LE REFUGE ET LA CHARITE
ît
Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous sou'* lagerai,
S. Matthieu, xi, 2S.
Il ne restera de la vie simple et cachée du bon pasteur que cet écho fugitif. Ces pages, bientôt oubliées, garderont encore le parfum de sa pureté comme le livre oubUè sur Tautel reste imprégné du parfum de Tencens. Quelques traits nous aideront 'à peindre sa charité naïve et indépendante.
Celui qui n attend le bonheur que de Testimeet de la considération des hommes est obligé de suivre sans dévier le sentier étroit de Tusage établi et
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de se soumettre à toutes les exigences du monde; fia vie est tracée, et, s'il veut un jour agir selon luimême, il fait toujours trop ou trop peu aux yeux des juges qui l'observent. Mais celui qui n'attend que le jugement de Dieu, ne relève que du devoir et de la conscience; celui-là est fort et jouit de la liberté absolue du dévouement et du malheur.
Avant de se réfugier au presbytère des Eglantiers pour s'y livrer sans contrainte aux entraînements de son cœur aimant, l'abbé Paul, depuis son retour d'Italie, avait exercé de plus hautes fonctions, auxquelles son mérite et son instruction le rendaient propre. Une mission, qui touchait aux plus grands intérêts de l'Église, le conduisit en Espagne.
Pendant son séjour à Séville, il fut informé qu'un condamné, attendant son dernier jour sous^ les voûtes solitaires d'une forteresse, implorait, avant de mourir, le secours et les consolations d'un prêtre français.
Quand l'homme de bien s'éteint au milieu de sa famille, en paix avec sa conscience, affaibli par Tâge et par la souffrance, ayant épuisé les joies
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fugitives de la vie, et n'en portant plus que les douleurs, la mort est la délivrance, la mort est l'espérance et la promesse ; et la tâche du consolateur, qui montre, qui ouvre les portes du ciel, est facile ; mais, quand un homme plein de force et d énergie, en révolte avec Dieu et avec luimême, avec les lois divines et humaines, avec sa conscience et avec le monde, est Hvré à l'expiation et ne veut pas mourir, est-il sous le ciel une mission plus terrible que celle de braver ses malédictions et ses blasphèmes, de lui tendre les bras et de lui offrir l'espérance et la paix au nom du Dieu qui pardonne encore, alors même que les hommes doivent punir !
C'est dans les élans les plus purs du sentiment religieux que le prêtre trouve le secret de ce dévouement surhumain. L'abbé Paul s'inclina devant ce devoir fatal.
Le temps était affreux ; il se couvrit d'un lourd manteau et d'un large chapeau, suivit son guide, et parvint, à la fin du jour, à un château fort dont le pont-levis s'abaissa devant lui, et, après mille détours, muni d'un mot d'ordre qu'il fallait répéter à chaque poterne, il fut introduit dans la cha-
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pelle djandonnée où gémissait cdui qui devait mourir.
La faible lueur d^une lampe éclairait à peine cette scène de désolation. Il fut enfermé avec le prisonnier, lui tendit la main, et garda quelque temps le silence. Ce nouveau personnage, dont on distinguait mal les traits, avait, dans l'attitude et dans la parole, la décision ou rindilïerence de rhomm€ qui s'élève au-dessus- du malheur.
. — Mon père, dit-il avec assurance, merci d'avoir répondu.à ma prière. Les adieux d'un compatriote sont prédeux poungcelui qui peut-être ne doit pas revoir son pays . Mais vos vêtements sont mouillés; permettez que je vous débarrasse de vo tr manteau et de votre chapeau, meubles indispensables en cette occasion.
Et, tenant dans ses mains ces deux parties de l'habillement de l'abbé Paul, il les considérait avec attention.
— Mon fils, dit le prêtre avec une émotion contenue, c'est l'heure du repentir. Que toute autre préoccupation ne soit plus digne de vous. Votre patrie n'estplusla France ni l'Espagne; notre patrie conmiyne, c'est le ciel. Vousm'avez demandé*
je vien^ au noiu de celui qui peut encore avoir pitié de voust..
— Rassurez-vous^ inon père, dit le prisonnier avec calme, je n'ai hesoin ni de repentir ni de pardon, car je suis innocent.
. — Malheureux ! croyez-vous donc tromper Dieu iui-inêine, vous qui n'aveps pu tromper les hommes?
— Ebbi^n, devant ce Dieu qui m'entend à travers ces voûtes profondes, j'atteste et je jure...
— Arrêtez, dit le prêtre en retenant son bras.
— Écoutez, mon père, dit le prisonnier en faisant asseoir le prêtre sur un banc de pierre et en se plaçant près de lui, ou bien je suis coupable» et, si vous le croyez, vous n'avez qu'à me laisser mourir dans mon impénitence, car vous n'obtiendrez pas de moi un aveu ou une prière, et vous avez devant vous un révolté qui veut se perdre pour toujours, quand vous lui tendez les bras, — ou bien je suis victime d'une erreur, je suis innocent, et vous, vous êtes celui que le ciel m'envoie, c'est à vous de me sauver et de me faire sortir d'ici.
— Vous sauver ! et, quand bien même je voudrais laisser à la justice divine le soin de vous châtier si vous êtes parjure, ai-je donc quelque
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pouvoir pour désarmer la justice des hommes?
— Que me parlez-vous de la justice des hommes 1 Eh quoi ! vous, ministre du Seigneur , représentez-vous ici autre chose que'la justice et la providence divines? N*êtes-vous donc qu'un envoyé des hommes ! est-ce un geôlier de plus que j'ai près de moi? est-ce à vous enfin qu'on a donné le soin de me garder? J'estime plus haut votre sacerdoce, mon père : vous êtes l'homme de Dieu, ou vous n'êtes rien devant moi.
— ^ Et quelle preuve me donnerez-vous? reprit l'abbé Paul dans le plus grand trouble et surpris de la tournure que prenait cet entretien.
— Pes preuves ! à moi vous demandez des preuves! J'aurai donc trois justices : celle des hommes, la vôtre et celle du Dieu qui m'entend ! Et, si j'avais voulu fournir cette preuve que vous me demandez, est-ce que je serais ici? est-ce que j'aurais imploré votre secours? Et qui sait si une existence plus noble, plus chère que la mienne, ne serait pas menacée par ma révélation ? Si vous demandez des preuves, vous venez donc au nom du greffier! Et quelle preuve me donnerez-vous vousmême de votre sincérité ?
— Malheureux ami, dit le prêtre en lui prenant la main, ne croyez pas m' offenser. Vous êtes jeune, vous souffrez, vous êtes irrité; vos. reproches ne peuvent m'atteindre. Pourquoi douter de ma pitié? Ma plus grande peine est de ne pouvoir rien pour vous. Vous voyez avec quel empressement je me suis rendu à votre demande. Si vous ne voulez pas de mon ministère, dites-moi donc, mon fils, pourquoi vous m'avez appelé.
— A quoi bon vous le dire, puisque, si cette porte était ouverte, c'est vous, l'envoyé de Dieu, qui la fermeriez devant moi ?
— Je n'ai pas dit cela, pauvre enfant! je ne l'ai pas dit, reprit doucement le bon pasteur en regardant attentivement la porte, couverte d'énormes serrures.
— Mon père, pardonnez ma vivacité. Le temps presse. Admettez, pour un moment, que ce moyen de salut me reste ; demandez à votre conscience et au Dieu que vous servez si c'est vous qui devez m'y aider ou m'en empêcher. Je me livre à vous.
Le prêtre ne pouvait distinguer dans cette salle obscure les traits et le regard de celui qui parlait; mais il semble que, loin des passions humaines, la
vérité ait un accent qui. verse la lumière jusque dans les ténèbres ; et puis, outre le sentiment de rhumanité, la voix d*un compatriote malheureux qui demande merci est plus puissante encore quand on r entend sur la terre étrangère.
Laissant le prisonnier sur le baiic de pierre, il alla s agenouiller au fond de la chapelle, devant un autel en ruines q^i s'élevait jusqu'au faîte de la voûte.
— Mon Dieu ! dit-il, source de toute lumière, pourquoi m'inspirez-vous la pensée, la convictioB que cet homme n'est pas coupable, vous qui ro*avez conduit devant lui à cette heure suprême If S'il est innocent, ne dois-je pas protéger sa vie contre les erreurs de§ hommes lorsque l'occasion s'en présente? Votre justice saura l'atteindre s'il est paijure, et c'est en vos mains que jele remettrais, Dieu puissant, si je pouvais le sauver.
Étant resté quelque temps encore en silence, incliné devant Fautel, il se leva, et, se jetant dans les bras du prisonnier :
— Que faut-il faire? lui dit-il; mon ami, mon frère, je suis à vous : Dieu le yeut. Ce n'est plus le prêtre qui est devant vous, puisque vous ne
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voulez pas Tentendre; c'est un compagnon dévoué, tout prêt à s'exposer pour vous. Où faut-il aller?
Et il se pencha pour prendre, son manteau.
Le prisonnier arrêta sa main.
— Vous êtes plus qu'un saint, mon père, lui dit-il. Saint Martin ne donnait que la moitié de son manteau, et vous, vous me donnez le vôtre tout entier, et aussi votre chapeau ; il me faudrait encore votre bréviaire.
— Mais parlez-vous sérieusement? dit Tabbé Paul, n'est-ce pas une illusion qui vous éjçare ? Voyez ces verrous 1 Et, quand cette porte serait ouverte, savez-vous combien de serrures se sont refermées derrière moi, quandj'ai dit le fatal mot d'ordre ?
— Ce mot n est pas fatal : c'est lui qui me sauvera; car vous allez mêle dire, ipon père, mon bon ange.
— Epargnez-moi, dit le prêtre en tremblant; je ne puis répéter cette parole terrible.
— Eh bien, restons ici, dit avec insouciance le prisonnier en retombant sur le banc de pierre.
— Vous le voulez'.... Le mot d'ordre, c*esl
Demain, dit le prélre à voix. basse en lui prenant la main.
— Demain! il ne sera plus temps, mon père, car, dès aujourd'hui, grâceà vous, je suis libre; et, aussi vrai qu'il y a un cœur qui bat dans mon sein, dit vivement le prisonnier en posant la main du prêtre sur son cœur, c'est Dieu qui vous inspire. J'avais un pressentiment que tout se passerait ainsi. Mais, vous l'avez dit, je ne pourrais, même déguisé sous votre manteau, me faire ouvrir tant de serrures et tant de guichets; aussi n'est-ce point là mon chemin : j'en ai un plus court. Tenez, mon père, voyez ce jour de souffrance, audessus de l'autel où vous avez fait votre prière.
— Quoi ! cette étroite ouverture qui touche aux voûtes de la chapelle l
— Vous y êtes, mon père. Je suis déjà monté là-haut, et j'ai pris mes mesures. J'ai calculé que si un homme se tenait debout sur le fronton de l'autel, je pourrais, en montant sur ses épaules, toucher le bord de cette fenêtre, que je n ai pu atteindre seul. EUe donne sur une terrasse qui conduit, par un escaher en ruines , au chemin de ronde et au pont-levis. J'ai visité autrefois ce château;
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j'en connais les détours. Si vous pouvez seulement monter là, vous sauvez mon corps et mon âme, et vous épargnez à tous les miens bien des douleurs.
— Mais le pourrai- je? dit naïvement le bon prêtre en mesurant des yeux avec inquiétude cette énorme élévation.
