CHAPITRE V
Les chefs-d'œuvre précoces de Capoue et la chaire du Baptistère de Pise. La question Nicola Pisano.
I. — Historique de la question. — Le roman de Vasari. Le génie. Nécessité d'une explication. — lUimoIir publie le texte
qui mentionne le père de Nicola, Pelrus de Apulia. Crowe et Cavalcaselle font venir Nicola de l'Italie méridionale. Ouverture du débat. — Objection de Milanesi sur la forme ■< de Apulia ■< dans le document siennois : réponse donnée par un texte authentique qui mentionne un autre Nicolas de Apulia. Les défenseurs de la thèse toscane et de la thèse apulienne. La thèse d'une influence française. Insuffisance des arguments présentés à l'appui de ces trois thèses.
II. —Nécessité de se placer à un point de vue nouveau. La chaire de Sienne considérée comme un monument d'architec-
ture. Architecture et décoration françaises. La chaire de Pise et Castel del Monte. Identité des proportions, des profils, de la sculpture décorative. — La chaire de Pise comparée aux ambons apuliens et campaniens, — L'intermédiaire entre les monuments impériaux d'Apulie et la chaire du Baptistère : le château gibelin de Prato en Toscane; sa porte monumentale, exacte copie de celle de Castel del .Monte.
III. — Les diverses formes d'art que Nicola d'Apulie a connues. — La grande sculpture religieuse : les maîtres lombards en Toscane. Nicola unit l'art du Sud et du Nord de l'Italie. — Marbres antiques et ivoires byzantins. — Le Jugement dernier de la chaire de Pise imité d'un modèle français. Nicola n'a pu trouver ce modèle en Apulie. — Originalité éclatante des combinaisons qu'il a réalisées. Nicola d'Apulie est en Italie le premier artiste de génie.
L'Italie méridionale avait produit, au temps de Frédéric H, quelques artistes qui devancèrent d'un élan tout l'effort collectif de l'art italien. En 1240 la Lombardie et la Toscane n'avaient ni un portail ni un ambon qui pût être comparé à la porte triomphale de Capoue, à la statue de l'empereur, aux bustes de ses ministres et à quelques-unes des sculptures de Castel del Monte.
.Mais voici que douze ans avant que Nicola de Foggia sculptât le buste de Ravello, ht ville de Pise possédait dans la chaire du Baptistère une œuvre oit la beauté antique revivait dans le bas-relief, comme elle avait revécu, par la volonté de Frédéric 11, dans ht statuaire en ronde bosse. L'artiste qui semblait continuera Pise l'œuvre de renaissance inaugurée pour les monuments impériaux de Campanie et d'Apulie ignorait-il ce qu'avaient l'ait avant lui les artistes de l'Italie du Sud? La question ainsi posée s'identifie avec le redoutable problème soulevé par la biographie du sculpteur qui, sous le règne de Manfred, a signé son premier chef-d'œuvre du nom de Nicolas Pisanus, et qui, en même temps, est donné, dans un document siennois, pour le fils d'un Apulien : Magistrum Nicholam Pietri de Apulia.
Vasari avait raconté, avec son heureuse simplicité, comment la chaire de Pise apparut à l'Italie étonnée. Des marbres antiques, rapportés de pays lointains par les galères victo-
rieuses, riaient rangés devant la cathédrale de Pise. Il advint qu'un sculpteur regarda ces vieux trophées avec des yeux d'artiste. Ce Eut pour lui le coup de la Grâce, et, sur les basreliefs destinés au Baptistère voisin, Nicola Pisano se mit à copier des ligures entières, d après des sarcophages romains et un grand canthare bachique de marbre grec. II fit une Vierge d'une Phèdre et un grand prêtre hébreu d'un Bacchus barbu. Pour créer à la ressemblance des œuvres anciennes, il suffit à cet homme d'aimer et de vouloir. La beauté antique qui s'offrait, si longtemps délaissée, et le génie qui passa, il n'en fallait
pas davantage pour ,1 ht naissance à une courte lignée d'oeuvres sans pareilles en leur
temps, ci qui semblent venues dans le monde avant terme.
Le roman de celte union féconde qui, un beau jour, se serait accomplie, sans nul intermédiaire, entre l'antiquité et un sculpteur pisan, a satisfait jusqu'à nos jours la curiosité des historiens. Ne voyait-on pas au Campo Santo le sarcophage romain où, au m' siècle, la comtesse Mathilde avait fail ensevelir sa mère Béatrice et, à quelques pas de là, dans le Baptistère, les imitations de ce sarcophage signées par Nicola, qui sont évidentes et indiscutables? Personne ne comprenait qu'en rapprochant l'original el la copie on n'expliquait point comment l'une était sorlie de l'autre.
