‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 102 sur 155 · Voir Eckermann, Conversations de Gœthe · texte numérisé non relu

Voir Eckermann, Conversations de Gœthe

3. Voir ses conversations avec M. Ch. Blanc, Grammaire des arts du dessin, page 6cq et suivantes.

.4. Voir Eludes théoriques et pratiques sur le lieau pittoresque dans les arts du dessin. 5. Voir Loi du contraste simultané des couleurs.

Ainsi, par des contrastes bien choisis de lumière et d'ombre, on peut non seulement atténuer heureusement les mauvais rapports de certaines couleurs, mais encore éveiller entre elles une sympathie qui les rende agréables. Bien mieux, on parvient même de la sorte à donner à certains tons un aspect absolument différent de celui qui leur est propre. Les peintres, par exemple, savent parfaitement que lorsque la couleur dominante d'un tableau est un jaune ou un rouge puissant, toutes les parties teintées en gris deviennent bleues. Or, ce qui se produit dans la peinture, a lieu également dans la vie réelle, et pour réprouver, nous n'avons qu'à observer avec attention les mille et un spectacles, qui défilent chaque jour autour de nous.

Vous sortez dans la rue, cher lecteur, le temps est beau, le soleil caresse de ses rayons une belle affiche verte. Vous vous approchez de l'affiche, vous la lisez avec attention, une minute, deux minutes se passent, vous regardez ensuite autour de vous, tout vous paraît rouge incandescent. Pourquoi cela ? parce que le rouge est la couleur complémentaire du vert, et que toute contemplation un peu attentive d'une couleur franche provoque chez nous l'apparition de sa complémentaire. Vous brodez un coussin rouge, chère lectrice, vous l'avez fixé pendant dix minutes sans lever la tête, une personne entre, votre sœur, votre fille, votre mère? «Eh, qu'avez-vous donc, vous écriezvous, quelle mine, quel teint, êtes vous malade?» La personne que vous questionnez, s'approche de la glace et vous répond. « Mais non, je n'ai pas mauvaise mine et ne me suis jamais mieux portée ». De votre côté, vous insistez et vous avez raison. Sa figure, en effet, vous paraît livide, verdâtre, cadavérique. Pourquoi cela? parce que le vert est la couleur complémentaire du rouge, que vous avez trop longtemps fixé.

Voulez-vous rendre plus frappante encore cette expérience. Reprenez la roulette ou le tourniquet dont nous nous sommes servis il n'y a qu'un instant. Au lieu de colorer le disque entièrement et avec plusieurs teintes, comme nous avons fait tout à l'heure, couvrez-le seulement avec une couleur, et jusqu'à moitié de sa largeur, laissant en blanc, autour du rond central, une

large bande circulaire. Maintenant imprimez un rapide mouvement de rotation à l'appareil. Le disque coloré gardera sa couleur, mais la bande blanche perdra la sienne, et la nuance dont elle se colorera sera justement la complémentaire du ton central.

Retenez bien le sens et la portée de cette petite expérience, car elle peut vous être, par la suite, d'un très grand secours. Elle vous permettra, en effet, chaque fois que vous le souhaiterez, .de découvrir, sans effort, la nuance dont le rapprochement est le plus propre à faire ressortir la couleur que vous voulez employer; et les chances d'erreur sont ici d'autant moins grandes, que vous pouvez toujours faire la preuve de votre première expérience. Il vous suffit pour cela de superposer, par portions égales, cette couleur nouvelle, sur celle qui l'a fait naître, et de vous assurer, si, fondues par la rotation, elles produisent du blanc ou un gris très accuse.

XXXI. Le choix des couleurs ne doit jamais être abandonné a l'improvisation. Il doit être, au contraire, l'objet d'une attention spéciale et de précautions infinies. — La petite digression expérimentale, à laquelle nous venons de nous livrer, montre aussi bien qu'un long traité scientiiiquc, combien notre organisme, tout parfait qu'il puisse être, est sujet à l'illusion, et combien, dans le courant de la vie, il nous faut tenir compte de ces illusions, les contrôler, et au besoin les rectifier pour ne pas commettre de constantes erreurs. Dans l'ameublement, les occasions de se tromper étant encore plus fréquentes, car on les provoque en quelque sorte, il importe donc de redoubler de précautions.

