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LA DESTINÉE ET LE MALHEUR

Ik DESTINÉE

ET LE Ui^UÊÊSOK

Malheur à ceux qui ne ooimaiMent pas leur misère !

Le J0lt vUtage de» Églantiers, un. des plus m» ciens d^s^ênwoos'de Parisys' étale en^mplÂ^tëS^ tre sur le Teioont die lu mentagne, au pied» *<d^ vieux château;' doiU) te profil sévère se décernpemr l'horiEOfi. lies maisons éu\ village^ inégale» ^ irrégulièresi» descendent pài^ des rues étroite», tDiH tueuses et esearpé«S) jusqu'au boiHl du fiaiKi fleuve qui serpente;dans la {daine.

8i^ de la campagne .qui s'élendisur la me op^

8 LA DËSTIM B

posée, on regai^de le village des Églantiers, les maisons, ornées de vigne et couronnées de bouquets d*arbres, paraissent superposées comme celles d* Alger ou de Naples. Les habitants savent être pauvres, ce qui est la vraie richesse. Ils possèdent quelques cultures et quelques plants de vignes dans le voisinage. Les fabriques et les élégantes maisons de campagne des environs fournissent du travail aux hommes valides et des secours aux indigents. La contagion de Tenvie n'a pas encore pénétré dans cet asile, dans ce refuge de la paix.

L'église, ancienne et vénérée, est comme perchée tout en haut du village, sur les terrasses délabrées d'un château neuf dont les splendeurs sont oubliées, et dont on retrouve à peine quel* ques ruines, tandis que le vieux château élève encore vers le ciel sa masse imposante ^i ses lourds pavillons noircis par le temps.

Devant l'église est ménagée une plate-forme qui est comme un large palier suspendu sur cette pente rapide. De l'autre côté est l'étroit cimetière. Avec le progrès de notre civilisation avancée, c'est seulement à l'habitant des campagnes qu'il

est encore permis de reposer après sa mort sous la protection des temples saints.

Qu'on doit bien dormir, en attendant le dernier réveil, sur cette douce colline, sous ces acacias habités par les fauvettes, à Tombre de la vieille tour qui ressemble au doigt qui montre le ciely dit le poète anglais * ! Peut-être on entend encore le son argenté de la cloche qui invite les fidèles à la prière du matin et du soir, à la prière dans laquelle les chers morts ne sont pas oubliés : c*est Wen là qu'il faudrait vivre et qu'il faudrait mourir.

Le long de Téglise et du cimetière reprend la pente rapide entrecoupée d'escaliers qui desservent les maisons suspendues au flanc de la montagne.

C'est dans la plus humble de ces maisons qu'il vivait. Les habitants du pays n'ont pas encore oublié son nom, et montrent en passant la maison de l'abbé Paul. Que de fois, en descendant à leur vigne ou en revenant, ils ont déposé leurs outils et se sont assis sur cet é^lier tortueux,

* s ire whose silent finger points to heaven.

sur ce» marches usées eX en nnnes, pour écouAer les bonnes paroles* qu'illeMr adressait de sa pie^ tite teorrafise, qiii èfeaU'.sa réritisMie chaire à précherJ

£t les laveuses qnf revenaient de» la rivière avec leur fardeau de linge mouillé, combien d'heuresont^Hes passées srur ces mardhes hospitalière^, à demander et à recevoir d'utiles conseils! Et les petii^s enfers qui revenaient de l'école! ils ne pou^vaient/ plus quitter ce réduil, qui'étaijt comme leur salle d^àsile en plein vent, et d'ofr Us ra^ortaient toujours, avec quelques mots d'amitié, quelcpies image» ou« quelques gâieries.

Commei cet aU»é Paul aurait) feit ptsfdve du temps- à tout) ce moiiée4à, s'il n:'avedt tâché, en compensation, de leur donner des encouragementSv desooiisoMioiis, des avis saltftaires^ t?out ce qu'il possédait, c'est-à-dire toute sou âme !

Quand) nous l'avons connu, il était sans doute depuis longtemps dans le pays, car il connaissait tous les liabilants comme sa- propre faunlle. Il avait la plus frèlè apparence; ses^eheteux blancs accompagnaient sa figure amaigrie, mais une sérénité et une bienveiUftoce inaltérables ravon-

ET LE HALHBUR. Il

nsdent dàos) sa irfivâi(niomie, qui, daps eeti âjgt avancé, avait conserve toute la.eandeuV'de la-jeuinesse. '-

Comment vhai^4t9 cai>il eubliait^ presque é^ vivre. Le s(»ineu», quLoumulaii avec: ses ihn»tiens Gelles<de sQcrist^ÎQ^ était enbove-l'ioteQâaiil de son! ménage et son jar(Ë9ier..Sa> santé) ébra» lée k'âivait néduit às^mè longtemps au? régime d'un aaadMcèle : un peu^dfSilait, detriz, lemîid de sea niahes» i9UQlq|I^s:) Sm\â dâ sont jandiii, étaient son ordinaire, qu'il partageait encore«a(Vin; le prefiiier offrant. Aussi. on ne lisiiiti.dans.ses traits râend'hiimainj eide cham^l]::ç âtiit oi)nuiie Feitvielopj^: transparente' et' fragile (ynn^âmequi ' ne ti^t pneaqiie p)us^à la terare^

Çt €ef»e»dant que 4b fonce^ et d^énergî^ dtiis une si tiîèle naiure !'

On\ se aouveiMât dans le pa^sqne Kiab))é.'SÉfil a^^) eu autant de p^^ qu*uae etéaturç tbnmaine peut en supf ocier sans moiinfr,.et qu'ayevit perdu tout ce<qui\L'ai1acbait>aumenfkt9 lutnid^se laisser abattre par le malheur, il avait résolu de consacrer le reste de ses forces à aimer, à secpurir, à instruire les pau^Kres gens; et. c'est aiii^i

qu'il avait retrouvé une famille qui ne pouvait jamais hii manquer.

N'est-ce pas là le vrai remède contre le désespoir? Si tous ceux qui dédaignent la vie voulaient seulement en donner une petite part pour les autres, tous seraient soulagés, et la volonté de Dieu serait faite sur la terre comme dans le ciel. L'indolent et Végoïste seulement peuvent chercher l'emploi de leur temps et de leurs mains; mais que de choses à faire pour celui qui veut tout faire!

Le matin, ne fallait-il pas faire le catéchisme AUX jeunes garçons et ensuite aux jeunes filles? « Cétait, dit le digne historien de saint François de Sales, un contentement non pareil d'ouïr combien familièrement il exposait les rtuUment^ de notre foi : à chaque propos^ les plus riches comparaisons lui naissaient en la bouche; il regardait son petit monde^ et le petit monde le regardait; il se rendait enfant avec eux pour fm^mer en eux Vhomme parfait selon Jésus-Christ ^ » C'est bien

* Vie de saint Franço's de Sales t vêque et prince de Genève, par M. e ciiré de Saint-Su) pice.

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aussi ce qu on aurait pu dire de notre modeste pasteur.

Q fediait ensuite visiter tour à tour toutes les familles pauvres, encourager les malades et consoler les mourants, car il était comme un lien entre le ciel et la terre. Partout où il passait, le malheur était allégé. Ce n'était pas tant Timportance de ce qu'il pouvait donner que Teffusion de son amitié qui réjouissait ces pauvres gens.

Il fallait bien aussi voisiner avec les gens aisés du pays, pour leur rappeler, s'ils Voubliaient, que bien des misères les entouraient de Tautre côté de la haie de leur jardin. Et comment refuser Tabbé Paul quand il ^trait tenant un petit enfant de chaque main, et disant d'un air candide et souriant : u Ce sont mes aînés; j'en ai encore cent à nourrir dans le village. » Toutes les bourses lui étaient ouvertes et tous étaient heureux : le riche jouissait avec plus de sécurité de son bienêtre en versant en des mains si pures upe part de

son superlhi; le pasteur, tout joyeux, portait la bonne nouvelle, et l'indigent, consolé et rassuré, s'endormait en remerciant le riche compatissant, le prêtre charitable et le Dieu miséricordieux.

11 faut quus la'«ha]?ité soit bien «n don dinti, puisqu'elle seule a su changer en un plaisiP'puit et sacré le malheur et la soiif&aneey tan&i^ que r égoîsme' iransfonne nécessaitteinMit et foneôment l'abu&des plaiairsieti*regiwts,c6n dégioÉts^ en» r^ mordB. Que cette veligion est saikite et'éioTée qui nous a dévoilé ces choses, et qui, en nous imposant la loi commune dU' malheun^ nous, a dit: Ame%''V(ms leetms bf»raiUveSy ^esNMlire': partagez>la douleur, pour en allôger le fu^au!

fie n'est pas à^la iurarse qu'il âiiit s'adresser^ c'est an cœur. Gelui*là mèiae qtà ne veut pas qu'on lui prenns un denier dcfnnem une piàee d'or. Et c'est bienlàilesecvot de lai^ianié. Cherchez, comme «nil^'aifaitailleiii^ à tasep, à.itt»poser le ridKe> pour secouiir Tindigenoe, aussiijâl les pauvres -se mÉUiplienl);. ils ont un: état : ife sont pauvres; ils se parent de teur misère et aer^ borent un dk^apeau. Mais^ au* nom de kreligionv faites l'appel le plus humble & la pitié, tout gyan»dit, tout s'élèw, les otfeuB»se' dikitentv les larmes vieraietit aux yeux^ Iss; mainB^ foirmées sontoouvertes.; cet or .qui se cachait repacaltet eicovlO'.; les crèches, les- asiles, les ^uvaroit», te» maisons

KT LE lALHBUR. Hi

de seeoftrs'. Ses «eeiétés de bienlhisaiKse, «^'étabKssent; les femmes nfo monde devieiiMnt des sœurs de charité, elle^ teRdenl la rmAi pour les indigents. Et comment les reAiser?' leur cause- eirt déjà gagnée.

(Test bien Ifà <« que Tiàbbé Paul? avatl? dewtaô avec la simplie philosophie du cœur ; il savait que châorité veut dire amour, et sa vie n^était queetlarite et amour.

Et Celte charité iâgènieuse, ce n Vêtait^ pus seulement aux douleurs éa corps iqijk'''ellé s*appU^ quait, c'était aussiiaux sotiffi^dices, âtfxitifîniittés deFcsprft.

llfeUait doncd*abord se eoneilief* les intelligences en descendant à leur poitée; it folteiit^ mettre ces gens simples et occupés de leurs aflfail'es en état de le comprendire, non pour tes itoitJer aux vérités de la religion que FÉgiîse, cette lïiére nourrice, leur avait déjà enseignées, non pour en faire des théàlogteris et dies casuistes, mais pour les gtiider encore sur le seuil ée h- vii^ active, pour ouvrir leur ccbar à b raison pratiqua et leur orertle au langage du bon sens. H doni^ prit qutl aurait besoin' d'auxiliaires.

C'est alors qu'il eut l'idée de' fonder la Société de Saint*Paul. Elle se composait de ,douze membres, qui étaient véritablement les disciples de cet homme du bon Dieu. Le Seigneur ne lui avait-il pas donné cet exemple quand il avait choisi parmi les plus humbles ceux qui devaient transmettre la bonne nouvelle aux générations? C'était l'ambition des plus honnêtes jeunes gens de faire partie de ce cénacle. Si l'un d'eux se mariait ou quittait le pays, il laissait ime place vacante qui était transmise par élection.

Il fallait bien prendre quelques engagements pour entrer dans une si bonne compagnie. Ce n'étaient pas seulement des pratiques religieuses qui étaient demandées aux élus; la religion paraissait trop élevée à l'abbé Paul pour que Y exigence de démonstrations extérieures fût à ses yeux le seul hommage à rendre à la Divinité; c'était aussi le sentiment religieux qu'il voulait développer, le reste venait après; mais ce qu'il imposait aux disciples de saint Paul, c'était surtout de ne pas perdre leur intelligence dans les tabagies, leur santé dans les cabarets, leur innocence dans des réunions suspectes; c'était de cultiver leur esprit

et d'acquérir des connaissances, pour être plus aptes à remplir leurs fonctions dans les conditions les plus humbles, enfin, pour être plus utiles à eux et aux autres.

Et voyez quelle est la conséquence de l'idée la plus simple, alors qu'elle est inspirée par le sentiment de la charité ! C'est bien peu de chose, n'est-ce pas? de réunir douze simples ouvriers à la porte d'un presbytère de campagne; mais la semence cpii est répandue au nom de la religion est féconde. Ces douze enfants sont déjà soustraits à bien des influences pernicieuses; leur esprit se développe, leur jugement se forme, leur cœur s'élève; ils savent qu'ils servent d'exemple; ceux qui aspirent à faire plus tard partie de TŒuvre de Saint-Paul en pratiquent déjà les préceptes. Les cabarets, les lieux de perdition et de démoralisation, sont abandonnés; la force qui était dépensée pour le/mal est utilisée pour le bien.

Les disciples de saint Paul aidaient leur maitre à rechercher et à connaître les besoins de chacun, à distribuer les secours, à visiter les malades; et, quand il fallait faire une corvée^ semer le champ ou labourer la vigne d'un vieillard, pas un n'y

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mancpiatt : c'était leur droit, et bbese^e était bientôt £ût6. Les plus beaux épîé, les plus rièlies nioissocfô, £8 reeounMsaient là €>è a=¥aienl passé les enfants de saint Paul.

Essayes doue dela»^ une ki (}nîimpo9e à douze paysans l'oUigatteii d'être o^rvéaèles â m^ci poiur'euHiverle champ d'un voisinqui se repose dans son lit, et yo«is reconnaîtrez^ que la ehftritê qni obtient ces rè^ullats sans e^fertis n'est pas* une foihttnikaiae.

L'abbé Pauln'af jamais lieii édrit, mais il prdlw quaiX) la'tie tf>act«»Bv et, suWaiït'eiieelarexeinpfle de son divin Maître, fl croyait à la force du verbe». Quelques-unes de ses paroles^, jetées au vent, conune une semence! f&oonées du haut de la mod* tagne, ont germéeni bonne lièvre.. La destinée de Fhomme sorlia terne était spvb ibètm préféré, east ii pensait avec raison qu*u<ie> evreur au point de départ engendre^ de cruels mécooiptes au tNNil duohenÛB. Il voulait dbna évilier à/8es>disdples desiiUusions âiiiestes;

On pourrait s!étoniier d^'VoiD uacuré de etm-» pagne aborder dqs^ sujets: si élevé». en présence d'un auditoire si modeste ; niaisles:ressources de

ET L£ lALVBUli. VJ

la jtiuneflse sont inépuisables quand le eontact éa \\ce ne Ta pas encore flétrie. Le eoHir est le pre^ mier maître de l'iiitelligeaoe. Tevi le temps emplayé ailleurs en plaisirs grossiers, en intempésanee, en débauche, en dèûsindens^s, était utilisé pf^nr les délassemeii^ et les plaisirs de Tesprit. Et pourquoi vouer à rabnitissement de l'ignorance ceux dont lerude trairail est phi» utile que nos sciences 0t nos arts? Il s agit seulement de mettre Tinslruelion à lapcMrlëe des faible». Uae bîUiothèqoe «hoisie eircubit dans oe cénacle etluï avait rend» familiers les premiers enseîgnementii de rhistoire et quelques chefs-d'œuvre de n6tre littérature. Legoût dubeau^et du Trai s'était ainsi formé et épuré. L'ironie ei le doule-n avaient pas pétrifié ces natures simples, et k' jeunesse doréo, instruite' àT école du menée, tout oeeupée de ses joies et de ses triomphes* d^ jour, aurait peutêtre secoué en souriant la cendre d'un cigare et aurait pris en pitié ces austères entretiens, dont quelques fragments ont été recueillis avec piété et respect par un des disciples de l'abbé Paul.

Il se promenait, un soir du dimanche, entouré

âO LA DESTINÉE

de SCS fidèles compagnons, dans ces belles campagnes qui bordent la rivière.

— Ces grands spectacles vous charment, leur disait-il; vous êtes frappés d'admiration et de reconnaissance pour celui qui a créé ces choses, qui vous a dispensé ces biens, qui vous a donné la vie, la force, la santé, la jeunesse. Le souvenir des faibles secours que vous avez aidé à répandre sur ceux qui souffrent réjouit votre cœur, et vous vous sentez heureux. Jouissez de ces courts instants; mais faut-il vous laisser croire que tel est le but de la vie? Demandons-le au premier venu.

Et, arrêtant un petit garçon qui passait :

— Enfant, lui dit-il, pourquoi Dieu nous a-t-il créés et mis au monde?

Le petit enfant, ôtant sa casquette et la tenant respectueusement, répondit sans hésiter ces paroles du catéchisme :

— Pour le connaître, Taimer et le servir, et, par ce moyen, obtenir la vie éternelle.

L'abbé Paul l'embrassa et lui remit sa casquette sur la tête.

— Voilà, dit-il, un docteur qui en sait plus que

les sages et les philosophes. Si ceux qui nous promettent le bonheur suivaient le précepte de T enfant, rhumanité serait sauvée.

Fit, s' étant assis au pied d'un arbre, il continua à peu près en ces ternies :

— Enfants, voulez-vous voir ou ne pas voir?

Voulez-vous vivre de la vie des sens ou de la vie de l'esprit? Cherchez-vous seulement à vous isoler dans votre égoïsme si vous êtes aujourd'hui à l'abri du malheur? Vous contentez-vous de satisfaire vos goûts et vos besoins comme la bnite qui n'a reçu que le don de l'instinct, ou voulezvous demander à votre âme, dont l'essence est divine, le secret de votre destinée?

Trouvez-vous un plus noble but pour votre intelligence que de demander au silence de la na? ture et à la voix intérieure qui résonne en vous le mystère de votre origine, la cause ^e votre exil, le but de votre pèlerinage à travers ce monde- D'où venez-vous? où êtes-vous? où irez-vous?

Voulez-vous le savoir?

Vous êtes les enfants de la douleur, demandezle à vos mères. Le temps et les hommes sont les

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anneaux d'une chaîne mystérieirse* L'anneau de fer scellé entre deux anneaux n'est q«i*une ma^ tière inerte tirée de ié poussière par le travail imparfait de rhemme, ôt tpie la rDutUô réduira en poussière; mais les anneaux qui relient Thuinanité sont forgés d'une main divine, ils sont sympathiques, et, si vous ne voulez pas rester aussi durs, aussi froids, aussi inertes que le fer, vous ressentirez le lien qui vous attache à Thuitianité, qui vous rend s«didaires du passé et responsables de Tavenir.

L'homme, en contemplant lefi grandeurs et les merveilles de la nature, élève sa pensée vers TAuteur des choses; il voit le ciel ouvert et s'étonne du poids qui Rattache à la terre. 11 souffre du froid, du chaud, de la fàim^ de la soif, de la maladie et de toutes les passions mauvaises qui viennent aggraver ses maux; il souffre pour naître et pour mourir; il cherche la raison de son impuis* sance.

