'a-t...? On découvre alors que la nourrice, n'ayant pas de garçon, a substitué sa fille à l'enfant du client du docteur Rodet.

La troisième cause est le désir de transplanter un de ses enfants, surtout quand on en a beaucoup et qu'on est pauvre» dans une fanaille aisée et riche.

Pour les enfants de la classe riche, on croit avoir tout prévu en faisant allaiter l'enfant chez soi, sous ses regards^ en prenant une nourrice sur lieu.

Eh bien, passons sur ce point très-important cependant, que le seul lait favorable à l'enfant nouveau-né est le lait nouveau de sa mère, qui a certaines qualités purgatives indispensables ; tandis que ces filles arrivent avec de vieux lait et de faux certificats de leur maire. Le docteur Brochard cite des exemples, et le docteur Mônot affirme que ces certificats, qui rajeunissent ou vieillissent le lait, se donnent, dans la Nièvre, moyennant « une honnêteté au maire ». Le plus souvent ces filles commencent par abandonner leurs propres enfants à leur mari , à des parents, à leurs voisines ; presque tous ces enfants meurent,

En efiet, le mari, qui n'a consenti à laisser partir sa femme que pour en recevoir de l'argent, ne travaille plus, vit au cabaret. Les voisines ont autre chose à faire, etCi

Hais ce n'est pas tout, a Tout le hlonde sait, dit le docteur Monot, de quelle renommée jouissent à Paris les nourrices bourguignotes, les nourrices du Morvan. Aussi cette industrie a-t-elie pris une extension inouïe» Ce commerce est le plus important de cette partie dtt département de là Nièvrci Dans 1«

S(!u1 caillou de Moiitsauchc, dans une période de sept ans, 3^284 femmes sont accouchées : 1 ,897 sont allées à Paris « nourrir sur lieu » (deux sur trois). La plupart de leurs entants (54 sur iOO), laissés au pays, y sont morts avant l'âge d'un an.

(( Mais, dit le docteur Brochard, ce département de la Nièvre, qui a le privilège de fournir des nourrices aux meilleures familles de Paris, est de tous les départements de la France celui qui compte le plus de scrofuleux. »

« En France, dit le docteur Bourdin, il y a un scrofuleux sur 100 habitants; dans le département de la Nièvre un sur 34. »

Morts ou crétins, voilà ce que deviennent la grande majorité des enfants qui ne sont pas nourris par leurs mères.

Passons maintenant aux enfants assistés^ enfants trouvés, etc.

« Les conditions, dit M. Donnet, archevêque de Bordeaux, dans lesquelles sont placés les pauvres petits enfants trouvés font frémir.

» Au lieu d'être allaités au sein, ils le sont à l'aide d'un biberon et livrés quatre et parfois davantage à la même personne.

» On en confie à de vieilles mendiantes; dans une commune, on en a placé cinq chez une fenmie qui sortait de prison pour vol; huit joiu*s après ils étaient morts tous les cinq.

» Le nombre de ces infortunés envoyés à Cuget en 1862 a été de vingt-quatre; le nombre des morts

a été de vingt-trois. » — (Ferdinand, cardinal Donnet.)

« On croit généralement dans les communes, dit M. de Bethmann, administrateur de l'hospice des enfants assistés et maire de Bordeaux, on croit que l'administration ne place si mal les enfants trouvés que pour en débarrasser la société.

» Souvent ce sont des vieillards infirmes qui donnent des biberons sales aux enfants. La fenlme Barreau avait charge de sept enfants, la femme Georgette de six. »

« Si l'on ne veut plus d'enfants trouvés, dit M. de Saint-Laumer, administrateur des enfaiits trouvés d'Eure-et-Loir et maire de Chartres, le but est bien près d'être atteint : dix-huit sont morts sur vingt, »

Il s'ensuit que la période de doublement de la population est de cinquante-deux ans pour l'Angleterre, de cinquante-quatre ans pour la Prusse, de cinquante-six ans pour la Russie et de cent quatrevingt-dix-huit ans pour la France.

Voilà donc la situation expliquée sommairement ; elle n'est pas belle. Cet état de choses pourrait changer en peu de jours.

Commençons par les enfants trouvés.