Bien des tailleurs de marbre avaient passé à Pise devant les sarcophages alignés sur les dalles, sans que l'idée leur vint de se mesurer avec des modèles trop savants pour leur ignorance. Si l'un d'eux, parfois, s'était essayé à copier quelque figure antique, il n'avait dégrossi qu'une informe caricature. Comment donc Nicola Pisano avait-il seul acquis une vue assez affinée pour distinguer son modèle et pour l'analyser, une science technique assez parfaite pour rivaliser avec lui. enfin une culture d'esprit assez large et assez libre pour s'affranchir des traditions où ses contemporains de Toscane restaient enfermés? Aux questions de ce genre, ceux qui croient encore au conte du biographe arétin n'ont qu'une réponse : le génie.
Il faut hésiter à employer un mot qui arrête au premier pas dans la recherche des causes. Assez longtemps l'histoire des chefs-d'œuvre a été présentée comme une succession de miracles. En plein travail de critique et de synthèse, on devait se lasser de rompre la série des œuvres d'art italiennes par un phénomène de génération spontanée. Mais, pour rendre intelligible l'apparition d'un Nicola Pisano et pour ramener à la condition humaine une sorte d'insaisissable démiurge, il fallait que trois résultats fussent acquis. Il fallait tout d'abord, en reformant la série des sculptures toscanes, pendant le xue siècle et la première moitié du xiu% mesurer la profondeur du fossé qui sépare de la chaire de Pise les plus remarquables de ces œuvres. 11 fallait, en second lieu, découvrir, en dehors de la Toscane, une école de sculpture où Nicola put prendre sa place, à sa date, sans paraître isolé. Il fallait enfin posséder au moins un document formel qui vérifiât le résultat des comparaisons instituées entre les monuments, en révélant que Nicola Pisano n'était point originaire de Pise.
C'est le texte quia été signalé le premier, quarante ans avant que fût entreprise
l'étude critique des œuvres. Des 1827, Rumohr, eu donnant les résultats de ses recherches dans les archives de Toscane, fit savoir que le père de Nicola Pisano s'appelait Pietro d'Apulie. Mais il se contenta d'enregistrer le document et d'énoncer en une ligne, sans aucun commentaire, un fait si gros de conséquences. Après la publication des Itatienische Forschungen, on continua de réimprimer, de traduire et de citer sans aucun scrupule la vie de Nicola Pisano, écrite par Vasari. Pourtant Rumohr lui-même avait su montrer que les indications données parle biographe sur une œuvre comme le tombeau de saint Dominique à Bologne étaient entièrement erronées; d'un autre côté, les documents réunis par Schulz venaient miner les légendes rapportées par Vasari sur les prétendus travaux entrepris par Nicola de Fisc pour les Hohenstaufen et les Angevins de Naples. Dès 1360, tout historien qui avait présents les travaux de Rumohr et de Schulz ne devait retenir de la biographie de Nicola Pisano, rédigée par Vasari, que deux lignes : celles où se trouvait copiée l'inscription de la chaire de Pise.
Le moment était venu de substituer aux erreurs traditionnelles l'esquisse d'un chapitre d'histoire. La tentative fut faite en 1864 parCrowe et Cavalcaselle-. Attirés par le texte (pie Rumohr avait depuis longtemps publié et par les monuments que l'Atlas de Schulz venait de révéler, ils cherchèrent dans l'Italie du Sud la patrie et les maîtres du sculpteur que Pise avait toujours revendiqué comme sien. Ils opposèrent , dans un tableau sommaire, la pauvreté de l'art toscan antérieur à la chaire du Baptistère et la richesse de l'art campanien et a pu lien antérieur à la conquête angevine : après avoir rappelé les rapports commerciaux qui unissaient Pise aux grands ports méridionaux, ils conclurent en admettant que Pietro d'Apulie, le père de Nicola, se fût rendu à Pise par la voie de mer.