« Si quelque chose, a dit un grand écrivain, est capable de nous donner une idée de notre faiblesse, c'est l'état où nous nous trouvons immédiatement après la naissance. Incapable de faire

ET LE MALHEUR. iS

encore usage de ses organes et de se servir de ses sens, renfmt qui naît a besoin de secours de toute espèce : c'est une image de misère et de douleur; il est, dans ces premiers temps, plus faibie qu'au^ cun des animaux; sa vie, incertaine et cfaanceiante, paraît devoir fkiir à chaque instant; il ne peut se soutenir ni se mouvoir; à peine a*t-il la force né^ cessaire pour exister et pour araioncer) par des gé* missements, les souffrances qu'il éprouve, comme si la nature voulait l'avertir qu'il est né pour souffrir, et qu'il ne vieni prendre place dans l'espèce humaine que pour en partager les souffrances et les peines ^ »

Oui, enfaats, à vous j'ose le dire, car vous aurez assez de courage pour l'entendre : Vhomme eu né pour être maiheureux. Sa faiblesse, son impuissance, son ignorance de l'avenir, la brièveté de sa vie, la dépendance dans laquelle il sô trouve exposé à toutes les attaques, à toutes les douleurs, à toutes les pertes de ce qui lui est cher, le poids qui l'attache à la terre en lui mon^ trant au-dessus un espace sans limites, ses vains

* Baffbn.

désirs , ses inquiétudes, ses excès, ses souffrances, ses regrets, ses repentirs, ses remords, tout lui enseigne qu'il est soumis ici-bas ^ la loi inflexible du malheur.

Tous les spectacles que la nature fait passer sous ses yeux enseignent à l'être qui pense et qui raisonne qu'il est, comme tout ce qui l'entoure, dans un monde d'expiation et de transformation.

Il appartient seulement au bœuf ruminant, couché dans ses pâturages, de jouir du calme de la vie animale, en attendant le fer qui doit le frapper; il appartient à l'oiseau, dans son nid, de chanter sans souci le réveil de la nature, en attendant l'épervier qui doit lui faire sentir sa serre cruelle et détruire sa couvée. La fleur aussi se balance à vos pieds et étale ses plus riantes couleurs sans prévoir l'orage qui va l'effeuiller avant la fin du Jour. — L'homme, l'homme seul, a le pressentiment de sa destinée. Il peut fermer les* yeux pour ne pas voir, mais viendra le jour du réveil !

Ou bien l'homme n'aime rien que lui-même, et alors toutes les appréhensions, les terreurs des

maux qui le menacent, de la mort qui s'avance, l'empêchent de jouir des biens présents, et son égoïsme même lui est à charge ; ou bien, selon les lois divines, il porte ses affections sur ses semblables, et alors le malheur des autres est aussi son partage, et il prend sa place à ce grand banquet de la douleur.

L'homme qui regarde autour de lui ne voit dans la nature que l'image de la destruction, de l'inégalité, de l'injustice, de l'oppression, de la cmauté, de la lâcheté, de la trahison. 11 rêve au bord d'un ruisseau d'un aspect ravissant : les poissons qui y prennent leurs ébats deviennent, sous ses yeux, la proie d'un plus puissant habitant des eaux. Il se repose sur l'herbe toute brillante de fleurs; mais sous l'herbe se Uvrent des combats meurtriers. Un insecte inofferisif est enlevé par une hirondelle qui s'envole en chantant; un vautour s'élance sur le faible oiseau et s'empare de cette proie facile qu'il va porter à sa jeune famille, lorsqu'un aigle se précipite du plus haut des airs :

1 Le vaatour 8*en allait le lier, quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. »

Ce que l'homme voit dans le monde physique, ne le retrouve-t-il pas trop souvent dans l'humanité déchue? le grand domine le petit; le petit envie le grand ; toutes les mauvaises passions tendent, tendent sans cesse à rompre les liens que Dieu a établis parmi les hommes en les soumettant aux mêmes misères. Et ceg mauvaises passions, dont nous voyons tous les jours les tristes effets, nous les retrouvons dans l'histoire de tous les temps : les premières pages de l'Écriture nous racontent un meurtre semblable aux fratricides de nos jours.

La religion seule apprend à l'homme à supporter ses semblables, à les aimer et à les secourir ; elle apprend à l'homme le secret de la vie, et ce secret, c est le malheur.

Si vous admettez ce seul mot, tout devient facile, tout rentre sous les lois de la réalité ; la vie se développe selon la volonté de l'Auteur des cho ses, qui, dans ce heu d'exil, nous éprouve, nous épure, nous transforme et nous prépare à de plus nobles destinées.

Que de vaines protestations contre ces grandes et immuables lois de la Providence ! Des hommes

ET LE MALHEUll. H

sont venus à bien des époques, et encore ^e nos jours; nous les avons vus à Fœuvre, nous les avons écoutés avec curiosité, avec complaisance : ils annonçaient des temps nouveaux, le bonheur devait enfin luire sur l'humanité ; plus d'oppression, plus d'inégalités de conditions ou d'intelligences, plus de différences injustes dans la répartition des richesses, plus de misère, le bien-être et le bonheur pour tous. — Mais que sont le malheur et la souffrance auprès des sacrilèges qui ce sont accomplis sous Tinspiration d,e ces novateurs?... C'est alors qu'un saint pasteur, se jetant entre les combattants avec im rameau d'olivier, a donné son sang pour son troupeau. — « Que mon sang soit le dernier versé, » dit l'homme de Dieu ; et, pour cette fois encore, les armes tombèrent.

Quel plus noble exemple pourrions-i^oi^s choisir de l'abnégation chrétienne, et quelle preuve plus éclatante de la puissance de la charité? Quand l'aube blanche du martyr fut teinte du sang pur et innocent, les armes ensanglantées se baissèrent vers la terre, la pitié se fit jour dans les cœurs les plus endurcis, le sacrifice com-

mença de porter ses fruits, le malheur fit naître dans les esprits les plus opposés le germe de cette union qui fonde les grands empires. A mesure que les temps s'avanceront dans l'avenir, cette gloire paraîtra plus pure, et cette page des annales de la religion sera plus sublime.

En déposant l'homme nu sur la terre nue, Dieu Ta condamné, depuis sa chute, aux plus rudes travaux, et lui a commandé d'arroser la terre de ses sueurs et de ses larmes pour obtenir le pain du jour.

Cette rude loi du travail a été acceptée dans tous les temps, avant que le christianisme fût venu nous enseigner la soumission et la résignation à la destinée. Res sacra miser : le malheur est une chose sainte, disaient les anciens. 11 y aura bientôt deux mille ans qu'un grand poète écrivait : « Oui, si le râteau infatigable ne tourmente sans cesse la terre, vainement tu contempleras les richesses du voisin ; il te faudra, pour apaiseï' ta faim, secouer le chêne des forêts ^ »

Quod nisi et assiduis terram insectabere rostris,. Heu ! magnum alterius frustra spectabis acervum Concussaque famera in silvis solabere quercu.

Et il disait encore : u Nos plus beaux jours, malheureux mortels! s'envolent les premiers; bientôt viennent les maladies, la triste vieillesse et ia mort implacable qui nous enlève ^ »

Un ancien disaitaussi, ayant déjà dans son ignorance un pressentiment de la destinée humaine : < Le limon dont Prométhée forma Thomme, il ne le pétrit point avec de Teau, mais avec des larmes, »

« Que la ^paix vienne, dit Isaîe, et qu'il repose dans un lit, celui qui a marché dans la douleur. » .

Nous n'aurons compris la vie que du jour o4 nous aurons reconnu qu'il fatd souffrir. Nous n'avons pas été appelés à vivre pour nous-mêmes. Nous ne sommes que les préparateurs de l'avenir. Nous ne sommes que les anneaux d'une chaîne dont nous sentons la force et la puissance, mais il ne nous est pas donné d'en voir l'extrémité. Tout dans la nature trahit cette préoccupation de l'avenir : la fleur qui nous paraît si bril-

* plana quseque dies miseris mortalibus sévi Prima fugit; subeunt morbi, tristisque senectus. Et iabor» et dur» rapit inclementia mortis.

iante ne tH pas pour elle-même; dès qu*eHe a enfanté et nourri de sa substance le fhiit qui doit hii survivre, elle se fane et disparaît ; elle n'est qu*^une promesse d^'ayenir. EHe porte dans son sein, en naissant, le germe dé sa mort, et les germes imperceptibks et incalculables des êtres qui doivent lui succéder.

< Ainsi le faible gland renferme un chêne immense î »

Tous, les êtres ne sont que des transmetteurs d'existences on d« pensées; leur individualité disparait toujours, selon les lois de la natare^ devant le grand intérêt des nations à venir. Le Christ lui-même noua Ta annoncé, lorsque, 'prenant un petit enfant et Tayant embrassé, it ^ : « Quiconque reçoit ea mon nom un petit enfent me reçoit. »

Soyons donc les serviteurs des temps inconnus^ non pas comme le mercenaire él Fesdave qui entassaient pierre sur pierre pour laisser sur le sable du désert la morne pyramide, l'énigme sans nom : soyons comme l'ouvrier chrétien des anciens âges, qui élevait avec un art mystérieux des temples sublimes dont la religion seule a inspiré

les divines beautés : il ciselait la pierre en (leurs, en festons, en coui\)nnes, équilibrant desfléelres de marbre jusqu'aux nuages en chantant des hymnes sacrées, en mangeant un pain noir mouillé de sueur, et il mourait sans dire son nom, ce nom que nous cherchons encore en erirant sous îes ogives des cathédrales grandioses dont F aspect confond notre faiblesse; soyons l'ouvrier sUendéiix et inconnu de Favenh*.

« Seifl le çUeuce est grand, tout le reste est»£i^t)lQftS^! \

Le silence est plus grand et phis puissant que la parole. Ce qui n a pas été dit est plus éloqueilt que ce qui a été répété par les générations. Recueillez-vous seulement, vous entendrez la voix mystérieuse du cœur ; c'est Dieu lui-même qiri parlera en vous. Les soupirs plaintifs de te harpe éolienne ébranlée par le vent ont plus d'expression qu une voix habile.

« Rien n'est beau de ce qui est écrit, a dit un homme de génie ; ce qu'il y a de plus divin dans le cœur de Fhomme n'en sort jamais. »

Et, quand nous partons de silence, d- abnégation et de sacrifice, nous n'entendons pas imiter '

le fatalisme de ce musulman qui se repose accroupi .devant sa porte en regardant brûler la maison de son voisin, et qui dit : « Dieu est grand; il était écrit que cette maison brûlerait. » — La sagesse des nations avait dit : « Aide-toi, le ciel f aidera. Le précepte évangélique, apportant dans le monde un élément nouveau et un sentiment inconnu, a dit : Aide tes frères^ et le ciel un jour te le rendra. » Et saint Paul écrivait aux Romains : Ne vous laisser pas vaincre par le mal; mais travaillez à vaincre le mal par le bien.

Si donc notre voix s'élève vers le ciel, que ce ne soit pas pour nous plaindre de nos destinées, mais pour accepter et pour glorifier le malheur.

Oui, je vous le dis. enfants, et vous le direz un jour : Que le maUieur soit béni ! C'est lui seulement qui élève Thomme au-dessus de tous les êtres animés. Le bien-être universel n'eût engendré que l'égoïsme et l'isolement; c'est à nos douleurs et à nos misères que nous devons le sentiment divin pour lequel il est encore doux de vivre et de souffrir : la charité !

Il était permis aux anciens de répéter cette énervante maxime : Tant que votis serez heureux.

VOUS compterez beaucoup d'amis; quand les temps deviendront orageux^ vous serez seul. La lumière du christianisme n avait pas lui ; Fesprit de charité et de solidarité inspiré par TÉvangile était encore inconnu parmi les hommes ; pour moi, c'est depuis que le malheur m*a frappé que j*ai trouvé des vrais amis, des frères inconnus *■ ; un ' poète ne Ta-t-il pas dit avant moi, et mieux que moi, en deux vers charmants :

4 Le bonheur m*a prêté plus d*uii lien ft&gilt. Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami. »

Je ne veux pas dire que les'mauvaises passions perdront les anciens droits, que le péché leur a donnés sur le cœur de l'homme. Notre vie sera toujours un combat, et l'Église elle-même, qui est d'origine divine, l'Église, qui est si puissante, que les portes de Venfer ne peuvent prévaloir contre

* Dans ces entretiens familiers qui n'avaient aucun caractère dogmatique, mais qui étaient plutôt des leçons paternelles de morale et de phifosophie pratique, on voit que l'abbé Paul, qui avait beaucoup lu, aimait à invoquer ses souvenirs, et prenait ses autorités en toute liberté, où il les trouvait sans s'astreindre aux textes sacrés, comme il l'aurait fait dans l'exercice de son mi^ nistère. En dehors des fonctions de son sacerdoce, il croyait pouvoir en appeler au témoignage de l'humanité, puisqu'il instruisait la génération qui devait vivre, non dans le clotlre, mais dans le monde.

elle, n'est-eïle pas mitUante en ce inonde, et ne |)aye-^eHe pas chacune de ses cemquètes du sang de ses confesseurs et de ses martyrs?

I) est trop trai qu'il exfi^e a\i seîn de notre pays des misères lamentabkis; mais ces misères, dont TOUS èftes quelquefois les témoins et les consolateurs, elles sont inséparables de la faiblesse humaine, et partout adoucies par les progrès des mœurs et des institutions. On en parlait bien moins alors qij{i\ en existait daYantage,et,av^ elles, beaucoup moins de ressources pour y porter remède.

Eamjesiu'ant, d'un côté, toute rhorreur des misères passées ; en vpjaxit, de l'autre, b charilé et la civilisation, sous la bannière dv chrii^iaiiisme, adoucir ) consaler les maux inhérente À iv^e nature et amétiorer successivement la condition décelasses souffiraotesb, on aura peut-être plus de courage pour supporter une part de ces maux, on res{)ectera peut-être davadiit^ge cet antique édifice social que les novateurs trouvent si chancelani et qu'ils nous menacent à tout propos de renverser d'un souffle populaire poui^ y substituer lesriêyes de leurs imaginations malades. Ceux qui soufPrent sont toujours empressés d'écouter les prometteurs

ET LE MALHEUR. ù%

<le bien-êlre, et Fignorance des temps peut donner une grande force à Tesprit du mal.

Le sage Montaigne, dont je vous, ai lu souvent des extraits, a écrit ces paroles judicieuses: « La mutation est k craindre en toutes sortes de choses; mais notamment en ce qui regarde les institutions ihumaînes, qui, plus elles vieillissent et nous déroheni les traces de leur origine, plus elles prennent de force et acquièrent de véritable crédit ^ . »

Mais qui se soucie du passé et qui s inquiète de Favenir? U faut jouir et faire une rapide fortune. Là est vraiment la source féconde d'un mal plus grand que tous ceux qui menaçaient notre nature.

La vie humaine n est-elle pas une lutte dans laquelle le bien et le mal se disputent notre âme? L'âme sait bien distinguer la vertu et le vice et donner à chacun son véritable nom; mais le mal Tattire et la séduit : Je vois ce qui est bien et je l'approuve, disait un ancien, et cependant jHtnite ce qui est mauvais '. De là des douleurs certaines

' E. Catalan, Manuel des honnêtes genst philosopliie pratique >de Montaigne.

* Video meliora proboque,

Détériora sequor.

OVIMS.

el des plaisirs incertains, un travail dur, un repos inquiet, des réalités pleines de misère et de fausses joies vides de bonheur.

On comprend dans quelle faiblesse et dans quel découragement doivent tomber les esprits sans croyance à la vue de tant de souffrances et de tant de crimes impunis. Tant de ténèbres au teiyne de tant d'épreuves ! Oui, c'est bien là le secret de cette révolte de l'homme sans foi contre les maux de la condition humaine, contre l'ordre et les lois de l'univers. Mais pour vous, qui avez puisé aux sources pures de la vérité, le nuage est déchiré, la lumière s'eçt faite. Il faut que ce qui est écrit s'accomplisse : Homme, tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, tu déchireras péniblemeni le sein de la terre^ sorti de la poussière, tu retoumeras en poussière, et toi, femme ^ tu enfanteras dans la douleur.

Celui qui conteste l'existence absolue et inévitable du malheur en ce monde commet une double faute : il irrite les frères les uns contre les autres, car les hommes s'attribuent réciproquement les maux dont ils souffrent, et ils ne respirent plus que pour l'envie et pour le ressentiment. Eu se-

ET LE MALlItUR. 57

con^i lieu, celui qui réclame la justice en ce mande circonscrit notre destinée dans le cercle étroit de notre existence et met en doute la vie future et le Dieu rémunérateur.

Attendons, a dit saint Pierre, de nouveaux ciexix et une nouvelle terre, dans lesquels^ selon la promesse du Seigneur, habitera la justice *.

Écoutez encore cet aveu d'un grand poëte qui se dit expert en malheur :

« Il n y a, au fond, que deux philosophîes dans te monde : k philosophie du plaisir el la philosophie de la douleur ; la philosophie de la sensualité et la philosophie du dévouement . La philosophie de la douleur, sanctionnée par racceplation et consolée par Tespérance, c*est la philosophie du christianisme.

« L'homme est un insecte éphémère né des ténèbres et de la douleur .pour mourir dans les ténèbres el dans la douleur un soir. Il ronge pendant quelques évolutions du soleil l'épiderme du petit globe auquel il est attaché, puis il y rentre pour féconder cette épiderme de sa poussière. . ,

* ^ovos cœlos et novam terrain, secutuiuin piuinissa ipsius «xpcctainus, in qutbus justitia habitat.

« il ne connaît Téternité, fespace, le temps^ la science, le bonheur, que de nom. Il n*est qu'un point sensilif et douloureux dans la création. Sa plus grande douleur est de s ignorer luinnème. Toute sa nature semble en contradiction avec la bonté de ce Créateur qu^il est forcé, par sa raison, de croire infiniment bon Jl cherche as expliquer à lui-même cette contradiction, qui ne peut être qu'apparente. Il pense, il conjecture, il imagine, il conclut. Que conclut-il? Mystère ^ ! »

. Hais à nous, chrétiens, la religion donne la xlef de ce mystère. La foi répand sa yiye lumière à travers ces ténèbres, dévoile à nos regards les perspectives infinies de Tespéranoe, et emplit nos cœurs des joies pures de la charité.