Depuis trente ans, il y a une tendance à s'en débarrasser, que je signale depuis trente ans que je

m'attaqae à a la morale de papier » qui y«ut boucher les égouts sans se préoccuper des ruisseaux.

On a commencé par faire des phrases contre les tours; puis on les a supprimés, c'est-à-dire qu'on leur a enlevé le mystère; puis, on a constaté avec orgueil qu'on y déposait beaucoup moins d'enfants. J'ai contre-constaté qu'on en déposait en revanche beaucoup plus dans les puits, dans les auges à porcs et dans les latrines.

Puis vous venez de voir ce qu'on fait de ces pauvres petits êtres : on les envoie nourrir, — lisez mourir si vous vouiez, — dans les villages, à des faiseuses d'anges; on leur donne pour nourrices des vieillards infirmes ; « ce n'est que par exception qu'on constate leur décès »,

En même temps qu'on agrandit les villes, qu'on y attire la campagne, et qu'on décuple et centuple les chances de prostitution, de l'abandon des enfants et de l'infanticide.

Il est un moyen simple de remédier à met état de choses : il faut que la loi et l'administration cessent d'être bégueules : il y a des filles-mères, il y a des enfants abandonnés, il y en aura toujours ; ouvrez dans des campagnes, à proximité des villes, des hospices où toute femme enceinte à un certain point de sa grossesse soit reçue avec humanité, et n'oubliez pas que la discrétion et le mystère entrent pour beaucoup dans l'humanité à leur égard. Là, au lieu d'envoyer leurs enfants aux faiseuses d'anges^

laissez-les nourrir elles-mêmes ; au besoin obligezles d'accomplir ce devoir; je suis certain que trèspetit sera le nombre de celles qu'il faudra contraindre ; bien plus petit encore sera le nombre de celles qui consentiraient à y renoncer après quel* ques jours d'allaitement

Créez dans ces établissements des ateliers pour que ces filles-mères exercent ou apprennent une profession, et coûtent le moins cher possible à l'administration, et en même temps se moralisent par les deiix éléments puissants du travail et de la maternité.

De plus, que celles qui sont vigoureuses et bien portantes, qui ont un lait sain et abondant, prennent des nourrissons du dehors. L'administration pourra alors, sur des documents certains, fournir de bonnes nourrices à ces nouveau-nés qui seront allaités sous ses yeux, et pourra proportionner l'âge du lait à l'âge des enfants, etc.

Supprimez alors ces bureaux de nourrices, ces meneurs de nourrices et d'enfants, tous ces gens qui se divisent entre eux l'infanticide pour en éluder la responsabilité, comme ces deux religieuses qui, pour faire marcher un âne et ne pas jurer, se partageaient le juron de l'ànier absent; l'une disait fich,,, et l'autre ire.

Supprimez ces hospices où les femmes viennent se débarrasser d'un fardeau importun, qu'elles laissent là sans se retourner comme... vous me feriez dire des sottises.

Puis aussi ces hospices où les enfants ne sont reçus que pour être vidés dans les villages éloignés, sans protection, sans surveillance, sans contrôle et livrés aux « faiseuses d'anges », comme on fait noyer les jeunes chats d'une mère trop féconde, à laquelle on met ensuite un collier de tranches de bouchons de liége, pour « faire passer son lait >/, suivant un préjugé populaire.

Et l'avantage est aux petits chats, qui meurent immédiatement et n*ont pas une agonie de plusieurs semaines et de plusieurs mois. Jusque-là, comment condamner les filles et les femmes pour infanticide, quand la société ne leur demande leurs enfants que pour les tuer elle-même, que pour les condamner à une mort plus lente et plus douloureuse?

Parlons des cabarets et des cafés.

Il faut s'en occuper à un triple point de vue dont Tun est tout à fait moderne, et contemporain.

Le premier point est l'ivrognerie, sa hideur, ses dangers;

Le second, les vols, les sophistications, les empoisonnements pratiqués par certains marchands;

Le troisième, l'application du cabaret et du café à la politique de la rue — ou plutôt à l'agitation, à la propagation des idées fausses où exagérées, à l'empoisonnement des esprits.