— Si vous me croyez innocent, dit avec fermeté le prisonnier, vous le pourrez; et puis, je vous aiderai. . . . Hais voyez où m'entraîne mon égoïsme ! Je fais pour la première fois une réflexion cruelle : comment pourrez-vous redescendre quand vous serez seul?
— Eh bien, je tomberai!... et je Taurai bien mérité, dit avec calme Tabbé Paul, qui avait pris son parti avec toute la résolution du dévouement.
— Vous êtes donc un ange, mon père?
— Si j* étais un ange, dit le prêtre en souriant, je serais vraiment moins embarrassé de l'ascension que vous me proposez. Hais, dites-moi encore : quand on me demandera où vous êtes, que répondre ?
— Ne faut-il pas toujours dire la vérité, mon père? — Vous direz que je vous ai pris votre
manteau et votre chapeau et que je suis parti par la fenêtre qui est là-haut.
— Devant Dieu, vous me répondez de ^votre âme, au moins !
-^ Vous la sauvez, mon pèreî car, si vous me laissiez ici, je mourrais en maudissant la justice des hommes et en doutant de ceile.de Dieu.
— Silence ! dit le prêtre en l'arrêtant. Dites-moi donc ce qu'il faut faire, et que Dieu me pardonne si la pitié m'entraîne à Terreur!
Le prisonnier se jeta dans les bras de son sauveur, et, après un long embrassement, Faida à monter sur Tautel abandonné, de là sur le vieux monument dont il était orné, puis Téleva, en lui servant de soutien, jusqu'au fronion qui surmoutait le tout. Après quoi l'abbé Paul, se retenant avec peine aux angles des sculptures, tendit la main au prisonnier, déjà enveloppé de son manteau et couvert du chapeau à larges bords ; ensuite le prêtre, malhabile à un tel exercice, se tint avec précaution, bien droit, contre le mur, et le condamné, grimpant avec dexté^té sur cette cariatide vivante, toucha difficilement un des barreaux du soupirail.
ET LA CHAIUTÉ. iSif
— C'est bien dommage, mon père, lui dit-il, que VOUS n'ayez pas six pouces de plus. J'y suis, cependant, ^jouta-t-il en fasant un effort. Que le ciel vous garde, mon bon père ; Je saurai vous retrouver partout où vous serez, et vous aurez bien^ tôt de mes nouvelles.
— Vous oubliez quelque chose, dit l'abbè Paul en lui jetant sa bourse.
— j'oubliais en effet de vous la demander^ car ils ne m'ont rien laissé ! Prenez garde, en descendant, mon père ; tâchez de vous mettre à genoux et de descendre à reculons. Adieu, mon sauveur, mon ange gardien !
Et j posant sa main sur ses lèvres, il lui adressa un dernier adieu et disparut à travers l'écartément de deux barreaux de fer usés par la rouille, qui laissaient un espace suffisant, conune il l'avait remarqué pendant ses longues heures de détention.
L'abbé Paul ne prévoyait pas toutes les difficultés qu'il rencontrerait pour descendre de cette élévation sans le secours qui l'avait aidé à y monter. Aussi, après quelques essais maladroits, craignant d'être surpris dans cette position, il fit un
effort, et, s'embarrassant dans les plis de sa longue robe, il fut lancé sur les dernières marches de Tautel, où il tomba renversé et éyanoui.
Un silence de mort régnait sous cette voûte profonde. Combien de temps se passa ainsi, nul ne le peut dire. Le guide, perdant patience, vintavecle^ geôlier écouter à la porte, et, n'entendant aucun bruit, ils entrèrent enfin. Un spectacle effrayant les frappa. Le prêtre, inanimé, était baigné dans son sang qui coulait d'une large blessure.
L'alarme fut donn.ée en toute hâte. Le concierge du pont-levis raconta que le prêtre était parti depuis longtemps, d'un pas lent, tenant son bréviaire à la main et son mouchoir sur les veux, tant il était encore ému des tristes fonctions qu'il venait de remplir; et on l'avait entendu sous la porte répéter en sanglotant le fatal mot d'ordre : Demain, demain! Quant au prisonnier, le concierge affirmait qu'il en répondait et qu'il n'avait pu sortir.
On comprit alors qu'une scène terrible avait eu lieu; que le prêtre avait été renversé, que sa bourse et ses vêtements lui avaient été arrachés, et des traces de pas sur la poussière de l'autel en
ruines firent deviner le chemin qu'avait pris le fugitif.
L*abbé Paul fut porté dans une salle du château et entouré des plus grands soins ; un médecin appelé déclara que la blessure n'avait rien de dangereux, et qu'après quelques jours de précautions le malade serait rétabli. Le bon prêtre se garda bien de contredire la version qu'il entendait répéter autour de lui, et laissa croire que tout s'était passé selon le rapport du geôlier et du guide. 11 put, à son tour, passer le pont-levis sans manteau et sans bréviaire, remerciant Dieu du succès de son stratagème et comprenant dans son cœur que la Providence l'avait appelé pour délivrer un innocent.
En effet, il était encore à Séville quand il reçut une lettre de Bayonne qui l'informait que son protégé était en sûreté. L'erreur judiciaire, basée sur des aveux volontaires de l'accusé , avait été démontrée par des preuves certaines dont il recevait en même temps communication ; c'était pour ne pas trahir un bienfaiteur et un ami que le prisonnier s'était rendu responsable d'un complot auquel il était étranger. *
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C'était là un des bons souvenirs de Fabbé Paul, et cet exemple et beaucoup d'autres l'avaient prémuni contre les Jugements et les opinions des hommes, et lui avaient inspiré cette tolérance, cette mansuétude du ministre dont le plus noble privilège est d'absoudre, et non de condamner.
Avec quelle réserve, quelle convenance il comprenait la délicatesse de ses fonctions de pasteur ! Il fut un jour appelé par le zèle pieux d une famille en larmes près du lit d'un mourant. C'était un bpmme honorable, qui habitait, pendant la belle saison, une des maisons de campagne voisines du village ,, mais qui vivait éloigné de ses devoirs religieux et qui, en plus d'une occasion, avait exprimé son aversion pour toute pratique extérieure.
— Mes enfants, dit le prêtre, vos intentions sont louables, et la présence du ministre du Seigneur devrait toujours être une consolation pour celui qui va paraître devant son juge ; mais parlez, est-ce votre père qui demande mon seCl>urs?
— Il faut vous avouer que non, mon père, répondit l'aîné des enfants^ bien au contraire ; mais
ET LA CHARITK. 165
VOUS, dont la parole est si douce et si consolante, ne pouves-vous venir le voir, comme vous visitez tous vos pauvres malades, et lui inspirer, par vos discours, le désir de rentrer à cette heure suprême dans le sein de FÉglise?
— Enfants, répondit le prêtre, prenez garde ! La vraie religion n'est qu'une loi de clémence et d'amour ; c'est un secours qui est accordé à ceux qui supplieht. S'il s'agissait d'un de nos habitants des Églantiers, accoutumé à ma présence, m'ayani souvent reçu à sdn foyer comme confident de ses joies et de ses douleurs, comme ami et conseiller de sa famille, ma place serait là oà vous m^appelez, et j'y serais déjà.... Encore si vous aviez pu vous-même lui donner le désir de m'entendre ! Mais qui sait si mon costume noir ne lui paraîtra pas le signal de sa dernière heure, à laquelle il est si peu préparé? Son esprit est maintenant trop faible : ma démarche pourrait l'entraîner à une crise fatale, et nous perdrions peut-être, par notre imprudence, celui que nous voulons secourir et sauver. Attendez au moins le moment favorable- Croyez encore à la miséricorde infinie. Souvenez^ vous que la nature est comme une douce mère qui
endort sui* son sein Tenfant qui gémit. La vieillesse, la maladie, la souffrance, affaiblissent par degrés les regrets de celui qui va mourir, et, quand son âme est sur le seuil de la vie, son regard, détaché de tout intérêt humain, est déjà attiré vers la source de toute lumière.
— notre bon ange I disaient les enfants reconnaissants et touchés jusqu'aux larmes, vous croyez donc que, par nos prières, ce bon père, si nous ne pouvons le conserver sur la terre, comme nous l'espérons encore, pourra trouver grâce devant le Seigneur?
— Il faut, sans doute, le plaindre d'avoir vécu et de mourir peut-être éloigné de l'Église notre sainte mère ; mais pourquoi douter de la divine Providence? Ne suffit-il pas d'un acte de foi, d'un repentir sincère pour trouver grâce? Et qui vous dit que sa pensée ne s'élève pas en ce moment même vers le Dieu qui lit dans les cœurs ? Et pourquoi trembler?... Votre père a fait de bonnes œuvres, je le sais ; il a pratiqué la charité et la justice ;jl. a travaillé pour vous ; il vous a élevés; il a veillé sur vous ; il a passé des jours et des nuits d'anxiété à cause de vous. Tout cela, c'est sonf-
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frir; tout cela, c'est prier, c'est déjà se préparer à mourir. La foi peut encore l'éclairer.
— Mais vous, mon père, qui nous rendez l'espérance, ne nous abandonnez pas, dit le fils ; joignez votre prière aux nôtres.
— J'y joindrai aussi ma présence, si vous le demandez, dit l'abbé Paul.
Et le bon prêtre, partant avec cette famille affligée, tout prêt à porter les secours de son divin ministère, passa quelques heures en prières dans une pièce voisine de celle où languissait le malade. Une crise salutaire et inattendue vint bientôt le rappeler à la vie et rendre l'espérance aux enfants, qui restèrent bien touchés du dévouement et de la piété éclairée du pasteur.
La douceur et l'amour ont une grande puissance et trouvent le chemin des cœurs. Quelque temps après, un convalescent,' appuyé sur les bras de ses enfants, se présentait à la porte de Thumble presbytère.
— Vous êtes un digne pasteur et un ange de consolation, dit le père en lui tendant la main. Mes enfants m'ont dit comme vous comprenez les fonctions de votre noble sacerdoce. Est-ce à vos
prières que je dois mon salut ? Dieu du moins ma laissé le temps de revenir à lui. Le pasteur veut-il encore me faire une place dans son troupeau!
— Venez, mon fils, dit l'abbé Paul ; Theure de la foi et de l'espérance vient toujours pour ceux qui, comme vous, ont pratiqué la justice et la charité.
Une autre fois, un événement terrible avait répandu le deuil dans le paisible village des Églautiers. Une pauvre créature abandonnée et trahie avait trouvé la mort dans les flots. C'est un grand crime aux yeux de la religion et de la morale de fuir lâchement l'étreinte du malheur et de détruire de ses mains l'être que Dieu a créé pour le connaître, l'aimer et le servir; le blâme et l'indignation publique poursuivent les transfuges. Quelques pères de famille représentaient à l'abbé Paul que, pour l'exemple, la dépouille mortelle de cette infortunée ne devait pas paraître dans l'église des Églantiers.
— Amis, leur dit l'abbé Paul, le Christ a dit : n Que celui qui est sans péché lui jette la premièn* pierre. » Ëtes-vous donc ses juges? Qiiî vous dit
qtiesa mort ait été volontaire? Et puis^ si vous condamnez celle qui a péri dans le désespoir, que ferez^vous à celui qui Ta trouvée sans défense, pri*vée de Tappui d'une mère, à celui qui Ta trahie, abandonnée, et qui Ta fait tant souffrir, que la vie lui a paru intolérable? Il faut subir bien des supplices avant d'en venir là î Qui sait si, lorsqu'elle est tombée, cette pauvre créature, ses bras ne s'élevaient pas au-dessus des flots pour demander pardon et merci ? Ou plutôt, Dieu, dans sa clémence, pour la délivrer des maux auxquels elle succombait^ ne lui avait^l pas enlevé la raison ? Aurait-elle abandonné, en pleine liberté d'esprit, tous ses devoirs, toutes ses affections? La justice des hommes ne refuse pas l'assistance d'un prêtre aux plus grands criminels ; serons-nous donc plus sévères? Et pour qui réservons-nous nos prières, sinon pour les pauvres âmes abandonnées qui en ont le plus besoin?
