In palatio habemus (Cap, reg,^ p
Un moraliste anglais, vers 1840, constatait avec effroi que, à Glascow, il y. avait une maison sur dix où on vendait des liqueurs ; — c'est^^à-dire, que les habitants de neuf maisons buvaient assez de gin pour faire vivre un établissement de ce genre.
Et qu'à Manchester, seulement dans les districts habités par les indigents, il y avait six cent trentequatre g'm'5 shops.
Je ne crois pas qu'à Paris aujourd'hui on soit beaucoup au-dessous de cette proportion si Ton compte les cabarets et les cafés, — et ie pense qu'on pourrait établir que le nombre de ces boutiques est encx)re, et de beaucoup plus effréné qu'en 1500.
Mais cette profusion de boutiques dans les villes et dans les villages mêmes aura sa place dans la partie de notre travail qui traitera de l'extension abusive du petit commerce, au point de vue de deux causes de paupérisme, — c'est-à-dire comme frappant à la fois et le consommateur et le marchand.
Les cabarets et les cafés sont un danger incontestable; — voyons si, sans arbitraire, armé seulement des lois existantes, le gouvernement peut lutter avec avantage ou du moins avec des chances de succès contre ce danger — en supposant que nous arrivions à un gouvernement qui ne soit pas a complètement absorbé par la. question politique », comme disait ce brave M. Cotte, représentant à la fois à l'Assemblée nationale et le département du Var et la fraude électorale, c'est-à-dire un gouvernement qui puisse s'occuper d'autre chose que de
conquérir et de garder le pouvoir, et de relever les abus sur les ruines desquels il s*est élevé.
D'abord annuler les impôts sur le vin à dépoteyer^ sur celui que l'ouvrier achète pour le boire chez lui avec sa famille; — ce vin doit être protégé, c'est-à-dire vendu aussi bon marché que possible, comme le pain, dont il est le corollaire.
Faire retomber celte somme d'impôts et demander le remplacement de ce revenu sur et aux cabaretiers, cafés, etc., où l'on boit sur place.
Ce qui se boit dans ces établissements n'est pas la satisfaction nécessaire d'un besoin, — c'est un plaisir dangereux, abrutissant; mais c'est un plaisir et un luxe.
Il importe peu que la brioche coûte mille écus la bouchée, pourvu que le pain soit à bas prix.
Arriver enfin à cette loi que je réclame depuis trente ans :
1® Le marchand qui vole l'acheteur commet juste le même crime que l'acheteur qui volerait le marchand, — et la peine encourue par l'un est la même que celle encourue par l'autre.
Cesser cette plaisanterie inique et dangereuse d'appeler vol et de punir comme vol l'acte d'un acheteur qui prendrait un sou dans le comptoir du marchand de vin, •
Et d'appeler « tromperie sur la quantité et la qualité de la marchandise vendue » l'acte du marchand de vin qui, en ne lui donnant pas la mesure payée, ou en lui livrant une boisson inférieure
à la qualité annoncée — vole cinq — dix — vingt sous, — cinq francs à Tacheteur;
2** Supprimer également la plaisanterie, également inique et dangereuse qui consiste à appeler sophistication le mélange de substances plus ou moins toxiques livré à Tacheteur;
Tandis que Tacheteur serait appelé empoisonneur et puni comme tel, s'il mettait un peu de vert-degris ou d'arsenic dans le pot au feu du marchand.
C'est-à-dire :
Le marchand de vin qui empoisonne sa pratique .est un empoisonneur ;
Le marchand de vin qui vole sa clien tèle est un voleur.
Ça a Tair simple. — Eh bien, il y a trente ans que les Guêpes ont demandé cette décision sous toutes les formes — sans Tobtenir; — elles ont cependant réussi à faire aggraver quelque peu la pénalité à cet égard ; et elles se vantent d'être les auteurs de Taffiche du jugement contre les marchands à faux poids et les sophistiqueurs.
