L'échelle de Jacob. — Moïse devant le buisson ardent
16. La verge de .Moïse changée en serpent. — Sa main subitement couverte de lèpre (armoire de la sacristie).
17. Moïse recevant les tables de la Loi sur le mont Sinaï (pl. XX).
Les scènes bibliques et les scènes évangéliques sont L'ouvrage du même artiste, qui donne aux figurines un modelé arrondi et mou, aux visages d'hommes de gros yeux hébétés, et aux draperies des plis larges et rigides. Cet artiste n'était pas un Grec. Deux des plaques sculptées par lui portent des inscriptions latines : sur la plaque par laquelle commence le récit de la Création, les mots LUX et XOX sont réservés en relief; à côté du crucifix, au haut duquel sont gravés les mots : IESUS NAZARENUS REX IUDEORUM, saint Jean est désigné par l'abréviation SCS IOHS, et la Vierge par les mots SA MARIA, au lieu du sigle grec MPlT, si commun même dans les œuvres d'art exécutées en pays latin. Le roi Hérode qui, du haut de son trône, préside au massacre des Innocents, est entouré de gardes qui portent l'armure à l'antique des « scolaires » du basileus; mais le prince lui-même a en tète la haute couronne qui coiiïe les princes lombards et les consuls tle Gaète représentés, au xi« siècle, sur les miniatures des rouleaux d'Extrflet. Dans le tableau d'ivoire qui représente la réception des Mages à Jérusalem, Hérode porte une tiare de forme ronde, avec un manteau orné d'un tablion carré : derrière son trône, des guerriers normands montrent leur tête, dont le menton est pris dans un capuchon de mailles, et dont les yeux sont abrités par un heaume pointu. Les Mages qui s'avancent vers Hérode ou s'inclinent devant la Vierge n'ont pas, comme sur les mosaïques et les miniatures byzantines du x1" siècle, les anaxyrides collantes et le béret plat ou le bonnet phrygien d'un Persan du temps de Chosroès : les Mages de Salerne, avec leur bonnet tronconique, leur caftan de feutre épais, leurs pantalons flottants, rentrés dans de hautes bottines terminées en pointe, donnent l'idée d'un groupe de ces voyageurs orientaux qui ont gravé sur le portail même de la cathédrale de Salerne des graffitti en caractères arméniens carrés et en d'autres caractères, non encore déchiffrés.
Les plaques destinées à l'autel de Salerne ont été sculptées sur place par un artiste qui s'est souvenu, pendant son travail, des silhouettes des guerriers du Nord et des marchands d Orient qu'il avait vus passer dans la ville où il était établi. Les costumes représentés sur quelques-unes des plaques permettent déplacer l'ouvrage au xi" siècle; il est probable que
l'autel d'ivoire n'est autre que celui qui fut consacré par le pape Grégoire VII, en 1084, dans l'église bâtie par Robert Guiscard.
Quels sont les modèles que l'ivoirier campanien a suivis pour composer plus de trente scènes bibliques et de quarante.scènes évangéliques ? Sur les plaques de l'autel de Salerne, la plupart des attitudes et des gestes sont conformes à la tradition byzantine ; certains personnages demi-nus, comme les bergers en tunique courte, à qui les anges annoncent la Nativité du Sauveur, certains visages, comme celui du Christ en croix et de la Vierge qui présente Jésus au Temple, ont la vie et la noblesse des meilleures œuvres byzantines. La femme voilée du maphorion qui apparaît derrière l'ange de la Fuite eu Egypte est une allégorie tout orientale, qui personnifie la Terre des Pharaons'. Cependant la profusion des détails qui embarrassent les scènes évangéliques contraste avec la claire sobriété des petits reliefs byzantins du xi" et du xu" siècle. Les accessoires, sièges et tabourets, sont ciselés avec une minutie précieuse ; les voiles de femmes sont alourdis par de longues franges de châle; les fonds des compositions sont envahis par des branchages entrelacés ou bien couverts d'un entassement d'édifices compliqués, tout hérissés de coupoles.