Le funèbre cortège monta donc lentement la rampe sinueuse qui conduit du fleuve à l'église des Églantiers. L'abbé Paul attendait sur le seuil ; il sut faire ressortir de cet exemple une leçon terrible, et pourtant laissa tomber de ses lèvres compatis-
santés une parole de pitié et d'espérance. — Et, lorsque deux enfants, agenouillés et inclinés devant Tautel, commencèrent de leur voix claire, pure et vibrante, cette aspiration sublime de la prière pour les morts qui dit :
* Agneau de Dieu qui efi&cez les péchés du monde, doonez-lui la paix I — Pieux Jésus, donnez-lui le repos éternel . »
qui aurait pu douter encore de la clémence infinie ?
.... La consolation des affligés était tellement la tâche, le privilège, le domaine de l'abbé Paul, que, dans le voisinage, il ne serait venu à personne ridée de s'adresser à un autre qu'à lui pour préparer à une grande douleur et pour panser la première blessure d'un cœur saignant. Nous l'avons vu dans cette triste épreuve.
Devant le salon splendide d'un château de plaisance, sur la terrasse élevée qui domine le plus riant paysage, sous les arbustes, au milieu des fleurs, une jeune femme est assise, toute joyeuse, entourée de ses beaux enfants. Elle attend ; elle est chez des amis dévoués qui charment pour elle les
lenteurs de Tabsence ; tout lui sourit ; Timage du bonheur est là ! La jeune femme tient et relit une lettre, et cette lettre lui donne les plus heureuses nouvelles. Son époux est parti sur un paquebot rapide d'un des ports de rÂmérique ; il est en route pour la France ; dans quelques jours eUe le pressera sur son cœur, et lui présentera ses beaux enfants, ce doux trésor qu'il lui a recommandé dans son dernier adieu, dans son dernier regard.
Cependant une nouvelle fatale, épouvantable est arrivée aux amis qui donnent rhospitalité à lajeune épouse. Le navire qui ramenait en France tant d'espérance, le beau navire a sombré, et parmi les nombreuses victimes se trouve le voyageur comblé de biens et de prospérités qui rentrait dans sa patrie.
Qui osera, voyant cette Jeune femme si radieuse, si sûre de l'avenir, qui osera lui porter ce premier C4)up peut-être mortel, lui dire enfm que tout est détruit, que tout est perdu sans retour? C'est encore lui 1 c'est l'apôtre, le messager du malheur.
— Pauvre enfant! lui dit-il, en lui tendant la main; car il la connaissait bien et venait souvent
dans cette maison charitable et hospitalière. — Pauvre enfant !
— Gomment dites->vous cela? reprit la jeuile femme en riant. Vous ne savez donc pas que je suis toute joyeuse? Je nai plus que quelques jour» de veuvage ! Mon mari est de retour; et elle baisait cette lettre précieuse. — Vous viendrez le voir, dit-elle, car je lui ai bien parlé àé vous, et il vous aime.
-^ Les dangers de la mer sont grands! dit Tabbé Paul avec un soupir.
— Ne parlez pas ainsi, dit-elle d'une voix suppliante, le malheur ne pense pas à nous ; laisseznous passer inaperçus ; nous serons si heureux de nous revoir ! Pensez donc; il y a deux ans bientôt qu*il est parti. Comme Louise lui paraîtra grandie ) La trouvez-vous belle ?
Et elle jetait Tenfant dans les bras de Fabbé, comme pour se faire une défense contre toute menace sinistre.
— Je prierai Dieu pour elle et pour vous ! dit rabbé Paul.
Et il recula... Le prêtre recula devant cette tâche impossible, effrayé de cette assurance, épou-
vanté de ce bonheur qui devait s'évanouir au premier souffle de ses lèvres.
Gomme le lutteur revient à deux fois contre un ennemi trop vigoureux, le prêtre dut revenir à deux fois contre cette fausse sécurité qu'il fallait détruire pour faire une large place à l'invasion du malheur. Il se présenta de nouveau au milieu du jour.
*— Les nouvelles de la mer sont mauvaises^ dit-il, de grands vents ont régné sur la côte! Je m puis entendre parler d'une tempête sans songer à ces pauvres pêcheurs qui s'embarquent par tous les temps. Et combien ne doivent pas revenir ! La famille les attend : la mère et les enfants sont sur la plage, et la vague jette à leurs pieds une barque fracassée, et quelquefois même. . .
Il s'interrompit. Les assistants gardaient le silence.
— Mais c'est affreux ce que vous dites-làl dit la jemie mère en rappelant ses enfants près d'elle et en portant son mouchoir à ses yeux. . . Je ne comprends plus. .
— Personne n'est à l'abri du malheur, dit le
prêtre à voix basse, et notre destinée est dans les mains de Dieu 1
Il sortit sans ajouter une parole.
La malheureuse femme commença à se trouhier; elle n'obtint de ceux qui F entouraient que des réticences qui doublaient son eflroi.
La tempête de l'automne ébranle l'arbre solitaire, disperse son feuillage, mine et détruit ses racines, et il ne faut plus qu'un souffle de vent pour le faire tomber au fond des abîmes ; ainsi tombe le i)onheur.
Sur le soir, le prêtre panit encore en tenant un chapelet.. La victime attendait et se mit à genoux . Le prêtre lui prit les mains.
— Ma fille, lui dit-il lentement et d'une voix éteinte, il vous reste à prier pour lui et à élever vos enfants selon les ordres qu'il vous a laissés. Lorsque votre tâche sera remplie, vous irez le rejoindre au ciel.
Elle pouvait à peine comprendre son arrêt; elle resta quelques instants les^yeux fixes, puis jeta un cri et tomba. Quand elle revint à la vie et à la souffrance, le bon prêtre était là, tenant par la main les petits enfants.
destinée inconnue ! quel changement ! quel contraste! N'était-ce pas dans ce même salon splendide, qui retentit aujourd'hui de sanglots et de désespoirs, n'était-ce pas à cette même place que se passait, il y a si peu de temps, une scène charmante pour les yeux et réjouissante pour leâcœursî
Une fête de famille avait réuni dans cette maison hospitalière tous les parents, tous les amis et les voisins qui habitaient les nombreux châteaux des environs. Après le dîner, le mauvais temps rappela tous les invités dans les salons. Une brillante société, qui comptait sur les plaisirs de la campagne, s'y trouvait réunie et désœuvrée. On fit un peu de musique, puis on proposa d'improviser un bal de famille pour occuper les jeunes gens et les enfants. L'abbé Paul, retiré dans un angle du salon, s'entretenait avec quelques voisins d'un projet de fondation charitable qui le préoccupait depuis longtemps.
Une jeune dame s'approche de lui, et, l'interpellant d'une voix sonore, avec toute la légèreté et la liberté de son caractère :
— Monsieur Tabbé, lui dit-elle en lui prenant la main, voulez-vous dansoravec moi ?
174 LE REFLQE
C'était, — oui, c-était bien la jeune mère, la veuve désolée, que nous voyous aujourd'hui tom* bée à cette même place où elle se montrait naguère si radieuse. — D y a des natures qui, par leur grâce et par leur attrait , savent se faire tout pardonner. H eût été impossile de prendre en mauvaise part l'invitation singulière de cette étourdie, tant il y avait de bonté et de respect dans son doux regard*
. L'abbé Paul garda la main de la jeune femme dans la sienne, et, après avoir réfléchi un instant, il jeta un coup d'œil sur cette* brillante assemblée, qui attendait sa réponse.
— Avec plaisir, madame, dit-il sérieusement : mais c'est mai qui conduirai la danse.
Et, lui mettant son chapeau dans la main, il commença à faire le tour des salons. '
— Pour les pauvres ! disait^il d'une voix émue et convaincue, pour ceux qui ont faim, pour les orphelins, pour tous ceux qui souffrent en travail lant, et encore pour ceux qui ne peuvent plus travailler \
Et la jeune femme, en s inclinant, tendait humblement le vieux Q^is^peau du curé.
— Bravo! s'écria l'assemblée, tout émue de cette improvisation et de cet à-propos.
Et c'était, en. effet, uil groupe digne d'exercer un noble pinceau. Le cœur se laisse prendre par les yeux. D'un côté, la jeunesse, la beauté, la vivacité du plaisir, le frais costume éclairé en pleine lumière ; de l'autre, la vieillesse, la simplicité, la pauvreté , l'humilité , la noire tunique ! ces deux idées^ réunies par deux mains qui se touchent , et rendues plus sensibles par ce vieux chapeau à grands bords , dont la tournure avait aussi son éloquence.
En préisence de toutes ces parures , de toutet^ ces vanités , de tout cet éclat inutile , lequel des assistants aurait pu refuser la dime du malheur? Aussi quelle pluie sonore d'argéht et d'or tomba dans le pauvre chapeau ! On trouva dans le cbapeau magique jusqu'à des bracelets d'or et des perles fines* Gommela jeune quêteuse était fière et heureuse en y laissant tomber aussi, son offrmide! comme le» cœurs étaient soulagés 1 comme la fête de famille fut sanctifiée par la douce charité ! La ccmtrariété du mauvais temps qui privait de la promenade fut bien vite oubliée ; tout prit ensuite
176 LE REFI;GE
un aspect plus riant et plus animé. Et voilà comme Tabbé Paul ne sut pas refuser même une invitation à la danse. — Hélas ! ces joies de la maison furent de courte durée !
Gomme il savait encore, le digne pasteur, faire tomber d'un mot les préventions de ceux qui supposent que les devoirs de la religion sont incompatibles avec les exigences de la vie, et qu'il faut être ou dans l'église , loin du monde , ou dans le monde ) loin de l'église !
Un brillant officier se présenta, un jour, au presbytère. Et, après avoir contemplé en silence le dénûment de l'anachorète, il fut saisi du tendre respect que la noble pauvreté inspire toujours à un cœur. honnête ; il salua le prêtre avec vénération, et lui dit :
— Monsieur, j'habite en passant un des châteaux du voisinage, où je dois bientôt me marier. Une formalité dont on ne parait pouvoir se dispenser est exigée de moi. Vous me comprenez sans doute. . . Je vous demande la permission de parler avec la franchise d^un soldat. J'ai le plus grand respect pour la religion, et j'en comprends si bien
la grandeur, que je me reconnais un indigne. Trop de liens m'attachent encore à un monde avec lequel ne peuvent se concilier de telles pratiques ; puis, pour tout dire, daignez, de grâce, m' excuser, j'ai trouvé jusqu'ici bien difficile. . . Bref, continuat-il avec embarras, on m'a adressé à vous, monsieur, on m'a parlé de vous comme de l'homme le fâus tolérant, le plus charitable de tout le canton; je viens du moins payer aux pauvres la rançon d'un homme heureux. Si vous daignez vous en charger, vous ferez une double charité : avec cet argent, vous saurez consoler, en mon nom, bien des douleurs ; e); n'est-ce pas encore une manière de prier Dieu?
Il déposa sur la table un portefeuille.