Dans la destinée humaine, le bien et le mal ont une part incertaine et variable* L*homme peut sans doute augmenter le bien et diminuer le mal : tel est le but de sa vie, tel doit être l'objet constant de ses efforts ; mais, je vous le dis, sur cette terre d*exil, l'homme ne saurait vaincre et détruire le mal, car, selon la volonté divine»

le mal est nécessaire. Le Sauveur nous a. donne ce grand enseignement, en ne nous laissant que le souvenir de ses douleurs*

Si ee témoignage ne vofos suffit pas> si vous douiez encore, perdez^vous dans les problèmes qu'il n'est pas donné à l'humanité de résoudre. Voyez les peuples nûsérablçs à Fétat sauvage, ayant à peine la notion du bien et du mal, se dé^ chirer et se détruire. Voyez-les améliorer leur sort par la civilisation et comb^rttce le mal par le bien. Une douce sécurité protège les familles» la fortune puUique augmente, l'accroissement de la population vous donne la mesure de la prospérité des États, — jusqu'à ce que la population excessive devienne le fléau des empires et que le malheur reprenne tous ses droits.

« Hélas! a dit Gliateaubriand, misérables insectes que nous sommes, bourdonnant autour d'une coupe d'absinthe où par hasard sont tombées quelques gouttes de miel, nous nous dévorons les uns les autres lorsque l'espace vient à manquer à notre multitude. Par un malheur plus grand. encore, plus nous nous multiplions, plus il faut de champ à nos désirs. De ce terrain qui diminue toujours

40 LA DESTINÉK

et de ces passions qui augmentent sans cesse doivent résulter tôt ou tard d'effroyables révolutions. »

L'homme qui ne vit aujourd'hui que par le désir du bien-^tre sait se faire des besoins insatiables plus ardents et plus exigeants que les nécessités très-bornées de notre nature, et pour satisfaire ses besoins sensuels et ses passions d* un jour il livre son âme immortelle.

Gliaque époque a produit une idée puissante qui guidait les masses vers un noble but, vers un intérêt commun. Il semble que notre civilisation raffinée ait amoindri les esprits et fait dégénérer les cœurs. Où sont donc les nobles sentiments qui pourraient aujourd'hui captiver la foule? Une seule idée l'entraîne, idée dominante, maladie morale de notre siècle : c'est le besoin de jouir, la passion effrénée du bonheur.

Cette soif du bonheur, cette aspiration qui ne peuttrouver à se satisfaire en ce monde, est comme ce mbage qui égare le voyageur et le fait succomber, vers le soir, de lassitude, de découragement, quand il a reconnu son erreur fatale. C'est la passion la plus persistante, la plus invétéré^ et en

ET LE BIAI.HEUR. At

même temps la plus stérile. C'est l'élément le plus dissolvant des civilisations en décadence.

L'ivraie et le chardon se multiplient dans une terre inculte ou épuisée, y entrelacent des racines inextricables et étouffent toute bonne semence ; c'est ainsi que tout sentiment juste et honnête, tendre et doux, beau et vrai, est étouffé et anéanti par le besoin de posséder, par la passion de jouir. Les lois sont impuissantes pour réprimer les passions effrénées ; le bien et le mal, le juste et l'injuste, deviennent, pour les apôtres du bonheur, des mots vides de sens. La justice humaine peut encore effrayer les faibles et. châtier les coupables ; mais elle ne saurait ni convaincre ni ramener au bien les esprits pervertis.

Quelle est donc la puissance merveilleuse de cette religion sainte qui grandit au milieu de cet ab»ssement, qui plane au-dessus de toutes ces faiblesses, qui conserve comme un dépôt sacré la tradition des grandes vérités divines et morales, qui allume un flambeau dans ces ténèbres, qui verse dans ce monde égoïste et sur ces cœurs glacés les trésors inépuisables du sacrifice et du dé-

Youement, les flammes pures de la charité et de- Tamourf — Mes amis, mes frètes, regardez sans cesse celte twiiière. Suivez cet astre brillant, c'est lui qui vous montre la boiine voie et qui vous^ condtdra vers le port du salut.

Le bonheur est stérile et n a rien produit. Le . malheur nous a tout donné, et sa fécondité même prouve sa nécessité et sa raison d*être. Depuis iè Christ, ce divin maître du maBieur, voyez d'où sont sortis toutes les grandes idées, tous les* no* blés caractères. .

Parmi ceux qui ont poursuivi à tout prix le rêve insensé du bonheur, vous trouverez des honnnes célèbres par leur ambition, leiffs excès, leur foHe, leurs vices et leurs crimes ; mais, parmi ceux qui ont sacrif é au malheur, vous rencontrerez tous les héros de rfauniamtè, les poètes et les ècrivaiiis 3lustres, les savants*, les inventeurs, les guerriers intrépides, les magistrats intègres et irjréprocha^ blés. Leur demanderez-vous s'ils ont été heus'euxt Alors demandez à Jeanne d'Arc quel prix elle a reçu pour avoir écouté la voix divine. Demandez à l'humble prêtre qui assiste et console les affligés, et qui veille près du lit des mourants, s'il attend .

de Yons sa récompense. Demandez à la sœur de charité, qni a vendu sa liberté pour une robe grise, et qui va bien loin secourir les pestiférés et ensevelir les morts, si e^ cherche le bonheur ^n ce monde ; demandez-le au missionnaire qui répand la sainte parole avec son sang^ chez les barbares; au soldat qui veille sur le rempart; au matelot qui cherche dans le ciel une étoile pour guide ; au mineur qui languit dans les abîmes de la terre; demandez-le à tous ceux qui suivent la loi du devoir.

Le bien-être émousse les facultés et même les plus simples instincts; le malheur, le danger, la. douleur, la nécessité, provoquent la pensée, aiguisent la réQexion. Pour prendre un exemple paroii les êtres les plus infimes, le renard, poursuivi par les chasseurs, parvient à donner à son instinct la puissance de là pensée,, et sait alors déjouer et mettre en défaut l'intelligence de l'homme. La poule, daiisle calme de nos bassescours, est remarquable par sa timidité ; mais, si son instinct est surexcité par la t&die que la na-* ture lui a imposée d*élever une nombreuse cou-

vée : si, dé|à épuisée, elle rencontre pour ennemi un oiseau de proie qui menace un seul de ses petits, cet être naguère si craintif se trail^oime sous l'influence de la douleur, de la plus grande doulé'ur que puisse éprouver une mère ; elle attend alors avec intrépidité un ennemi vingt fois plus fort qu elle, elle qui ne chercherait qu'à fuir en toute occasion, et son courage est si grand, que le liaible triomphe du fort.

Mais, si vous sacrifiez au malheur et au devoir^ ne demandez pas à ce monde la récompense de vos bonnes actions. Tout dévouement qui a reçu sa récompense a déjà perdu la moitié de son mérite : J*ùi aimé la justice et haï Viniquité, disait un sage, ceM pourqmi je mourrai dans VexU.

On lit dans les livres saints ces paroles prophétiques et terribles : « Tout est réservé pour Favenir et demeure iiîcertain, parce que tout arrive également au juste et à Tinjuste, au bon et au méchant, au pur et à l'impur, à celui qui immole des victimes et à celui qui méprise les sacrifices. L'innocent est traité comnre le pécheur, et le parjure comme celui qui jure la vérité. — C'est là ce qu'il y a de plus fâcheux dans tout ce qui se passe sous

ET LE XALHEClt. i5

le soleil, que tout arrive de même à tous. De là vient que les cœurs des enfants des hommes sont

remplis de malice et de mépris pendant leur vie, et après cela ils seront mis entre les morts*. »

11 est aussi écrit : « Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. » Mais ce n'est pas en ce monde que doit s'accomplir cette menace delà justice divine. Voyez cet arbre stérile et inutile, il n'a encore subi aucune oiïense, tandis que celui-ci, chargé de bons fruits, est criblé des coups de pierre des passants.

Un proverbe indien dit que Tarbre de sandal, dans le moment où il est abattu, couvre de parfums la hache qui le frappe ; c'est ainsi que le chrétien doit subir les injures du sort ; c'est ainsi que l'innocent doit tomber devant les oppresseurs.

« Rien ne fait mieux voir jusqu'où va la vertu d'un chacun que l'adversité, » dit l'Imitation de Jésus-Christ. Mais , si on répète que l'adversité éprouva l'homme, ne serait-il pas aussi juste de dire que le malheur instruit l'homme, et que le

* Ecclésiaste, chap. ix.

46 Ik DESTINÉE

bonheur l'éprouve? Tel quia résilié aux étreintes * du malheur succombe à l'enivrement de la prospérité.

Le poète Pétrarque, victime du malheur, n'en redoutait pas moins les périls de la prospérité, et écrivait, dans le quatorzième siècle, un livre inti* tulé : Remède contre rune et Vautre fortune.

« suprême bonheur ! ô souffrances extrêmes !

Que vous TOUS ressemblez ! que vous èt«s les mêmes ! »

Le monde, qui ne croit pas au malheur, dit à . son élève : < Brille, captive la fortune , à tout prix il faut sortir de la foule et parvenir. » Le philosophe, qui se croit plus sage, dit prudemment à son disciple : a Pourquoi user ta vie à poursuivre la fortune? jouis sans retard ; conserve la modération, l'insouciance et la gaieté; les émotions douces entretiennent la vie, et font l'effet d'un souffle léger sur la flamme. Les passions tumultueuses et les soucis rongeurs sont deux sources de maux que la sagesse éloigne. » Celui qui se croit sage se fait ainsi à son usage un petit monde à part. « Unissons, dit-il, à la famille quelques personnes dont les mœurs soient aimables et les

goûts simples, et nou| aurons achevé de peupler notre univers. » .

C'est ainsi qu'on a essaye de révéler le secret du bonheur et de le mettre à TusagB des esprits exclusifs. Nous conviendrons bien qu?en jouissant sans retard, en éloignant les soucis rongeurs, et en se retranchant dans son indifférence comme dans une archede salut, loin des orages qui grondent sur rhumanité, on peut arriver, dans certaines conditions excepliomielles, à un bien-^re enviable; mais est-ce bien là la véritable destinée de Thomme? Pour que ce bien-être fàt complet, it faudrait aussi fermer les yeux et les oreilles, et surtoMlle cœur, aux plaintes déchirantes du malheur.

(€ Je suis homme, >a dit un païen, et rien de ce qtii est humain ne doit m*être étranger. » Cette belle morale est comme un pressentiment du christianisme. Elle doit être pratiquée surtout par ceux qpi ont reçu le don divin de TÉvangile.

Acceptez donc la vie, non pour ses plaisirs éph^éres, non en dépit de ses douleurs, mais pour ses souffrances mêmes, puisque c'est à ces souffrances salutaires qu'elle doit sa noblesse; puisque c'est par elles qiie germent, croissent

48 LA bESTir<iÉE

et se produisent les peiiséq^ lécandes et les généreuses volontés. Le malheur, qui n'est autre que le devoir, ne semble intolérable qu'aux cœurs faibles. Les anciens employaient le même mot pour dire vertu et cmirage.

Ce ne serait pas connaître et pratiquer Fart d'être malheureux que de se laisser accs^ler par la tristesse et d'en laisser voir les signes à ceux dont on est le soutien, à ceux auxquels on doit l'exemple et l'encouragement de la fermeté. Montaigne, le grand maître du bon s^s, le comprenait ainsi et disait : « Je suis des plus exempts de. cette passion, et ne l'aime ni l'estime, quoique le monde ait entrepris , comme à prix feit, de l'honorer de faveur particuhère ; ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience, sot et vilain ornement. »

« Regardez, a dit Cicéron, une âme qui s'est agrandie, qui s'est élevée jusqu'au plus haut point, et dont la supériorité brille surtout dans le mépris de la douleur; regardez-la comme l'objet. le plus digne d'admiration. Je l'en croirai bien plus digne encore, si, loin des spectateurs, elle ne veut que se plaire à elle-même* Rien de si louable

ET LE MALlIKUll. 49

que ce qui se fait sans ostentation et sans témoins. » Ces pensées sont grandes et nob)es; elles étonnent venant d'un homme qui n'était pas éclairé par les lumières du cbiistianiane. Mais quel éclat Cicéron eût donné à celle morale s'il eût considéré la douleur s'eiTaçant devant le dévouement, devant la charité, devant le besoin d'être utile !

« Venez à moi, vous qui souffrez et qui portez un pesant fardeau, venez, et je vous donnerai la paix. » Cette belle parole de l'Évangile ne veut pas dire : je vous donnerai le bonheur, mais : je vous apprendrai à souffrir. Le Christ, qui est venu pour nous sauver, ne nous a rien promis en ce monde « Heureux ceux qui pleurent, nous dit-il, parce qu'ils seront consolés. — Aimez-vous les uns les autres, » dit-il encore. Tel est le précepte qui résume toute la morale divine. — Aimez- vous les uns les autres, c'est-à-dire partagez la douleur de vos frères. Celui qui pratiquera cette maxime pratiquera l'art de vivre, c'est-à-dire Fart d'être malheureux .

La voix de l'humanité n'était, depuis Adam,

qu une longue plainte. « Poisse périr le jour oà je suis né, dit rËcriture, et la nuit en laquelle il a été dit : Un homme a été conçu ! » — Mais, depuis que fo lumière s* est faite, le malheur est glorifié, la isouffrance est divinisée.

Le roseaUf symbole de faiblesse et d'humiliation, est devenu plus puissant que le sceptre d'or.

La couronne d'épines a jeté plus d'éclat sur le monde qu'un ^adème de peries et de diamants;

La croix, signe du dernier suppiice, est le prix envié de la gloire.

L'infortune est devenue une auréole ; et, pour citer le plus grand exemple de nôtre histoire, le rocher de Saintfi-Hélène est un trône plus resplendissant que le trône aux abeilles d*or. Il ae manquait à une si haute destinée que la consécration du maUieur.

« 11 faut à l'homme un malheur, un devoir, \t dit le poète de nos jours ^

« Et la palme des vers, qu*on niait à sa vie, A fleuri d'elle-inême au fond -de son cercueil*.

* Sainte-Beuve. ,

* Gb. de Bernard.

• '<( La prison, dit un autre, est une excellente chaÎFe pour prèeber une idée nouvelle ^ »

« Celui4à ne vous connaît pas, puissances célestes, cdùiMqui n'àpasmangé son pain dans les larmes, » a dit fiœthe.

« Ladouleur est un pays dont les naturels gar^ dent le souvenir, pays pauvre, stérile^sans soleil, mais qm fait s* entr'aimer ceux qui y sont nés eU'

« Par ce mystérieux pouvoir inhérent à la souffrance, Dieu ant-4l vo^u nous montrer qu'elle doit être un des plus constants éléments de la destinée humaine^t t

Voyez quelle transformation s'est faite dans les esprits ; le malheur n'est déjà plus regardé conuBe la faiblesse de notre nature, mais comme notre force et notre puissance. La voix des premiers chrétiens ensevelis dans les catacombes a. traversé ces: voûtes profondes et a retenti dans l'univers, parcO' qu'elle célébrait la souffrance et divinisait le sacrifice.

* Th. Gautier.

* Léoa Gozlan.

' X. Hannier.

56 LA DESThNÉE.

core votre enfant ; et la mort lui prit son enfant.

Ceux qui nous promettent le bonheur, que pourraient-ils répondre à une mère penchée sur un berceau vide, et qui redemande son fils?

Quelle théorie pourraient-ils mettre à la place de cette grande ims^e du malheur? Pour moi, qui ai assisté à tous les désespoirs, je n*ai jamais vu une plus profonde et plus inconsolable douleur que celle d'une mère qui cherche son fils. Lardigion a presque divinisé cette souffrance en honorant la vierge Marie, la mère du Sauveur, agenouillée au pied de la croix. Pourquoi, selon la. loi de Dieu, ce désespoir d'une mère estril le plus grand de ceux qui aflligent l'humanité? c'est que la mère, co'vase de douleur, tient à l'enfant par toutes les peines, les veilles, les inquiétudes, les larmes, les angoisses ; c'est que les générations ne s'élèvent que sous la protection de cette douleur. C'est que Dieu a dit à la femme : Tu garda*as et tu sauveras à tout prix le fruit que tu as enfanté dans la douleur, ou bien tu ne pmrras être consolée.

Aussi la pauvre mère, qui avait employé et usé ses dernières forces à aimer, à soigner l'enfant.

ET LK NALHKIR. 57

<]ernier lien qui rattachait à la terre, la pauvre mère ne pouvait se consoler. Elle avait tenu dans «es bras le corps glacé de son enfant; mais bientôt sa tête affaiblie ne comprit même plus l'étendue de sa perte, et elle croyait son enfant égaré. « Je le retrouverai bien, » disait*elle toujours en cherchant et en riant toujours; et ce rire faisait peine à voir.

Un jour, dans Téglise, je faisais le catéchisme aux petits enfants. Ils, chantaient un cantique, et leur voix claire et perçante s'entendait au dehors. Tout à coup une femme est entrée dans la plus grande agitation. C'était Magdeleine. Elle se dirigea vers moi, les yeux fixes, i II est ici, me dit-elle à voix basse, je viens d'entendre sa voix en passant devant l'église ; ne me dites rien ; je vais bien le retrouver. » Et, me prenant par la main, elle passait silencieusement dans les rangs, regardant attentivement chaque petite figure. Elle s'arrêta devant un chaï'mant petit gai çon qui tendait les bras vers elle en disant : Ma mère! C'était justement un orphelin cherchant aussi sa mère, qui Venait de mourir. Voyant l'hésitation de Magdeleine, je fis sortir des rangs le petit enfant. « C'est

bien lui, s'écria-t-elle; c est mon fiU! Je vous disais bien qu'il n était pas perdu ! y^ Et, le pressant sur son cœur, Fentourant dç tous les soins delà mère la plus tendre^ elle; emporta son trèscn* en toute hâte.

Que faire? le pauvre enfant était depuis quelques jours sans famille et bientôt sans abri ; et puis, medisais-je, c'est dans le temple du Seigneur que la mère a retrouvé yn en&nt et l'enfant une mère. Les voies de Di^u sont mystërieuseç. — Je fis seulement suivre ses pas et obse]:^er. sa conduite pour que notre orphelin ne fût .exposé à aucun danger; et je la recommandai à la Sollicitude de notre docteur.

' Depuis ce temps, elle n^ quitte plus l'enfant, et regardez comme ils s'aiment. Vit-on jamais «aère plus tendre et plus attentive, plus calme et plus prudente?

Nous pouvons la plaindre d'avoir per4u la rai* son et de ne plus vivre que de cette illusion. Mais il faudra la plaindre bien phi^ encore si elle reconnaît un jour son erreur» si, retombant sous lepoids de l'inexorable réalité, elle abandonne le pauvre orphelin qui fait aujourd'hui toute sa joie. Que

ET LE M.UUK€R. 8^

Ueu lui garde son erreur, cette erreur clémente qui rend un fils à la mère et une mère à Torphelin. Faites silence; laissez passer cette infortunée, ne la réveillez pas, craignez pour elle le retofur de la raison.