Les ouvrages d'art qui ressemblent le plus étroitement aux plaques de Salerne, les seuls qui offrent ces détails typiques, vêtements très ornés et architectures à coupoles, sont des plaques d'ivoire conservées au musée archéologique de Milan'-. Les reliefs de ces plaques représentent l'histoire des prédications de saint Marc et l'image de saint Mennas, devant lequel s'agenouillent deux chameaux. D'après une tradition ancienne, les ivoires conservés à Milan proviendraient de Grado, la vieille résidence du patriarche des lagunes. Récemment M. Grseven a cru reconnaître dans ces plaques, sur lesquelles est racontée l'histoire de l'apôtre d'Alexandrie, les débris d'un trône envoyé d'Égypte à Constantinople et donné à la cathédrale de Grado par l'empereur Héraclius. D'après cotte hypothèse ingénieuse, les ivoires en question seraient des ouvrages orientaux du vu" siècle.
Si l'on admet une date aussi reculée pour des ivoires qui ont une parenté évidente avec ceux de Salerne, on n'aura nulle peine à comprendre que les ouvriers d'art établis dans le grand port campanien aient connu et copié des morceaux archaïques. Les modèles de l'autel de Salerne ont pu être les morceaux de quelque ancien trône oriental, apportés d'Égypte par des marchands musulmans. L'art des ivoiriers salerai tains se présenterait alors comme une suite inattendue d'un ancien art oriental d'origine syriaque ou alexandrine, très différent de l'art proprement « byzantin », qui était pratiqué au xic siècle dans la ville impériale.
1. I.a figure allégorique de l'Egypte, couronnée de tours, se montre dans la plus ancienne représentation que l'on connaisse de la l'aile en Egypte dans l'art byzantin: c'est une miniature du Ménologe de Rasile II, au Vatican (Gard. Ajjjani, Menol. Graee., Il, p. 39; Schlumberger, Basile II, p. 337). Cette même ligure reparaît, tantôt avec un diadème, tantôt avec les cheveux épars, dans les miniatures de plusieurs Evangéliaires du xt" et du xu" siècle ; elle est représentée en mosaïque dans la Chapelle Palatine de Palerme, où elle se trouve désignée par le mot grec Aïpn-o; (Pokrovsky, l'Evangile, p. 137-139).
2. H. Ghaeven, Romische Quartahchrifl, XIII, 1, 1899, p. 113-120; pl. IX; — Frûhchristliehc und Mittelalterliehe Elfenbeinteerke; Rome, 1900, I, nos 42-47.
II est incontestable que le seul monument d'ivoire qui soit décoré d'un grand nombre de scènes bibliques et évangéliques, à la manière de l'autel de Salerne, est le trône de l'évêque Maximien, à Ravenne; sur ce trône épiscopal, de même que sur cet autel, les scènes évangéliques sont disposées « en hauteur » dans le cadre rectangulaire, tandis que les scènes bibliques sont disposées « en largeur ».
Une remarque de ce genre est un argument indirect offert par l'autel de Salerne à la thèse qui place les ivoires dits de Grado dans le siècle qui a suivi celui de Justinien. Cependant la précision des ressemblances qui unissent l'autel de Salerne aux plaques du musée de Milan doit faire douter que l'une de ces séries d'ivoires soit séparée de l'autre par cinq siècles. Le costume ordinaire des hommes est identique dans les deux séries : tunique courte et chausses collantes serrées -par des bandelettes. Faut-il croire que le costume alexandrin du vu6 siècle soit revenu à la mode en Campanie, sous Robert Guiscard ? Une hypothèse reste possible, c'est que l'autel de Salerne et les plaques de Milan soient des ouvrages contemporains. La légende de saint Marc a pu inspirer, vers la fin du xi" siècle, des ivoiriers de Venise1. Il faudrait, sans doute, dans cette nouvelle hypothèse, expliquer pourquoi les ivoires dits de Grado ont des légendes en grec et montrent l'image d'un saint qui n'était point populaire à Venise, saint Mennas, entre ses deux chameaux. Enfin il faudrait se remettre en quête du prototype inconnu de deux séries d'ivoires qui, en se ressemblant singulièrement l'une à l'autre, diffèrent de tous les ivoires byzantins et latins du moyen âge.