Il paraît que pour voir Tivrognerie dans tout son horrible abrutissement, c'est en Angleterre qu'il faut aller voir les boutiques, les palais qui lui sont consacrés — gin' s shop, gin' s palace,

« Un flot d'êtres en guenilles se dirige incessamment vers le temple, sur la porte duquel brillent sur de larges plaques de cuivre les mots gin, béer y spiritSy — c'est-à-dire oubli, absence, stupeur.

» Une salle de cent pieds de long — toute meublée d'un côté d'immenses tonneaux peints de diverses couleurs — avec les portraits de la reine au milieu.

D Devant les tonneaux un long comptoir ou barre {bar) et de nombreux garçons occupés sans cesse à verser. — Il y vient autant de femmes que d'hommes, souvent même les femmes y sont en majorité.

» On s'approche de la barre l'argent à la main avec une sorte de recueillement stupide, — comme si Ton allait communier; — c'est à voix basse que l'on demande ou le gin ou le spirit; — c'est en silence et avec un sérieux de glace que l'on absorbe le verre que le garçon ne remplit qu'après avoir reçu l'argent, — puis Ton va s'asseoir sur un long banc adossé à la muraille en face des tonneaux ; — là on reste immobile, muet, dans une sorte d'extase et de contemplation des tonneaux ; — un peu après on fouille dans sa poche et on compte son argent, on retourne à la barre, on boit et l'on revient sur le banc, — d'où Ion retourne à la barre; — et toujours ainsi tant qu'on a de l'argent*. »

Personne n'ignore avec combien de rigueur est exécutée en Angleterre la célébration du dimanche 1. Eugène Buret.

— toute distraction est sévèrement défendue; — il n'y a d'exception que pour les boutiques de gin^ — il suffit qu'elles aient Fair fermé, mais il n'y a qu'à pousser la porte pour entrer. — L'État et l'Église semblent d'accord pour comprendre qu'il y aurait danger à laisser un jour par semaine cette afireuse misère — ne pas s'oublier et s'endormir dans .l'abrutissement.

D'après les statistiques, — Paris est la ville de France où il se boit proportionnellement le plus d*eau-de-vie ; — eh bien! l'Irlandais boit deux fois autant et l'Écossais, trois fois autant de ^m que le Parisien qui en boit le plus ne boit d'eau-de-vie.

En Ecosse, ceux qui sont trop pauvres pour acheter du gin s'enivrent à meilleur marché avec de l'opium.

J'ai connu du reste à Parts un ouvrier qui ne trouvait plus de saveur qu'à l'éther sulfiirique; — il avait son petit verre dans sa poche, — et allait, plu« sieurs fois par jour, le faire remplir chez un pharmacien.

En France, comme partout, l'ivrognerie est le fléau des ouvriers de l'industrie.

L'ivrognerie qui, outre des maux sans nombre, engendre nécessairement la perte de temps, la désuétude du travail, l'abrutissement, la diminution des forces et de l'intelligence, conduit fatalement l'ivrogne et sa famille innocente à la plus extrême misère; elle est l'origine des rixes, souvent des crimes; mais il faut dire aussi que c'es>t souvent la

misère, — quelquefois imméritée, — qui pousse à l'ivrognerie, c'est-à-dire à la recherche de l'oubli et de l'absence momentanée d'une existence sans espoir.

Le penchant à l'ivrognerie fait partout la misère et le dénûment et vient les augmenter et les porter à leur plus haut degré d'épouvantable horreur.

Sauf cependant deux ou trois villes manufacturières, l'ivrognerie revêt rarement en France cet aspect de morne hébétement qu'on remarque en Angleterre, — ou du moins cet hébétement est précédé d'une surexcitation babillarde, outrecuidante, provocante.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les gouvernements ont dû se préoccuper du danger des cabarets, tavernes, cafés, etc.

Et, en faisant quelques recherches, j'ai trouvé — déjà pratiqué anciennement — un procédé que je croyais avoir imaginé.

On faisait une différence très-marquée entre les marchands de vins, taverniers {tabernœ — Tajepveia) vendeurs à pot, — c'est-à-dire chez lesquels on venait acheter le vin pour l'emporter, et les cabaretiers (popince — xàxiQ),où l'on vendait le vin à nappe el assiettes; c'est-à-dire qui le donnaient à boire chez eux.