— Mon fils, dit le prêtre en lui prenant la main, nous parlerons plus tard des pauvres ; mais c'est de vous qu'il faut parler. Il faut d'abord faire nos affaires. A Dieu ne plaise, quand une mouche vient se prendre dans ma pauvre toile, que je la
laisse échapper Avez-vous aimé? avez-vous
souffert? avez-vous des parents, mon fils? ou bien êtes-vous seul sur la terre?
— Je ne suis pas seul, dit le soldat. Mon noble
tW LE BEFIGE
pèr» est mort sur les champs de bataille ; mais il me reste ime mère que j'adore ; j'ai un frère bien- «mé, parti depuis longtemps pour des voyages lointains; j'^ai aussi une iianeée, et c'est ce qui m'^amène vers vous . .. Oui, j*ai aimé et j'ai souffert.
— Eh bien, vous m^appartenez ! que craignezvous? Otez-moi d'abord cette grande épée; car nous ne sommes pas à armes égales, et il faut que vous soyez désarmé devant moi; Dieu le veut, mon fils.
L'officier, cédant malgré lui à la puissance de cette parole paternelle, qui l'avait rappelé tout de suite à ses plus chères affections, dénoua lentement le ceinturon de son épée en regardant attentivement le prêtre.
-r- Maintenant, dit l'abbé Paul en se mettant à genoux, nous allons prier pour ceux que vous aimez. Faites comme moi, mon fils.
Et du doigt il lui montra la place où il devait s'agenouiller ; et le prêtre commença lentement la prière comme parlant au nom du soldat, comme b mère fait prier le petit enfant :
« mon père ! vous qui n'avez vécu que pour lie devoir, qui avez souffert et qui êtes mort pour la
patrie , protégez encore votre pauvre enfant , comme vous le protégiez sur la terre, et écoutée la prière que, dans sa faiblesse, il ose adresser au Seigneur, et répétez-la pour lui dans le ciel. . ,
« mon Dieu 1 je reconnais votre grandeur! Les signes éclatants de votre puissance frappent tous les regards. J'entends la voix de la conscience, qui me dit ce qui est bien et ce qui est mal. Si le mal m'a souvent entraîné, je comprends que j'ai manqué aux commandements que vous avez écrits <kas mon coeur, et je m* en accuse, (Et le prêtre appuyait à dessein sur ces mots.)
« Mais je crois aussi à votre miséricorde! Vous qui êtes la source de tout ce qu'il y a de beau, de grand et de noble dans ce monde, vous êtes le dispensateur de toute grâce et le Dieu qui pardonne. J*ose donc implorer votre clémence, Seigneur! pour que vous daigniez m*accorder indulgence et réconciliation, et pour qu'ainsi purifié je sois plus digne de la grande tâche que je m'impose en devenant le chef d'une nouvelle famille. Conservez les jours de ma mère , pour qu'elle me voie longtemps di^e d'elle et pratiquant ses doux préceptes : protégez mon frère bien-aimé dans les voyages loin-
180 LE REUGE
tains qu'il a entrepris ; enfin, Seigneur, versez vos bénédictions sur celle que mon cœur a choisi : que ma force la protège , que mon respect raccompagne , et que mon amitié constante soit s» joie dans la prospérité et son courage dans l'adversité... »
Le prêtre se leva. L'officier, tout ému, lui baisait la main, et allait aussi se relever.
— Restez, mon fils! restez à genoux. C'est devant Dieu que vous êtes maintenant.
Et, lui indiquant encwe les prières sacramentelles, il écouta le récit de sa vie...
. . . Lorsque le prêtre, du haut de ce tribunal sublime, qui, dans cet asile de la piété et de la pauvreté, était figuré par une grossière chaise de bois, — ô religion puissante ! — lorsque le prêtre fut sur le point de prononcer les paroles qui viennent du ciel et qui vont au ciel, les paroles qui délient sur la terre ce qui doit êlre délié dans l'éternité : . — Arrêtez, mon père, dit le pénilent ; il reste une faute que je ue vous ai pas dite , car vous en étiez le témoin et le confident. Souvenez-vous de la chapelle de Séville. Je suis celui auquel vous avez sauvé la vie en exposant la vôtre, celui auquel
par voire dévouement, vous avez préparé le retour et lepsardon. Je vouô ai longtemps cherché ; ne me reconnaissez-vous pas? Avez-vous oublié jusqu'à votre générosité ?
Le prêtre, qui, dans la chapelle sombre, n'avait pu bien voir les traits du prisonnier, fut frappé de cette voix et de ce souvenir ; il appela le soldat sur son cœur, et ces deux belles figures de l'autorité et de l'obéissance, de la force et de la soumission^ du courage et du sacrifice, se tenaient embrassées.
Le prêtre, cependant, prononça les dernières ' formules du sacerdoce, et, rendant au soldat son épée : — Allez en paix, mon fils, lui dit-il ; vous ê!es plus grand que lorsque vous êtes entré dans cet humble asile, car il est écrit : « Celui qui s'hu-^ milic sera élevé. »
— Et que faire de ce portefeuille? dit l'abbé- Paul en retenant le soldat.
— C'est la rançon du prisonnier, reprit celui-cr en souriant Vous connaissez tous ceux qui souffrent, mon père. Tannée est maUieureuse ; cet argent sera sanctifié en passant par vos mains, et la bénédiction des pauvres se reportera peut-ôîrc sur }ua nouvelle famille.
jHî LE REFUGE
— Son, dit Vabbé Paul, nous visiterons ensemble toutes ces misères ; vous dispenserez vwisinème ces trésors de la charité, et, en voyant d» près tous les maux qui nous entourent, en dier- ^Uanl à les soulager, vous apprendrez à être malheureux cpiand votre jour sera venu *.
. C'est ainsi que cet homme du bon Dieu savait rassurer les faibles, encourager les timides et humilier les forts, sans sortir de la réserve qui est œmniandée à son ministère de paix et d'amour. Il n'imposait pas la religion par sa sévérité, mais il l'inspirait par sa douceur : il n en faisait pas le patrimoine exclusif de ceux qui sont déjà éclairés par la lumière de la foi, mais il la faisait naître par sa charité, il la faisait désirer et la rendait facile à ceux mêmes qui en étaient encore éloignés. « Si fai la foi qui trampoHe les montagnes, disait saint Paul aux Corinthiens, et si je n'ai pas la charité Je ne suis lien. » Et c'est ce que disait aussi le digne disciple de saint Paul.
Ses fatigues, son âge et une maladie menaçante
' Les détails de cette entrevue et de celle de Séville ont été communiqués par rofficier reconnaissant qui doit au digne prôtre sa foi et sa vie.
KT LA <:itARITi:. t83
Irafaissaient souvent ;sott courage; cependant il aimait à revenir avec ses jeunes et iidèie& amis sur son thème favori, et, un soir qu'ils étaient réunis sur la place de Téglise, il leur dit encore :
•-— Enfants, ce n'est ni les dogmes, ni les devoirs, ni les pratiques de la religion que je dois vous enseigner: Avec le prêtre, vous en avez fait ra pprenti'^ . iogo dan'i .le temple du Seigneur ; avec r^mi, vous restes aujoticdfhui sur le seuil. Je voudrais seulement vous la faire aimer et vous la renûve facile, cette religion qui sera votre refuge.
Je lisais dans Massillon ces belles paroles, qui sont encore aussi nouvelles que s'il venait de les prononcer:
« Si le monde entier au milieu duquel nous vivons n'est qu'une tentation continuelle ; si toutes les situations où nous nous trouvons, si tous les objets qui nous environnent paraissent d'accord avec notre corruption ou pour nous affaiblir ou pour nous séduire ; si les richesses nous corrompent, rindigence nous aigrit, la prospérité nous élève, l'affliction nous abat, les affaires nous dissipent, le repos nous amollit, les sciences nous en-
flent, l'ignorance nous égare, les commerces nous répandent trop au dehors, la solitude nous laisse trop à nous-mêmes, les plaisirs nous séduisent, les œuvres saintes nous enorgueillissent, la santé réveille les passions, la maladie nourrit ou la tiédeur ou les nmrmures; en un mot, si, depuis la chute de la nature, tout ce qui est en nou« ou autour de nous est pour nous un nouveau péril; dans une situation si déplorable, ômoa Dieu l%uel espoir de salut pourrait-il encore rester à l'homme, si du fond de sa misère, il ne faisait monter sans Cesse de§ gémissements vers le trône de votre miséricorde, afin que vous daigniez vous-même venir à son secours, mettre un frein à ses passionsindomptées, éclairer ses erreurs, soutenir sa faiblesse, adoucir ses tentations, abréger les heures du combat, et le relever de ses chutes? »
Aujourd'hui, comme au temps où Massillon faisait entendre ces grandes vérités, 'homme qui tient à la société par tantdejiens, d'obligations et de besoins, reconnaît toutes les vanités de la vie et aspire souvent, au miheu de ses douleurs et de ses découragements, au secours de la foi; mais il se persuade que la religion est en opposition avec les
exigences et les devoirs.de la vie active, et il retombe dans son abandon. Comment croire cependant que Dieu inspire à l'homme les instincts et les besoins de la civilisation, et que l'homme, en obéissant à ces lois providentielles, s* éloigne de l'auteur de ces commandements? Comment supposer que Dieu ne reconnaisse pour ses élus que ceux qui se séparent du monde, quand il nous a placés dans ce monde ? 11 ne peut en être ainsi, et celui qui s^incline dans un temple y puise les sentiments d'une résignation plus soumise et d'une charité plus fervente. Son bras devient plus fort pour cultiver son champ, et son cœur plus courageux pour supporter le poids des jours.
Nous avons reconn\i que l'homme, abandonné à lui-même depuis sa chute, tombait dans les plus tristes égarements; qu'il ne pouvait vivre, et qu'il trouvait dans ses passions la source de ses erreurs et de ses mécomptes, nous avons compns que Dieu était son seul refuge ; mais, si la vie factice du monde est difficile, la vraie dévotion est aisée. Si Dieu nous a appelés à lui, ce n*est pas pour nous séparer de nos devoirs, et c'est encore le servir que de remplir les obligations qu'il nous a imposées
186 LE REFIGE
envers les hommes. Cherchiez autour de vous les exemples des grands désespoirs, des dégoûls» des suicides, des crimes ; les trouvez-vous dans le monde ou dans la dévotion ?
L'ambition, l'avarice, Fenvie, la vanité, mille
désirs insensés, rendent la vieintolérable; le devoir accompli sous Vinvocation de Dieu rend la vie fecile. N*a-t-on pas vu ceux que le monde appelle les heureux devenir eux-mêmes les victimes de leur passion de posséder , et renoncer à la vie, alors qu'il leur restait encore assez de trésors pour sauver bien des familles de la faim et de la misère? N'a-t-on pas vu saint Vincent de Paul, inspiré de Vamour divin, trouver dans sa pauvreté et dans sa charité des ressourcei^ inépuisables pour le soulagement de toutes les misères * ?