La question ne peut être actuellement tranchée : les modèles de l'autel de Salerne seront inconnus tant que les origines des ivoires de Milan resteront douteuses. Une chose est, dès maintenant, certaine : le sculpteur des ivoires qui composent l'autel de Salerne n'a pas suivi, d'un bouta l'autre de son œuvre, l'iconographie qui, de son temps, était fixée dans l'art chrétien d'Orient pour la représentation des scènes sacrées. Il omet des détails essentiels, comme le groupe des sages-femmes baignant l'Enfant, dans la scène de la Nativité, et le personnage de Cosmos, image symbolique du monde ouvert à la prédication de l'Evangile, qui devait figurer au milieu des apôtres, dans la scène de la Pentecôte. Eve, après la faute, est vêtue, comme Adam, d'une sorte de caleçon, et non d'une tunique longue ; elle bêche la terre, à côté de son époux, au lieu de manier le soufflet de la forge, devant laquelle, sur les reliefs des coffrets byzantins, l'aïeul de Tubalcaïn est représenté martelant le fer2. Certaines compositions sont des singularités iconographiques dont on ne connaît pas d'autre exemple : c'est ainsi que, dans la scène de la création de la femme, Adam endormi est couché, non point sur le sol, mais sur les maîtresses branches d'un arbre, dont le tronc s'élève entre les sources des quatre fleuves du Paradis.
1. Venise produisait vers l'an mil des images d'ivoire sculpté: d'après le témoignage du Chronicon Satjorninum, le doge Pietro Orseolo donna à l'empereur Othon un trône qui devait être assez semblable à celui dont les morceaux sont conservés au musée archéologique de Milan: «Cathedram elephantiacis artificiose sculptant tabulis» (Cf. P. Molniemi, la Storia di Venczia nella Ma privata, Turin, 1880, p. 90).
2. Cf. Graeven, [Ane, H, 1899, p. 301, 303 et 306; — Molinieb, les h'oires, p. 107 et pl. IX bis, n° 3.
Une école assez vivante et assez libre pour se dégager de l'imitation littérale n'a pu borner sa production à une œuvre unique, si considérable qu'elle fût. Les musées riches en ivoires du moyen âge contiennent certainement des pièces exécutées au xi" ou au xu" siècle dans un atelier campanien. Une demi-douzaine de ces pièces peuvent être, dès maintenant, jointes à l'autel de Salerne.
L'une est une plaque provenant d'Amalfi, où elle décora un reliquaire donné au xv" siècle par Pie II ; cette plaque était conservée au xvm" siècle à Naples 1 ; elle Eut acquise
au m\c parle British Muséum. Le sujet représenté sur cette plaque est la Résurrection de Lazare (fig. 179) -. La scène est plus développée sur l'ivoire d'Amalfi que sur la plaque de Salerne qui représente le même miracle du Christ : mais il faut noter que, sur l'autel de Salerne, la scène de la Résurrection de Lazare, au lieu d'occuper toute la hauteur d'une plaque rectangulaire, est étroitement resserrée entre deux autres scènes : la Samaritaine au puits et l'entrée du Christ à Jérusalem. Par le type des visages, par la rondeur du modelé et par la présence de détails caractéristiques, tels que les costumes aux longues franges et les architectures aux coupoles bizarres, la plaque qui provient d'Amalfi a tous les caractères des plaques qui composent l'autel de Salerne3.
Une seconde plaque, étroitement apparentée au fragment du British Muséum et à l'autel de Salerne est exposée au Musée du Louvre comme un travail allemand du xi" siècle''. Deux scènes sont superposées sur cette plaque : ht Crucifixion et les Saintes Femmes au tombeau. La disposition des deux registres rappelle la plaque de Salerne sur laquelle sont représentées la Crucifixion et la Mise au tombeau. Le groupe des saintes femmes et de l'ange devant le tombeau est une évidente copie du modèle qu'a reproduit de son côté le sculpteur des ivoires de Salerne : les saintes femmes balancent deux encensoirs, et le tombeau est un singulier édicule à deux étages.
Fui. 179. — La résurrection i
[VOIBB PROVENANT d'aMAU-'I
muséum), d'après grjeven.
1. Elle se trouvait dans le petit musée du couvent des Santi Apostoli (Gort, Thésaurus vêler. Diptychorum, III, p. 107-110, pl. XIII).