En attendant, son cœiur renaît à la charité et à Famour, c'est-à-dire à la vie. Peut-être Dieu, dans sa pitié, lui réserve ce refuge, La religion pourra pénétrer plus tard dans ee cœur éprouvé par la souffrance et y verser ses consolations. Le besoin de servir et d*étre utile lui rendra peut-être un jour la force dètre malheureuse.

La souffrance a eu ses adeptes et ses fanatiques, comme le plaisir. Les convulsionnaires subissaient les plus cruels supplices avec le sourire de Textase. — « MoHturi te saiutanty — Ceux qui vont mourir te saluent, » disaient les esclaves à César, en s'avançant sans pâlir dans le cirque qu'ils allaient inonder de leur sang. « Cela ne fait pas de mal, » disait la femme romaine après s'être frappée d'un poignard qu'elle présentait à son mari. Les moines indiens se soumettent volontairement à des souffrances inouïes.

€0 LA DEJ>TIMKE

Mais il ne suffit pas de périr pour une cause, il faut que cette cause soit sainte. Il y avait quelique chose de divin et de transfiguré danâ la voix sonore du martyr qui confessait sa foi en prononçant devant les bourreaux les mots sacramentels : « Chiistianm sum. » Cette soumission et cette abnégation deviennent une fotîce indomptable. Cette voix expirante retentit dans le monde, et les échos des générations répètent : « ChfHstianns sum, »

La révolte n*a jamais rien fondé. La science, dit saint PauJ, enfle et n édifie pas. Avant de réfonner les autres, il faudrait se réformer soi-môme. Les réformateurs échappent difficilement à ce vice de leur origine. Unis pour la destruction, ils ne savent pas reconnaître une foi commune ; la prescription a quelquefois mieux servi leur impor- . tancé que ne l'a fait leur doctrine.

Rien de durable ne se fonde que par Tamour, qui est aussi inséparable de l'humilité que ïovgueii l'est de la révolte ; et cette humilité même est la source de la vraie liberté. — « Esclave des passions, l'homme n'est libre que parla prière, » a dit un philosophe dans un moment lucide.

Quand on ose se livrer à ces réflexions sur notre

ET LE MALHEUR. Ht

faible nature, quaiid on appelle à son aide la raison^ r expérience, Tévidence, quand on a le courage d'ouvrir les yeux et d'envisager de sang-froid ces vérités palpables, il faut bien le reconnaître : ce faste, ces pompes, ces plaisirs, ces illusions qui déguisent sous un manteau d'or les misères de l'humanité; ces cris de joie, ces éclats de rire qui étouffent les cris de l'angoisse et du désespoir, sont semblables à ces riches végétations qui cachent les abîmes, à ces brillants tapis de fleurs nouvellessous lesquelles iln y a que poussière, àces sépulcres blanchis sous lesquels il n'y a que vanité. Hais, eu général, on détourne son esprit de ces préoccupations, si différentes de celles qui régnent dans le monde. La réponse est même toute prête (l'ironie est une arme étincelante dont le faux éclat égare et trouble lé regard incertain de celui qu'elle menace) : « Sommes-nous dans un cloître, dit-on plaisamment, pour nous répéter jusqu'au soir : Frère, il faut mourir? » Aussi ceux qui instruisent les jeunes gens, et qui leur montrent la carrière dans laquelle il faut vaincre ou périr, leur laissent-ils rarement deviner les embûches qui les attendent dès les premiers pas. On leur enseigne

us LA DESTINÉE

beaucoup de choses; mais qui donc est chargé de leur apprendre à vivre, ou du moins de les préparer aux rudes combats de la vie? On leur apprend quelquefois à briller et à séduire par d'aimables dehors et par des talents agréables; on leur apprend surtout et avant tout à parvenir à tout prix; on leur montre le but qu'il faut atteindre, et ce but, c'est la fortune qu'il faut conquérir. On tient leur esprit en éveil et leur cœur en oubli. En leur promettant un avemr qui est si incertain, on ne leur laisse pas entrevoir les dangers et les malhemrs ceHains qu'ils rencontreront sur la route. De là tant de troubles, de déceptions et de désespoirs.

On nous dit bien que le progrès des sciences et de l'industrie et l'adoucissement des mœurs doivent amener successivement le bien-être universel et que, le malheur sera vaincu par la puissance du travail Certes, nous ne nions pas ces progrès, et c'est notre devoir de les provoquer, puisqu'ils oiit pour but le soulagement de l'humanité dans la mesure réservée à notre fa3)lesse; mais, à la civilisation devait nous donner le secret du boniheur, verrions-nous encore, après tant de siècles

de progrès, iouB le» maux qui nous entouradt?

Conime la nature 4»bétt aux lois de la pesanteur, nous obéissons à la loi du malheur, nous portons le iour^fordeau de la vie jusqu'à ce que son poids, dépassant nos forces, retombe siir nous et nous accable, Noi|S Tavonâ dit : ou bien Thomme, oubliant la yoix de sa eonsdenee, végétera dans un égoisme qui devi^sndra un jour la source la plus aaière de, ses maux» ou bien il ouvrira son cœur à la ebanté; et les douleurs de ses semblables seront les siennes*

Vous croyez encofe à TégaMlé! Voyez ce chêne et ce brin d'herbe; souvenez-vous de ces climats oùla nature féconde répand à profusion tous ses dons et tous ses enc^h^tenients; où les hommes, sans be^Ofins, reposent à l'ombre des orangers; puis reportez-vous à ces retraites souterraines et enfumées oà des hommes -affamés, ensevelis sous les gbces du p^e^ tàchesit de réchauffer leurs membreaengourdis.'-^Voyez, dans notre Europe, ces races privil^iées qui ont le don de Tintelligence la plus développée et qui sont éclairées par la lumière divine du christianisme, et puis reportez-vous à ces races abruties, à ces êtres incom-

64 LA DlilSTINÉE

plets qui vivent à l*état sauvage, à ceux qui languissent dans les ténèbres de ridolâtrie, à ceux qui succombent sous le poids de Fesclavage ou sous le poids aussi difficile à porter d'une liberté dont ils n*ont pas fait Tapprentissage. — Ils sont les enfants d'Adam, ils sont vos frères. Direz-vous que Dieu, qui leur a partagé si itiègalement le bien et le mal, a voulu en faire des égaux? — Ces différences existent encore dans une même contrée; et cependant, selon la loi providentielle, chacun reste attaché au sol qui Fa vu naître. Il y aura partout et toujours des privilégiés et des déshérités.

Vous parlez de radoucissement des mœurs, et nous n en contestons pas le progrès; mais vous, qui entrez à peine dans la vie, avez-vous vu toujours Tordre maintenu, la loi respectée, rautorité inviolable, la fraternité pratiquée?

La fraternité ! Avant de prononcer ce dernier mot, et pour qu'il ne soit pas une dérision pleine d'épouvante , avez-vous essuyé les traces sanglantes que nos discordes civiles ont laissées dans les rues de nos cités? avez-vous essuyé les larmes des veuves, des mères et des orphelins?

Vous rêvez les douceurs de la paix, qui est le

ET LE MALUEIK. 6»

premier des biens; mais ne suffit-il pas d'un incident lointain pour que la moitié de l'Europe prenne les armes au nom du droit et de la justice; et pour que le plus pur de notre sang soit versé sur la frontière des barbares?

Vous aspirez, au moins dans votre pays, au bienêtre universel, et nous admettons la puissance de la civilisation; mais un fléau pestilentiel parcourt périodiquement TEurope, frappe, ravage, décime, moissonne les familles, puis disparaît, puis revient comme la foudre. La terre refuse ses produits aux efforts du laboureur. La vigne ingrate n*est plus fécondée par les sueurs du vigneron découragé. Les tremblements de terre dévastent des contrées entières ou des inondations les engloutissent; et puis, quand Forage est passé, les hommes reconstruisent, sur ces décombres pétris de larmes et de sang, rédifice chancelant de leur prospérité. — Quels fléaux attendent-ils encore pour comprendre les voies de la Providence, pour s'incliner devant Tautorité du souverain Maître, pour confesser leur impuissance et leur néant?

Voyons cependant quelles sont les conséquen-

ces finales du malheur que l'homme ne peut et ne pourra ni fuir ni vaincre. Ces fléaux fiâmes, qui sont des instruments mystèrieu^^ dans la main puissante de la Providence, révèlent et mettent en évidence et en action les plus nobles qualités de rhumanité; Tesprit de dévouement et de sacrifice resserre les liens qui doivent unir les hommes et le$ cœurs; l'esprit de charité grandit la créature, qui tend à s'amoindrir dans l'indolence de la prospérité. '

La hurimj c'est l'eau du ciel, le fléau qui descend en torrents impétueux des montagnes de l'Inde. Quand la hurpa se déchaîne d$ins les plaines fertiles du Gange, les inonde et les dévaste, te haine même des aninmyx les plus ennemis est éteinte, et la même branche sert de refuge à. la colombe, au vautour et au serpent; ainsi les méchants abattus semblent perdre leur fatale puissance, tandis que, par un contraste providentiel, les bons redoublent d^ force et d'énergie tant que dure le malheur commun. ,

Quand un choléra implacable décimait les pc^ pulations, la charité publique a Csdt de pieux ef* forts pour adoucir les malheurs des familles; les

orphelins ont été recueilMs, adoptés et élevés; le dirf de r£ftat, les médecim, les préires, les sœurs de charité, les citoyens, les femmes du monde, ont touché sans pâlir la main défaillante des pes<^ tiférés.

Quand l'inondation débruit en un jour les hahitalions et les récoltes, et couvre de ruines une contrée ilori3sante,que de dévouaoaents, que d'efforts, que d*bérojsmes incootfius, pour arracher à « la mort tant de faibles victimes ! Que de sympathies, de sacrifices et de pnvïitions pour consoler et adoucir tant de douleurs !

jQuand les déserts brûlants ont été abreuvés du sang des chrétiens armés pour réprimer, et dé<truire le brigandage, l'e^t de charité a corn*, mencé A germer, môme chez les barbares; les vaincus, confondus avec les vainqueurs, ont partagé les bienfaits de la civilisation, et le sol conquis par les armes a été fécondé par le travail commun des colons et des indigènes, également protégés par nos lois.

Quand la guerre réunit sur les champs de bataille lointains, pour la défense du faible et de l'oppriméy deux nations autrefois rivales, d'anciennes

i» LA DESTINÉE

inimitiés sont éteintes, un esprit de fraternité protège et encourage les combattants, le sentiment religieux se fait jour dans les cœurs, et nos défenseurs, oubliant sur ce vaste théâtre les petitesses de la comédie humaine, marchent à la victoire sous rinvocation de Dieu et du bon droit.

Nous supposons donc admise et incontestable la loi générale du travail, de la souffrance et du , malheur. Mais, nous dît-on, il y a des heureux en ce. monde, — et on aspire encore â faire partie des exceptions. La richesse, source de jouissances, paraît un port assuré, à l'abri de la plupart des maux; aussi tout le monde veut être r'cbe; tout le monde veut être la rare exception. De là naissent des maux plus grands, plus irréparables, que ceux qui nous étaient destinés par la Providence...

Pendant ce discours, Tauditoire s* était recruté de quelques passants attardés qui se groupaient derrière les arbres autour de l'orateur, et qui paraissaient écouter avec étonnement et défiance ces austères vérités.

Le soleil était depuis longtemps couché derrière

la montagne lorsque le bon prêtre remonta lentement au presbytère, appuyé sur le bras du plus jeune de ses disciples et suivi de ses compagnons, qui devisaient et méditaient sur ces graves enseignements, si différents de ceux qu'on donne aujourd'hui à la génération qui va entrer dans la vie active. .

LA RÉVOLTE ET LES CHEmC:HGURS O'OH

Ils ont fait un veau d'or; ils se sont prosternés devant lui, et lui ont sacrifié.

Ce doux pasteur, qui ne craignait pas de révéler aux forts la loi du malheur, pour les prémunir contre les menaces de la destinée', passait sa vie à raffermir les faibles, à encourager les timides, à pleurer avec les mères affligées, à sourire avec les enfants insouciants, à prier avec les morts.

Combien de fois Tavons-nous vu , arrêté sur la place de l'église, captivé par les cris joyeux d'une bande de jeunes garçons , prenant part à leurs

discussions, donnant, au besoin, son avis sur un coup douteux! Nous Tavons vu aussi, le soir, assis à la table des paysans , pour célébrer uti événement de famille, et trouvant le secret de donner aux conversations les plus insignifiantes une direction utile, d'y mêler un sage enseignement. Et puis c était lui encore qui, dans la famille en deuil, apportait quelques consolations et servait de père aux orphelins.

Il y a bien longtemps, quand il était arrivé dans le village, il avait trouvé le temple du Seigneur presque abandonné. Le souffle impur du doute et (lu mépris avait aussi passé sur ce pauvre clocher. Quelques femmes âgées venaient, par habitude, assister aux instructions religieuses qui, pourtant, s'adressent plutôt aux chefs de famille, aux jeunes gens^ à ceux qui vivent de la vie active et qui ont encore de grands devoirs à accomplir en ce monde.

Il faut remarquer que, bien souvent, le prêtre prêche des convertis, et qu'il ne manque à son

auditoire que ceux-là mêmes pour lesquels jest élelEée la chaire de vérité. Le hasard offrit à Tabbé Paul un moyen vraiment singulier de rappeler, à kii la foule des indifférents.

Cette âfne tendre ne trouvait pas toujours dans la parole une expression suffisante pourl'élévation de sa pensée. La grandeur de la nature, la glori* fication de la puissance divine, la plainte du malheur, les accents pathétiques de la foi, les aspirations infinies de Fespérance, les effusions de la <;harité et de Tamour, sa pensée comprenait et embrassait ce cycle immense, plongeait dans ces profondeurs sans limites ; sa p^ole était impuissante. L'art divin de la musique servait alors d'interprète aux sentiments qui débordaient de cette âme pure. '

L'abbé Paul, lorsqu'il était encore presque enfant, avait été recueilli dans un de ces célèbres couvents d'Italie, où les beaux-arts se développent et grandissent sous l'aile tutélaire de la religion. Il avait fait son noviciat aux CamaldtUes ' . Il y avait rencontré un jeune religieux qui avait renoncé à l'avenir brillant que son admirable talent lui promettait dans le monde, pour se réfugier à l'ombre de l'autel et pour demander à Dieu le pardon et la paix. Le moine des Camaldules, déjà

* Ordre religieux fondé en Italie au coniniencement du onzième ■àècie par saint Romuald.

souffrant et fatigué, éprouvait une douce sympathie pour le jeune novice ; et, étonné de son intelligence musicale, il en avait fait son fidèle com* pagnon, son élève bien-aimé, et lui avait transmis tout le secret de son art. Ce secret, c'était la pen* sée, c'était la piété, c'était Tamour, c'était l'expression.

La musique n'est-elle pas comme un interprèle divin des sentiments les plus nobles ? Ce n'est pas Fagilité merveilleuse des doigts, ce n'est pas la vivacité fiévreuse de l'archet, ce n'est pas la combinaison savante de certaines cordes plus ou moins tendues et touchées en mesure , qui font un virtuose. La musique, c'est l'expression, c'est la voix qui pleure, qui aime, qui gémit, qui glorifie, c'est le cœur qui palpite de joie ou qui saigne de douleur ; rien n'en survivra que la pensée ; c'est le lien entre la terre d'argile et les espaces infinis, incommensurables. La musique ne pouvait naître et se révéler que par le christianisme. C'est lui qui a ouvert nos yeux à la lumière et nos oreilles à la mélodie. On peut dire que cet art n'existait pas chez les anciens, et il n'est encore qu'un vain bruit chez les nations infidèles. Il semble que les anges

aient voulu faire entendre aux croyants un écho des cqncerts célestes^ La musique est comme un ressouvenir de la voix divine, et son triomphe sera toujours la louange du Seigneur.

Le religieux des Camaldules tomba bientôt dans un état de langueur causé, soit par une peine cachée, soit par les austérités auxquelles il se sou* mettait. Il n^ourut bien jeune en laissant à son cher novice tout un héritage : c'était le violon admirable avec lequel il avait prié Dieu dans cet asile de paix et de réconciliation. Le jeune Paul ressentit une grande peine de la perte de son protecteur, et quitta bientôt l'Italie pour rentrer en France, où sa famille le rappelait, et il emporta ce trésor incomparable, qui demeura le plus cher souvenir de sa jeunesse, le compagnon fidèle de sa vie d'abnégation et de dévouement.

.... Après tous les soins donnés à son cher troupeau, quand tout dormait ou devait dormir, quand l'abbé Paul était retiré le soir dans son humble •presbytère, les passants attardés entendaient quelquefois les accents argentés de la corde vibrante, qui semblait ébranlée, non par une main humaine, mais par un souffle de la pensée. Il était alors im-

possible de ne pas s'arrêter ; les esprits les plus distraits se trouvaient bientôt captivés et enchaînée sur ces inarches tortueuses. Cette voix du violon des Camaldules était si bien une prière, que plus d'un passant, entraîné par une impre^ion à laquelle il ne pouvait se soustraire, ne quittait cette place que pour aller toucher la porte de F église qui domine le presbytère et pour s'agenouiller; dans la méditation sur le seuil.

L'abbé Paul remarqua avec .surprise cet auditoire qui grossissait à chaque instant sous^ sa fenêtre, et son plan fut bientôt fait.

Un samedi soir, que la foule était plus grande encore que de coutume, et que tous les habitants, qui semblaient s'être donné rendez-vous à cette place, étaient silencieux, attentifs, groupés au clair de lune sur les terrains en pente qui entourent la modeste demeure, il commença une douce et fraîche mélodie qui parlait aux cœurs les plus naïfs,. aux esprits les moins exercés ; c'était conmie un tableau champêtre et animé, où tous les bruits de la nature changeante semblaient successivement se faire entendre.... et puis la voix magique cessa tout à coup de vibrer dans l'espace.

L'abbé Paul se montra alors sur les premières marches du presbylôee, et, s'adressant à ceux qui se trouvaient le plus près de lui :

— Mes enfants, leur dit-il, la soirée est avancée ; vous entendrez le reste demain , — à la grand*" messe. Je vous y donne rendez-vous à vous tous qui vous trouvez encore id à cette heure indue, et même à tous vos amis. N'y manquez pas, et maintenant, enfants, allez dormir en paix.