Donc — une pénalité égale et légitime contre la fraude, une rigueur inflexible sur la quantité et la qualité des marchandises vendues — une surveillance incessante en y ajoutant :
Le rétablissement du Droit coutumier de France — c'est-à-dire le refus par les tribunaux de reconnaître les dettes de cabaret — de même qu'ils ne reconnaissent pas les dettes de jeu; — renouveler l'ordonnance de Jean le Bon — sur la réalité du nom $ous lequel le vin est vendu — et Tobligation
aux marchands de vin de permettre au client de voir lui-même tirer le vin qu'il achète, à même le tonneau.
Il est hors de doute que, moyennant cette surveillance rigoureuse qui consiste seulement à enlever aux marchands de vin le droit quelque peu abusif de voler et d'empoisonner.
Surveillance appliquée également aux cafés et aux diverses denrées et préparations qu'ils débitent — c'est-à-dire sur la pureté, la qualité et l'identité des cafés, chocolats — et surtout des liqueurs;
Moyennant une petite ordonnance accessoire que je demande depuis longtemps aussi, à propos des bouteilles, qui devraient contenir exactement le litre ou des fractions exactes du litre;
La responsabilité à un certain point des cabâretiers et maîtres de café — à l'égard des délits commis chez eux;
Puis, au lieu d'accepter l'ivresse pour excuse, l'application du maximum des peines quand le délit a eu lieu au cabaret et au café, — ou un certain temps après en être sorti.
Vous verriez rapidement décroître le nombre de ces établissements, et ceux qui subsisteraient devenir moins dangereux.
Eneflfet,une grande partie des bénéfices dont l'appât multiplie si singulièrement ces gin' s palace — se compose de gains illégitimes dont la suppression remettrait ce genre d'afiaires aux chances des autres commerces.
J'ai souvent constaté, malgré les bénéfices hors de proportion avec ceux des autres entreprises» la
grande quantité des faillites parmi les marchands de vins et les limonadiers ; cela tient à la légèreté avec laquelle on entreprend les petits commerces, — ce dont j'aurai à parler.
Ainsi, une surveillance rigoureuse sur les mesures, sur la qualité, sur l'identîté des marchandises livrées à la consommation et surtout la vente à crédit à peu près supprimée par le refus de reconnaître en justice les dettes de ce genre, ne permettraient qu'à un petit nombre de ces établissements de subsister ;
Le crédit surtout est la source des abus les plus ruineux pour les consommateurs — les plus injustement productifs pour le marchand.
L'homme qui paie immédiatement, qui donne de l'argent en échange de ce qu'il boit assez bêtement' sans soif — est forcé de s'arrêter quand sa poche est vide — et de mesurer sa soif factice sur ses finances réelles et présentes.
L*homme qui boit à crédit n'a d'autre mesure que la confiance ou l'espérance du marchand.
De plus, il n'oserait ni surveiller ni discuter la quantité ni la quaUté.
Et s'il s'avise même de vouloir vérifier la note, ce ne sera ni à la première ni à la deuxième fois qu'on la lui présentera; ce sera trop tard, lorsque le marchand, ayant fermé les écluses de sa liquide confiance, lui dira, comme le berger de Virgile :' — sat prata bibere, assez bu — et exigera sérieusement le paiement.
Cette cause dô ruine s'applique à toutes les denrées consommées par la classe ouvrière*
On trouverait dans les vieilles Guêpes^ page ï290, tome III, édition de 18S3, janvier 1847, un aperçu de la différence du prix que paient et le bourgeois aisé qui achète au comptant, et l'ouvrier pauvre qui achète à crédit.
Je citerai ici seulement trois ou quatre chiffres qui ont pu être modifiés depuis.
(( La voie de bois que le bourgeois paie de 34 à 36 francs revient, à l'ouvrier qui achète des cotrets, à 61 fr. 60 centimes.
Tout bourgeois a facilement chez lui du vin^ quelquefois naturel et très-potable, au prix de 80 centimes la bouteille; — le vin bleu, fait d'eau, de bois de Campèche, de sureau et de litharge de plomb ; le vin malsain et un peu vénéneux coûte au pauvre qui le boit par verre — au moins 16 'sous le litre.
