CHAPITRE II
Les Abrim.es séparées de La Campante et de l'Apulie. Leur histoire jusqu'à la fondation du royaume normand. Morcellement de la région en « conques » encloses de montagnes ; rareté des villes. Développement remarquable de l'art dans ce pays de monastères et de villages.
I. Catacombes et cryptes ; étendue des cryptes ; difficulté de les dater. — Basiliques à trois nefs. — San Pictro d'Alba Fucense; église établie dans un temple antique; colonnes cannelées et chapiteaux corinthiens. — Grand nombre des basiliques à piliers appareillés. — Église bénédictine de San Giovanni in Venere ; son histoire ; les trois époques de la construction, indiquées par les matériaux employés ; importance des remaniements du xiv° siècle ; le plan primitif. — Une église bénédictine de la lin du xi" siècle ; Santa Maria in Valle Porclaneta. — Les deux églises de San Clémente, dans l'ancienne île de la Pescara et au bord de Vomano : basiliques à une et à trois absides. — Autres basiliques de môme type conservées dans les trois provinces des Abruzzes. — Manque de symétrie dans ces constructions: formes diverses des piliers. — Eglises à nef unique dans la région d'Aquila. — Los deux cathédrales de Valva : l'église inachevée de Sant'Alessandro et lagrande église de San Pellino ; le plan tréflé des absides rappelle des monuments célèbres de Toscane et de Lombardie.
H. L'extérieur des églises. — Les façades rectangulaires. — Petitesse des fenêtres; les roses et les oeuli; archivoltes monolithes. — Les matériaux romains et les inscriptions décoratives. — Les façades ; pilastres ; colonnettes adossées. Le décor en damier, composé de colonnettes et de corniches; Santa Giusla deBazzano et la cathédrale d'Assise. — Le chevet de San Pellino et sa loggia de style lombard.
III. Les voûtes. — Voûtes d'arêtes sur les bas-côtés. Premières voûtes d'ogives. — Ituines de l'ancienne cathédrale de Teramo, brûlée en U56; le sanctuaire inachevé et sa voûte d'ogives; architecture lombarde. — Santa Maria di Ronzano, église construite avant 1 INI . Singularités de son plan : les trois absides cachées derrière un chevet plat ; voùle d'ogives sur le sanctuaire. — L'église de San Clémente a Casauria restaurée et agrandie par l'abbé Léonas. Le porche (1176-1182); voûtes d'ogives; architecture monastique de la Bourgogne adaptée au goût local. — L'oratoire projeté au-dessus du porche et la Imjtjiii qui l'a remplacé. Reconstruction des arcades de la nef et des façades latérales. Le chevet, construction bourguignonne. Voûtes d'ogives projetées sur le chœur. — |Églises complètement voùtées|; voûtes archaïques en berceau brisé.
Les Abruzzes se trouvaient plus éloignées que la Basilicate des rivages maritimes de l'Italie méridionale, près desquels la civilisation et l'art avaient fait, au \t" et au xue siècle, de rapides progrès. Les « conques » fertiles, encloses dans les montagnes (pie dominaient la corne du (Iran Sasso et le large dos de la Majella ne communiquaient que difficilement avec la Campanie eL n'avaient aucun rapport naturel et direct avec l'Apulie. Pendant les premiers siècles du moyen âge, cette Suisse italienne était restée séparée des groupements politiques qui s'étaient formés dans l'Italie du sud. Le partage des Etats lombards avait rattaché les Abruzzes non pas au duché de Bénévent, mais au duché de Spolète. Sous Cbarlemagne, les Abruzzes furent englobées dans le royaume d'Italie, que le grand empereur étendit depuis les Alpes jusqu'au Fortore1, et dont la
1. N. Fabaclla, Saggio di Corog. Abruziese (Arch. stor. per le prov. napol., XVI, 1891, p. 653).
frontière fut reculée ensuite au Sangro. Dans l'enceinte des montagnes, sur lesquelles s'étendait la suzeraineté des ducs de Spolète et des empereurs germaniques, les marquis et les comtes qui succédèrent aux gastaldes lombards restèrent des seigneurs presque indépendants. Le premier vainqueur qui força, en venant du sud, l'entrée de la citadelle naturelle où étaient retranchés ces maîtres redoutables des vallées et des forêts fut Robert Guiscard : il soumit quelques-uns des comtes des Abruzzes à l'autorité lointaine du duc d'Apulie. Enfin, au temps de Roger, le premier roi de la dynastie normande, les Abruzzes furent incorporées au royaume de Sicile, dont elles ont fait partie jusqu'à la fondation du nouveau royaume d'Italie.
Cette région qui, pendant plusieurs siècles, avait formé une sorte de pays à part, entre l'Italie du Nord et l'Italie du Sud, n'avait pas une ville capable de devenir un centre, comme Melli, en Basilicate. Chacune des hautes plaines entre lesquelles se dressaient d'épaisses barrières de montagnes était un petit monde fermé, hors duquel le rayonnement d'une capitale aurait eu peine à percer. Dans l'intérieur même d'une «conque» ou d'une vallée, les grosses agglomérations d'habitants étaient rares. Pendant le moyen âge, la plupart des comtés et des évêchés des Abruzzes, qui curent à peu près les mêmes limites ', ne prirent point le nom d'une résidence du seigneur ou d'une ville habitée par l'évêque. Les comtés et les évêchés de Teate et des Marses rappelèrent le souvenir d'une ville antique et d'un peuple éteint. La région dite de Val va. dont un comte et un évèque portaient le nom, n'avait pour centre qu'une église, qui s'élevait, entourée de quelques maisons, sur les ruines de Corflnium2. La population était répartie dans des bourgs disséminés, dont les uns relevaient du comte, d'autres de l'évêque, et dont la plupart appartenaient aux abbayes bénédictines qui avaient pullulé dans les solitudes agrestes. Depuis la ruine des villes romaines, achevée par les invasions, jusqu'au milieu du xiii" siècle, les Abruzzes furent un pays de monastères et de villages3. Les paysans, rudes montagnards aux mœurs primitives, se souciaient peu d'industrie et d'art. Mais les évèques et les moines surent profiter de leur puissance pour élever d'un bout à l'autre des « trois Abruzzes » une quantité de monuments qui, par leur nombre et par la richesse de leur mobilier sculpté, dépassent de bien loin les constructions médiocres qui sont encore éparses sur les croupes boisées de la Basilicate '1.
1. Faraolia, Arch. stor. pcr le prov. napoL, XVI, 1801, p. 430.
2. Fahaulia, Codice diplum. Sulmonesc, Introduction, p. xiv-xxi.