XXX. Les rapports des couleurs entre elles sont réglés
THÉORIQUEMENT PAR DES LOIS FIXES, MAIS, DANS LA PRATIQUE, CES LOIS SONT SUJETTES A MILLE DÉROGATIONS DONT IL FAUT TENIR COMPTE. Un DES ÉLÉMENTS LES PLUS IMPORTANTS DONT ON DOIVE SE PRÉOCCUPER, DANS LA DÉCORATION, CONSISTE DANS LA VALEUR DE CHAQUE TON, c'EST-A-DIRE DANS LA SOMME D'OMBRE ET DE LUMIÈRE
contenue dans ce ton. — La science a divisé la lumière visible, c'est-à-dire la fraction lumineuse perceptible par nos yeux, en trois couleurs primitives, le rouge, le jaune et le bleu, et en trois couleurs secondaires, l'orangé, le vert, le violet; ces dernières, résultant d'un mélange binaire, c'est-à-dire, de l'accouplement,
i. Laurens, Eludes théoriques et pratiques sur le beau pittoresque, page 14.
de l'union de deux couleurs primitives. Elle a établi, ensuite, que tous les objets, dont nous percevons l'image, ne nous paraissent diversement colorés, que parceque chacun d'eux absorbe une certaine partie du faisceau lumineux, et ne rayonne qu'un nombre restreint des vibrations qui l'éclairent. Ainsi, une étoffe rouge, ne nous paraît telle, que parce qu'elle absorbe tous les rayons bleus, violets, jaunes, orangés et verts, et ne nous rend que les rayons rouges. De même pour une étoffe bleue, une feuille verte, une pierre violette, une orange, etc. Si, après avoir séparé, à l'aide du prisme, les diverses couleurs qui composent la lumière, on réunit, à l'aide d'un autre prisme, ces mêmes couleurs, de façon à reconstituer le faisceau, on retrouve la lumière blanche. Le blanc, comme l'a reconnu Newton et comme, deux siècles avant lui, Léonard de Vinci 1 l'avait proclamé, n'est donc pas une couleur par lui-même, mais un composé de toutes les couleurs. On peut, du reste, se rendre compte de cette décomposition et de cette recomposition du blanc, par une petite expérience, aussi simple que facile. Il suffit de disposer sur le disque d'une roulette, ou à défaut de roulette, d'un tourniquet quelconque, les six couleurs de l'arc-en-ciel, en égale étendue, et, de façon à ce qu'elles se suivent dans l'ordre indiqué par la nature. Cela fait, on anime le disque d'un mouvement très rapide de rotation, et les couleurs se fondant, la plaque apparaît non plus teintée en six couleurs, mais seulement d'un blanc légèrement sale, très caractéristique. Par le même procédé, on peut se convaincre que les couleurs intermédiaires, orangé, vert et violet, sont uniquement le résultat d'un mélange et n'ont aucune origine propre, car, si on les supprime, et si l'on se contente de couvrir le disque des trois couleurs primitives, rouge, jaune et bleu, également réparties, on obtient pareillement une coloration blanche. Lnfin,cc même résultat peut encore s'obtenir d'une troisième façon et en réduisant à deux le nombre des couleurs placées sur le disque, à condition, que l'une des couleurs soit primitive, et que la seconde, soit le mélange binaire, formé par les deux autres cou-
1. «Il bianco non é per se colore, ma il ricetlo di qualunque colore ».