Le chapitre de Crowe et de Cavalcaselle, malgré ses lacunes et sa confusion 3, eut un extraordinaire retentissement. Il ouvrit un débat qui, après avoir été mené activement, surtout en Allemagne, pendant plus de quinze ans, s'est réveillé tout récemment, avec une intensité nouvelle, à la l'ois en Italie, en Allemagne et en France. Les savants les plus réputés se sont rangés en nombre à peu près égal dans les deux camps opposés3 : la thèse toscane a eu pour défenseurs Semper, Hettner, Schnaase, Dobhert, Milanesi, Dolime, M. Schmarsow et M. Mûntz; la thèse a pu lien ne a été adoptée par Fôrster, Hermann Grimm, Lûbke, Springer, Salazaro, M. Frey, M. Carabellese. M. C. de Giorgi, M. E.
1. Slmia délia piltura in llnlia, t. I; dans la nouvelle édition italienne, p. 193-1(10.
2. Crowe et Cavalcaselle, pour pouvoir mener une analyse détaillée* et des comparaisons serrées, avaient embrassé un trop grand nombre de faits qu'ils connaissaient imparfaitement. •< Ce n'est point », écrivent-ils eux-mêmes, en terminant une énuméralion désordonnée, « les portes de bronze de Itavello et l'ambon exécuté dans cette ville par Nicola ,1e Foggia, ni les portes de la cathédrale de Monreale ou celles de Trani, ni les œuvres de sculpture citées par nous àAmalÛ et à Saleme, qui nous ont induits à considérer que la sculpture pisane avait subi l'influence de l'art qui avait lleuri dans le Midi de l'Italie. Nous avons été inclinés plutôt à notre hypothèse par l'ensemble des œuvres d'art exécutées dans ces régions, en marbre comme en bronze, en mosaïque comme en architecture. »
3. I.a bibliographie la plus complète de la question est donnée par F. X. Kbaus : Gcschichte der Christl, Kunst., Il, n, p. 89-90, en note.
Bernich et M. Venturi. De cette quantité de mémoires et d'articles, on ne peut que dégager les arguments principaux, qui sont venus s'ajouter à ceux de Crowe et de Cavalcaselle, pour les compléter ou les combattre.
Milanesi crut, comme il l'avoue lui-même dans son édition de Vasari, « satisfaire à un devoir en revendiquant pour la Toscane la gloire, possédée par elle pendant six siècles, d'avoir été le berceau et en même temps l'école de Nicola Pisano ». Contre le document traîtreusement offert à Bumohr par les Archives de Sienne, c'est aux Archives que L'érudit toscan demanda des armes. 11 soutint que, dans le texte où est nommé le père du sculpteur Nicola, les mots de Apulia ne désignent point la Pouille. Pour indiquer une région, dans une formule de ce genre, il faudrait, dit Milanesi, écrire, non point : de Apulia, mais : de partibiis Apulia! ; et il cite desexemples. L 'Apulia qui fui la patrie de Pietro, père de Nicola, n'est pas une province, mais une ville. Or il existait, au xn" siècle, dans l'Italie centrale, deux localités du nom dePulia, l'une dans la banlieue de Lucques, l'autre à trois milles d'Arezzo. Milanesi inclinait la balance du côté de la Pulia Iucquoise1.
L'assertion formulée dans la grande édition des Vite de Vasari a fait fortune d'autant plus sûrement qu'elle était malaisée à vérifier8. Pourtant l'aphorisme de l'archiviste toscan pouvait être facilement infirmé, el aux citations qu'il avait choisies dans les Archives italiennes il était aisé d'en opposer d'autres3. En 1470, le sculpteur Nicola dell'Arca, qui, comme on le sait, était originaire de Pari, en Pouille, adressa aux anciens de la commune de Bologne, où il était venu pour achever le mausolée de saint Dominique, une pétition qui porte l'en-tète suivant : Vostre Reverendùtsime Dominationis M. Nicolai de Apulia sculptoris 4.
Les observations ajoutées par Milanesi au texte publié par Rumohr ne laissent donc aucune raison de fixer la pairie de Nicola Pisano et de son père dans une province du Sud ou bien dans une localité du Val d'Arno. Le document fameux ne suffit plus à constituer une preuve irrécusable de l'origine apulienne du sculpteur; mais, en môme temps, aucun des autres documents toscans où Nicola est nommé n'apporte la moindre présomption en faveur de son origine toscane \ il résulte de tous ces textes que maître Nicola, fils d'un certain Pietro, dont un acte mentionne la patrie et dont les autres ne citent que le nom do baptême, était domicilié à Pise, dans la paroisse de San Biagio. Beste seulement l'inscrip-