La nouvelle circula dans la foule, qui s'écoula lentement, en riant de l'innocente malice du bon cifré. •

Le lendemain était le dimanche de la Fête-Dieu. L'église était ornée de fleurs et d'enfants, ces jeunes fleurs de la vie que nous aimons tant à voir respirer et fleurir sous la voûte du temple. Tout le monde fui de parole, et aussi l'abbé Paul. L'église était remplie, la foule silencieuse et encore un peu incrédule. Cette annonce si étrange d'un curé qui alleÀi jœief' du violon à ses paroissiens dans une église avait mis en émoi tous les gens qui se préoccupent d'un événement inaccoutumé, si petit qu'il soit, c'est-à-dire tout le monde. Les villages voisins et les maisons de campagne des

environs avaient fourni leur contingent. C'était bien ce que voulait Fabbé Paul.

Au milieu de roffice divin, il monta en chaire d'un air radieux, et, après une courte invocation et un remercîment au Seigneur :

— Je vous tiens donc, dit-il, mes frères, mes amis inconnus, mes brebis égarées ; avec mon violon, j'ai fait rentrer mon troupeau dans ma bergerie, comme fait le berger avec son chalumeau.

Vous l'entendrez encore, cet instrument que vous voyez au pied de l'autel, entouré de fleurs; vous Teniendrez, puisque vous l'aimez mieux que la voix de votre pasteur; mais c'est à la condition que vous écouterez aussi mes paroles de paix et d'amitié. Dieu me pardonnera, je l'espère, si c*est manquer à la dignité du pasteur que de toucher vos oreilles pour arriver à votre cœur. Mais j'en accepte la responsabilité; sa miséricorde n'est-elle pas infinie et ses voies mystérieuses? Si la Providence a mis dans ma main ce moyen de vous attirer dans mes bras, qu'elle soit bénie! Aigourd'hui que vous êtes entrés dans ce temple, vous m'appartenez, vous êtes mes enfants, et je vous prédis

que vous y reviendrez, non pas pour moi, mais bien pour le Seigneur.

Il leur tint ensuite des discours si simples, si bien appropriés à cette première entrevue, il sut leur parler de leurs enfants et de leur famille avec des accents si tendres et si vrais, que plus d'une mère se mit à pleurer, et, parmi les hommes eux^ mêmes, assez indifférents en pareil cas, quelquesuns ne pouvaient dissimuler leur émotion et leur étonnement.

Après le sermon, Tabbé Paul se mit à genoux devant Tautel, prit son violon couronné de fleurs ' d'églantiers, et Téleva vers le saint sacrement, qui resplendissait sur Tautel, comme pour demander pardon à Dieu d'un acte si inaccoutumé ; — ce fut un moment solennel dans sa simplicité, — puis, se tournant avec effort vers l'auditoire, il recommença, comme en extase, la belle mélodie champêtre qu'il avait interrompue la veille dès les premières mesures.

C'était le chant qui convenait le mieux à la circonstance. La nature était en fête. L'église était remplie de fleurs qui rappelaient les beautés de la campagne ; leur odeur se mêlait au pai fum de Ten-

cens, tout semblait concourir à Témotion. La fin de cette mélodie, que Tabbé Paul tenait du moine des Gamaidule^, était évidemment une sublime invocation, une harmonieuse action de grâces pour toutes les merveilles delà nature que Dieu a prodiguées à rhomme, comme s'il voulait hii faire entrevoir, dès ce monde de misère, lés magnificences de Tautre vie. On y distinguait, par intervalles, jusqu'au tintement dé YAngelm du soir, qui imitait à s'y méprendre la voix même de la clodie argentée de la vieille tour; ce public simple et ignorant le comprit tout de suite, et l'auditoire était agenouillé, et tous les fronts étaient courbés vei^ la terre, lorsque le bon prêtre, épuisé d'émotion, remit le violon à son acolyte et continua le service divin * .

Par combien de nouveaux amis fut accueilli l'abbé Paul en sortant de l'église ! par combien de lèvres ses faibles mains furent baisées ! combien de fleurs trouva-t-il sous ses pas jusqu'à l'humble presbytère! L'affection de tous lui était gagnée, et

* Cette anecdote est historique et a été déjà racontée dans un Journal religieux.

c est ainsi que la corde d*un violon attira plus de fidèles que la cloche de la tour.

Depuis ce temps, quelquefois encore l'abbé Paul, dans les grandes fêtes solennelles, apportait son violon et empruntait à cette voix mystérieuse les accents les plus purs pour honorer le Seigneur et pour toucher les cœurs: Mais les fidèles qui avaient entendu ses entretiens paternels étaient demeurés ses auditeurs assidus, et, chaque dimanche, il versait sur cette population attentive la consolation de sa parole sympathique.

Il continuait cependant, avec les disciples de la Société de jSaint-Paul, des enseignements plus graves et plus austères, et, reprenant un soir, sur le seuil de son étroit presbytère, son thème sur les mcertitudes delà destinée humaine, il leur parla en ces termes: '

— Enfants, nous avons épelé ensemble le code inexorable du malheur ; nous avons reconnu que chaque siècle, par ses amêres souffrances, avait acheté son progrès : et que, si le bien et le mal se livraient un combat étemel sur la terre, s'iln*est pas donné au bien de triompher du mal, si la peste.

la guerre, la lamine, et la peste plus cruelle des mauvaises passions, peuvent encore ravager le monde, le christianisme et ses saints préceptes ont du moins apporté lentement et par degrés un grand adoucissement dans les mœurs et dans la condition hu<naine. Nous n'avons pas écrit aux portes de la vie : « Laissez toute espérance, vous qui entrez, » mais nous avons prémuni la génération qui s'avance contre les espérances stériles et les vœux insensés.

L'ignorance procède par la révolte et ne produit que des fruits amers.

L'expérience porte des fruits tardifs, mais mûris par le temps.

Le passé est au présent ce que le présent est à l'avenir. Il faut donc lire dans le passé pourprévoir ce que la Providence réserve aux générations. Notre esprit ne saurait comprendre autrement la marche des siècles civilisés, depuis l'isolement du sauvage, disputant sa vie aux éléments et aux bétes féroces, jusqu'à la protection et au bien-être que les hommes réunis en société se sont procurés par l'association de leurs travaux et de leurs efforts. C'est ainsi seulemetit que nous reconnaîtrons

et compterons les richesses immenses que nous devons aux générations passées ; la poussière hu* maine que nous foulons est féconde.

Ces beaux arbres qui vous protègent de leur ombre et qui vous prodiguent leurs fruits, qui vous donnent des matériaux pour vos habitations et vos besoins, ceux qui les ont plantés ne sont plus.

Ces chemins faciles et sûrs, ces palais, ces temples, ces canaux, ces fontaines salutaires, tous ces monuments utiles, ceux qui les ont construits ne sont plus.

Ces inventions admirables, ces sciences, ces arts, ces chefs-d'œuvre qui appartiennent à tous, ceux qui les ont créés ne sont plus.

Ce grand héritage est à nous, riches ou pauvres ; les trésors réunis de tons les empires ne pourraient les payer; et cet héritage, que nous devons transmettre à nos successeurs, a été accumulé et conservé à travers les fléaux , les douleurs, les souffrances inouïes des temps écoulés.

Que serions-nous par nous-mêmes si nous n'étions ces opulents légataires du passé? Nous serions encore comme Vhomme nu sur la terre nue des premiers âges ; mais il faut voir à quel prix et

au milieu de quels périls ont éié accomplies ces conquêtes du temps.

Et, quand nous parlons de civilisation, y com^ pretidrons*nous encore ces siècles fastueux du paganisme, dont le faux éclat a laissé un reflet jusqu'à nous, temps barbares où la dignité de la femme était méconnue, où la liberté n'existait que de nom et ressemblait à une vaine ironie, où l'esclavage implacable réduisait la plus grande partie du genre humain à la condition la plus vile et la plus abjecte? Serons-nous toujours dupes de cette fausse grandeur basée sur l'iniquité et la violence? Il s'estécroulé, selon lés prédictions, le colosse au front d'or, aux pieds d'argile! Que sont devenues ces grandes puissances qui ont occupé l'univers? le faste de l'Asie, le gouvernement théocratiquede l'Egypte, la gloire brillante de ta Grèce, la puissance gigantesque des Romains? Il reste de tout cela des pyramides, des fragnfients de statues, des aqueducs en ruine, comme pour attester leur va^ nité, pour nous faire mesurer leur courte durée.

Les orgueilleuses r^ubliques d'Athènes et de Rome ont été policées, cultivées ; mais elles n'ont pas été civilisées.

(( C'esMe chnstianisme qui a civilisé Iç iTionde, dit Donoso Coriés , et il Va civilisé par trais moyens : en faisant de Fautonté une chose inviolable ; en faisant de l'obéissance une chose sainte ; en faisant de l'abnégation, du sacrifice, ou, pour mieux dîre« de la charité, une chose divine. »

En effet, que reste-t-il de plus vif, de ptas nouveau, de plus actUd, dans lés souvenirs de l'histoire? Il reste un Dieu crudfié. Que voyôns-nouâ debout sur la terre, lorsque tout est ébranlé et renversé? Nous voyons une croix qui étend ses deux foras sur le monde ; nous voyons un temple dans lequel tr^e encore le successeur de saint Pierre, le représentant du Christ sur 1q terre. Cette croix, c'est le phare qui conduit au port ; ee temple, c'est l'arche de salut.

Il n'est pas nécessaire de remonter à une antiquité si reculée pour trouver et suivre la trace des . malheurs qui ont affligé les générations qui nous ont précédés. Ouvrons seulement au hasard les annales sanglantes de notre pays, et, si les temps dont nous avons à parcourir l'histoire viennent à blesser la délicatesse de nos moeurs, il fau« dra nous souvenir que chaque siècle est solidaire

de ceux qui précèdent ; car nous ne poumons pardonner à une époque ses fautes et comprendre ses crimes si elle-même n'avait hérité des enreurs des temps antérieurs.

En feuilletant à ce point de vue les lamentables chroniques de Thumanitè, nous aurons phis de pitié que de malédictions pour ceux dont la tâche était de conduire et de diriger la société, et dont rignorance avait obscurci l'intelligence et endurci le cœur. En gardant tous nos mépris pour le crime, toute notre aversion pour Terreur, nous aurons quelque pitié pour le criminel, quelque indulgence pour l'homme égaré, en souvenir des maux qu'ont soufferts ces laborieux artisans du passé.

Nous nous garderons surtout de mettre sur le compte d'une religion de charité et d'amour les aberrations, les crimes des hommes ignorants et grossiers. Il faut savoir distinguer les hommes et leurs fautes de l'institution divine. Il faut oser envisager leurs erreurs çans eu rendre la reUgion responsable et sans croire qu'elle peut en soufGrir. Ceux mêmes qui, dans les livres destinés à la jeunesse, ont caché ces erreurs ou ont voulu les dé-

fendre en altérant les faits, nous paraissent avoir mal compris la cause qu'ils voulaient soutenir. Si le catholicisme n'avait une origine divine, il aurait depuis longtemps succombé sous le poids des faiblesses humaines. — Celui qui a pu imposer à la vanité des hommes l'adoration d^une croix, instrument du dernier supplice, — celui-là est un Dieu, et la religion qu'il nous a enseignée est divine.

Si nous nous arrêtions sur les scènes terribles de l'histoire, nous aurions à décrire les désastres des armées, les dévastations, les guerres civiles, les invasions, les ravages de la peste, les supplices, les massacres, les horreurs de la famine; mais, pour que le tableau fût complet, nous aurions aussi à mettre en évidence l'influence incessante du christianisme, source de tout progrès, et les nobles dévouements qui, même à ces époques à demi barbares, ont surgi pour sauver la civilisation naissante.

Ainsi, pour ne parler que de notre pays et pour citer les pages les plus néfastes de nos annales, au cinquième siècle, la France, à peine naissante, allait être étouffée dans son berceau. Déjà elle avait

w LA révoltf:

épuisé ses forces à lutter contre des nations guerroyantes, lorsqu'une invai^on plus épouvantable» sortie de TOrient, s'avança pour l'anéantir. C'était Attila, le fléau de DieUy conduisant ces hordes inêr pukables, aussi nombreuses que les grains de sable du désert, aussi fiirieuses que les vagues delà mer. Tout disparaissait sur leur passage. 11 ne restait sur la terre désolée que l'incendie, la ruine et la mort. — C'est alors qu'une gardeuse de moutons, la vierge de Nanterre» trouva dans son cœpr la foi qui persuade, l'espérance qui soutie^it, l'amour qui enflamme, le dévouement qui ,canibat, la force qui triomphe. ^ D'un signe de sa houlette, sainte Geneviève montra au barbare le chemin de l'abime qui devait l'engloutir, et à Clovis l'église de Reims, où il devait entrer pour recevoir le baptême, et d'où il sortit chef et fondateur d'un grand empire.

Cependant, à la fin du dixième siècle, le malheur était au comble et avait perverti la raison chancelante des populations, l'Europe attendait 4ans la stupeur la fin du monde annoncée par d'obscures prédictions; les désordres, la licence effrénée, les brigandages, l'immoralité, rédui>

Sâient Thuinanité à la condition la plus honteuse et la plus abjecte. — C'est alors que le christianisme suscita la réhabilitation, l'afTranchissement et le respect de la femme, source pure de chanté et de régénération; fit naître le noble, esprit de chevalerie, protection de Topprimé, et inspira Tidée des croisades, tendance d*unité, idée religieuse substituée aux grossiers instincts de la matière.

Quelques siècles plus tard, la France était encore retombée dans la crise la plus désespérée. Char* les VI était insensé, la nation elle-même était en démence, la Rrance presque entière, livrée aux plus déplorables égarements, était au pouvoir des étrangers ; tout était perdu. — C*est alors encore que la Providence, se révéla par Tavénement de Charles VII, par Tinspiration et lé dévouement de Jeanne d*Arc, qui donna jusqu'à sa vie pour sa croyance; c'est alors aussi que se répandit dans le monde le plus beau livre sorti de la main des hommes, Y Imitation de Jésus-Christ, qui devint le refuge des affligés.

Que d'exemples, et des plus récents, nous pourrions accumuler pour témoigner que la France a trouvé dans chaque péril extrême, et au moment de

ta LA RÉVOLTE

succomber, Têire providentiel qui devait la samer! Au milieu de toutes les douleurs, à travers les plus rudes épreuves; la France a marché d'un pas lent, mais assuré, dans la voie du progrès. Mais ce n'est pas à la violence, toujours inféconde, que nous devons ce progrès, c*est au dévouement et à la souffrance. Les résultats que la Révolution du dix-huitième siècle s*est attribués, comme les ayant créés par l'insurrection, n'étaient-ils pas acquis et prédestinés? Ils étaient l'enfantement de plusieurs siècles d'efforts. La Révolution a brisé prématurément la coquille de l'œuf d'où la liberté est sortie sanglante; elle en serait sortie pfUre, si elle eût attendu son heure; car le désir de la réforme élait partout, dans les mœurs, dans la littérature, dans r esprit même de ceux qui profitaient encore des abus, dans le clergé, dans la noblesse, dans la royauté, trop faible pour accomplir cette tâche de transformation; la réforme était dans l'air qu'on respirait '.

* « Quelques hommes, à la tète desquels se placent Uounier, Malouet, Lally-Tollendal, Clermonl- Tonnerre, obtiendront un élqge de la postérité, pour avoir, aux premiers jours de la Révolution, prescrit les idées législatives dont la France s'est rapprochée lorsque, après de longs orages, échapfiée aux fureurs de

La réforme attendait, pour surgir et pour porter sesfmts, Tétre providentiel que la France rencontre toujours dans ses heures de crise. Mais la révolte et le crime édifient sur le sable et ne savent rien fonder. Aussi ce n* était pas à ces puissances impures qu'était réservé l'honneur de rouvrir les temples du vrai Dieu et de rendre au pays sa di* gnité, sa sécurité et sa grandeur...

En étudiant l'histoire à ce point de vue religieux, la destinée de l'homme ne flotte plus au gré du hasard. Dans sa faiblesse, il peut reporter sa pensée avec certitude vers un Dieu protecteur^ comme le matelot ne perd pas de vue l'étoile rassurante. Il serait beau de voir l'humanité tout entière s'avancer dans cette confiance vers les siècles futurs. C'est être déjà moins faible ique de connaitre sa faiblesse; c'est le comble de l'impuissance que de se croire fort contre la destinée.

l'anarchie, au joug du desputisme, elle a de nouvelli cherclié la liberté. Certes, il y a de la gloire à devancer ainsi ses contempurains, à leur offrir les conseils de la modération, qui les dispenseraient des leçons du malheur. Combien nos destinées et celles de l'Europe auraient été différentes si la France, en 1789, plus éclairée et moins aventureuse, eût adopté les vues de ces hommes, dont les factions lui firent dédaigner la sagesse et les lu* miéres! » (Droz, Hktoire du règne de Louis XM^ pendant les années oh Ton pouvait pièverir on diriger la Révolution française,)

Ceçt ici que je veux vous rappeler la belle et noble profession de foi d'un de nos historiens : ' (( Je suis, ditril, de ceux qui croient que les nations sont Tœuvre de Dieu comme l'individu, que leur naissance, leur développement, leur décadence, leur mort, ont leur époque inévitablement axée dans .le temps, et que leur existence a un but fixé hors du temps; que, par conséquent, leur vie morale est soumise à des lois qu'elles doivent observer, leur vie HMitérielle à des conditions qu'elles doivent subir. Je crois que le pouvoir humain qui les gouverne, quel qu'il soit, quelle que soit la forme qui le confère et le constitue, une fois constitué, émane de Dieu et de Dieu seul.

« Les passions nous usent, les malheurs nous abattent, les maladies nous tuent; mais il y a des passions qui élèvent l'âme, des malheurs qui forment l'esprit, des maladies qui régénèrent les forces vitales. Il en est de même chez un peuple : le fanatisme, l'anarchie, les guerres, passions, misères et maladies de la société, sont bien souvent pour lui, sous la main de Dieu qui le protège, des principes de grandeur, des moyens d'éducation, des garanties de force et de durée...

a Nous puiserons dans la connaissance de notre passé ces sentiments qui font la grandeur des nations, et que les plus belles théories ne sauraient inspirer : une confiance absolue dans cette Providence qui veille sur les peuples comme sur les individus, une conviction profonde de nos droits consacrés par tant de siècles, payés par tant de sacrifices, un respect absolu, réfléchi pour Fautorité, principe de force et de puissance, enfin le vrai patriotisme ^ »

Si nous avons ainsi tourné nos regards en arrière vers le triste tableau des misères passées, c'est surtout pour ari^ver à cette conclusion, que nous avons bien moins à nous plaindre du présent si nous le comparons aux souffrances, aux sacrifices de nos pères. Ainsi, quand Philippe- Auguste, se penchant à une fenêtre du vieux Lout vre, fut révolté de T odeur pestilentielle qu' exhalait la boue des chemins, et ordonna pour la première fois le pavage des rues, c'est pour nous qu'il pré- ^ parait les voies. Les hommes qui ont brisé le roc, qui Font transporté avec effort, qui l'ont aligné,

' Ozaneaux, Histoire de France.

courbés sur les chemins, n'étaient que les ouvriers de Tâvenir. Depuis, la salubrité des villes a fait successivement d'immenses progrès; la moyenne de l'existence a été de plus longue durée; la protection des citoyens a été assurée par les lois et par l'autorité ; le pauvre a trouvé dans la bienfaisance publique et dans la charité privée des secours multipliés depuis le berceau jusqu'àla tombe. Une main paternelle l'a soutenu ; la pauvreté ne pouvait disparaître, car elle est selon les lois de l'humanité; mais ses souffrances ont été atténuées. — Et nous voyons aujourd'hui les crèches pour les nouveaux-nés^ les salles d'asile pour les petits enfants, les écoles pour le second âge, les cours publics et la propagation de l'instruction gratuite, les hôpitaux et les soins des docteurs les plus expérimentés pour les malades, les hospices et les asiles pour la vieillesse, les secours aux indigents, etc. Les machines, perfectionnées par la science ont diminué et adouci le travail de l'homme; les forces de la nature ont été utilisées pour remplacTer celles de nos bras, et pour multiplier à peu de frais les produits les plus utiles, si bien que le plus petit bourgeois est aujourd'hui mieux nourri.

