‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 10 sur 155 · Dangeau, tome II, page · texte numérisé non relu

Dangeau, tome II, page

gênante ses favoris, ses ministres et jusqu'à ses plus proches parents. Mansart, Le Brun, Mignard le trouvèrent presque uniformément bienveillant et affable. Le Bernin osa porter la main sur son auguste perruque, ce que son fils lui-même, le Dauphin de France, ne se serait pas permis. Enfin, il fut pour Le Nôtre d'une telle prévenance, nous dirions presque d'une telle bonhomie, si un pareil mot pouvait s'appliquer à un pareil homme, qu'aucun membre de sa famille ne rencontra jamais chez lui un aussi aimable et aussi cordial accueil.

Lorsque Le Nôtre revint d'Italie, « le roi, raconte Saint Simon1, le mena lui-même dans les jardins de Versailles, lui montra ce qu'on avait fait en son absence, lui demandant son avis et parfois recevant des compliments qu'il ne cherchait point. Un mois avant sa mort, le roi, qui aimait à le voir et le faire causer, entreprit de faire avec lui tout le tour des jardins, et, à cause de son grand âge, le fit mettre dans une chaise que des laquais portaient à côté de la sienne, et Le Nôtre s'écriait : « Ah ! mon pauvre père, si tu vivais et que tu puisses voir un pauvre jardinier comme moi, ton fils, se promener en chaise à côté du plus grand roi du monde, rien ne manquerait à ma joie ».

Un semblable exemple donné par un tel roi ne pouvait que développer singulièrement, dans son entourage direct, le goût et la pratique des arts. Le Dauphin, fils de Louis XIV, à l'instar de son père2, dessinait et peignait. « Mercredi 12 avril 1684, écrit Dangeau, Monseigneur prit médecine et me donna deux petits tableaux de sa propre main »3. Le duc de Bourgogne, fils du Dauphin et père de Louis XV, dessina également, car on voit figurer, à la vente de Coypel, un grand nombre de dessins de sa façon1. Le duc de Chartres, depuis duc d'Orléans, le

[. Mémoires, tome II, page 469.

2. a M. Joly, garde des Estampes du cabinet du roi de France, nous a montré l'un des dessins faits par Louis XIV ». [Anecdotes, etc., tome II, page 303.)

3. Dangeau, tome I, page 6. Plusieurs dessins au crayon ou à la plume, exécutés par le Dauphin, sont conservés au cabinet des estampes, et le catalogue de la galerie du Château d'Eu ( 18 j6) mentionne, sous les n°» 21, 22 et 35, trois dessins au crayon rouge ou^ la plume, derrière lesquels on voit écrit de la main de M»« de Montpensier : « Faict par Monsieur le Dofin, 1677 ».

4. Voir Ch. Blanc, Trésor de la curiosité ; à la vente Coypel. Ces dessins furent retirés.

même qui, après la mort de Louis XIV, devint régent du royaume, étudia la peinture avec Coypel. « Mon fils a un si fort génie pour tout ce qui touche à la peinture, écrit la duchesse d'Orléans, sa mère, que Copel (sic) qui a été son maître 1 dit que tous les peintres doivent s'estimer heureux qu'il soit un si grand seigneur, car, s'il était un homme du commun, il les surpasserait tous »2. Il y a sans doute un peu et même beaucoup de maternelle exagération dans ces louanges3. Cependant la princesse qui les trace n'était rien moins qu'indulgente. En outre, elle n'était point ignorante en matière d'art, et possédait pour les camées et médailles un goût au moins aussi vif que celui du grand roi son beau-frère.

Ajouterai-je que Philippe II d'Orléans n'était pas seulement peintre; il était encore musicien. Détail peu connu de sa carrière agitée, il fit représenter à Saint-Cloud, en 1704, un opéra de sa façon4. La pratique de la musique fut, au reste, pendant tout le xvme siècle très bien portée à la cour de France. Marie Leczinska jouait de la vielle \ Madame Henriette jouait du pardessus de viole et du violoncelle6, et Natier nous a conservé ses traits dans cet exercice qui semble un tant soit peu trop masculin pour une jeune princesse 7. Madame Adélaïde

1. Il eut pour premier maître le peintre Arlaud. Ayant un jour offert à son ancien professeur de choisir deux tableaux dans sa galerie, Arlaud, en fin courtisan, jeta son dévolu sur deux productions de son illustre élève. Philippe d'Orléans, sensible à cette délicate flatterie, lui envoya, outre ces deux tableaux, deux œuvres de maître et 25,000 livres en or. (Voir (Anecdotes, etc., tome II, page 109.) En 1725, le Conser Nemeitz vit encore un de ces deux tableaux chez Arlaud. (Voir Séjour de Taris, c'est-à-dire Instructions fidèles, etc. Leide, 1723, tome I, page 368.)

2. Correspondance de ^Madame, duchesse d'Orléans. Edition Jaegle. (Lettre à la duche<=se de Hanovre, 6 mai 1700), tome I, page 249.

3. En 1702, à la vente de Coypel, une copie de la Vierge du Corrège par le duc d'Orléans, mesurant 20 pouces sur 18, fut adjugée pour 9 livres, prix qui n'indique pas une œuvre de grand mérite (Voir Ch. Blanc, Trésor de la Curiosité). En 1783, un tableau de ce prince fut exposé chez un marchand dans un passage public des Tuileries. Mercier qui signale le fait ajoute : « On le regarde, on lit le nom auguste, on sourit, et personne ne veut en donner trente-six livres ». [Tableau de Taris, tome IV, p. 34.) M. de La Live posséda également un tableau du Régent représentant Débutade dessinant le portrait de son amant {Anecdotes, tome I, page 33).

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