Le café en grains, et de bonne qualité, coûte au bourgeois 2 fr. 30 cent. ; le café mêlé de chicorée, laquelle est à son tour mélangée de terre et de toutes sortes de détritus, pourvu qu'ils soient noirs,
— revient au pauvre à 2 fr. 40 cent.
Le meilleur charbon coûte au bourgeois 9 fr. 40 cent, le sac; — l'ouvrier qui en achète pour deux sous à la fois, quand il en a brûlé un sac, Ta payé 14 francs.
Maintenant, si l'ouvrier achète à crédit, cette différence n'a plus de limites, parce qu'il faut retrancher sur la qualité et sur la quantité au gré et à l'arbitre de l'avidité du marchand, etc., etc.
C'est cette revue que, — sans aucune exagération,
— je terminais par ce résumé cité l'autre jour :
Il n'y a pas beaucoup de riches qui au-' raient le moyen d'être pauvres.
Mais je suppose, — par les procédés que j'ai indic|ués, — le public des cabarets, cafés, etc., énormément réduit, — il resterait quelque chose à faire,
— quelque chose de très-urgent çt de très-grave :
— il faut aviser à remplacer ces distractions malsaines au corps, à Tintelligence, au cœur — par d'autres distractions plus saines, plus heureuses, plus intelligentes, plus morales; — les cabarets et les cafés sont « les cercles » du peuple, — et si les cercles ne valent pas mieux pour ceux qui les fréquentent que les cabarets pour le peuple, il n'est pas aussi urgent de s'en occuper — parce qu'on n'y fait guère de mal qu'à soi-même — et un peu aussi à sa famille, — parce qu'on n'y fait qu'avancer l'état de corruption fatale d'une certaine partie de la bourgeoisie; «
Tandis que des cafés et des cabarets peuvent sortir la ruine entière du pays et peut-être de la société. *
M. le duc d'Ayen m'a fait l'honneur de m'erivoyer un petit volume de lui, — cet ouvrage, qui traite du revenu^ du. salaire et du capital, est plein de faits intéressants et écrit avec une grande clarté; je lui emprunte quelques lignes qui viennent à l'appui de ce que j'ai dit sur les cabarets.
<( On compte en France 400,000 cabarets et débits de boissons, dont 20,000 à Paris, où on fait une consommation de liquides s'élevant à deux milliards et demi de francs chaque année : — selon les appréciations les plus modérées, la part de la classe laborieuse est de un milliard huit cent millions, ce qui est la sixième partie du salaire. »
« La consommation de l'alcool a subi une progression effrayante. — En 1820, elle n'était que de 350,000 hectolitres; en 1880, elle montait à 585 mille hectolitres, et, en 1869, à 978,000 hectolitres; sans compter ce qui échappe aux droits par la fraude, etc.»
Selon le rapport des délégations ouvrières à l'Exposition de 1868, un groupe d'ouvriers parisiens a demandé qu'on surtaxât les alcools dans l'intérêt des ouvriers.
a Qu'on les accable d'impôts, disent-ils, que ces boissons disparaissent et flK^ec elles la ruine matérielle et morale de la société.
y> Cobden disait aux ouvriers anglais : (( Je serais un imposteur si je faisais espérer auK membres d'une classe quelconque qu'ils pourront améliorer leur sort en restant imprévoyants, insouciants et paresseux. »
» Franklin, un des fondateurs de la République des États-Unis : a Si quelqu'un vous dit que vous pouvez vous enrichir autrement que par le travail et l'économie, ne l'écoutez pas, c'est un empoisonneur. »
« Le difficile, dit M. le duc d'Ayen, n'est pas de faire une révolution, c'est de n'en faire qu'une. »
Quand on a lu les débats de Taifaiie dite u le complot de Lyon », qui a eu sa solution ces jours derniers, on est effrayé et indigné de voir quelle perturbation, quel empoisonnement de folie et de scélératesse ont mis dans les esprits d'une partie de la population française les discours, les ce débagoulages » des avocats de langue et des avocats de plume, oracles des cafés, des cabarets, des caboulots, etc. Ces avides, et ces ambitieux, pour faire cuire leur œuf à la coque ou leur côtelette, ont mis le feu à la maison, — la flamme ne se montre que de temps en temps par quelques fissures, mais le feu couve et s'étend dans les caves et dans les sous*sols.