Les premiers pouvaient acheter le vin en gros et en province, tandis que les cabaretiers ne pouvaient s'approvisionner qu'à la halle au vin, c'est-à-dire de seconde main, ce qui les obligeait à vendre plus cher.

De plus,

« Les marchands qui font le détail à pot et les taverniers ne paieront que 108 sous pour le droit du huitième et augmentation — et les cabaretiers, 6 livres 15 sous pour ces mêmes droits. » (Ordonnance du roi Louis XIV, de juin 1680.)

« H est défendu à tous cabaretiers de recevoir chez eux les habitants domiciliés des villes, bourgs et villages où ils résident, en leurs tavernes et cabarets, pour y banqueter, boire, » etc.

« Aîns leur soit loisible seulement d'y recevoir les étrangers passant. »

Par la même ordonnance, il est fait défense et inhibition à toutes personnes de hanter et fréquenter, aller et venir es tavernes et cabarets des lieux où ils sont domiciliés.

(( Et sera le présent arrêt, lu et publié à son de trompe et cry public — (le dernier jour de 1579, — Henry III). »

Voici une ordonnance de Charles VI (janvier 1397) — qui dit :

«Pour ce qu'il est venu à notre cognoissance que gens de mestier, de petit estât et de petite faculté

estant et fréquentant en la ville de Paris, délaissent à faire leurs besongnes, à gouverner leurs mesnages et gaigner leur vie, aux jours ouvrables et sur sepmaine, pour rinclination qu'ils ont aux tavernes, cabarets, etc.

» Dont plusieurs d'iceux quand ils ont ainsi perdu leur clievance aux dits lieux, sont devenus et deviennent de jour en jour, larrons, meurdriers, robbeurs et gens de très-mauvaise vie :

» Défendons à tous habitants et à tous cabaretiers, etc. — septembre 1397.

» Défense de tenir assiette es ville et faubourçs, es jours de feste à gens et personnes domiciliaires, surtout aux mariez et ayant mesnage, ains seulement pour les foraFns et estrangers, etc. (1546-uovembre, Henry IL)

» Et pour ce que le nombre des hostelliers, taverniers et cabaretiers est effréné... »

(Charles IX — 1S60.)

L'ancien droit coutumier de France permettait aux taverniers vendant vin à pot et à mesure à emporter, — ce qu'on appelle encore aujourd'hui en Normandie, à dépoteyer, — comme à tous autres marchands^ de poursuivre en justice le paiement du vin vendu par eux à pot, et déniait toute action aux cabaretiers pour vin vendu à nappe et assiettes et bu dans leurs cabarets. »

(Coutume de Paris, art. 126; — de Normandie, art. S3S ; — de Calais, 518.) Etc., etc.

Etc., etc.

De même on trouvé des ordonnances du roi Jean :

« Défendant aux marchands de vin tout mélange de vins différents ou toute adjonction d'eau (13S0).

» Le vin ne pourra être vendu sous aultre nom que son cru et provenance réels.

» Il est permis à tous ceux qui vont prendre du vin à la taverne, d'entrer ou aller, ou descendre dans la cave, pour le voir tirer, et enjoint aux cabaretiers de le souffrir. »

{Diverses.)

* Chose étrange, — par un privilège de Louis XI, qui dura sans être attaqué jusqu'en 162S, époque où on le modifia, — tout Suisse à la solde du roi, pouvait ouvrir un cabaret et y vendre du vin à emporter sans payer aucuns droits, et l'ordonnance de 1680 n'attribue cette franchise qu'à 150 muids par cabaretier suisse.

Aux ordonnances sur Yingénuité du vin contre les mélanges et les fausses dénominations sont ajoutées les ordonnances sur le mesurage.

Les étalons des mesures en tous genres étaient, du temps de Louis XV, confiées dans l'Hôtel de Ville aux prévôt des marchands et échevins.

Nous voyons dans les Capitulaires de Charlemagne que ces mesures-types étaient conservées dans le palais du roi*.

Chez les anciens^ elles étaient déposées dans les temples des dieux.

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