CHAPITRE PRÉLIMINAIRE FRÉDÉRIC II
Los Hohenstaufen rois de Sicile. — Henri VI ; il n'a laissé aucun monument de sa conquête. — Frédéric II empereur et roi. Etendue de son empire; longueur de son règne. Ses voyages en Allemagne; ses séjours prolongés en Italie. Frédéric II plus Malien qu'Allemand. Ses poésies en dialecte italien. Ses mœurs de sultan; il continue la tradition des rois normands de Pàlerme. — Ses capitales : Palermc abandonnée pour Cupouo et Foggia. Frédéric II premier roi de l'Italie méridionale. — Prospérité du royaume sous le règne de l'empereur. I.a suppression des libertés municipales compensée par une administrai ion savante. — L'activité artistique de l'Italie méridionale au lemps de Frédéric II ; l'art provincial ; l'art impérial.
Une dynastie allemande succéda sur le trône de Sicile à la dynastie normande. Frédéric Barberousse avait fait épouser à son fils Henri la tante de Guillaume le Bon. Henri VI. devenu l'héritier du roi mort sans postérité, dut conquérir par les armes la couronne impériale qu'il tenait de son père et la couronne royale qu'il tenait de sa femme. En Italie et en Sicile, il parvint à étouffer dans le sang la résistance des nobles qui opposaienl au nouveau souverain étranger des prétendants de race normande. Quand il fut maître du royaume, il reprit, comme par la suite d'une tradition attachée à la couronne qu'il avait affermie sur sa tète, le grand projet de Robert Guiscard et du roi Roger. Mais, au
moment où il préparait contre Constantinople une expédition dont le succès l'aurait fait maître des deux Empires chrétiens d'Occident et d'Orient, Henri VI mourut à Messine, âgé de trente-deux ans. Le loisir lui avait manqué pour élever dans son royaume aucun monument et pour y entreprendre aucune œuvre de paix. A Païenne, il ne fit que s'emparer du trésor amassé par Roger et par les deux Guillaume; dans les palais arabes où il passa quelques mois de sa courte vie, Henri VI resta un Allemand, entouré d'Allemands. Son tombeau seul fut sicilien : le premier des Hohenstaufen d'Italie repose dans la cathédrale de Païenne, à côté de sa femme, l'impératrice Constance, qui le rejoignit bientôt clans la mort. Le cadavre de l'empereur allemand, vêtu d'un manteau de soie brodé d'oiseaux alïrontés et de daims adossés, est enfermé dans un sarcophage de porphyre, que surmonte un dais de porphyre1.
L'enfant que Henri VI laissait en 1197, âgé de trois ans, avec le titre de roi des Romains et do roi de Sicile, n'appartenait à l'Allemagne que par son père. Fils d'une princesse qui avait vieilli à la cour orientale de Païenne, Frédéric-Roger, comme on l'appela d'abord, du nom de ses deux aïeux, était né à Iesi, dans la marche d'Ancône. Il fut élevé à Païenne, sous la tutelle du pape Innocent III, à qui sa mère l'avait confié. Les premiers actes de la régente Constance et du pape furent de renvoyer au delà des Alpes la plupart des barons allemands entre lesquels Henri VI avait partagé, non seulement le royaume de Sicile, mais encore le duché de Spolète et la Toscane. L'Italie du sud fut rendue aux Italiens ou aux étrangers italianisés.
Le jeune prince qui grandissait en Sicile, au milieu de la plus confuse anarchie, avait reçu de son père un empire qui s'étendait depuis la mer Ionienne jusqu'à la mer Baltique. Malgré, l'opposition des papes et de ses compétiteurs allemands, Frédéric devait travailler jusqu'à sa mort à garder cet empire, que le regard du plus puissant politique ne pouvait embrasser. Mais, sous peine de courir sans trêve les chemins de l'Europe, le souverain était obligé de fixer dans l'un de ses royaumes le lieu de sa résidence et l'objet de sa prédilection. Frédéric resta fidèle au pays où l'attachaient les souvenirs de son adolescence. Il dut, à dix-sept ans, franchir les Alpes pour aller prendre la couronne impériale. Après un séjour de huit années en Souabe, en Saxe et en Brabant, l'empereur de vingt-cinq ans revint dans son royaume de Sicile. Pendant les trente années que dura encore son règne, il ne quitta plus l'Italie que deux fois, pour aller, dans une croisade tardive, revendiquer en Terre Sainte les droits que sa seconde femme, Yolande de Brienne, lui avait donnés sur le royaume de Jérusalem, et pour étouffer en Allemagne la rébellion de son fils Henri, qu'il avait établi comme son lieutenant dans l'Empire, et qui avait pris le parti de ses ennemis.
Frédéric II, arrivé à l'âge d'homme, n'eut, dans sa manière de vivre et de penser, rien d'allemand. Il savait la langue germanique de sa race, mais il savait encore, outre le latin
1. F. Danikli, Iregaîi sepolcri del Duomo di Palermo riconosciuli e illuslrali, Naples, 1784, pl. T>, E, F.