Ces réunions ont toujours lieu dans les cabarets et les cafés.
« Gouttenoire, Polosse, Damouzin, Busqué, Silibat, Boriasse », — ces noms semblent inventés ou prédestinés, — et autres se réunissent dans un cabaret « rue de la Charité ».
Puis on se rend « à la brasserie de Georges », on quitte la brasserie pour le « sous-sol de Garcin, maître du comptoir national », comptoir d'étain, bien entendu, — ou pour « le café de la Belle-Boule », ou pour le « café du Chat ». •
Divers groupes formant la « société de propagation *, tiennent des séances fréquentes et correspondent entre eux.
Voici quelles sont les théories, les principes, les idées, les progrès qu'ils s'efforcent de propager :
(( Les impôts seront payés exclusivement par les riches, les propriétaires, etc.
» L'armée, qui a massacré les martyrs de la Commune, est supprimée. »
Par les martyrs de la Commune on n'entend pas les otages assassinés, mais leurs assassins.
» La justice et la police sont supprimées, — ainsi que les codes, lois et décrets existants.
» Tous les cultes sont supprimés. »
Dans ces cafés et sous-sols, on lève le voile de cette hypocrisie qui fait semblant de vouloir abolir la peine de mort, et ne prétend en réalité l'abolir que pour les assassins et les incendiaires; annonce la destruction des riches, des bourgeois, etc., les « travailleurs » sont décidés à ne pas travailler, et à vivre des rentes des autres. C'est ce qu'ils appellent le « droit au travail », formule absurde inventée par Louis Blanc en 1848.
Et quels sont les chefs, les orateurs de ces assemblées du café de Chat, du café de la Belle-Boule, du sous-sol de Garcin, etc.? ce sont un diseur de bonne aventure, des repris de justice, des voleurs, des vagabonds.
Et ne croyez pas que Lyon soit une exception^ — toute la France est minée, — les traînées ont gagné les campagnes; les chambrées ne valent pas mieux que les cabarets, et les brasseries, et les soussols.
Il existe incontestablement du parti soi-disant républicain, une queue qui se compose d'abord de
gens de bonne foi, quelques-uns assez énergiques, trompés, grisés, abêtis par l'éloquence des balcons, des clubs et la phraséologie creuse de certains journaux;
D'ouvriers inhabiles *et paresseux, — s'intitulant à tort et exclusivement a les travailleurs » et « la classe laborieuse », et reconnaissables surtout à leur absence de l'atelier et à leur horreur du travail ;
Enfin, d'une horde immonde de piliers d'estaminet, d'habitués du cabaret, de souteneurs de filles, de repris de justice, de filous, de voleurs, d'assassins, d'incendiaires, etc.
La politique sérieuse, disons mieux, le salut de la société exigerait que cette queue fût coupée en trois tronçons; — le premier deviendrait l'objet des soins paternels de la société, on ferait tout pour faire voir à ceux qui le composent leur aveuglement; on les aiderait à rentrer dans la voie du travail, de l'honnêteté et du bonheur.
Le second serait mis en surveillance; la société appellerait à elle ceux qui pourraient et voudraient se corriger et mettrait les autres dans l'impossibilité de nuire.
Quant au troisième tronçon, il faudrait le traiter dès à présent en ennemi déclaré de la société et user de représailles... même préventives.
Or, un certain nombre d'avides et d'ambitieux ont réuni, assemblé, ressoudé les trois tronçons ; c est avec cette armée qu'ils montent à l'assaut des places et surtout de l'argent et des jouissances sans travail, quittes à se cacher et à se mettre à l'abri, à
m I^ART P'iTRK MAIHRUREUX
les repier, k les repousser, à les laisseï* tuer dans les rue$ ou envoyer à Nouméa quand TinsurreGtion est vaincue, -^ ou même à les faire fusiller et déporter eux-mêmes quand Tinsurrection les ayant portés au pouvoir, ils jugent que le tour est fait, — qu'il n'y a pas moyen d'assouvir la faim et la soif qu'ils ont excitées; deviennent a conservateurs » de ce qu'ils ont volé, et s' efforcent de faire partie de m qu'on appelle les « honnêtes gens » .
