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III. LE CABINET DE TOILETTE

« Le rôle d'une jolie femme, écrit Montesquieu, est beaucoup plus grave qu'on ne pense. Il n'y a rien de plus sérieux que ce qui se passe le matin à sa toilette. Un général d'armée n'emploie pas plus d'attention à placer sa droite ou son corps de réserve, qu'elle n'en met à poster une mouche, dont elle espère ou prévoit le succès ». Depuis que l'auteur de Y Esprit des lois a tracé cette phrase moqueuse, les mouches assassines ont disparu de l'attirail féminin, mais la toilette d'une jolie femme n'a rien perdu de son importance et de sa gravité, elle est demeurée un acte de conséquence. Ce qu'elle fut toujours au reste ; car il nous faut bien reconnaître que la pensée de Montesquieu, quoiqu'elle revête une forme badine, est au fond des plus sérieuses. Croiton, en effet que si, à toutes les époques du monde, la toilette de la femme n'avait point été considérée, comme un fait d'une

importance particulière, d'une gravité spéciale, l'histoire aurait pris la peine d'inscrire, avec une aussi minutieuse attention, les différentes transformations, par lesquelles est passé un acte en apparence aussi frivole ?

Aurait-elle pris soin, cette sévère histoire, de nous faire connaître les cinq cents ânesses qui suivaient partout l'impératrice Poppée pour fournir aux besoins de son bain journalier? Nous

Fig. 235. Cabinet de toilette au siècle dernier, d'après un dessin de Dclafosse.

aurait-elle révélé l'art exquis avec lequel Cléopâtre rehaussait l'éclat et le pouvoir de ses charmes? Aurait-elle pris la peine d'enregistrer les trois cents coiffures différentes, dont la femme deMarc-Aurèle fit parade en dix-neuf années? Aurait-elle autant insisté sur le rôle vengeur, que joua la fameuse toilette de la pudique Esther ; et poussé l'indiscrétion jusqu'à nous faire savoir que Jézabel, qui fut mangée par des chiens, avait la fâcheuse habitude de mettre du fard ?

Ajoutez que les historiens ne sont point seuls à s'occuper d'événements de cette sorte. Il est, dans l'antiquité, peu d'écrivains, moins encore de poètes, qui n'aient considéré ces délicates matières comme très dignes de leur attention. Il faut voir, avec quel sérieux et quelle conviction, Philostrate et Œlianus nous

affirment que la légendaire Atalante avait les cheveux « naturellement » blonds, sans le secours d'aucun artifice féminin, d'aucune drogue, ni d'aucune teinture — « Non cura quadam muliebri, sive tinctura et medicina. » Il faut entendre Plaute, Tibulle, Properce, Martial raisonner sur la toilette et sur les modes, Ovide donner des formules de cosmétiques, et Pline l'Ancien, une recette pour faire paraître plus grands les sourcils. Comment être surpris, après cela, de ce déploiement extraordinaire de personnel que réclamait la toilette d'une grande dame romaine.

Vingt esclaves n'avaient alors d'autre occupation que d'amener à sa perfection, la beauté de leur maîtresse, et de la faire briller de tout son éclat. Ciseaux, rasoirs, grattoirs, strigiles , poinçons étaient mis en œuvre. Vingt brosses pour les dents, les ongles, les sourcils, les cheveux ; des peignes de toutes sortes ; des savons gaulois, des pâtes, des crèmes, des essences, des parfums de toutes espèces, des extraits de senteur; des pierres ponces oléagineuses pour polir le cou, les bras, les épaules; des fards rouges, blancs et bleus pour simuler les veines ; des pommades astreingentes ou adoucissantes, des pâtes épilatoires; des fausses nattes, des perruques et de la poudre d'or pour poudrer les cheveux ; des fausses dents et des globes rembourrés, dont l'usage se devine, tel était l'arsenal habituel d'une beauté romaine prenant quelque soin de ses attraits. On peut juger, par cette simple énumération, si l'antiquité classique ne doit pas avec raison, être regardée comme l'âge d'or de la toilette féminine.