Avez- vous observé la figure bouleversée de ceux que la fortune a trahis? Regardez maintenant là' séréhité de ceux qui accomplissent le devoir sous rinspiration de Dieu. Que ce soit le pauvre prêtre,
^ « Caton et Brutus se donnaient la rnort pour s'épargner la douleur de voir mourir la pairie; le moyen âge nous montre des martyrs de la fol et de rhonoeur; l'industriel des t^npsmodernes se suicide après banqueroute. » (G. de.Beaumont» Mark on fEsclavngf,)
partageant dans une campagne isolée la misère de son troupeau, ouïe jeune missionnaire qui, sur un ordre de TÉglise, va semer la sainte parole dansles contrées inconnues, ou les religieux hospitaliers qui recueillent dans la nuit les voyageurs égarés, ou la sœur de charité qui consume sa jeunesse et sa santé au service de toutes les douleurs, ou la religieuse qui préside à Téducation des enfants et qui renriplace la mère absente, ou le médecin penché sur le lit des pestiférés, ou le soldat qui va mourir pour son pays, ce sont là les disciples du malheur. Avez-vous vu chez les heureux de co monde une sérénité, une force, un calme pareils? C'est que les mauvaises passions sont oubliées, c'est que l'esprit du mal est vaincu ; c'est que tous ces êtres dévoués ont trouvé dans le sein de Dieu et dans la charité exercée en son nom le véritable refuge.
Si la condition du malheur doit être reconnue el acceptée comme une loi essentielle de Thumanité, nous n'entendons pas que le malheur soit un joug qui courbe le front de l'homme ; car, sous les yeux dé Dieu, l'homme grandit par son malheur même.
190 LE REtlGK
^eux un véritable refoge contre noSreiTeurs, conibien le p&int de vue sera différent ! En elTet, si les grandeurs sont relative^à nos yeuï^ elles sont égales devant Tinmiensité :, ungraindesaMe se détaehe du rocher et échappe à nos regards; mais devant Dieu ce sont deux grains de sable :
Voici un domaine entouré de jardins. délicieux, arrosé d'eaux vives, et présentant' tmite lesdgr^ inents d'une habitation confortable ; le beaheur parait y résider; mais ceux qui le possèdent vivent selon le monde et regretteront toujours lepalais^t le parc voisinç^ qui tentent leuitambition^ Yic^Ià une masut*e de chétive apparence; mais ceux qui y vivent devant Dieu chérissent oel asHe> et partagent le produit du champ avec de plus malheureux: En vérité, je vous le dis, la maisoff-estphis grande que le château, et ceux quisavent y être malMeureux sont les véritables riches.
Aux yeux de la multitude, il paraîtra loujoùi's inadmissible que le malheur soit aussi inévitable pour lerieheque pour le pauvre. C'est cependant si vrai, qu'il ne feut que vivre pour le voir, n La vie est un drame ou une comédie dont le dernier acte est toujours sanglant, » dit Pascal.
ET I.A CH.VniTi:. iifi
Il y a une autre morale bien plus contestable, et qui, pourtant, a cours dans la routine de Téducatl(m : c'est celle qui attribue au sacrifice sa récompense en ce monde. Votre dévouement ne me parait plus qu'une entreprise vulgaire si vous en attendez le salaire. Il nous répugnerait de ne voir dans la pratique delà vertu quimplacement profitable, soit pour ce monde, soit pour l'autre; nous lui connaissons une cause plus noble et plus désintéressée; c'est l'expansion de l'amour divin. -^ « L'homme pénètre, par son intelligence, dans la Pjensée divine; il voit que le but de Dieu est Vérdre; il s*associe librenaent à ce grand dessein^ et, tout en sacrifiant ses intérêts particuliers à cet ordre admirable de toutes dioses, il n'attend d'autres récompenses que le plaisir de le contempler*. »
Nous avons connu dans nos environi^ un homme simple dont la vie ne s'est pas démentie dans \e^ épreuves les plus pénibles. Les souffrances qui touchent le cœur sont plus amères que celles qui
* A. de Tocqueville, He Im tkémocratiê en Amérique.
touchent seulement les intérêts. Celles-ci peuvent s* oublier, les premières laissent des traces profondes, et c'est pour les supporter que l'homme doit invoquer le secours de Dieu et réunir tout son •courage.
Un cultivateur avait un. garçon de ferme qu'il trouvait toujours aux champs le premier et le dernier. . Après avoir observé en silence, pendant plu> sieurs années, le progrès de son travail et Tamélioration des terres, le cultivateur alla trouver Pierre à sa charrue et lui dit un jour: —Tu pourrais cultiver la terre pour ton compte, et, après ^voir travaillé si bien pour les autres, devenir à 4:on tour un bon et habile fermier ; mais nous avons passé bien des années ensemble, ettu m'as donné des preuves d attachement ; ne nous quittons plùs^ associons nos efforts, et ne t'inquiète plus de l'avenir de ta famille; après nous, nos enfants nous ^succéderont, etnousles verronss'associer un jour , pour continuer nos travaux.
— Maître, lui dit Pierre, vous connaissez toute mon amitié ; l'idée de ne plus vous quitter est bien celle qui me plaît le plus., et le travail me sera bien léger tant que je travaillerai pour vous. Vous pou-
vez faire de moi votre associé; mais vous serez, tant que je vivrai, mon cher et digne maître.
Ils passèrent ainsi bien des années ensemble dans un grand accord, c'estrà-dire dans un grand bonheur ; et les champs prospéraient et les enfants grandissaient, et, en les regardant, ils se disaient quelquefois : « Nos enfants travailleront à leur tour sur cette terre et s'aimeront comme nous nous aimons. »
Cependant le cultivateur se sentait mourir, et il dit à Pierre : .
— C'est à toi que je confie l'avenir de mes enfants. Tu leur apprendras àêtre de bons laboureurs; je recommande à ma famille d'avoir confiance en toi comme en moi-même, et je meurs avec sécurité.
Pierre perdit la moitié de son courage le jour où il perdit son maître, devenu son associé et son ami; mais il se souvint de la grande tâche qui lui était imposée, et il fit de nouveaux efforts pour protéger des intérêts qui lui étaient plus chers que les siens.
.Encore, si ces pauvres enfants avaient eu une inére ! mais, hélas ! elle avait depuis longtemps précédé son époux dans la tombe. Les gens d'affai-
Tes ne sùni pas teniK de reconnaître 1^ dettes de cœur. Quand le terme de lassûciation fut arrivé, nn nouTel intendant fit dire à Pierre, avant la moissoii, qu'il eât àipaitter la fenne le lendermm au point du jour, et qu'on lui tiendrait compte de sa part des récoltes et des.résenres.
Pierre crut d'abord n'avoir pas bien entendu. 11 ne se souvint pas que son droit était de rester dans la ferme jusqu'à ce que le produit de son travail . et de ses économies lui fut reiodu , ou plutôt n'y rester que pour surveiller son peu de bien, lui qui n'avait jamais songé qu'à faire valoir celm des au treSj ini panit impossible. Il regarda encore, cette terre qu'il avait passé sa vie à amèborer et dont il avait .vu grandir les beaux (nnbrages; il pensa à l'avenir des enfants qui lui étaient confiés et aux dernières volontés de son ami ; puis, touchant une dernière, fols le seuil de cet asile où il avait dépensé une vie sanctifiée par le travail, s'inclinant en passant devant la tombe de celui auquel il avait consacré sa vie, comme pour le prendre à témoin de son impuissance à remplir les vœux de l'amitié, il s'éloigna, ,
Il s'éloigna,' avec sa famille résignée, de ces
ET LA CHARITK. iUîi
champs qui avaient bu ses sueurs et épuisé setj forces, sans faire entendre une plainte ; et, clias« sant de son cœur tout ressentiment, élevant sa pensée vers le del, il alla demander à une terre plus hospitalière la paix.et le pain de chaque jour. Il accepta* les amertumes du cœur comme une compensation des bienfaits de Tamitié ; il reçut le malheur que Dieu lui envoyait comme un hôte attendu qui, tôt ou tard, doit prendre place au foyer domestique. — La religion lui avait appris Taii d'être malheureux. t
Cet art, c^est Tunion de la diarité qui grandit riiomme et de la réôgnatioii qui diminue les cho^ ses. ^ndant le court pèlerinage de la vie, un ange silencieut marche à nos côtés, et, quand l'heure sera venue, c'est lui qui nous montrera du doigt la pierre qui sera la limite du chemin. Alors seulement nos yeux s'ouvriront à la Vérité, le but imaginaire qui s'élève au mirage de l'horizon s'évanouira, et la terre des vivants, vers laquelle nous soyons diriger nos pas, sera déjà derrière nous. — Ne voyez-vous pas comme l'ombre de l'église grandit à mesure que le soleil s'incline à Thorizon ;
J96 I'F: rëflge
et, quand il va disparaître derrière la montagne, la croix de la vieille tour restera seule en pleine lumière, éclairée par les derniers rayons.
La nature nous prépare, par les spectacles ((u'elle déroule devant nous, à Tidée incessante de destruction et de renouvellement. Dès que Tarbre a donné ses fruits, ses feuilles commencent à tomber, et bientôt le^ neiges de Thiver Tenveloppenl du blanc linceul des morts. Dès que l'épi est mûr, il pâlit et se penche, et n'attend que la faux du moissonneur. Les hommes tombent aussi, moissonnés comme les épis. Le balancier de l'horloge de la vie est une faux à double tranchant, et chaque battement, hélas! est un coup mortel.
Un navire par jour 1 Oui, les hommes ont fait ce calcul consternant ! Chaque soleil qui se couche dans la mer appelle au fond des abîmes un de nos beaux vaisseaux qui ont quitté le port avec sécurité. Chaque soleil qui se lève radieux vient compter les morts. — Il nous reste à compter les mères désolées, les veuves et les orphelins. Mais per* sonne ne compte avec la destinée, personne ne croit à l'éventualité du malheur !
L'homme, tout préoccupé des intérêts fugitifs
du momenl, dénature Jusqu'à la valeur de son langage : V adieu que répèlent ses lèvres n'est plus, dans sa bouche, qu'une formule banale; c'est comme une monilaie effacée dont on ne voit phis ni Teffigie ni l'exergue. Le sens pieux de cette douce parole est cependant bien digne de l'esprit du chrétien : « Vous que nous aimons et dont nous tenons encore la main, que Dieu vous protège et vous garde ! » Tout s'amoindrit sous cette influence délétère, tout s'abaisse et disparaît. Il y avait un mot pour exprimer le lien le plus intime de l'humanité, les réformateurs ont fait de la fraternité une dérision. Il y avait un mot qui voulait dire amour et dévouement ; mais être réduit à la charité, c'est, aux yeux du monde, tomber au dernier degré de l'abaissement et de l'abandon. La religion rend à ces nobles expressions toute leur valeur, parce qu'elle rend à ces sentiments leur origine divine.
On a bien inventé, célébré et mis à l'essai une devise qui devait être plus efficace que la marche du temps, que l'expérience des siècles, qtie la morale du christianisme, pour conduire l'humanité dans desvoies nouvelles etfortunées; vouslescon-
198 LE REFUGK
naissez, ces trois mots sonores et impuissants.
Mais de la Liberté t alors que nous sommes sou> mis à tant de servitudes par les conditions de notre nature, nous n'en voulons plus que la liberté du dévouement.
Mais de V Égalité l alors que nous sommes entourés de forts et de faibles, d'êtres si inégalement doués, nous n'en voulons plus que l'égalité du devoir.
Mais de la Fraternité! alors qu'elle est imposée par la violence, nous n'en voulons que la fraternité évangélique.
Que faut-il donc écrire sur l'oriflamme de salut? Rien. Il faut y laisser les trois mots qui, depuis le Christ, ont resplendi sur le monde : Foi ! Espérance ! Charité !
La Fin, qui nous élève jusqu'à la Divinité et qui brise les liens grossiers de notre servitude terrestre;
V Espérance y qui nous soutient dans les cruelles épreuves de la vie et qui nous, ouvre, par la pensée, nos futures demeure^ ;
La Charité^ qui nous attache aux êtres qui nous entourent, ouvre nos cœurs aux plus doux senti-
iitentSy rend faciles les plus grands efforts et lé- ^ei*s les plus lourds fardeaux.