XXXVHI
Si j'avais l'honneur d*être député, je demanderais un jour la parole pour une motion intéressant le salut de la société, — j'adjurerais mes collègues, prévenus quelques jours à Tavance, d'être présents à la séance, et là, rappelant tous les crimes de cette queue du parti soi-disant républicain, faisant un tableau vrai des dangers dont elle nous menace, je proposerais un ordre du jour conçu à peu près en ces termes :
« L'Assemblée des représentants de la France manifeste par un vote solennel son indignation, son horreur, sa haine et son mépris pour les actes de la Commune, pour les théories qui ont engendré ces actes, pour les hommes qui les ont commis et pour ceux surtout qui les ont fait commettre en se tenant ou se mettant à Tabri de l'expiation ; — elle déclare à l'unanimité qu'elle est résolue à réprimer sans merci et ces folies criminelles et ces crimes odieux et ces théories vénéneuses qui menacent la
làrt D'être malheureux ui
France ei la 80ciélé d'une ruine complète et peutêtre prochaine. »
On irait alors aux voix, — et on compterait les suffrages et on donnerait une immense publicité aux résultats du vote.
On sommerait de s'expliquer à la séanœ prochaine et ceux qui s'abstiendraient et oeux qui auraient été absents ; on forcerait certains chefs du parti soidisant républicain, ou de rompre complètement cette queue qui compose en partie leur armée, — ou de se déclarer hautement les chefs de ces hordes ; •mm après quoi l'Assemblée serait invitée à rejeter de son sein ceux qui, trop engagés, trop compromis, n'auraient pas voté cet ordre du jour, et accepteraient la solidarité des folies, des crimes et de la punition.
Quant à ceux qui, n'étant pas caség, veulent continuer le mouvement^— je copie ici une note de 1&71,
Voici leurs idées en politique et en morale :
« A la réunion publique de la rue de Cholsy, le citoyen Passedouet critique VépargnCy qu'il appelle « stagnation du capital ».
» Le citoyen Millet vient à l'appui du citoyen Passedouet, et explique la pensée de celui-ci : « L'épary> gne entrave la consommation. »
En effet, l'ouvrier qui met de côté; pour le cas de chômage et de maladie et pour ses vieux jours, ce qu'il peut gagner au delà des besoins de sa
famille, ne consomme pas un assez grand nombre de litres de vin bleu.
L'ouvrier qui va au cabaret ou au café, y prend la triste et égoïste habitude de se livrer à des plaisirs que non-seulement il ne fait pas partager à sa femme et à ses enfants — mais qu'il finit par prendre aux dépens de leurs distractions d'abord, puis de leur aisance, puis de leurs nécessités.
Il boit la joie et la paix de la maison — les robes de la femme et des filles — le pain de la famille.
Il revient ivre, ou du moins excité, hargneux; saisissant ou faisant naître l'occasion ou le prétexte de faire la querelle qu'il sent qu'il mérite.
On souffre de son absence, on redoute son retour.
Quand il a bu le dimanche, il est malade, affaibli, il ne travaille pas le lundi — et alors, ne travaillant pas, il retourne boire — le travail du mardi ne vaut rien — et surtout ne T intéresse pas — il le subit comme une corvée, comme une tyrannie.
Il ne serait que trop facile de multiplier les raisonnements et les exemples.
Mais il est une tendance qui de notre temps s'accuse de la façon la plus inquiétante, c'est la substitution, au vin, de l'eau-de-vie et de l'absinthe.
Le vin, pris dans une certaine proportion, est indispensable à l'homme qui travaille; — il est réparateur; — ^^ dans une proportion un peu plus forte, il excite la gaieté — celte si bonne« si respectable, si saine gaieté, que presque tous les vrais sages ont prêchée et pratiquée.
Les poètes anciens et les modernes ont chanté le vin et sa douce et féconde influence.