leurs. A cause de cela, cette seconde couleur est qualifiée complémentaire de la première. C'est ainsi que l'orangé est complémentaire du bleu, le vert du rouge et le violet du jaune \
Voilà ce qu'explique la science. L'expérience, de son côté, a démontré que les trois couleurs primitives à l'état cru, c'est-àdire sans mélange aucun et à intensité égale, sont sans harmonie entre elles, soit qu'on les considère par paire, soit qu'on les envisage toutes les trois ensemble. Le jaune, par exemple, vu à côté du bleu, ou le rouge étendu à côté du jaune, forment un assemblage sans liaison. Si, au contraire, on place une couleur auprès de sa complémentaire, elle s'exalte. Un violet soutaché d'or, devient plus éclatant, un rouge bordé de vert prend une intensité plus grande, et réciproquement. Enfin, quand deux tons participent d'une même couleur, généralement ils s'harmonisent. Il n'est pas de femmes qui ne sachent admirablement cela, et voilà pourquoi les brunes aux carnations chaudes, choisissent pour leur parure habituelle, le jaune, l'orangé, le rouge et le brun, alors que les blondes, aux yeux bleus et aux fraîches carnations, accordent leurs préférences au bleu et au rose.
Par la même raison, le blanc et le gris2, qui participent de toutes les couleurs, s'harmonisent également avec toutes, il en est de même pour le noir qui est leur négation. C'est ce qui explique comment le liseré blanc, produit, dans la toilette féminine, par une délicate dentelle, dans celle de l'homme, par la manchette ou le faux col, arrive le plus souvent à accorder deux couleurs, qui, sans cela, sympathiseraient médiocrement entre elles ; et aussi comment, dans certaines peintures, et notamment dans les vitraux, le trait noir qui cerne les figures, atténue dans une très vive mesure le caractère discordant de deux couleurs primitives juxtaposées.
1, C'est à une opération de cette nature, que se livrent les blanchisseuses et les raffineurs de sucre. Le sucre, comme le linge, étant d'un blanc jaune, tirant sur le roux (orangé), on arrive à les rendre tous deux d'une blancheur parfaite en leur adjoignant une petite quantité de bleu, qui est la couleur complémentaire de celle qui leur est naturelle.
2. Les divers gris ne sont que le résultat, plus ou moins heureux, d'un mélange inégal des trois couleurs fondamentales, comme tels ils jouissent aussi de cette prérogative de s'accorder avec toutes les couleurs.
Telles sont les vérités scientifiques, qui jaillissent en quelque sorte des observations de Léonard de Vinci, de Charles Bourgeois1, de Gœthe2, de Eugène Delacroix3, de J.-B. Laurens1, et des belles découvertes de Newton, de Helmholtz, de Vogel, surtout de celles de M. Chevreul 5.
Il semble, après cela, qu'en possession de ces vérités scientifiques, il soit assez facile de déterminer, avec une rectitude presque mathématique, quelles couleurs peuvent et doivent être associées ensemble, pour obtenir un effet cherché, et comment cette association doit se produire, pour que le résultat voulu puisse être exactement atteint. Malheureusement, dans la pratique, les choses se passent beaucoup moins rigoureusement que dans la théorie. Tout d'abord, il arrive qu'on a bien rarement affaire à des couleurs crues, c'est-à-dire sans mélange, et se produisant avec une intensité moyenne. Les couleurs, avec lesquelles nous nous trouvons aux prises, sont toujours plus ou moins rompues par l'adjonction d'autres couleurs, en outre, elles contiennent une somme de lumière ou d'obscurité, plus ou moins grande. Or, cette somme de lumière ou d'obscurité, qu'on nomme la valeur, et qui détermine le ton de la couleur, a parfois une telle influence sur celle-ci, que le ton arrive a dominer la couleur et à produire des accords inattendus.
Ainsi le jaune et le bleu, couleurs primitives, sympathisent assez mal, quand elles sont rapprochées à égales « valeurs » ; cependant un jaune très clair, mis à côté d'un bleu très foncé, produit une harmonie des plus agréables; pareillement, un jaune paille, mis en présence d'un bleu presque déteint, produit une harmonie charmante. Il en est de même pour le rose et le bleu très clair, quoique les couleurs, qui leur donnent naissance, le rouge et le bleu, soient antipathiques l'une à l'autre.
1. Voir son (Mémoire lu à l'Académie des sciences, le 22 juillet 1812, et aussi son {Manuel d'optique expérimentale.