2. Graeven, Friihchristliche uni Mittelalterliche Elfenbeinwerkc, II, Sammlumjen aus Encjland, 1901, n° 36.
3. l.a ressemblance de la plaque d'Amalfi avec les ivoires dits do Grado a été remarquée par M. Gneven (Rômische Quartalschrift, 1899, p. 123).
4. Celle plaque a été acquise à la vente Spilzcr. Elle est reproduite dans le Catalogue (Paris, 1900, in-f», I, Ivoires, p. 25, n° 16) et dans l'ouvrage de M. Molinier : Histoire des Arts appliqués a r industrie ; leslvoires, p. 140.
Le ciborium qui abrite le sarcophage orné de strigiles sert lui-même de support à un édifice, dont la coupole sur tambour est une image sommaire du monument qui figure, derrière le groupe des saintes femmes et de l'ange, sur deux ivoires du ve siècle'.
Les détails remarquables ef rares qui permettent d'attribuer la plaque du Louvre à l'école salernitaine d'ivoiriers se retrouvent sur une plaque du Musée de Bologne, représentant la Fuite en Egypte'. Les caractères des ivoires salernitains se laissent reconnaître encore dans deux plaques du Musée de Berlin, la Crucifixion (n° 67-454) et le Baiser de Judas (68-453), ainsi que dans deux plaques du Musée de South-Kensington, le Songe de Joseph, (701) et la Présentation au Temple (238)3. Les scènes évangéliques figurées sur les plaques dispersées entre Paris, Berlin, Londres et Bologne ont trouvé place déjà sur l'autel de Salerne : aucune de ces plaques n'a pu faire partie de cet autel. Ont-elles décoré des plats de reliure? Il est impossible de le deviner. Ces plaques ne sont que des fragments isolés qui se groupent autour d'un monument unique en son genre : l'autel de Salerne.
Aucun autre exemple d'un autel composé de plaques d'ivoires ne s'est conservé. Entre le i\e et le xn" siècle, les autels ornés de reliefs sont en argent, comme celui de Città di Castello, ou en or, comme ceux de Milan et d'Aix-la-Chapelle''. Comparé à ers précieux monuments, l'autel de Salerne les dépasse par le nombre des personnages qui fourmillent sur ses plaques d'ivoire, parmi les édiculos et les coupoles. Dans le temps où les sujets chrétiens se trouvaient exclus de la sculpture de marbre, et confinés dans des miniatures en relief, exécutées en or, en bronze ou en ivoire, cet autel est le monument qui olïre la suite la plus complète de scènes tirées des deux Testaments.
L'art original et fécond qui florissait au bord du golfe de Salerne, après la conquête des deux grandes villes de ce golfe par les Normands, eut, semble-t-il, un éclat brillant et de peu de durée. Aucun des ouvrages de bronze ou d'ivoire qui peuvent être attribués à l'école de Salerne et d'Amalfi n'est postérieur à la fondation du royaume normand de Sicile. L'artiste qui.au commencement du xn" siècle, avait laissé dans la ville de Canosa une œuvre prestigieuse à l'égal des merveilles rapportées de la terre des croisades, était peut-être un fondeur d'Amalfi ; vers la lin du siècle, c'est un artiste apulien qui est chargé de fondre une porte de bronze pour la cathédrale de Bavello. la ville marchande dont le port était Amalfi.
1. L'ivoire Trivulzio, cité plus haut (p. 49 et n. 1), et un ivoire de t Antiqunrium de Munich (Vent™, Storia dell'Arte Util., I, p. 7", fig. 60).
2. Stchlfauth. Die Frûhchristl. Elfenbeinplastik, 189IÎ, pl. IV; — Ghaeven, Elfenbeinwerke, I, n» 'i, p. 8. Sur ce relief, ['Egypte se montre à mi-corps, devant les coupoles du fond : elle incline sa tète couronnée et présente une grande coupe à l'Enfant.
3. \V. Vf.r.E, KOtiigliche ttuseen zh Berlin; die Elfenbeinbilâwerke, 1900, p. 40-41. L'auteur de ce catalogue raisonné attribue encore, sans raison décisive, à l'atelier salernitain, une curieuse statuette d'ivoire achetée en 1855 pour le musée de Berlin (n° 70-479), et qui représente une reine du jeu d'échecs, d'après un modèle persan.