Maïs Falcool, Teau-de-vie, l'absinthe — ce n'est plus comme le vin, ce n'est plus l'insouciance et la joie que Ton boit — c'est le chagrin, l'envie, la haine, la maladie, la misère, l'abêtissement et la mort eii bouteilles.
Cette tendance commençait à se manifester à Paris en 1838 — ou du moins, a commencé alors à être observée : — dans l'espace de deux ans la consommation de vin restant à peu près stationnaire, celle de l'eau -de- vie aurait augmenté déjà de près de sept mille hectolitres; — cette tendance n'a fait que croître, et aujourd'hui — pour une grande partie de la population ouvrière — l'eau-de-vie ou l'absintlie paraissent devoir prendre la place du vin.
Nous passons au second point, que nous ne ferons qu'effleurer parce que les fraudes du commerce auront leur place à part.
Le vin que l'on vend surtout au détail à Paris et daijs les grandes villes est frelaté ; — je ne parle pas en ce moment de l'eau de puits que l'on y mêle; ce n'est qu'un vol.
Je parle des substances que l'on y introduit pour lui rendre la couleur et la force que lui a enlevées le mélange de Teau ; la plupart de ces substances sont toxiques, ou plus ou moins malsaines; — c'est un empoisonnement qui rend l'ivresse plus morbide, plus violente, plus sauvage.
Ce vin, grâce à ces mélanges, revenant à bas
prix au marchand^ H peut faire plus facilement crédit à Touvrier, — parce qu'il ne risque qu'une petite perte contre un gros gaini
Sans le crédit, le buveur qui n'a plus d'argent serait bien forcé de retourner à l'ouvrage ; tous les marchands d'ailleui^s savent l'influence du crédit — il n'est presque personne qui n'achète plus facile* ment et plus légèrement à crédit^ - — c'est-à-dire, qui n'accepte de prendre un objet désiré ou agréable, un plaisir présent «^ en échange d'un argent absent» futur, invisiblei qui n'existe pas encore.
Le crédit augmente la consommation — et ne permet pas de Vérifier trop scrupuleusement la quantité ni la qualité.
Passons au troisième point.
Autrefois on n'avait à s'occuper de l'ivrognerie que pour ses inconvénients et ses vices propres, et Dieu sait que c'était déjà un assez triste et redou* table fléau.
Aujourd'hui il faut s'en préoccuper et s'en préoccuper sérieusement au point de vue de la politique, au point de vue de la tranquillité et de la paix des villes et des nations — peut-être même au point de vue de l'existence de la société.
En eff*et ce n'est plus exclusivement pour se distraire—pour se réjouir, pour jouer à certains jeux,
— pour traiter certaines affaires particulières que Ton va au cabaret et au café — et tous les jours progressivement» les ouvriers abandonnent le cabaret pour les cafés, qui se multiplient à Tinfini ; — ^ c'est pour y exercer sa charge et ses fonctions de troisième pouvoir de TÉtat; — c'est pour gouverner le pays, — ^pour déployer pour ou contre le gouvernement— plutôt contre que pour — des connaissances acquises, non en feuilletatit d'ennuyeux bouquins^ mais au fond des chopes et des petits verreSé
Les vapeurs de l'absinthe produisent sur les citoyens assemblés l'effet que produisaient pour la sibylle de Delphes » les émanations du gouffre sur lequel était placé son trépied sacré.
Ils voient, ils savent, ils prévoient tout; ils décident, ils règlent tout — ils jugent sans appel et les choses et les hommes ; ils résolvent d'un mot les problèmes sur lesquels s'est fatiguée la méditation et la sagesse des siècles.
Sous cette ii^fluence inspiratrice, ces hommes qui ont tant de mal parfois à faire marchei* médiocrement leurs petites affaires et à gouverner leur famille gou* vernent sans hésiter leur pays, —déclarent que Thiers est un citoyen dévoué et désintéressé, — Gluseret un Achille, — Dufraisse un grand écrivain, Gambetta un grand homme et Vermersch un poëte dont Hugo est jaloux.
