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FRÉDÉRIC II

des diplômes, l'arabe et le grec parlés à Païenne dans les cénacles de savants, le français, qui était la langue de l'Orient latin, et la langue vulgaire des Italiens de Sicile, Tandis que ses fils Henri et Conrad, qui l'un après l'autre tinrent sa place en Allemagne, avaient des Minnesinger dans leur cour de rois des Romains, l'empereur s'entourait de docteurs arabes, montrait à ses hôtes des aimées et des jongleurs pareils à ceux qui sont peints dans la Chapelle palatine sur les stalactites du plafond sarrasin ; lui-même composait

sur les thèmes amoureux de la poésie provençale des rimes italiennes. C'est, Dante est

le premier à le reconnaître, — dans le royaume de Sicile et à la cour de Frédéric II que fut employé d'abord à tout un système de poésie savante le wlgare qui devint la langue de la Divine Comédie. Les fantaisies du troubadour impérial qui prit au peuple son dialecte pour l'anoblir et l'élever à la dignité de langue littéraire ont fait croire à l'Italie que Frédéric II avait été pour elle un souverain national, véritable fondateur d'une dynastie italienne, qui, à la mort de Manfred, sera supplantée par un conquérant étranger.

Dans les mœurs et les idées de l'homme prodigieux, qui déjà de son vivant était entouré de légendes créées par l'admiration ou par la haine, quelques-uns des traits qui provoquèrent le plus d'étonnement et de scandale sont l'héritage naturel des rois normands. En dépit de l'indignation qu'exprimèrent les papes et les prédicateurs des ordres mendiants, ce n'était point chose nouvelle dans le royaume de Sicile que les docteurs arabes, ni que les gardes sarrasins, ni même que le harem des domicellx et des garcise. Celui que les Guelfes appelèrent le sultan de Lucera menait la même vie que Guillaume I", cet émir de Païenne, Lui-même Frédéric se donnait dans ses diplômes comme le continuateur de l'œuvre des rois normands; il invoquait dans les préambules de ses lois la « bonne mémoire » de Roger et des deux Guillaume; dans ses Constitutions, il reproduisait « leurs bonnes coutumes » '. Comme les princes normands, et avec un sens plus délicat, il avait subi le charme de ces régions méridionales de l'Italie qui ont, sous le soleil d'été, des aspects d'Orient'3.

Pourtant Frédéric II s'est distingué des princes dont il était l'héritier en déplaçant les résidences de sa cour et les centres de son activité, La capitale unique des rois normands était Païenne, avec sa couronne de villas; en temps de paix, le roi ne quittait pas l'île, où il jouissait des splendeurs et des voluptés de la vie orientale. Pour un Roger ou un Guillaume I", l'Apulie avait été ce que devait être pour Frédéric II la Lombardie : la province turbulente, où le roi ne se montre qu'à la tète de ses armées, pour effrayer les rebelles par de terribles exemples. Les rois qui ont édifié à Païenne de si merveilleux monuments n'ont fait dans le sud de la péninsule que des ruines.

Après avoir passé en Sicile treize années de son enfance et de son adolescence,

1. Winkelmann. De regm siculi a thiti ii itt rationc, Berlin, 18;>9, p. 7-10.

2. On connaît le mot d'orgueil que prête à l'empereur le frère Salimbene : « Le Seigneur Dieu n'aurait pas tant vanté sa Terre Promise, s'il avait connu la Sicile, la Calabre, la Campanie et l'Apulie. >-

Frédéric II n'y revint plus que rarement, lorsque, dans son âge mûr, les dangers ne cessèrent de grandir autour de son royaume. Obligé de faire, tête au pape qui menaçait les frontières du royaume de Sicile, et d'aller châtier dans le royaume d'Italie les villes lombardes, dont la démocratie s'alliait contre lui à la théocratie romaine, Frédéric II ne passa plus le Phare dans les quinze dernières années de sa vie. C'est à Capoue que, dès 1220, il réunit une cour plénière; à Molli, qu'en 1231 il donne les fameuses Constitutions ; à Foggia, qu'en 1240 il lienl un « Parlement ». En cette année 1210, l'empereur écrivait à ses fidèles, les habitants de Païenne, pour leur faire part de son retour dans son royaume, où il goûtait un peu de repos après une lutte acharnée1. Mais la lettre est datée de Foggia, où l'empereur s'était arrêté, lieux mois après, il était contraint de repartir avec ses troupes vers la Lombardie. C'est ainsi que, malgré l'amour qu'il garda aux jardins de Païenne et aux parcs de Syracuse, Frédéric II, retenu dans la péninsule par la menace continuelle de ses ennemis de Rome et du Noi'd, fut moins, comme les souverains normands, un roi de Sicile, dans le sens étroit du mot, que le premier roi de l'Italie méridionale.

Sous son règne les provinces fertiles et les villes commerçantes de l'Apulie et de la Campanic jouirent d'une prospérité qu'elles n'avaient pas connue encore sous ses prédécesseurs et ses ancêtres. La féodalité, qui, pendant la minorité de Frédéric, avait fomenté les trouilles, fut sévèrement tenue en bride par une législation nouvelle. A part quelques insurrections isolées et deux révoltes, — l'une de la Terre de Labour et des villes d'Apulie, pendant la croisade de l'empereur en Syrie, l'autre de quelques barons, groupés autour des Sanscverini ;, — Frédéric, toujours en guerre contre les ennemis du dehors, sut faire régner dans ses domaines cette paix dont il professe le culte dans un remarquable passage des Constitutions de Mélfi3. La quiétude suffisante dont l'Italie méridionale put jouir pendant la première moitié du xm* siècle, et qui contrastait avec les malheurs de l'Italie du Nord, devenue le champ de bataille des milices lombardes et des armées impériales, permit à l'agriculture de se développer et à l'activité commerciale de s'accroître. La richesse publique fut assez grande pour que le royaume de Sicile ne s'épuisât pas à fournir les impôts destinés aux dépenses des guerres sans cesse renouvelées dans le royaume d'Italie1. Aussi le souvenir du règne de Frédéric II resta-t-il comme celui d'un âge d'or dans les traditions populaires et savantes de l'Italie méridionale. Plus d'un historien, qui a connu les Bourbons et qui n'a pas eu de mots assez atroces pour vider sa haine des Angevins, ne parle qu'avec une sorte de regret de la buona casa Sreva.

Ce ne fut pas la liberté qui donna aux villes de l'Italie méridionale et, en particulier, à celles de la Terre de Bari la puissance d'action pacifique qui leur était nécessaire pour

1. Huillari» Brkiiou.ks, Historia diplomaties Frederici II, V, n, p. 992.

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