ET LES CHERCHEUltS D'OR. 97

mieux couvert, mieux protégé, entouré de plus d'aisanee et de confort qu*un noble seigneur d' autrefois au milieu de ses serfs et de ses varlets.

Nos pères cependant ont pu vivre sans tous ces biens et au milieu des plus grands troubles. Mais pourquoi la plainte et le besoin, loin de se satisfaire, semblent-ils augmenter à mesure du progrès?G'e5t que les hommes deviennent sans doute plus faibles à mesure qu'ils sont plus secourus, pour que le malheur ne perde pas ses droits. Or le malheur le plus intolérable de ces temps d'égalité, c'est le spectacle de la prospérité exception-

nelle et passagère de ceux qu'on appelle les heureux. Ainsi, à mesure que la civilisation nouy protège, les tourments des mauvaises passions se chargent de combler le déficit de nos douleurs.

Nous avons fait l'inventaire des richesses quf nous sont parvenues par héritage. Mais la nature ne nous a-t-elle pas dispensé gratuitement de plus^ grands trésors? Tout ce qui vaut quelque chose ne nous coûte rien : la liberté, l'air, la lumière, l'eau, le feu, la santé, la locomotion, le sommeil, l'intelligence, les plaisirs de l'esprit, les douces

affections du cœur, les tableaux admirables de la

création, etc. Si tous ces biens pouvaient être

évalués au marché conune le manger et le boii:e9 tout Targent du monde serait donné pour en ob* itenir un seul. C^la pst tellement vrai, que rhomme Je plus avide ne pourrait renoncer à l'air qu'il respire pour de l'argent, à l'eau des fontaines pour de l'argent, à la lumière du jour pour de i'argent. — On* en a vu cependant renoncer àr leur cœur pour de l'argent ; mais ceux qui l'ont acheté ont fait une mauvaise affaire 1

Ainsi, outre le bien-être gratuit que nous tenons de la civilisation, nous recevons, en don de la Providence et en compensation des misères de notre nature, des trésors d'une valeur incalculable •et mille fois supérieurs à tout ce que les riches peuvent obtenir avec leur or (qu'ils conunandent seulement au plus liabile de leurs joailliers un rayon de soleil comme celui qui vient dorer l'angle de cette masure I ). — Mais ces biens réels ne ^ont plus comptés pour rien, si nous n'y joignons les biens factices qui entourent les richps.

Dans la simplicité de la vie, les besoins seraient Jimités; mais, dans une société blasée par les

douceurs de la civilisation, la passion du superflir a remplacé la souffrance des privations réelles. Viniitile est devenu l'élément indispensable; c'est pour fabriquer Vinutile que les paysans désertent les champs et vont grossir la foule bruyante de& ouvriers de la ville; c'est pour conquérir Y inutile que toutes les classes de la société font aujourd'hui tm effort surhumain.

Ils veulent posséder, disent-ils; mais, pendant qu*ils mesurent leur nouveau domaine, acquis par tant d'efforts, quelquefois par tant de hontes, la terre s'ouvre déjà pour les posséder eux-mêmes !

« Personne n'a rien, disait un homme d'esprit, rien que le souffle qui passe entre ses lèvres, et l'idée qui traverse son esprit, encore est-ce bien souvent Vidée d'un autre *. »

N*avez-vous pas lu, dans les chroniques de la Bretagne, cette vieille chanson qui laisse voir dans sa simpKcité touchante la résignation pour ce monde et l'espérance pour l'autre : « Les pauvres seront toujours pauvres ; bien fou qui a cru que

les corf)eaux deviendraient colombes. — Chers

' Théophile Gautier.

pauvres, consolez- vous, vous aurez un jour, au lieu de lits de branchages, des lils d'ivoire dans le ciel. »

Mais qu'importe de souffrir, pourvu que Ton aime? Pour celui qui sait écouter la voix divine, les bonheurs passagers, les plaisirs du cœur, sont déjà un pressentiment que la Providence nous envoie, au milieu de notre abandon, pour nous faire deviner la vie future. Les grands spectacles de la nature, les arbres qui tendent leurs bras suppliants, les montagnes qui semblent aspirer au ciel, les oiseaux, rapides messagers qui parcourent l'espace, les nuages qui flottent à l'horizon, les astres qui se balancent aux profondeurs du zénith, tous ces objets de notre admiration sont comme les degrés par lesquels notre nature bornée se détache de la terre et ose s'élancer jusqu'aux pieds du Créateur. Les accents des voix aimées sont comme les accords des anges; l'ordre, l'union, l'amour d'une famille chrétienne, que les hasards de la vie n'ont pas encore dispersée, sont une douce image delà paix des élus et de l'harmonie céleste.

Un philosophe aimable, entraîné par le désir d'être utile, a professé avec charme une morale

ET LES CHlJiRCHEURS D'OR. 101

attrayante et facile; c'est lui qui a émis cette opi* iiion prudente : « On déclame contre les hommes; je me suis éloigné d'eux, et renfermé dans le cer* cle d'une société peu nombreuse : il n'est plus pour moi ni sot ni méchant sur la terre. » On ne peut mieux dire ; mais nous craignons que ce moyen d'être heureux ne soit pas à la portée de tout le monde. Le pauvre, qui ne peut s'éloigner des hommes, se trouvera encore souvent à la merci des sots et des mécliants, sans pouvoir se retrancher dans le cercle étroit de quelques amis, et ce que nous lui demandons, c'est de souffrir ce contact inévitable sans devenir méchant lui-même.

Le Christ, modèle de toute sagesse, a voulu naître au milieu des pauvres et mourir au milieu des méchants. « La foule et les riches de la terre avaient rempli les hôtelleries; il n'y eut plus pour Jésus qu'une étable abandonnée et une crèche pour le coucher. »

Dans des temps bien différents des nôtres , il appartenait aux Pères de l'Église, modèles de toute vertu et de toute abnégation, et revêtus de toute l'autorité de leur caractère, de s'indigner contre l'indifférence et l'égoïsme des riches, et de leur

fOt LA RÉVOLTE

faire entendre d'une Toix austère les préceptes^ de la charité ëvangélique. Ain^i saint Âmbroise pouvait dire : « riches^ habitez-vous seuJs la terre? Pourquoi rejetez-vous vos égaux en nature^ et usurpez-vous la possession de la terre fnte pour tous? La nature ne connaît pas de riches, elle n'a créé que des pauvres. »

Saint Augustin pouvait dire : « Malheur à vous qui prenez votre repos et vos plaisirs en des lits d'ivoire, qui faites tous les jours bonne chère, qui buvez les liqueurs les plus délicates et les mdlleures, et qui ne demandez qu'à vous parftiiner des senteurs les plus exquises \ ft '

Saint Jacques pouvait dire : « Riches, pleurez maintenant^ huriez dans la juste appréhension 'de vos misères, vos grandes richesses seront ehait-» gées en pourriture, votrf'e or et votre argent en rouille qui portera témoignage contre vous etrvou^ dévorera comme le feu. Vous avez amassé un tré* sor de colère pour Theure de votre mort, vous avez fait bonne chère pendant votre vie et nourri vos cœurs dans les délices, poxir mourir de regret dans les douleurs. »

• Les prédicateurs et les moralistes pouvaient alors

ET LES CHERCHEURS D*On. \0S

tonner contre les riches et condamner le hixe avec une violence qui n'est plus dans nos mœurs; mais que les temps sont changés ! Ces paroles menaçantes s'adressaient à un état social qui n''est plus le nôtre; elles seraient peut-être imprudentes et dangereuses aujourd'hui que le travail, qui est là vie des nations, est alimenté surtout par les produits intUiles, aujourd'hui que le luxe des riches assure le pain des p^uvi^es. Et que deviendront les. milliers d'ouvrières, les faumés, les jeunes filles qui, jusqu'au fond de nos campagnes, assises avec^ calme au sein de la famille, au coin de leur foyer, travaillent du matin au soir à la. dentelle e^ à la broderie et y trouvent un salaire modique, sans doute, mais nouveau, inattendu, providentiel, qui leur manquait autrefois, et qu'elles ne pourraient remplacer? Que deviendront ces femmes, trop faibles pour les rudes travaux de la terre, et qui n'ont plus la ressource de filer le chanvre et le lin, quand vous aurez prouvéaui richeis habitantes des villes qu'elles ne doivent plus se parer de dentelles et^de broderies? Faut-il encore reprocher aux riches les spieiidides étoffes, de soie et de velours, aujourd'hui que le travail de la soie apporte

104 LA UÉVOLTE

le pain qaotidieii dans un iniUion de chaumières? Nous avons cependant été témoin de ces non-sens » et nous en avons subi les conséquences. Il faut . donc accepter le luxe comme une condition nécessaire de notre état social. B faut être de notre temps, et ne pas ajouter aux souffrances réelles le venin mortel de l'envie, source fétide de maux plus irréparables.

Ce n est pas, à vrai dire, du luxe que vient le mal; ce n'est pas d'en haut. Le mal vient des efforts insensés que font ceux qui sont en bas pour arriver au niveau de ce luxe et pour s'y maintenir à tout prix. Inquiets et chancelants sur un des échelons fragiles de cette échelle qui s'appeUe la fortune, vous regardez en haut, c'est ce qui vous rend si pauvres; voulez-vous être riches, regardez au-dessous.

Des hommes ont arraché aux profondeurs de la mer les perles fines; aux entrailles. des rochers l'or et le diamant; c'est pourquoi tout le monde veut avoir des perles, de l'or et des diamants. Si seulement un homme pouvait posséder une étoile, qui donc pourrait se passer d'une étoile?

En reconnaissant avec vous que le luxe de la ri-

chesse est inévitable et même indispensable dans l'étal actuel de nos mœurs, je ne vous dis pas que «6 soit une promesse de bonheur. Le malheur y eut garder tous ses droits. L'homme, si malheureux à l'état sauvage, voit ses maux, non pas disparaître, mais se transformer avec la civilisation; le contraste de tant de superflu d'un côté, de tant de besoins en regard, donne le vertige aux esprits faibles, trouble leur raison, et les fait douter de la Justice divine, s'ils en attendent les effets en ce monde; tout repose sur l'inutile, sur le superflu, sur la vanité et l'orgueil; qu'un souffle vienne à renverser cette prospérité factice, tout reste en péril; ces produits éphémères d'une industrie raffînée deviennent inopportuns et surabondants; tout s'arrête, tout languit, tout meurt, et la condition de l'humanité est plus intolérable (pie celle qui l'attendait dans l'état de nature.

Que faire cependant? Nul ne peut se soustraire à celte marche universelle du monde vers ce qu'on appelle le progrés. Nous sommes encore ici les instruments de la Providence, et nous suivons la loi de Dieu; nous portons le poids des pénibles enfantements de l'avenir; l'industrie est peut-être

106 LA RÉVOLTK

la chaîne qui doit relier les peuples par un besoincommun de paix et de concorde. Trois grandes forces ont sur^ qui doivent changer la face du* monde. Je ne vous dis pafS si rimprimerie, la vapeur, r électricité, ces trois puissances des temps modernes, sont dans les mains de la Providencedes instruments de bonheur pour tous. La scieiice est un« branche tombée de l'arbre du bien et dit MAL. Si la science est comme un flambeau de «alut dans la main du juste, elle devient une torche fatale dans la main dû pervers.

Au moyen des merveilleux instruments que la Providence nous prodigue, le travail pourra être modifié, transformé, facilité; mais sa nécessité est absolue, c'est la loi humaine, c'est la condition de tout progrès; sans le travail, l'abondance même est stérile, et les spéculations des oisifs, basées sur les chances du hasard, et non sur des efforts utiles et productifs, n'engendrent que la démoralisation, la honte ou la ruine.

« Ne vous y trompez pas, a dit une voix éloquente, les temps calmes ont leurs labeurs comme les temps agités. Tout n'est pas fini quand l'ardeur des séditions *s'éteint^ quand le bruit de la

rue s'apaise, quand la fortune publique se relève •avec une splendeur inespérée. Les peuples ne savent jamais user avec sagesse des bienfaits de la Providence. Aux agitations bruyantes et stériles 4succèdent ce que j'appellerai les misères des temps heureux et les téméraires entraînements de la sécurité.

c Gomment la contagion du jeu s'est-elle développée à ce contact de l'industrie laborieuse et honnête; comment est-elle descendue jusque dans les couches les plus profondes de la société? Les inaladies sociales puisent leur germe à de mystérieuses origines; les civilisations avancées ont leurs périls en même temps que leurs bénéfices.

a Les excitations du jeu substituent les apparences et les illusions aux faits et aux réalités; elles troublent tous les rapports des choses et H^réent au profit des habiles un monde factice où le bien et le mal, la vérité et le mensonge, la crédulité et la défiance, 'se mêlent et se confondent. Famille, patrie, conscience, lois divines et humaines, tout cela n'est rien pour celui qui a livré son âme aux avi(Jes convoitises et aux brûlantes émotions du hasard. Il regarde en pitié Thonnôte

homme qui ne sait pas s'enrichir, il place le succes au-dessus de tous les devoirs. Il accueifle avec une joie impie les revers et les calamités publîqiies, si les revers et les calamités favorisent ses combinaisons; il maudit la gloire et la prospérité de son pays, si la gloire et la prospérité dérangent ses calculs égoïstes. Tout cela a été dit souvent, il faut le redire encore, il faut le redire toujours ^»

Pour rhonneur de l'humanité, pour le triomphe de la morale, la voix imposante du magistrat^ avant-coureur de la justice divine, a souvent flétri les détenteurs impunis des richesses impures et mal acquises, et, les poursuivant au delà du tombeau, a infligé à leur mémoire le cruel châtiment du mépris :

«... Que celui qui vient de mourir laisse après lui une succession modeste ou des millions à partager, la mémoire de ses vertus ou de ses chutes lui survit, et il reste à prononcer sur l'homme qui a quitté la terre le jugement moral qui honore ou qui flétrit...

f Dieu se pencha à leur oreille, comme il le

* Discours de M. Cordoën, procureur jr^néral, devant les Chambres Iréunies de la cour d'Orléans.

fait pour tous ceux auxquels il donne Tintelligence, afin de leur départir une mission, et il leur dit : Quelle sera votre œuvre humaine? L'or, la puissance, les rêves de l'ambition, les joies intimes de la famille, le pouvoir de faire le bien, la reconnaissance des hommes, les bénédictions du pauvre? et ils répondirent ; De Tor, encore de lor, toujours de Tor ! qu'importent les autres biens? l'or, c'est le mal, l'or, c'est le bien, c'est Dieu et c'est tout. — Il fut fait comme ils l'avaient voulu.

f . . . Leurs tombes sont donc sans souvenirs pieux, leurs âmes sans prières, leurs mémoires sans honneur. Ah ! c'est qu'ils n'ont cru qu'à I'or, et jamais à l'âme. Us n'ont eu dès lors que ce qu'ils ont cherché, ils n'ont obtenu que ce qu'ils avaient désiré, ils n'ont récolté que ce qu'ils avaient semé : c'était la loi. Laissons, laissons passer la justice de Dieu *. »

Après les habiles qui aspirent à la fortune en spéculant, non sur le travail utile et productif,

* Réquisitoire ae M. PinaMrdevant le tribiuial de première instance.

mais sur le désastre des faibles, viennent d'autres chercheurs d'or, qui ont entrepris de changer la destinée humaine et d^ réédiiier sur des ruines le monument éternel de la félicité pour tous.

a C'jest une chose commune, dit Montaigne, et pourtant surprenante, que les hommes, peu satisfaits encore des infirmités inséparables de leur condition, se trouvent trop à 1* étroit dans le cercle déjà si vaste de leurs misères, et semblent prendre à tâche d'en agrandir les limites par toutes les ressources qu'ils puisent comme à Tenvi dans le dérèglement de leur imagination ^ )>

La crainte très-fondée qu'inspire l'esprit exagéré de changement a souvent pour effet d'arrêter et de faire rétrograder le progrès vers fequel les novateurs aspirent.

Une noble et généreuse clameur a protégé la société contre les violences des envahisseurs. Dans ces temps de crise, chacun apportait sa pierre pour consolider le rempart social. Mais détournons nos regards de ces erreurs fatales; j'aurais voulu passer sous silence ces aberrations de l'es-

* Catalan, Manuel iet homitet gens.

prit humain. Il n'appartient pas au prêtre de se mêler aux vains bruits de la terre ; sa parole ne doit être que clémence et pardon. Toutefois il est bon et utile de savoir que la raison et le bon sens veillent et restent sur la brèche pour combattre le génie du mal ; car il y a une puissance avec laquelle il faut toujours compter : c*est la puissance du mal; c'est la force du poison. Une goutte de venin pénètre instantanément dans l'organisme et y laisse quelquefois un si grand trouble, que le dictame le plus salutaire reste longtemps impuis^ sant. Le venin mortel d'une doctrine se résume en trois mots : Jouir, haïr et mépriser, La doctrine du christianisme, ce divin dictame, peut aussi se résumer en trois mots : s'abstenir , aimer, respecter. N'accusez donc pas les esprits égarés et entraînés en dehors de la famille socialcj niais bien les hommes qui leur versent le poison de l'envie, de la haine et du mépris. C'est de ces chercheurs d'or qu'il a été dit : « Tout ce qu'ils veulent détruire, je le veux conserver ; tout ce qu'ils veulent abattre, je le veux maintenir ; tout ce qu'ils nient, je le crois; tout ce qu'ils blasplièment, je l'adore*. »

* L. Veuillot.

ii2 LA RÉVOLTE

Il semble qu'un des plus grands orateursjdu dix-septième siècle ait voulu les dénoncer aux générations dans ces imprécations prophétiques :

« Convenez de leurs maximes, et Tunivers retombe dans un affreux chaos, et tout est confondu sur la terre, et toutes les idées de vice et ide vertu sont renversées, et les lois les plus inviolables delà société s'évanouissent, et la discipline des mœurs périt, et le gouvernement des Etats et des empires n'a plus de règle, et toute l'harmonie du corps politique s'écroule, et le genre humain n'est plus qu'un assemblage d'insensés, de barbares, de fourbes, de dénaturés qui n'ont plus d'autre loi que la force, plus d'autre frein que leurs passions et la crainte de l'autorité, plus d'autre lien que l'irréligion et l'indépendance, plus d' autres dieux qu'euxmêmes. Voilà le monde des impies; et, si ce plan de république vous plaît, formez, si vous le pouvez, une société de ces hommes monstrueux. Tout ce qui nous reste à vous dire, c'est que vous êtes digne d'y occuper une place *. »

Outre ceux qui demandent la richesse à l'oisi-

* Massillon.

veté, au vice et au crime, il y a encore d'autres chercheurs d'or ; ceux-ci, du moins, en courant à leur perte, ne déchirent pas le sein de la n;ière patrie et sont souvent dignes de notre pitié.