Nous avons revu au siècle dernier, il est vrai, ce grand acte reprendre, dans la vie des femmes de la haute société, une importance presque aussi considérable et une solennité peut-être plus imposante encore. La toilette fut alors considérée comme une chose si capitale, qu'à Versailles, le cabinet de toilette était la seule pièce de tout l'appartement de la reine qui fut « accommodé à la moderne » '.

Mais entre ces deux apothéoses de la toilette, quelle nuit obscure que celle de tout ce Moyen Age et de cette Renaissance,

i. De Luynes, SV/émoj'res, tome VII, page 89.

qui nous paraît si brillante, si resplendissante, et dont cependant la toilette intime et, disons le mot, la propreté fut si sujette à caution. Franchement, nous avons peine à ne pas croire à une mystification, quand nous lisons dans un livre de bon ton et d'excellent conseil, comme les Lois de la galanterie française, des phrases dans le goût de celle-ci : « Pour parler premièrement de ce qui concerne la personne, l'on peut aller quelquefois chez les baigneurs, pour avoir le corps net, et tous les jours Ton prendra la peine de se laver les mains avec le pain d'amande : il faut aussi se laver le visage presque aussi souvent ». Voilà les recommandations que Ton croyait utile de faire, en Tan de grâce 1644, aux plus jolies femmes de ce temps, aux gens du bel air, aux personnages du meilleur monde, et, ce qui est triste à dire, c'est qu'elles n'étaient point superflues. Les bains étaient alors exclusivement affectés aux valétudinaires, et, pour les autres soins de propreté, ils étaient tenus en estime très modérée.

Aujourd'hui, heureusement, les choses ont pris une autre allure. Nous avons fait retour à de plus saines pratiques. Si quelque vaillant roi, comme le grand Henri IV, d'amoureuse mémoire, oubliait, soixante ans durant, de se rincer la bouche et conservait, encore au déclin de sa vie, le parfum de la gousse d'ail, dont, au jour de sa naissance, la main de son aïeul frotta ses lèvres rosées, il est probable qu'il ne rencontrerait plus guère deGabrielle pour l'aimer et le servir. Si quelque potentat, à l'instar de Louis XIV, se contentait à son réveil de se curer les ongles, et de se faire enlever, avec un peu d'alcool, la chassie qui agglutine ses paupières, il exciterait, ce nous semble, un invincible dégoût. Enfin, si quelque princesse soignait aussi peu ses mains que Marguerite de Valois, laquelle avouait à ses familiers ne les avoir pas décrassées depuis huit jours, il est douteux que le baise-main soit regardé comme une faveur insigne.

Sans être aussi minutieux que les antiques Romaines, sans même apporter aux soins de notre personne, autant d'apparat qu'au siècle dernier, on peut dire que, grâce aux ablutions qui

sont rentrées dans nos mœurs et y ont pris une large place, notre temps ne le cède à aucun autre en soins et en propreté.

Notre appartement modèle ne manquera donc pas d'avoir au moins un cabinet de toilette ; et comme l'usage n'est plus de s'habiller en public, d'admettre, à l'instar de Mme de Sévigné,

Fig. 236 et 237. Pot à eau et cuvette en argent repoussé, exécutés par MM. Bapst et Falize.

«un Provençal, un Breton, un Bourguignon à sa toilette », ni de se faire friser devant un doge de Gênes, ainsi que le faisait la Dauphine, au dire de Dangeau1; comme, à cette gênante promiscuité, ont succédé un mystère plus honnête et une retenue de meilleur aloi, nous placerons un de ces indispensables réduits, auprès de chacune de nos chambres. La présence de cette pièce complémentaire, tout à côté de celle où Ton passe la

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