« Le christianisme, a dit Chateaubriand, est la pensée de l'avenir et de la lib^é humaine ; cette pensée rédemptrice est le seul fondement de Tégalité sociale, qu'elle seule peut établir, parce qu'elle place auprès de cette égalité la nécessité du devoir. Le christianisme agit avec lenteur, parce qu'il agit partout ; il ne s'attache pas à la réforme d'une société particulière, il travaille sur la société générale; sa philanthropie s'étend à tous les fds d'Adam , C'est ce qu'il exprime avec simplicité dans ses oraisons les {dus communes, dans ses vœux quotidiens, lorsqu'il |dit à la foule dans le temple : Prions pour t&ut ce qui souffre swr la teire. w
Convaincus par ces témoignages, vous admettez la puissance protectrice de la religion, vous aspirez à pénétrer dans ce lieu de refuge pour y vivre, non à l'abri du malheur, mais à l'abri des fautes et des erreurs qui désolent l'humanité. Cependant vous croyez encore qu'il faut rompre tous vos engagements avec le monde, vous retirer à l'écart et vous couvrir d'un cilice. Nous l'avons
HdO LE REFUGE,
dit : Dieu ne demande pas un tel sacrifice des devoirs qu'il nous a imposés lui-même. CeJui qui n est pas appelé par Tenlraînement d'une vocation irrésistible, mais qui cherche dans le cloître un refuge contre les fatigues de la vie çctive, esl peut-être moins méritant que celui qui sert Dieu en servant son prochain au milieu du monde.
C'est pour cela que les livres mystiques sur le bonheiur de la vie religieuse, sur les délices et les extases des aines pieuses , ne sont pas toujours, par leur élévation même, à la portée de ceux auxquels on les fait lire. Ces beaux livres, qui expri- . ment toutes les formules du renoncement absolu, ont sans doute leur utilité pour les âmes d'élite que Dieu a détachées des affections terrestres et qu'il a détournées vers lui ; mais ils nous proposent ici-bas une félicité basée sur Visolementj tandis que le Christ est descendu au milieu des hommes pour y célébrer, par son exemple, la pauvreté et la souffrance et pour pratiquer la divine charité. Le religieux, loin de se retrancher dans cet isolement, ne doit voir dans sa vocation qu'une abdication de sa volonté et un dévouement absolu au malheur. C'est ainsi qu'il peut trouver dans sa
ET LA CUARITÉ. 201
conscience la seule compensation qui lui soit réservée : la satisfaction du devoir accompli.
a II y a, dit le P, Lemoine, des âmes choisies que Dieu regarde de plus près et plus efficacement que les autres, qu'il échauffe et qu'il purifie d'une façon plus particuUère, et qu'il élève par là au plus haut degré de la dévotion. Dans un rang plus bas, au-dessous de ces âmes si fortes et si élevées, fl y en a d^autres qui ont moins de force, et qui auront aussi uiie place dans le ciel. C'est donc une erreur de se persuader que la dévotion soit trop élevée, et il est faux qu'elle ne soit accès* sible qu'aux nus et aux forts de l'Évangile. Chacun doit prendre la forme de sa vertu et la mesure de sa dévotion sur les devoirs et sur les obligations de son état.... ))
Écoutez encore le témoignage imposant de Bossuet : a Si, pour vivre chrétiennement, il faut quitter sa famille et la société du genre humain pour habiter les déserts et les lieux cachés et inaccessiblés, les empires seront renversés et les ville» abandonnées. Ce n'est pas le dessein du Fils de Dieu ; au contraire, il commande aux siens de luire devant les hommes ; il n'a pas dit : Dans les bois^
dans les solitudes, dans les montagnes seules et inhabitées ; il a dit : Dans les villes et panni les hommes ; c'est là que leur lumière doit luire, alin que Ton glorifie leur Père céleste. Louons donr <'.eux qui se retirent, mais ne décourageons pas ceux qui demeurent. ... »
a Venez à moi, vous tous qdi travaillez et qii ^TEs CHARGE», et je VOUS soutHgerai. » Voila les piivilégiés, voilà les préférés de rÉvangîle.. C'est 4iaiK leurs travaux mêmes qu'ils seront soulagés ; c'est le lourd fardeau dont ils sont chargés en ce monde qui sera allégé. Ayez donc confiance, vous tom qui travaiUex>; entrez dans le temple du Seigneur, et, retirés à l'écart, écoutez la voix qui résonnera en vous ; c'est cette voix qui vous domiera la paix.
« Dieu marche avec les simples, dit ïlmtaûon 4e Jésus-Christj il se découvre aux humbles; il donne de l'intelligence aux petits, il ouvre c( éclaire l'esprit des âmes pures, et il cache sa grâce ^ux curieux et aux superbes. »
J'en ai vu, de ces bonnes et simples natures, et c'est vraiment un des plus doux spectacles que
puisse offrir rhumanité. J'ai vu de ces jeunes gens éclaires, pleins de soumission et de respect, accomplir modestement les commandements de la religion ; je les ai vus porter dans le monde ce même esprit de discipline , aussi nécessaire à la vie sociale qu'à la vie de famille; se respecter eux-mêmes pour être dignes du nom d'hommes, aimer et respecter les autres pour accomplir les devoirs du chrétien.
Hais, faute de cette conjfiance en la bonté infinie, nous errons sans giûde et sans résolution, et le fardeau de k vie nom accable. « C'est ainsi, dit madame de Sévigné, que nous vivons et que nous marchons en aveugles, ne sachant où nous allons^ prenant pour mauvais ce qui est bon, prenant pour bon ce qui est mauvais , et toujours dan^ une entière ignorance. — Dieu veut notre cœur^ et nous ne voulons pas le lui donner : c'est là toute l'affaire. » On ne peut exprimer plus franchement cette incertitude qui laisse sans secours tant d'âmes afOigêes.
Comme la simplicité viendrait en aide à tous ces habiles ! Il y a un proverbe breton qui dit , dans sa naïveté touchante : Si tn veux apprendre à
Wi LE REFUGE
prie)\ va sur la ruer, c'est-à-dire : Si tu veux prier, sépare-toi, par la pensée, des petitesses de la vie et sois eu présence de rimmensité ; si tu veux prier, regarde le ciel et livre ton âme à Dieu, en tenant le gouvernail d'une main ferme pour protéger ceux dont la destinée est confiée aux caprices des vagues. N'est-ce pas là la vie du chrétien?
La prière a des accents sublimes, des aspirations puissantes et infînies. Tombé par ses fautes, l'homme se relève par son repentir et retrouve sa liberté par la prière. La prière n'est pas le mouvement des lèvres et l'écho des paroles. Le Gbiist lui-même a voulu nous apprendre à prier; mais, de ceux qui répètent ces mots vénérés sous les voûtes du temple, combien peu y attachent un sens profond ! nous voudrions que chaque mot de cette oraison admirable fît naître dans l'esprit une
pensée religieuse. Et ces interprétations sont à la portée des intelligences les plus simples.
Notre père qui êtes aux cieux. k ces mots noas avons déjà quitté la terre, nous avons franchi ia
ET LA CflARlTK. «05
cime des monts, les nuages fugitifs, les mondes infinis qui roulent dans Tespaee, elThumble créature ose se trouver en présence de l'Auteur des choses.
Qtie voire nom soit sanctifié. Que le ciel et la terre , et les vivants et les âmes immortelles de ceux qui ne sont plus, célèbrent dans une céleste harmonie le nom du Saint des saints.
Que votre règne arrive. Que le bien triomphe du mal ; que le juste soit délivré de ses épreuves, ot que le méchant soit réduit à l'impuissance.
Que votre volonté soit faite sur la teire comme au ciel. Que les hommes écoutent votre divine parole et suivent vos commandements comme lès astres ont compris vos ordres , et suivent en silence la route lumineuse que votre volonté leur a tracée dans les espaces infinis.
bonneTi-nous aujourd'hui notre jmn quotidien. Soyez béni poiu* nous avoir pourvus jusqu'à ce jour, nous, faibles créatmes, de tous les secours
i06 LE REFLGË
nécessaires pour enlreteiiir une Vie si fragile; soyez: béni pour avoir adouci nos misères par les plus doux sentiments et par les {dus sublimes spectacles de la nature qui nous présagent de plus hautes destinées ; et, en attendant, donnez encore aujourd'hui à notre travail le pain de froment et à notre âme le pain des anges.
Pardonnez-nous nos offenses. Vous avez placé dans nos cœurs un témoin sévère de nos fautes et de nos erreurs ; c'est le cri de la conscience qui s'élève vers vous et qui implore pitié pour le repentir.
Comme nous pardonnons à ceux qui notis ont offensés. Et nous, Seigneur! qui retombons toujours dans les mêmes faiblesses, comment serionsnous sans pardon pour les erreurs de nos amis ou les injures de nos ennemis?
Ne nous laissez pas succomber à la tentation. Nous sommes entourés de périls : l'instinct des passions nous entraîne vers l'égolsme , source féconde d'impuissance, de regrets et de rertîords;
ET LA CHARITK. 20T
que voire esprit nous éclaire dans les sentiers de la chanté, source intarissable d^amour et de
courage.
Muis déliurez-nim du mal. Une première faute nous avait déshérités ; mais le Christ est venu eç' votre nom, et nous a rendu notre divin patrimoine. Soumis à vos décrets providentiels, nous acceptons avec humilité notre part du malheur en ce monde, en attendant cet héritage ; mais délivreznous, Seigneur, des instincts qui nous retiennent encore dans les liens' du mal, pour que noussoyons dignes d* élever notre pensée jusqu'à vous..
Ainsi soit'il' Que ces vœux s'accomplissent au nom de notre Père, qui est dans le ciel, du Sauveur, qui est assis à sa drwte, et du Saint-Esprit, source de toute lumière^
En vérité , celui qui, dans sa simplicité et son ignorance , élèvera ainsi sa voix avec sa pensée vers le Dieju tout-puissant, celui-là saura être malheureux sans se plaindre.
— Si ma voix n'était épuisée , ô mes amis !
iU8 . LE RËIIGE
continua l'abbé Paul après avoir pris quelques instants de repos, que j'aimerais encore à vous lire une poésie sublime que je retrouvais ce matin avec admiration dans mon livre d'heures! C'est la paraphrase d'un psaume célèbre. Écoutez : c'est IéWvoîx de l'humanité qui crie vers le Seigneur, et c'est un grand poète qui a interprété l'inspiration du Psalmiste.
Les disciples de l'abbé Paul le suppliaient d^interrompre et de prendre le repos qui lui était si nécessaire; plusieurs lui proposaient de faire cette lecture et lui demandaient le livre.
— Non, dit-il, laissez-moi encore proclamer ces paroles admirables à la louange du Seigneur, sous ce vaste dôme qui nous révèle, toute sa grandeur.
Et, ouvrant un vieux livre intitulé : Office de la Sainte Vierge^ qu'il tenait à la main, il commença à lire d'une voix émue et tremblante :
Ouvrages du Très-Haut, effets de sa parole,
Bénissez le Seigneur ; Et jusqu'au bout des temps, de Tun à l'autre pdie.
Exaltez sa grandeur.
Anges, qui le voyez dans sa splendeur entière,
Bénissez le Seigneur; Gieux, qu-il a peints d^azur;. *.
— Courage, Tabbè! je vous y prends encore' dit une voix sévère. Encore parler en plein air le soir! vous voulez donc vous tuer?
