‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 13 sur 155 · Voir les (Mémoires de Mme Campan · texte numérisé non relu

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L A K l DANS LA MAISON .

sier exécuter des tables de chêne pour les paysans de Saint-Leu '. Quant à Mademoiselle de Bourbon, fille de ce prince de Condé qui devait finir si misérablement sa longue vie par un douteux suicide, elle avait un goût à tout le moins singulier pour la maçonnerie. A Vanves, où le prince son père faisait agrandir son château, on la vit s'affubler d'un sarreau de toile et de mauvais gants pour gâcher le mortier, et porter aux maçons les matériaux nécessaires2. La poésie légère de ce temps s'empara même de ce beau dévouement pour en faire une aimable chanson :

D'un entant, l'instinct malfaisant Trop souvent le porte à détruire.

Princesse, ton goût, en naissant, Est d'élever et de produire.

Un palais, dans tes nobles jeu.\.

Réparé de tes mains fragiles, Nous rappelle ces temps heureux Où les dieux bâtissaient des villes, etc. ;

Voici pour les princes ! Un roi serrurier, deux princes du sang menuisiers et gainiers, une princesse maçonne, il est difficile d'aller plus loin. Eh bien , les rois de France et Fi leur famille n'eussent pas donné ce fécond exemple à leur entourage et au pays, que la haute société française n'en aurait pas moins abondé dans cette voie généreuse. Il est à remarquer en effet, qu'à partir de Louis XIII tous les

i). Pusse-partout de Louis XVI.

i. {Mémoires de M"" Je Genlis, edit. Barrière, page 195. -'. Voir Bachaumont, {Mémoires secrets, tome VI, page 11.

j. Les Condé furent, du reste, de tous temps, grands amateurs d'art. Le lils du grand Condé, celui qu'on appelait «Monsieur le prince», avait, nous dit Saint-Simon, un grand savoir « dans presque tous les genres et la plupart à fond, jusqu'aux arts et aux mécaniques, avec un goût exquis et universel ». « Chantilly était ses délices, ajoute Saint-Simon; il s'y promenait toujours suivi de plusieurs secrétaires avec leur écritoire et du papier, qui écrivaient à mesure ce qui lui passait par l'esprit pour raccommoder et embellir. 11 y dépensait des sommes prodigieuses, mais qui sont des bagatelles en comparaison des trésors que son petit-fils y a enterrés et des merveilles qu'il y a faites ». (Mémoires, tome VII, pages 1 18 et 122.)

grands ministres, qui ont gouverné la France, ont été des amateurs d'art forcenés. Richelieu, le premier et le plus grand de tous, éprouvait pour les ouvrages d'art, pour les tableaux et notamment pour les portraits, une véritable passion. L'inventaire des trésors artistiques entassés par lui au palais cardinal, compte trois cents tableaux, parmi lesquels des Léonard de Vinci, des Raphaël, des Jules Romain, des Jean Bellin, des Titien, des Solaris, des Luini, des ouvrages exquis du Corrège et de TAlbane, des toiles exceptionnelles du Poussin, de Claude Lorrain, de Porbus le Jeune, de Rubens et de Philippe de Champaigne. La collection de ses sculptures comptait environ cinquante statues, cent têtes ou bustes, la plupart antiques et beaucoup de bronzes modernes. Les tapisseries à personnages, à histoires, à verdures, les tapis de Perse et de Turquie, les orfèvreries, les ameublements de velours et de soie brochés d'or et d'argent, les cabinets de Flandres et d'Italie, les tables de porphyre, les paravents de laque, etc., tout était à l'avenant '.

Indépendamment de son palais cardinal, le grand ministre possédait deux autres résidences, le château de Rueil et celui de Richelieu, tout aussi somptueusement décorés et meublés. Constatons, en outre, que ces divers palais avaient été édifiés, décorés et meublés sur les indications précises du cardinal, et en suivant au pied de la lettre ses minutieuses instructions. Un mémoire manuscrit émanant de la propre main de Richelieu2 nous le montre, en effet, réglant lui-même les dimensions des pièces, les hauteurs des lambris, les couleurs et le sujet des peintures, etc. Quel homme d'État de nos jours ne croirait pas déroger en s'occupant de futilités pareilles?

Au cardinal de Richelieu succéda, après un court interrègne, le cardinal de Mazarin, amateur non moins distingué et plus célèbre encore. L'inventaire de ses richesses artistiques, inventaire dont la confection ne dura pas moins de cent douze jours,

1. Voir Joutes sur les collections du cardinal Je Richelieu, par M. Bonnaffé, dans la Gazette des Beaux-Arts, tome XXVI, 2" période.

2. Voir Mémoire du Cardinal à M. de Hordeaux , dans la Revue universelle, tome 111, page 120, cité par M. Bonnaffé.

comprenait cinq cent quarante-six tableaux, parmi lesquels, le Saint-Jean de Léonard , YAntiope du Corrège , le Repas d'Emmaus et la Maîtresse du Titien. Ajoutez encore trente statues et cent quatre-vingt-seize bustes, la plupart antiques '., des tapisseries, des cabinets, des orfèvreries, des meubles du plus haut prix. Comme Richelieu, Mazarin aimait également à bâtir. Son hôtel, devenu de nos jours la Bibliothèque nationale, atteste encore son grand goût, et si son illustre prédécesseur emplissait de trésors un château qu'il ne devait jamais habiter, et comme dit Desmarets de Saint-Sorlin 2 :

Fît bastir la merveille et ne la vit jamais.

Mazarin, non moins magnifique, laissa à Rome un palais qu'il ne devait jamais revoir, qui n'allait même pas conserver son nom 3, et où il avait fait peindre cet admirable plafond connu sous le nom de V Aurore du Guide4. Si bien que la foule, en allant, encore de nos jours, contempler ce plafond, comme une des merveilles de la ville éternelle, oublie qu'il fut exécuté sous les yeux d'un homme d'État qui tient, dans notre histoire, une place aussi grande.

A Mazarin succéda Colbert, lequel dut son étonnante et rapide fortune â l'estime de Mazarin, sans doute, mais surtout à la chute de Fouquet. Encore un amateur émérite, celui-là, un collectionneur effréné, peut-être pas à la façon du cardinal Albani, qui envoyait quatre mille hommes nuitamment s'emparer d'un obélisque antique que le prince Palestrina avait refusé de lui vendre5, mais certainement à celle de Richelieu qui, à la prise de La Rochelle, confisqua à son profit la bibliothèque de la ville et absorba, dès leur arrivée en France, les livres que M. de Brèves avait achetés à Constantinople pour le roi ".

1. Histoire des plus célèbres amateurs français, tome II, payes 207 et suiv.

2. Promenades à Richelieu, page 5}. Par une sorte de coquetterie singulière, le cardinal ne mit jamais les pieds dans son château de Richelieu, voulant témoigner par là que le service du roi ne lui laissait pas un jour de loisir.

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