Les impatients qui protestent contre le joug de la destinée, qui ne peuvent voir sans envie et sans ressentiment le spectacle de la richesse, abandonnent aujourd'hui leur pays et rompent les liens les plus chers, non pour fertiliser par la culture une terre nouvelle ou pour demander à un travail utile le pain ou le repos de chaque jour, mais pour aller chercher de l'or ; non pour aller servir et adorer Dieu sur la terre étrangère, mais pour adorer l'or. « Ils se sont fait un veau d'or et se sont prosternés devant lui, et hii ont sacrifié. » Hélas ! ils rencontreront dans ces chemins abrupts et malaisés bien d'autres malheurs.

Quand la terre est inféconde, quand la mamelle delà mère nourrice esttarie, il est touchant devoir une nombreuse famille vendre en pleurant son champ devenu insuffisant pour ses besoins, réunir ses forces et son courage, baiser une dernière fois le sol nourricier, et aller demander à une terre plus vaste et plus généreuse, sous l'invocation de

ii4 LA RÉVOLTE

Dieu, le pain qu'elle y gagnera par un rude travail. Que nos vœux accompagnent les pauvres émigrants, et que Dieu bénisse leurs travaux!

Mais, si Tavidité et T envie brisent les liens du cœur, dispersent les familles, font oublier les gloires et les affections de là patrie pour fouiller les entrailles d'une terre lointaine et pour arracher à la roche plus dure que le granit un rare filon d'or, il est à craindre que la malédiction et le désespoir Soient le partage des transfuges, et les malheurs inouïs qu'ils auront été chercher n'auront pas la compensation du devoir accompli. Leurs ossements seront le premier lit qui fertilisera dans l'avenir un sol ingrat et stérile.

Quels que soientcependantles vices et les crimes des hommes, les voies de Dieu sont immuables, et celui qui va au-devant du malheur pour un intérêt égoïste et personnel, au heu de le subir pour la cause de l'humanité et de la justice, est encore l'instrument mystérieux des décrets providentiels.

Quand les premières victimes de l'avidité et de l'égoïsme auront disputé à main armée les trésors arrachés aux profondeurs d'une terre pestilentielle ; quand elles auront donné leur corps et leur

ET LES CHERCHEURS D'OR. tfS

âme pour quelques parcelles d'or, — le commerce, l'industrie et la chrilisation feront succéder Tordre et la paix à l'esprit de désordre et d'anarchie, la terre alors se couvrira de riches moissons, et te premier navire chargé de blé que les nouveaux colons enverront à la vieille Europe sera une ridiesse plus vraie, plus pure et plus utile que lès lingots d'or qu'ils se sont disputés.

Non pas cpie j'aie voulu vous refaire ici le traité trop facile du mépris des richesses : la banalité de cette morale dispense de la répéter. La richesse qirî représente l'économie accumulée d'un travail et d'un effort est une grande force qui profite à tout le monde. Le parvenu le plus égoïste, quels que soient ses vains désirs, ne peut multiplier au delà d'une certaine mesure ses besoins personnels ; ses appétits sont bornés par la nature, et son superflu doit déborder au profit de tous ceux dont il réclame les services. L'avare lui-même prépare des ressources à l'avenir. Hais le riche dont le cœur* est éclairé par la justice, celui-là tient déjà dans ses mains le soulagement de bien des douleurs et devient l'instrument providentiel de la charité chrétienne et le grand pourvoyeur du travail.

Il faut en venir à cette conclusion,: querhoinme ne peut se soustraire à la loi du travail et du malheur, — que nos pères ont souffert de plus terribles épreuves que celles qui pèsent encore sur nous, et nous ont aplani Tavenir au prix de leur sang et de leurs larmes; — que nous sommes solidaires des obligations de rhumanité, et qu'en acceptant les bénéfices de la vie sociale nous acceptons les devoirs qu'elle impose, — que la pauvreté est la règle et la richesse l'exception, et que celui qui, pour protester contre celte loi, renonce à des occupations utiles et se fait chercheur d'or regrettera amèrement le pain grossier que lui fournissait son champ ou son travail.

Si maintenant nous ne pouvons supporter les maux attachés à notre nature ; si d'une part nous nous révoltons contre les devoirs que nous impose notre condition sociale; si, d'un autre côté, nous avons horreur des dons perfides dont nous menacent les novateurs, abandonnés à nous-mêmes, ne trouvant aucun refuge ni dans la nature, ni dans le monde, ni hors du monde où nous vivons, nous nous inclinerons devant le Dieu juste qui nous a fait cette destinée, et c'est à

lui, à lui seul, que nous demanderons force et secours.

Dans le groupe de curieux qui s'était formé au* tour des disciples de Tabbé Paul, on voyait depuis quelqiae temps un homme encore jeune qui paraissait faible et fatigué ! Il se fit faire place, et, passant au premier rang des auditeurs : « Mon père, dit-il, c'est bien parler. Que votre voix est douce au voyageur fatigué ! que le langage de la raison fait de bien à celui qui a vécu parmi les insensés ! J'ai fslit bien du chemin sans entendre une seule de ces vérités ; j'ai souffert tous les maux que vous avez prédits à celui qui cherche la richesse autrement que par un travail utile. Laissezmoi vous dire ce que j'ai vu; je pourrai peut-être vous servir de témoignage.

L'abbé Paul lui tendit la main avec bonté. — Parlez, enfant, lui dit-il. Si vous êtes malheureux, vous nous appartenez. Vos traits, d'ailleurs, ne me sont pas inconnus, et il me semble que vous avez habité autrefois le village des Églantiers.

— Quoi! mon père, vous me reconnaissez, dit le voyageur, alors que je suis devenu un étranger

pour les compagnons de ina jeunesse?... Amis, vous souvenez-vous de Simon le meunier, vous qui veniez jouer autour du moulin, au bord de Feau ; vous souvenez-vous du jeune et vaillant garçon avec lequel vous avez fait tant de courses dans les bois, tant de joyeuses parties de pêche ?Et vous, mon père, vous souvenez-vous des sages conseils que vous m*avez donnés pour me retenir au moulin près de ma mère? J'ai pourtant voulu partir ! Mais laissez-moi vous dire quels rudes chemins j*ai parcourus pour revenir près de vous.

-^ Cest lui, disaient les assistants, c'est Simon le meunier. Mais qui pourrait le reconnaître? 11 était si fort et si brave ! Et comme ses yeux sont caves, comme sa taille est voûtée ! c'est presque un vieillard.

Quand Tabbé Paul, lui tenant la main, Feut fait asseoir sur la première marche, le voyageur raconta ainsi son histoire :

— Près de vous, mon père , près des amis de ma jeunesse, qu'il est bon de revenir, dé presser vos mains, de revoirie pays, le coin déterre où je suis né, d'être assis au pied de la petite église où j'ai

ET LES CBERCHEUnS D'OR. H9

reçu le baptême ! Je suis un des enfants perdus dont vous avez prédit la ruine. Écoutez, écoutez la confession du chercheur d*or.

Faut-il que nous connaissions les biens qui nous sont prodigués seulement lorsque nous les avons perdus ! J'étais encore tout enfant quand mon père est mort : je ne l'ai connu que par h souvenir qu'en ont gardé nos amis; mais il me restait une mère.

Celui qui a une mère n'est jamais sexA, et ta mienne, vous la connaissez ! Que de sagesse, et de raison, et de courage, et de charité, et de tout ce qu'il y a de beaii et de bon dans ce monde, enfin, ma mère! Vous savez ce qu'elle a voulu faire pour moi et au prix de quels sacrifices ! Prenant toute la peine, elle m'a laissé toutes les joies ; elle m'a fait instruire, plus même qu*il ne convenait à notre condition. Avec une bonne nature, c'eût été tout profit, et elle eût été récompensée de ses soins; mais, hélas!...

Le monde, dans lequel mon éducation me donnait accès, m'eut bientôt tourné la tête, et, qfuand mes études ont été terminées, je n'ai pas sum'accoutumer aux rudes travaux de notre métier.

— Simon, me disait ma mère, j'ai fait ton ouvrage pendantque tu t'instruisais ; àton tour maintenant. Ton moulin est-il en bon état, tes charrois bien entretenus, ton clos bien planté, tes prairies bien vertes? Tout le monde sait le chemin du moulin, et de bien loin les sacs de grain pleuvent et s'empilent dans ta grange en attendant leur tour. La roue tourne toujours ; tu ne crains ni les grandes crues, ni les basses eaux, ni le chômage ; tu n'as plus qu'à la laisser tourner et avoir l'œil à tout. Nos gens sont fidèles et anciens serviteurs, tous de la famille, car nous les avons toujours traités avec justice; et je suis encore là, moi, pour t' aimer et te voir prospérer : ceseramarécompense. Et puis, quand tu auras trouvé une bonne et honnête compagne, ce qui ne peut manquer, car le fils de Pierre Simon sera en grande estime, je verrai peut-être encore mes petits-enfants courir autour . de moi; et, quand mon heure sera venue, j'irai avec confiance rejoindre ton père qui m'attend au ciel, et je te bénirai, mon fils, car tu seras, conmie ton père, honnête avec tout le monde, et, comme lui, plein de charité pour les pauvres.

Celui qui est devant vous, continua le voyageur

en baissant la tête et en abandonnant la main de Tabbé Paul , voilà ce qu'il répondit :

— Mère, si j* étais resté au moulin avec nos valets, vous pourriez encore me proposer de porter des sacs de farine, et me faire entrevoir toutes les séductions d'un ménage de meunier; mais il faut bien que je vous dise tout de suite que cette vie me serait intolérable, impossible et mortelle. J'ai des goûts tout différents. Ce qui me revient dès à présent de ma fortune me suffit pour vivre à la ville ; c'est là que je trouverai des amis qui me conviennent, des idées en rapport avec les miennes. Les moyens me sont ofTerts de doubler bientôt ma fortune. Si vous me laissez languir ici, c'est pour y mourir. Vous qui m'aimez, laissez-moi vivre, laissez-moi partir. C'est vous qui serez toujours le modèle des meunières. Pour moi, tout me dit qu'une destinée plus brillante est réservée à mon énergie et à mon savoir-faire,

La surprise et les larmes de ma mère m'étaient pénibles, mais ne pouvaient me ramener à la raison; nos discussions durèrent longtemps, avec les mêmes supplications de la part de ma mère, avec la même obstination démon côté. Le jour vint

OÙ ma ^solution fut inébranlable et où j'eus le courage de lui faire mes adieux. Elle me conduisit, en retenant ses larmes, jusqu'au pont de bois, je m'en souviens comme' si c'était ce soir, et, lorsque je l'embrassai sur la rive opposée, VAngehs sonnait au clocher que voilà. C'était la dernière fois que je l'entendais.

Je secouai bientôt toute idée de tristesse ; la liberté, l'argent, la jeunesse, les distractions du monde, c'est plus qu'il n'en fallait pour troubler une tête comme la mienne. Je fus accueilli dans un certain monde avec toutes les prévenances qu'on prodigue à un novice qui a la bourse bien garnie. Un homme que j'avais rencontre dans une réunion suspecte et que, pour mon malheur, je retrouvai sur mon chemin, s'empara de moi et m'appela son ami. Sous les formes les plus séduisantes^ était-ce un homme ou peut-être un démon qui s'était attaché â mes pas? Ses compliments et ses flatteriçs nie firent tomber dans des pièges grossiers et m'entraînèrent dans des aventures dont je me croyais le héros, et dont je vous épargne les incidents ridicules.

Ma fortune paraissait faire de rapides progrès;

mes capitaux fructifiaient dans les plus habiles combinaisons. Us n'étaient pas dans mes mains, mais je né pouvais douter de l'excellence des placements en calculant les dividendes qui m'étaient promis et en comptant les énormes valeurs en papier qui étaient dans mon portefeille. J'avais la plus haute estime pour moi et pour mon habileté, et un profond mépris pour le travail utile et productif, puisque je savais m' enrichir en jouissant de tous les plaisirs.

Tout allait au mieux, lorsqu'une crise poUtique vint du jour au lendemain porter un coup mortel au crédit pubhc et anéantir les valeurs fictives sur lesquelles étaient basées bien des spéculations aventureuses. J'étais ruiné.

— Venez, dit l'ami qui avait entrepris ma perte, mes ressources sont à vous. Tout n'est pas perdu! Je sais de quel côté vient le vent. J'ai des amis partout; il n'y a que les sots qui succombent. La belle chose que TégaUté! mais un parti ne peut vivre sans tête; nous serons la tête, et nous y trouverons notre compte.

Trop humihé de ma chute pour oser avouer mes imprudences et mes fautes â ma mère, trop fier

OU plutôt trop orgueilleux pour implorer du secours, j* étais entraîné et dominé par ce mauvais génie, qui, sans me faire part de ses plans, me faisait entrevoir des mondes nouveaux et des horizons d'une prospérité sans limites. 11 m'introduisit alors dans des conciliabules dont il avait le mot d'ordre et dans lesquels il exerçait une certaine autorité. Là, j'entendis des discours étranges, des projets impossibles, des mots qui n'avaient jamais été dits, et qui peut-être ne seront plus dits jamais.

Je compris qu'au-dessous du monde visible où nous vivons, — mais non, je ne vous dirai pas ce que j'ai vu...

... Je m' échappai de cet enfer, dans lequel j'avais été poussé par surprise, et, rentré dans le camp des défenseurs de l'ordre, qui reijcontrai-je sous un autre drapeau, déclamant au nom de la sainte cause de la patrie en péril? C'était lui, l'homme sans nom, le génie du mal! Je le regardais avec étonnement et mépris.

— Venez, me dit-il ; il ne s'agit pas de vous fâcher, mais de vous sauver. Vous êtes compromis; la partie est manquée, mais tout n'est pas perdu. Ayez confiance, je suis saint Jean bouche d*or! Et,

m* entraînant à Técart, il me fit part de nouveaux projets. Les temps sont changés, me dit-il; il n'y a plus rien à faire en ce pays; il s'agit de bien autre chose. Nos amis partent pour le pays de For; la terre nous livre ses trésors; il n'y a qu'à ramasser. Nous sommes jeui^es, forts, intrépides; en deux ans nous ferons fortune.

Que faire? Mes démarches et mes relations imprudentes m'avaient perdu. Je n'osais paraître devant les honnêtes gens; encore moins pensais-je à affronter le regard pénétrant de ma mère. Lié par mes erreurs à cette méprisable créature qui dominait ma destinée, cachant ma honte sous un déguisement, je m'embarquai au Havre pour la couquête de l'or.

Celui qui affronte les dangers avec un cœur sans reproche trouve en lui une grande force; Dieu est avec lui et tout lui est possible; mais malheur à celui qui souffre sans pouvoir s'estimer! Il pouvait » ncore oublier sa honte, étouffer la voix de la conscience quand il était étourdi par la prospérité ou le succès; demeuré en face de lui-même, il pâlitet il tremble. Vous m'avez connubrave, eh bien, sur ce navire qui m'emportait j'avais peur! Peur

de la mer, peur du ciel, peur de Dieu, peur de moi-même, et pourtant je n'avais rien à perdre, rien que ma vie, inutile et pesant fardeau.

Que de souffrances à bord ! Froissé du contact de mes compagnons, qui, loin de toute surveillance, laissaient voir tous leurs penchants vicieux, Je ne trouvais pas un ami auquel je pusse confier mes regrets et mes remords. A rtiesure que je m'éloignais, je comprenais le prix de ce que j'avais perdu. Je voyais ma mère assise, toute seule, au coin du foyer, découragée, affaiblie, mourante peut-être. Je voyais le moulin, le clos, le village et la vieille tour de l'église des Églantiers. Je pensais aux amis de mon enfance. Je rougissais en redoutant le jugement de ceux qui m'avaieïit connu , et ce jugement, que ma conscience me répétait, venait me poursuivre et m'atteindre au milieu des flots. Les privations, les maladies, la peste pour ainsi dire déclarée à bord, la famine, le manque des objets de première nécessité, le manque d'espace, le mouvement perpétuel de ce monde plus bruyant, plus agité que la mer qui le portait, tout m'inspirait le dégoût et l'horreur.

Si le désir que j'avais déjà conçu de me purifier

par la souffrance et d'expier mes fautes ne nravait soutenu; èi le sentiment religieux, que je dois à la plus douce des mères et à vous, mon père, n avait laissé quelques traces au fond de mon cœur, que je sentais battre encore quelquefois pour le bien et le juste, j'aurais peut-être demandé à la profondeur des flots un dernier refuge et la fin de toutes mes douleurs.