C'était le médecin du village, qui revenait de faire sa tournée. Le bon prêtre se retii'a en faisant un signe d'intelligence à son jeune auditoire, et se dirigea vers le presbytère avec le terrible docteur, qui prit son bras et semblait le ramener à la maison coinme un écolier pris en faute.
L'union du médecin et du prêtre, lorsque tous <leux comprennent leur noble mission, comme les deux hommes dont nous parlons ici, cette union, dans un pauvre village, n* est-elle pas le symbole le plus complet de la charité? L'un console des douleurs de l'âme, l'autre rassure les inquiétudes de l'esprit et soulage les souffrances (lu corps ; tous deux dépensent leur vie obscure et dévouée devant les scènes les plus lugubres.
Le docteur était un homme aussi robiste que le
' L'éditeur a pensé que quelques lecteurs aimeraient à retrouver, à la fln de ce petit volume, cette belle poésie de Pierre Cortieille, qu'on rencontre rarement séparée des œuvres compWHes.
ilO LE REFUGE
prêtre étail faible, aussi violent en apparence que le prêtre était calme, ans» brusque que le prêtre était doux. Les riches trouvaient ses visites bien chères , mais les pauvres ne savaient pas le prix de ses soins ; il gourmàndait et grondait toujours^ et faisait la poUce dans les rues du village.
— Que faîtes-vous là, père Jérôme, à dormir sui* vos chenets? disait-il à un vieillard; il faut prendre l'air, par ce beau soleil. Allez donc voir jusqir& vos vignes si j'y. suis : ça vous fera du bien.»
Sur une porte , il trouvait une femme portant deux enfants.
— Qu'est-ce que je vois là? Voulez-vous bien rentrer ! criait-il de loin.
— Oh ! monsieur, il n*y a pas de danger, disait la femme en riant niaisement; il fait si beau, que ça leur fera du bien, à ces mignons.
— 11 n'y a pas de danger, malheureuse ! des enf;mts qui avaient hier la rougeole ! Vous voulez donc les perdre !
Et il passait en la repoussant et en seuiant quelques malédictions.
— Quel brave homme ! disait la femme en rentrani à la maison.
ET I.A CHARITÉ. tir
S'il rencontrait sur son clieroin un jeune garçoir dGsii la conduite ne fût pas irréprochri>]c, il lui tendait la main ; mais il avait une manière de regarder si une et si profonde, que ses yeux perçants semblaient pènéb^er jusqu'au fond, de cette con*^ science* douteuse : et puis, élevant son petit doigt auiÛTeau de 9on visage, comme un conseil^ il passait en silence. Le jeune homme, confus, baissait les yeux, et ce regard lui valait tout un sermon. Quand il était près d'un malade timoré et inquiet sans motif sérieux :
--- Ah bien oui, disait-il, vous voilà bien mo* lade ! Si c'était la fête aux Églantiers, vous ne seliée pas là. Vous avez la maladie du lundi, entendeE*vous bien? Il vous faut du repos... Et que fait ici cette inaniiaille?... Voulez-vous bien vous sauver!
Et les einfàntà s' enfuyaient en riant et en lui baisant les mains ; car ils n'étaient pas dupes de sa gi'osse voix. .
Mais, quand la maladie devenait grave, quand il craignait de voir son art impuissant, conmie cette fausse brusquerie tombait! Quand on le voyait plus doux, le péril était proche. Cet hoynme
ilî LE REFUGE
d'énergie, cet ancien médecin des années, qui dans le feu des batailles avait amputé tant de braves sans la moindre émotion, il ne pouvaitsans faiblir voir au coin du foyer les souffrances d'un malade désespéré, les angoisses d'une famille éplorée. C'était son devoir cependant de cacher son découragement. Il multipliait ses soins inutiles y guettant jusqu'au dernier moment une crise salutaire et disputant à la mort un souffle de vie. Sa sollicitude était celle du père le plus taidre; sa prière était fervente, car il disait comme Ambroise Paré : « Je vous soignerai , Dieu vous guérira. »
Lorsque ses efforts étaient vaincus par le mai, lorsque tout était fmi, il s'enfuyait en maudissant cette science inutile , ces remèdes dont il avait éprouvé l'efficacité en certains cas , et qui , dans des <5as absolument identiques, devenaient illusoires. (]et hon;^me si prudent et si expérimenté se mettait alors l'esprit à la torture et se demandait s'il avait véritablement fait tout ce que la science pouvait faire, et, trouvant sa conscience en repos, il sentait encore son cœur déchiré ; il sortait comme le < joueur qui vient de perdre le pain de sa familfe, el
ET LA CHARITK. 213
inallieur alors à Vimportun qu'il trouvait sui' son chemin !
On lui attribue cette anecdote, qui va bien à la tournure de son esprit, et qui d'ailleurs peut être revendiquée par un grand nombre de ces généreux et dévoués champions de la science.
Une femme l'arrête avec empressement et le tiupplie de venir voir son mari , honnête ouvrier, qui venait de tonïber malade. — Âh ! docteur, dit le pauvre homme tout interdit : savez, j'avais bien défendu à ma femme de vous faire appeler, car nous vous devons toujours vingt francs , pour la maladie dé notre petit. Ma femme était sortie, ditelle, pour emprunter cet argent, car nous ne manquons pas de crédit, saveï; mais les femmes. . .
— Bien ! dit le docteur, l'interrompant avec mauvaise humeur, allez toujours! épuisez-vous la poitrine ; comme ça nous avance! — Savez /je ne sais rien du tout. — îl faut vous taire et vous calmer, et vous coucher et ne pas bouger, et boire ce que je vais vous indiquer sur cette note ; dans huit jours , il n'y paraîtra plus , je reviendrai. — Et puisque vous avez un si bon crédit, savez ! donnez-moi la préférence . — Et il regardait le délabre-
il% LE REFUGE
ment de ce pauvre ménage. — C'est vingl francs* qui vous manquent pour régler vos comples? les Toici : nous sommes quittes. Buvez bien ehaud et,
pour. Dieu, taisez-vous. Vous me devez dix visitesv
dites-vous ; quand vous vous porterez bien, vous me les ferez. .
It sortit en donnant encore quelques instructions à h ménagère , en grondant tout le monde^ en laissant tout le monde heureux, et méditant à fuelle petite maitre^s^e un peu malade imaginaire il ferait payer les vingt francs du pauvre ouvrier.
— Eh bien , mon cher abbé; dit le docteur en hii tâtant le pouls et en lui faisant sa grosse voix; vous voulez donc vous perdre avec vos imprudences ! Gomme vous voilà encore agité ! Vous n'êtes pas plus raisonnable qu'un enfant. Appelez*vous ra de la i^Kgion? J'appelle ça ,. moi, de l'entêtement et de l'obstination.
— Ne vous fâchez pas, bon docteur, dit le prêtre en souriant, je ne le ferai plus. Et puis, quand je ne serai plus là , vous y serez encore, je voui* laisserai mes pauvres.
— Certainement, et c'est un joli cadeau ! Pour vous, du moins ,, la tâche est toujours complète.
ET LA CHAHITÉ- iCi
<(}uaiid j'ai le malheur de laisser mmirir ces pauvres gens, vous les reeoEoinandez au ciel ; niais, •^{uand je les vois mourir, moi, je me recommande
rf*U..,
— Rassurez-vous, dit l'abbé Paul en arrêtant le «lOt au passage , je veux rester encore pour vous aider; dites-moi seulement, en toute franchise, lOÙ j'en suis.
— Devant tout autre, mon cher abbé, je ne sais si je parlerais ; mais vous faites tant de témérités pour votre situation !
— Parlez donc, dit Tabbé Paul, je suis bien im peu docteur; et je sais à peu près à quoi m'en tenir.
— Vous savez donc quau point où vous en i^tes..., la moindre fatigue, le moindre effort peut vous briser le cœur. Et, tenez , vous avez encore cette cérémonie qiie vous préparez et que je vou- «draisvoirje ne sais où; vous n'êtes phis de foiMîe, .mon ami!
— Ah! docteur, laissez-moi encore celle bonne journée, ce sera peut-éti'e la dernière, et puis je me ménagerai.
~ Vous êtes un incorrigible et détestable ma-
216 LK REFLGE
lade ! Au moins, couchez-vous et reposez-vous f Et le docteur, s' occupant des dètaîlsdu ménage^ coucha, tout en grondant, son enfant révolté, qui l'entendait encore maugréer en descendant de son pas lourd les marches tortueuses-
C'est fête sur la terre ! c'est le beau mois de juin. La nature a développé avec pompe ses décorations les plus splendides. Les arbres étendent sur les chemins leurs palmes de feuillage ornées de grappes de fleurs. Le temps est doux et pur ; Fair est embaumé ; les gazons sont de riches et épais tapis, le fleute est un miroir bleu qui reflètele ciel.
C'est fête au ciel ! c'est la Fête-Dieu ! L'humble église est i)arée ; les buissons d'églantiers en fleurs masquent les vieux pilastres ; des guirlandes d'églantiers serpentent encore le long des ogives ruinées : ces belles fleurs des bois, qui ressemblent à des étoiles blanches , couronnent le front de la Vierge et remplissent à pleins bords les corbeilles déposées à ses pieds. Le parfum fin, subtil, péné-
tnani, la saveur ua pe]u «gre des ces fleurs aimées, •se mêlent au parfum de rencens.
C'est fêle dans les conirs ! c'est la fête de la charité, c'est le jubilé du malheur. L'or de Simon le meunier^ expiation du repentir, le riche portefeuille du prisonni^ de Séville,ranço¥i de l'homme jbeurauXf le , secours des riches, le denier de la :veuva, sont convertis, par un ingénieux complot, par les soiiis des disciples de saint Paul, en uiiè fondation utile et pieuse, députa longtemps sovibaitée dans l'humble village des églantiers:
Dans la grande prairie qui s'étend en amont du moulin de Simon, dahis la situation la plus heur reuse, s'élève une consliruction simple, éeonoiinque, bien entendue, ravissante pour le rcgf^t*d et réjouissante pour le cœur. Un vaste chalet, sup^ porté par une base de briques, décoré de larges perrons, ouvre ses portiques suri)ais(sé$ du côté dv fleuve et du câté de la montagne. De grands ba^ cens, portés 'pàr des pilastres, régnent à chaque ^tage. Aaiour des pilastres serpentent des vignes vierges cftdés glyciiies qui vont bientôt dessiner jusqu'au toihihet leurs' arabesques capricieuses
ti% LE REFLGE
JOes fenètf es immenses, à petits carreaux en losange, abritées parles toits avancés, versent la lumière dans les salles bien aérées de l'intérieiir . Sur le fronton, on lit : Ouvro», et au*dessous : « Venez à moij, vous qui travailler, ei je vous soulagerai. » C'est là que les jeunes filles du village doivent jkrouver, dans des ateliers salobres, instruction, travail et protection De Tautre côté^ on lit : Crêciie-Asilb (invention merveilleuse delà charité, qui ne pouvait être inspirée à nos cosnrs que par la Vierge sainte). Au-dessous on lit : « Laisse% venir à moi les petits enfants, » Des gazons, des ombrages, des fleurs, entourent ce domaine delà pauvreté clos^ de toutes parts par une haie vive. Des sœurs ûe charité, préposées à cette bonne i^ œuvre, mettent la démise main à un reposoir élevé devant la façade principale pour la procession qui va descendre. Elles sont seeondées par desliabitants empressés. Au prenûerrang nous retrou* vous Simon le meunier et sa tnère^/lesgén^eux prisonnier de Séville et sa jeune épouse^ aujourd'hui fixés dans le pays ; là emjor^ reparaît la bonne Magdeleine à laquelle ia c)iarité matel^neUe a rendu par degrés ia raii^n^ et sbnwQl'S/adoptif qui ne la
ET LA CHARITÉ. it9
quitte plus, et encore lé docteur qui gourmande tout le inonde. Avec quelle vivacité naïve se discutent les préparatifs de cette chapelle en plein air? C'est le Seigneur, le Dieu puissant, qui daigne être le premier hôte de cet asile offert par la charité au travail et à F enfance.