Ils sont, il est vrai, aidés dans cette besogne si laborieuse de gouverner l'État, par un ou deux ou trois journaux toujours les mêmes, — car ils mettent leur honneur à n'entendre qu'une plaidoirie et qu'un
avocat rabâchant des théories insensées, des phrases creuses et sonores, toujours les mêmes — le plus souvent non signées — qu'ils apprennent par cœur, qu'ils répètent sans les comprendre.
Et celui qui retient le mieux les phrases — et recoud le plus facilement les morceaux, — passe aux yeux de ses compagnons et surtout à ses propres yeux pour un homme supérieur, enchaîné, rivé par la tyrannie de la société à un métier indigne de lui.
Il est des maux fatalement attachés à l'humanité, quelques-uns à la société, — un grand nombre aux vices et aux défauts des individus.
Loin de leur faire voir les causes réelles de leurs maux, des avocats, parlant ou écrivant, leur disent: C'est la faute de ceux qui sont au pouvoir.
Rien ne serait si facile que de réformer tout ce qui vous fait une vie triste et laborieuse.
Il s'agit de faire cesser « l'exploitation de l'homme par l'homme », de reconnaître « la souveraineté du peuple » ; ces gens-là, qui ont les portefeuilles et les places boivent la sueur du peuple et s'en engraissent ;
— renvoyez-les, chassez-les, mettez-nous à leur place, et à l'instant même, le prix de la journée sera doublé
— etle nombre des heures de travail réduit de la moitié. Vous ne verrez plus un propriétaire inique détenteur
de l'infâme capital vous présenter, tous les trois mois, une quittance odieuse; — les maisons doivent appartenir à ceux qui les bâtissent, et ceux qui les bâtissent sont les maçons, les charpentiers, les serruriers, etc. ftfettez-nous à la place de ces usurpateurs, et toutes les denrées tomberont à bas prix, — tous les impôts, qui écrasent le peuple, seront détruits, etc.
L'ouvrier a lu et entendu ces paroles dans un endroit où il fait chaud, où il est le maître et commande à des messieurs bien mis et aussi obséquieux que frisés, où les dorures et les glaces du café lui semblent le comble de la magnificence; — il a vu lui sourire en recevant ses quatre ou ses huit ou ses douze sous — une dame assise sur une sorte de trône, coiffée et frisée, magnifiquement vêtue, obéie comme une reine par cet essaim de messieurs frisés.
Il rentre chez lui — il trouve une chambre sans feu, un intérieur que les quatre, ou huit, ou douze sous qu'il dépense tous les jours au café suffiraient pour empêcher îL'être misérable ; — sa femme est maigre, pâle, misérablement vêtue, surtout pour des yeux auxquels vient de sourire la dame du comptoir du café; les enfants sont hâves, chétifs, tristes, mal habillés; — le dîner se compose de légumes cuits à l'eau, peut-être achetés à crédit; la femme se plaint ; le propriétaire est venu réclamer deux termes échus ; — on est venu de l'atelier, où il n'est pas allé depuis trois jours, demander s'il était malade.... et au lieu de se consoler ensemble, de s'efforcer ensemble de conquérir ce que peuvent donner le travail et l'économie, on s'aigrit,- on se querelle., on ne s'aime plus.
Et, empoisonné par l'absinthe et par les phrases, au lieu de se dire : — ma paresse, ô ma folie, 6 mon égoïsme! il dit : — l'infâme société, ô l'exploitation de l'hoi^e par l'homme ; ne renverserat-on pas donc ce pouvoir odieux qui nous écrase? Ah! vienne enfin le jour où Vermersch, Gaillard père, Gambetta, Cluseret, Louis Blanc, Félix Pyat et les
autres amis du peuple monteront au pouvoir et nous donneront enfin ce bonheur qu'ils nous ont promisi C'est ainsi que se glissent dans les esprits et dans les cœurs le dégoût du métier et du travail, les rêves insensés^ les espérances chimériques, les haines injustes, les confiances aveugles^ -^ et que tant de malheureuses dupes se préparent à l'émeute, à la bataille des rues^ à la prison, au bagne, souvent à la mort; dont leul*s chefs sauront bien se garantir en se mettant à temps du côté des vainqueurs.