Dans l'abîme de misère où j'étais tombé par ma faute, je me souvins, un jour, de la miséricorde infinie. Privé de tout appui et de tout secours, j'osai, oui, j'osai encore regarder le ciel; une voix, je croîs que c'était celle de ma mère, me disait de ne pas désespérer. — Dans l'obscurité de la nuit, quittant les étroits entre-ponts où mes compagnons ' se livraient à leurs querelles ou à leur gaieté plus révoltante encore, je remontai sur le pont, et, agenouillé à l'écart, du côté de l'arrière, du côté du pays que j'abandonnais peut-être pour toujours.. . Mon Dieu, disais-je, source infinie detoute justice, je reconnais que je souffre par ma faute, et que je suis traité selon mes œuvres; mais vous êtes aussi le Dieu de toute clémence et de toute miséricorde; de vous seul je puis implorer une consola-

JÎ8 LA UÉVOLTE

lion, une espérance! C'est par faiblesse, vous le savez, ô mon Dieu ! elnon par méchanceté, que] 'ai été entraîné au milieu d'un monde pervers. Je suis devenu complice de leurs Hautes aux yeux deS hommes, mais je n'ai pas pris part à leurs crimes; les souffrances que j'endure sont peut-être le moyen que votre pitié me réservait pour me ramener au repentir et à tous les devoirs que j'ai méconnus. Conservez-moi ma. mère; donnez-lui, Seigneur, la force et l'espérance; faites qu'elle ne me maudisse pas à la fm de sa vie, elle qui m'a tant aimé, et permettez que, purifié par toutes ks rudes épreuves qu'il vous plaira de m'imposer et auxquelles je veux me soumettre avec courage, je puisse un jour la revoir, embrasser ses genoux, et par un dévouement, par une tendresse de chaque jour, lui faire oublier tout ce qu'elle a souffert à cause de moi.

puissance de la prière adressée au Seigneur par un cœur affligé qui s'humilie dans sa faiblesse, trésor inépuisable de paix et de consolation! jamais, au jour de ma courte et fausse prospérité, je n'avais éprouvé de pareils sentiments. Je mesentis bientôt aussi calme et aussi plein d'espérance

qu'au jour où, dans cette église même, vous nous appreniez, mon père, sous les yeux de nos parents, les premiers préceptes de cette religion qui, là encore sur cette mer agitée, lorsque j'avais perdu l'estime du monde et la mienne, devait me consoler et me protéger.

J'étais sauvé! je pouvais encore souffrir et mourir; mais de ce jour mon âme était guérie; je sentais que mon repentir pourrait trouver grâce * et que je serais un jour pardonné. Quand je me relevai, je comprenais que j'étais un autre homme; ma pensée m'élevait au-dessus des misères qui m'entouraient. Les injures, les injustices, les sarcasmes grossiers demes compagnons ne pouvaient plus m'atteindre. Je profitai de la première rencontre d'un navire se dirigeant vers l'Europe pour écrire à ma mère, pour lui dire le changement qui s'était opéré en moi; pour la supplier de me conserver sa pitié et de me promettre son pardon quand je m'en serais rendu digne. Je supportai avec moins de peine les fatigues toujours croissantes de cet interminable voyage : j'étais réconcilié avec Dieu et avec moi-même. Quand nous aperçûmes la terre, nous crûmes à la fin de nos

maux-. — Hèlas! les souffrances qui nous atleadaienl étaient plus cruelles peut-être que celles que nous avions supportées pendant la traversée.

Malgré tout le dégoût que m'inspiraient mes compagnons, je ne pouvais songer à retourner en Europe. J'étais sans ressources. L'argent qui me restait au départ avait été employé à m'assurer mon passage jusqu'aux mines d'or, où nous devions faire une si rapide fortune. Il fallut donc, après un repos de quelques jours, reprendre ce pénible voyage. Trompés par le chef de notre entreprise, qui nous avait promis des moyens rapides de transport, et qui ne put disposer que de quelques bœufs et de lourds chariots, nous partîmes de Saint-Louis (États du Missouri) avec des équipages insuffisants. Après quelques jours, nous nous traînions dans des steppes impraticables, abandonnant sur notre route les morts, les malades et les traînards, ayant quelquefois à défendre notre vie contre les indigènes, derniers restes des Peaux- Rouges, dont nous entrevoyions les bandes errantes sur la lisière des forêts primitives.

Nous eûmes à franchir dans ces affreuses solitudes d'innombrables montagnes à pentes abruptes

ET LES CHERCHEURS D'OR. r.J

et d*iinpètueux torrents profondément encaissés, sans rencontrer routes, sentiers ni ponts. Il fallut traverser les rivières à la nage avec les bœufs et les chariots. Nos provisions étaient presque épuisées ou avariées. Exténués et mourants de faim, nous parvînmes jusqu'au lac Salé des Mormons,

La discorde et la révolte se mirent alors dans cette troupe indisciplinée; elle se divisa en plusieurs petits groupes, qui se dispersèrent et cherdièrent séparément leur chemin dans ces solitudes. Les montagnes devenaient de plus en plus ardues et le sol de plus en plus in^praticable. Après avoir longtemps côtoyé le fleuve Humboldt,' qui nous coupait le passage, après avoir encore guerroyé contre les Indiens, que nous parvînmes à écarter avec nos carabines, nous atteignîmes le désert du Sahara américain.

D'innombrables voitures y étaient abandonnées, faute d'attelages; des objets précieux, des machines, des outils, étaient èpars çà et là au milieu des cadavres. Nous aussi, nous y jetâmes tout ce dont, à la rigueur, nous pouvions nous passer, pour alléger nos chariots, et nous y laissâmes, hélas! un mourant désespéré. Au milieu du désert, nos bœufs

tombèrent aussi épuisés de faim et de soif; car cette terre ingrate n'offrait ni sources d'eau vive ni végétation, quelconque. Nos chariots étaient ensevelis sous le sable; notre petite troupe se dispersa de noiiveau, chacun se disputant de vive force et emportant les objets les plus indispensables.

Je me trouvai abandonné dans cette immensité, sans abri, sans un morceau de pain. Â tous les dangers qui m'entouraient se joignait Fapproche de Fhiver, pendant lequel, dans ces parages, il tombe souvent quinze pieds de neige. Dans cette extrémité, je continuai ma route seul et sans guide, me nourrissant de fruits sauvages; j'eus encore la force de franchir la haute chaîne de montagnes qui borde le désert, et, sur le point d'expirer, je rencontrai un campement d'émigrants étrangers qui eurent pitié de moi et me donnèrent l'hospitalité.

Dans la prière que j'osais encore adresser au Dieu miséricordieux : — Frappez, lui disais-je, 6 Seigneur ! châtiez celui qui a méconnu vos commandements, qui a oublié les sentiments de soumission, de charité, de devoir, que vous avez mis dans sa conscience; donnez-lui seulement la force

ET LES CHERCBEUHS D'OR. 15o

de supporter ces maux et d'expier ses fautes par son repentir.

Un homme du camp, voyant ma pénurie de toutes choses, vint me proposer de conduire ses boeufs. Dans d'autres joinrs, j'aurais repoussé son offre avec tout l'orgueil de celui qui a la conscience de mériter des fonctions bien autrement relevées; mais alors, moi qui avais été trop fier pour voir tourner le moulin de mon père, je fus trop heureux d'accepter cette proposition. Après avoir traversé plus d'une vallée, franchi plus d'une montagne encore, à la fin de la septième semaine, depuis mon départ de Saint-Lôuîs, j'atteignis enfin, avec mes nouveaux compagnons, le pays de l'or, cette Californie à laquelle se rattachaient de SI hautes espérances*.

C'était donc là que devaient finir tous nos maux, que nous devions nager dans Tabondance et ramasser l'or à pleines mains. Je vous le dis, amis, il y a plus d'or dans une poignée de la poussière de ce chemin où nous avons essayé nos premiers pas que dans toutes les mines d'or.

* Cette relation est reproduite ici fUièlement d*apré& le récit des émigrants.

iU LA RÉVOLTE

Les deux Amériques nous ont précédés dans cette terre promise, où nous espérions arriver les premiers. Toutes les places sont prises. En avant! en avant! tel est maintenant le cri universel de Valparaiso à New- York. Le délire est au comble. Les États de TUnion fournissent d'innombrables aventuriers qui , par voie de terre ou de mer , à pied ou à cheval, à la voile ou à la vapeur, bravant la faim dans les déserts, le froid dans les montagnes, la tempête sur les flots, le soleil réverbéré par les sables arides, sont partis pour le pays de For. La , . frénésie gagne de proche en proche : l'ouvrier renonce à ses machines, le laboureur à sa charrue, le négociant à son comptoir. En avant! en avant! La croisade qui s'acomplissait autrefois pour une idée religieuse et sainte est entreprise aujourd'hui avec la même ardeur pour la conquête, pour la possession de l'or.

Les habitudes d'intempérance et d'ivrognerie sont fatales aux nouveaux venus. Le prix du temps est si grand, et le (ravail à la recherche de l'or si absorbant, que des corps restent exposés à Fair, personne ne voulant quitter son travail pour donner la sépulture aux morts.

La maladie décime les mineurs, exposés à des fièvres énervantes» Le prix des vivres est exorbitant; le climat est intolèrablement chaud dans l'été et glacial en hiver. Rien n'arrête les fanatiques. Co qui encourage le vice et le crime, c'est que les régions où on trouve l'or sont éloignées de toute ville, de toute colonisation régulière. Les aventuriers sont à l'abri de toute poursuite ; les malfaiteurs, qui arrivent detoutesles parties dumonde, sont sûrs de l'impunité. Ces gens, qui ont déjà amassé beaucoup d'or, couchent sur la dure, au pied des arbres, entourés de couvertures. Un homme de la bande fait sentinelle auprès de ses camarades les chercheurs d'or, qui ont l'air de bandits, et auprès des trésors déjà ramassés. Mais qu'importent le crime et son impunité? c'est le droit du plus fort qui prédomine ; il faut de l'or,, encore de l'or!

C'est dans une de ces bandes que je fus enrôlé. Nous nous enfonçâmes de nouveau dans les défilés les plus sauvages; le hasai'd parut nous favoriser. La campagne fut heureuse, le trésor grossissait. Nous le gardions avec anxiété, sans protection , dans ces lieux abandonnés.

150 LA UÉVOI-TE

— Vous plaindrez-vous toujours, homme de peu de foi? me dit un Jour, en me frappant sur Tépaule, un mineur dont la voix ne m* était pas inconnue. Ingrat! c'est pourtant à moi que vous devez ces trouvailles. — Je reconnus, sous ce costume de bandit le perfide compagnon qui m'avait entraîné dans ces aventures.

Se présentant à mes compagnons avec beaucoup d'assurance et une apparente franchise, il se fit montrer nos richesses, nous informa qu'il travaillait avec ses amis dans notre voisinage, et nous demanda notre protection en cas de péril, comme nous pouvions compter sur la sienne.

Cette rencontre nous fut encore funeste. Nous faisions bonne garde, mais notre sentinelle fut égorgée pendant la nuit, et notre trésor nous fut enlevépendantnotresommeil.L'hommesuspectavâit disparu; nos recherches furent infructueuses, nos plaintes ne furent pas même écoutées , et les magistrats, sans autorité, qui siégeaient dans la ville, nous prirent en pitié et se moquèrent de nos doléances.

Découragé et trop faible pour continuer le rude travail de mes compagnons, qui se remettaient à Tœuvre, et rempli d'horreur et de dégoût pour

cette vie de sauvages, je me réfugiai à San-Fraiicisco. Mon instruction et la connaissance que j'avais de plusieurs langues ne tardèrent pas à me feire rechercher dans cette ville, où se trouvent réunis les émigrants de toutes les nations du monde. Des armateurs m*offrirent un prix énorme pour une occupation de quelques heures. Rentré dans la voie du travail intelligent et sérieux, je vis bientôt s'accroître mes économies. Pour profiter de cet heureux hasard, je ne voulais rentrer en France que lorsque j'aurais doublé, par mes efforts, le patrimoine que j'avais dissipé par mes imprudences; et je me réservais de faire de cette nouvelle fortune un emploi expiatoire, s'il m'était permis de revoir mon pays.

Cependant l'autorité, à San-Francisco, était impuissante contre le désordre; le crime ensanglantait la ville; on n'y était pas plus en sûreté qu'au fond d'un bois; l'incendie la détruisait périodiquement. Le climat m'était tellement contraire, que mes cheveux blanchissaient; je tombais dans un état de langueur qui me laissait à peine la force de prendre un parti, lorsqu'un hasard inespéré vint changer cette position intolérable.

f38 LA RÉTOLTE

Une colonie de pauvres Alsaciens, établie près de San-Francisco, avait trouvé dans ses souvenirs re- Egîeux un gage d'accord et de paix, et dans le village qu'ils avaient créé s'élevait une petite église, construite sur le modèle de TégËse qu'ils avaient laissée au pays natal. Depuis mes malheurs, je n'avais pas vu un temple ni une croix. La cérémonie qui nous appelait était le baptême de la cloche, spectacle nouveau et inaccoutumé. Une grande foule était réunie autour de l'église, construite comme celle-ci, sur une colline élevée.

Mais comme notre esprit se berce volontiers d'illusions ! Aux premiers aecents de cette cloche, mes yeux se fermèrent, et c'était la cloche de notre village, la cloche de la vieille tour que j'entendais : c'était bien le tintement de TÂngelus du soir ; c'était ma mère que je voyais, c'était le moulin, c'était le pont de bois, le pont des adieux, c'était vous tous, mes amis, que je voyais comme je vous vois, comme vous voilà.

Aussitôt ma résolution fut inébranlable. Je pris congé, en m' excusant, des négodantsqui m'avaient accueilli avec bonté. Je mis à part une somme égale au modeste patrimoine quej^avais dissipé et cequi

m'était absolument nécessaire pour mon retour; et, jetant au vent le surplus de ces richesses impures, je le distribuai aux plus misérables. Puis je secouai la poussière d'or de mes pieds, pour ne rapporter aucun profit de cette terre maudite. Lorsque je montai sur le navire qui devait m' arracher à ces rivages sinistres, il me semblait que je sortais des portes de l'enfer. Je voulus, cette fois, éviter les steppes mortelles où nous avions semé tant de victimes, et, revenant par le Mexique, je traversai une partie des États-Unis.

Le malheur est donc partout! Ce que je vis sur cette terre de la liberté me parut plus horrible que ^es souffrances de notre passage à travers des déserts de sable et des montagnes de glace. Nous avions vu l'homme succombant dans le désert sous le doigt de Dieu, sous l'inclémence du climat et les rigueurs de la nature ; et je voyais, sur le sol de ces républicains orgueilleux, l'homme fort vendre le faible et le traiter comme un bétail. Que diraient nos pères, qui ont donné leur sang et leur vie pour soutenir l'indépendance de ces Etats, s'ils savaient qu'ils ont fondé le dernier refuge des vendeurs d'esclaves, le dernier marché de chair

humaine? Je vis ces créatures déshéritées, coI^ damnées par leur couleur, gémissant dans la ser* Titude, et inhabiles à la liberté'. On m'assura pourtant que j'étais chez des chrétiens.

Je me hâtai de prendre passage à la Nouvelle- Orléans pour l'Europe. Un tumulte inaccoutumé attira mon attention sur le port. On voyait un homme dans un costume fastueux, porté surun palanquin, suivi de plusieurs nègres et de nombreux serviteurs chargés de lourdes cassettes, se diriger vers le navire. Ce riche seigneur me jeta en passant un sourire de protection, et je reconnus Thomme odieiïx dont le contact m'avait perdu et dont l'aspect me poursuivait. Il revenait dans sa patiie chargé de grands biens et peut-être de grandes iniquités . Tout à coup le cortège s'arrête ; des ofGders de justice présententunmandat. Le seigneur, renversé de son palanquin après quelque résistance, est emmené sous bonne escorte, tandis que les lourdes cassettes sont déposées dans le temple tutélaire de la justice. J'appris que des mineurs

' Le préjugé de race me paraH plus fort dans les États qui ont aboli Tesclavage que dans ceux où l'esclavage existe encore. (A. de Tocqueville, ée ta Démocratie en Amérique.)

américains, qu'il avait dépouillés, avaient suivi sa trace depuis San-Francisco, et avaient réuni tous les témoignages de ses méfaits.

Il y a une Providence. Dans ce pays de Tindé pendance, où l'argent est le souverain maître, l'opinion et les juges traitent une question d'argent plus sérieusement qu'une question de moralité ou qu'une attaque contre les personnes, et c'est ainsi que, dans cet asile de la liberté abaolue du mal, les dernières victimes de ce misérable auront peut-être obtenu justice.

Me voilà donc, amis, me voilà sur un beau na^ vire dont la proue est tournée Vers la France. Un rayon d'espérance était tombé sur mon cœur. Dans les longues heures de la traversée , je repassais dans ma mémoire les erreurs de ma vie. Pourquoi, me disais-je bien tard, n'ai-je pas écouté la voix de la conscience, qui me retenait prés de ma mère?

Pourquoi ai-je quitté mon moulin î... Pourquoi ai-je touché cette terre maudite, refuge de toutes les passions, de tous les crimes, la terre qui produit l'or? Cet or du moins ne souillera pas mes mains ; le peu que je rapporte sera purifie par

remploi que j'^en veux faire. Ce n*est pas à cette source impure, c'est à un honnête travail que je veux demander désormais le moyen de vivre et de faire vivre les faibles.

Enfin je touchais le sol de la patrie, je touchais les limites du village des Églantiers, et sur le pont de bois je trouvai ma mère ; ma mère était là qui m'attendait.

— Mère, lui dis-je en embrassant ses genoux, y ai péché contre le ciel et contre vous ; mais Dieu m*a encore fait une grâce, puisque vous vivez. Reprcnetce patrimoine, dontvousm'aviezlaisséFemploi : je n'en veux plus. Que votre main douce et généreuse le distribue, en mon nom, à tous les pauvres, qui sont aussi vos enfants ; je ne suis pas digne d'une si noble tâche. Tout ce que j'ai souffert, je n'y pense plus, si tous voulez «le pardonner. Pour moi, je rapporte un grand trésor : ce n'est pas de l'argent, ce n'est pas de Tor, c'est mieux que cela, c'est un cœur soumis et éprouvé qui vous respecte et qui vous aime, et deux bras accoutumés aux plus rudes travaux.

— Eniant, dît ma mère en mettant sa main sur

ET LOS CHERCflEUBS D*OIU 145

son pauvre cœur, tout est oublié, puisque Jeté ' vois. J'avais voulu augmenter les ressources de ton esprit en te donnant des goûts au-dessus de notre condition ; mais je ne croyais pas nuire à ton bon sens et à tcm bon cœur. J'ai peut-être fait une faute en voulant trop bien faire. Tu étais trop heureux, et c'est ce qui t'a perdu ; mais le malheur t'a sauvé et t'a rendu fort... La roue a tourné en votre absence, reprit-elle en souriant, et tout n'est pas perdu. Allons, Simon le meunier, levez-vous, et faites vivre votre mère et les pauvres.

Que de courage m'ont donné ces bonnes paroles! Après avoir reconduit ma bonne mère jusqu'au moulin, je montais à l'église pour remercier le Dieu qui pardonne, quand je vous ai rencontrés, amis; et, à présent, je ne veux plus vous quitter, et je souhaite que l'expérience qui m'a coûté si cher ne soit pas perdue pour tous.

— Enfants, dit l'abbé Paul, c'est aujourd'hui une de nos heureuses journées, puisque une brebis égarée est rentrée au bercail.

144 Là Révolte et les chercheurs dor.

Il embrassa le nouvel enfant prodigue, et, donnant congé à ses amis, le bon prêtre se relira dans sa modeste demeure.

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