Heureux jour! heureux jour! apportez les pleines corhellles, versez à pleines mains les feuillages odorants! jonchez les feuillages de fleurs choisies . Que votre joie s^ exalte ; c'est la pure, c'est la vraie, c'est la seule : vous attendez le Dieu de paix devant le temple de charité ! Le plus indiffé^ Vent, le plus ^acé des cœurs est ranimé par ce spectacle ravissant^ et sa main distraite apporte involontairement sa palme devant l'autel. Que sont les pompes de la terre à côté de ces pompes delà religion et du cœur ?
Cest grande fête au ciel, sur la terre et dans les cœurs ! la cloche de la vieille tour, la cloche argentée, se fait entendre et semble aujourd'lmi de
l'or, deForleplus pur. C'est la procession qoi sort de la petite église, qui se forme et s'ébranle, et qui descend le long des haies par les sentiers sinueux; les chantres entonnent leurs graves mélopées.
iiO LE. REFUGE
C'est beau d-entendre le plaiiirchant cépété par les ondes de Fair^de voir la cPoix'ai^entée,Je^ bannières floUanles. et le blanc cortc^e' dessiner lexirs détours à travi^rs les vignes^ les blé9 et 4es prairies. Les enfants repreiinent de leur voix perçante. Les enfants, c*est la Joie, Toriiement, laridiesse de la procession de village.
Voilà les garçons, doitt le 'pUts grand porte la bannière, et les plus sages tiennent les cordons bleus qui pailent du sommet comme une tente.
Et puis la bannière des jeunes filles, avec Fimage dorée de la Vierge et les ^içrlandes dd. satin blanc. Les plus pauvres trouvent pour ce jour-là une robe blanche, un long voile et un bouquetée fleurs.
. Et les tout petits enfants, qui portent des corbeilles ; et encore ceux-ci, la tète blonde et- couronnée de bluets ; ils peuvent à peine marcher, les pauvres petits !
Vient ensuite la Société de Saint-Paul, qui'poile des palmes et sème des fleurs; puis le modeste et glorieux cortège du saint Saq'ement, et le bon prêtre, qui a retrouvé un peu de force et de vie pour cette belle fête, et qui élève Thostie lorsque
ET LA €HARiTÉ. 221
les lévHes, fléchis$ant le genou, lui adressent l'encens et le» feuilles de ro$es.
, Que ces maisons soient bénies ! que ces champs soient fécon/iés ! . . . l^out celui qu) sait voir et penser, que de choses, que d'idées dans ce nsûtf spectacle!
Que sont devenus la foi, la simplicité, le respect qui permettaient de faire passer dans la ville le Dieu des chrétiens au milieu de la foule des chrétiens? Qui n'a regretté un Jour ces pompes, qui rappellent les plus douées impres^ons de l'enfance?
Le bon prêtre s'arrêta devant le reposoir de la Crèche, fit passer sous l'hostie sainte tous les petits enfaiïts qui lui furent an^enés, et consacra par sa bénédiction l'asile oii le travail trouvait la pt^otection, et YèBÎmm l'hospitalité, sous la tutelle des sœurs de charité, ces tendres mères de tout ce qui est faible,, de tout ce qui souffre dans ce monde.
j I^e cortège, aj^rès s'ôtre arrêté encore devant quelc[Ues repo$oir$^blis sur sa route parla piété des lidèlès, resnoâta lanternent par un autre cheihin à l'église des Églantiers.
»f LE REFUGE
L*oflice continua avec tout le cérémonial que permet une église de vîNage pauvre et délabrée. Mais que de grandeur dans ce dénûment ! Nous avons prié dans les cathédrales grandioses, et sî nous n'avons pas vu Saint-Pierre de Rome, la gigantesque métropole, nous en connaissons du moins les magificences par les livres et par les récits des voyageurs. Mais qui pourrait regretter ce luxe et ces chefs-d'œuvre de Fart dans cet humble asile de la prière? Les fleurs, l'encens, les lumières, les groupes d'enfants, l'intention, le demi-jour, tout cela dénature ce qui est sous nos yeux : les voûtes s'élèvent, les perspectives se reculent et s'allongent; tout prend, pat* la pensée, de larges proportions, et le Dieu qui resplendit sur l'autel de bois est bien celui ^i est né dans l'étable, et qu'on célèbre sous les voûtes étincelantes de marbre et d'or.
L'abbé Paul, qui avait tant de choses à dire, essaya de prendre la parole dans cette fête de la charité ;■ mais la fatigue de cette marche matinale avait déjà épuisé le reste de ises forces » et la parole expirait sur ses lèvres. Dans un fidèle placé debout en face de la chaire, il reconnut le docteur qui veillait
sur lui et qui lui faisait un signe suppHant en plaçant son doigt sur ses lèvres.
Le prêtre descendit de la chaire en souffrant de son impuissance, en essuyant ses yeux, et il demanda son violon, voulant, par cette voix suh prème, se faire comprendre encore. une fois de ses chers fidèles dans cet heureux jour où ses vœux charitables étaient exaucés*
Le chant magnifique qui suit VAve vetum dans cette bdle fête de l'Église est extrait des psaumes; c*est une action de grâces pleine d'élévation adressée au Seigneur pour ses bienfaits. Le chant des fidèles disait :
Daminus régit me et nikU mihi deerit : in loco poseuse Un me cdlocavit.
Et le prêtre virtuose disait par là voix de son violon :
« Le Seigneur est mon pasteur, et rien ne me manquera ; il m'a placé dans d'excellents pâtu-
rages. »
Son expression devenait plus pathétique à mesure que son instrument chantait ce chant du cygne.
Les fidèles reprenaient :
!2i4. LE REFUSE
Nom et si ambulaver» in medio v.fttbrx nt&rtis* non timebo mcda^ qmniem tu meûumes.
Le prêtre pâlit et s'appuya sûr uii petit enfant qui se trouvait près de lui dans lei^hœur. On voulut le faire asseoir; mais il se redressa, repoussa tout secours, et, adressant de son archet comme un dernier adieu à la foule palpitante, il traduisit
avec une vérité effrayante ces paroles, ces dernières psHTOles de foi et d'espérance :
d Mais, quand je me verrais au milieu des ombres de la mort, je n'appréhenderais aucun mal, d mon Dieu ! parce que vous êtes avec moi. »
Et il tomba épuisé dans les bras de ceux qui l'entouraient; il tomba au pied de l'autel comme le soldat au pied du trône qu'il faut défendi*e.
L'office fut întelrrompu ; les larmes étaient dans tous les yeux ; le désordre se mit partout ; la terreur régnait dans le fond de l'église. Un homme fendit la foUle, s'empara du malade, — c'était le docteur.
— Je l'aurais juré ! dit-il ; il l'a voulu !
*^ jC'est une douce f^ort, murmura le prêtre, revenant un peu à lui et serrant faiblement la main du docteur.
Puis il éleva vers l'autel, non les yeux de son corps, mais les yeux de Tâme, qui semblaient déjà entrevoir la lumière céleste, et, exhalant un léger soupir, il s'endonnit comme F enfant s'endort en regardant sa mère.
C'est fête au ciel, sur la terre et dans les cœurs; mais c'est aussi la fête de la mort. La clodie argentée semble d'or ; mais elle sonne aussi la mort du jusle.
Quand cette âme forte fut envolée, le faible corps devint comme une écorce légère ou comme la lampe d'or dont l'huile est épuisée.
Ses funérailles furent simples comme sa vie et silencieuses comme la douleur.
Sa tombe, qui ressemble à celle d'un enfant, est cachée dans les églantiers du cimetière, sous les acacias liabités par les fauvettes, à l'ombre de la vieille tour, « semblable au doigt qui montre le ciel. »
Son violon, couronné de fleurs séchées, se voit encore suspendu dans l'église. Son esprit de charité et son cher souvenir planent encore sur le doux village des Églantiers.
LE GilŒUR
LA liESTINÉË
Avez-vous entendu le noir messager de malheur? Fi de l'ingratitude ! nous sommes les heureux de la terre, chantons nos actions de grâces au Dieu des bonnes gens. Quelle est la voix sinistre qui vient toujours à Fheure noire nous porter malheur?
Amis, la nature est belle et pleine d'amour ; la nuit est tiède ; le vin est doux aux lèvres et chaud au cœur; la vie est longue, le bonheur coule à pleins bords comme coule Teau généreuse de ce
S:0 LE CHŒUB.
beau fleuve. Gaieté, jeunesse, force, santé, richesse, tout est à nous. — La vie, dit-il, c'est la bataille ; mais nous sommes les vainqueurs.
Écoutez la charmante antienne que module le rossignol sous le feuillage ; écoutez la fauvette qui , lui répond en riant ; aspirez la brise parfumée qui vient ie Tantique forêt ; et, sur vos têtes, admirez la splendide illumination qui s'allume dans le vaste dôme.
' t'est grande fête au ciel et sur la terre. — Amis, le vin est doux aux lèvres et chaud au cœur. La vie est longue ; la vie, c'est la bataille, et nous sommes les vainqueurs. Chacun pour soi, et Dieu pour tous.
7~ra — - -a~ i ' i — T ir i r \
LES CHEBCaElRS D'OB
Avez-vous entendu le noir messager de malheur? Nous sommes les déshérités ; faut-il encore remercier et bénir la main qui nous frappe? Quelle est la voix sinistre ({ui yient toujours à Fheure noire nous crier malheur?
La nature est pour nous une nourrice sans lait, une mère sans entrailles. La nuit est obscure et pleine de tempêtes. La coupe deFenvie estamère aux lèvres et froide au cœur. Le malheur coule à pleins bords comme l'eau fangeuse de ce fleuve dont le courant nous entraine à de funestes pensées. Honte, faiblesse, désespoir, tout est pour
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r.2 LE CHŒUR.
nous< La vie, diMl, ces! la bataille ; mais nous sommes les vaincus.
Ecoutez la voix de la chouette qui gémit dans le creux du vieux saule ! Pliez sous le vent fii-
rieux qui nous vient de la forêt dévastée ; voyez sur vos têtes ces nuages noirs qui menacent et surplombent.
Le ciel et la terre sont en deuil. La coupe de Fenvie est amére aux lèvres et froide au cœur. La vie est longue ; la vie, c'est la bataille, et nous sommes les vaincus. Où fuir? toutes les place^ sont prises. Cachons-nous dans les abîmes de la terre. — Nous demanderons aux ténèbres le secret de Tavenir.
Avez* VOUS entendu Tange consolateur? Avezvous entendu le doux messager de l'avenir? Nous sommes les humbles, les soumis et les croyants. Nous avons, déposé le lourd fardeau de la liberté ; nous portons volontairement les chaînes de la charité et de ramow-. >
La vie est pour nous le temps d* épreuve et d'expiation. La nuit est obscure et pleine de tempétes, mais Tétoile de la foi peut encore nous con* duire au port du salut. Le calice du malheur est amer aux lèvres, mais doux au cœur.
Le malheur s*écoule comme un torrent rapide