Voulons-nous nous convaincre de la nécessité de ces précautions spéciales? Prenons une pièce, un salon, dont les rideaux sont d'un rouge ardent, cerise, grenat ou cramoisi. Le soleil entre gaiement dans ce salon, et sa lumière, qui se joue sur les meubles et les tapis, nous semble d'un beau blanc, bien transparent et bien clair. Tirons nos rideaux. — Voilà qui est fait. — L'obscurité règne dans notre pièce. Ecartons-les maintenant

légèrement au centre, de façon à laisser filtrer seulement un petit rayon du diamètre d'une pièce de cinq francs. A un mètre de son point de départ, recueillons ce rayon lumineux sur une feuille de papier, ou sur un écran bien blanc. De quelle couleur sera ce rayon ? Sera-t-il encore incolore ? — Non, il sera vert. Ainsi donc, il a suffi que notre filet lumineux passât dans le voisinage de deux surfaces rouges, pour qu'il prit, à nos yeux, une coloration complémentaire du rouge ; et, quand nous choisissons ici des rideaux cerise ou grenat, il va sans dire, que c'est simplement parce que le résultat obtenu est plus saisissant. Toute autre couleur produirait un effet de même nature '.

Eh bien! cette coloration, qui nous frappe si vivement, lorsque notre rayon est condensé, concentré sur un petit espace, va-t-elle cesser, lorsque nous donnerons un plus libre accès au jour? — Non pas; elle cessera, il est vrai, d'être sensible pour notre œil; mais elle n'en continuera pas moins de se manifester par les modifications qu'elle fera subir à la tonalité des murailles, ou des objets répartis dans notre pièce, et par les redoublements d'harmonie, ou par le désaccord, qui pourront advenir entre les diverses nuances de ces objets, sans que nous ayons conscience, toutefois, de leur cause primordiale. Au point de vue des couleurs, il se produit, en effet, dans notre système optique, une sorte à1 accommodation constante, qui nous amène insensiblement à transposer toute une gamme de couleurs, comme un enfant transpose un air pour l'accommoder à sa voix, sans se douter de l'opération musicale à laquelle il se livre. C'est ainsi que le soleil couchant, empourprant l'horizon, éclaire les divers objets à sa portée d'une lumière d'un rouge intense, et cependant cette lumière nous paraît seulement être dorée. De même, si nous séjournons dans une chambre éclairée par un vitrail légèrement teinté, au bout d'un temps relativement très court, nous perdons la sensation de cet éclairage insolite, et nous continuons à percevoir la couleur du vitrail, mais non plus celle qui teinte les divers objets répartis dans la pièce; et ces derniers, pourvu qu'ils

i. Cette curieuse expérience a été indiquée par Monge dans sa Géométrie descriptive, mais sans que l'illustre savant en tirât les enseignements qu'elle comporte.

ne soient pas sous Faction directe d'un rayon de soleil, nous semblent revenus à leur coloration naturelle.

On voit par là, combien ces petits problèmes sont délicats, et quelle discrétion, quel soin il faut apporter à leur solution. Peut-être pourrait-on parvenir à les résoudre scientifiquement, si Ton n'avait à compter qu'avec des modifications provenant des vitrages ou des rideaux, c'est-à-dire, de causes intérieures, mais il s'en faut de beaucoup que le rayon lumineux nous arrive du dehors à l'état de pureté absolue. A la campagne, aussi bien que dans les villes, il n'est peut-être pas une maison, pas un appartement, pas une pièce, où la lumière pénètre à l'état pur, c'est-à-dire à l'état blanc, et sans avoir été préalablement plus ou moins modifiée par des reflets. A la campagne, elle s'est colorée en filtrant à travers un grand arbre, en frôlant une pelouse, une corbeille fleurie, le sable de l'allée. A la ville, ce sont les constructions voisines, qui l'ont plus ou moins altérée. Suivant que la maison, qui nous fait vis-à-vis, est en briques ou en pierres, la modification subie par le rayon lumineux est différente. En mer même, ou n'échappe pas à ces complications, le plus souvent impossibles à prévoir. Le mont Saint-Michel, sur son rocher de granit, isolé au milieu de l'eau, en offre un frappant exemple. Deux cellules qui se succèdent y sont, à certaines heures du jour, éclairées, la première par une lumière ambrée, chaude et généreuse, la seconde par une lumière verdâtre, froide et sèche, qui forment un étonnant contraste. Cette différence provient de ce que la lumière, avant de pénétrer dans la première cellule, caresse un vieux mur roussi, alors qu'elle arrive dans la seconde, réfléchie par la masse glauque de la nappe d'eau qui entoure le mont.

On fera donc bien, en présence de telles complications, de procéder seulement par empirisme (comme nous l'avons indique, d'ailleurs, dans le passage de ce livre relatif aux étoiles), de faire présenter conjointement, dans chaque pièce, toutes les surfaces colorées qui doivent s'harmoniser entre elles, et cela, en procédant avec ordre; c'est-à-dire en posant d'abord les rideaux qui coloreront plus ou moins la prise de jour, ensuite le tapis

qui recevra en plein la lumière et la réfléchira, puis la tenture qui formera le cadre, et enfin quelques-uns des principaux meubles, chargés de relier les uns aux autres les divers membres de la décoration.

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