Voir sa description dans Bachaumont, tome XV, page
2. Il n'y avait pas, au Palais-Royal, que les boudoirs qui se prêtassent à des représentations lascives. Tous les panneaux de la chambre à coucher du Régent, étaient en glaces, et cette chambre communiquait par une galerie et un petit escalier avec la rue de Richelieu (Mémoires de Mme de Genlis, page 118.)
d'autres encore de même acabit ont beaucoup contribué au discrédit particulier dont ont joui et dont jouissent encore les boudoirs. Disons vite, cependant, que celui de Mme de Pompadour et le boudoir de Mlle Duthé que M. Léopold Double était parvenu à restituer, plus ou moins intégralement, dans son hôtel, et qui, depuis sa mort, se sont évanouis sous le marteau du commissaire-priseur, étaient loin d'être conçus dans un goût aussi contestable. Le premier, décoré de panneaux en bois sculptés et réchampis gris et or, ne révélait guère le nom de la divinité fameuse pour laquelle il avait été exécuté, que par un petit plafond représentant l'apothéose de la toute puissante marquise, œuvre charmante de Boucher, qui ornait jadis le boudoir de Brimborion. L'autre, celui de la Duthé, était entièrement couvert de peintures de Van Spaendonck le célèbre miniaturiste.
Qu'on imagine une douzaine de panneaux gris blancs, sur lesquels l'artiste avait agréablement disposé, au milieu de guirlandes de roses et de myosotis, des torches enflammées, des flèches discrètement entrelacées, des carquois et des arcs, des papillons butinant les fleurs, et des colombes échappées des grands myrtes de Louveciennes : telle était la décoration de cette exquise bonbonnière, qui se terminait, au fond, par une alcôve toute tapissée non plus d'oiseaux ni de fleurs, mais de glaces chargées de répéter, en les multipliant, et les traits et les charmes de la maîtresse du logis.
Le boudoir de Mlle Adeline, dont Ch. Krafft nous a conservé l'image, était dans un autre style, mais, avec un goût moins heureux, tout aussi réservé. Enfin, un autre boudoir non moins galant et fort convenable également, c'est celui dont la comtesse de Bradi nous donne la description suivante : « Il était entièrement en glaces, sur lesquelles étaient peintes des touffes de lilas et de roses, une peluche de soie, fabriquée exprès à Lyon, et imitant l'herbe émaillée de fleurs, en recouvrait les larges divans et le plancher, tandis que des gazes bleues et blanches irrégulièrement drapées, et formant un plafond transparent ne laissaient pénétrer qu'une lumière semblable à celle de la lune pendant une nuit vaporeuse d'été ».
Nous avons cru devoir donner la description de ce dernier boudoir parce que c'est le seul, à notre connaissance, qui ait été éclairé par un jour d'en haut. Quoique ce mode d'éclairage ,
plus discret, et qui dérobe entièrement à la curiosité du voisinage les événements qui s'accomplissent à l'intérieur du logis, ait été souvent employé par nos ancêtres, surtout pour ce qu'ils appelaient leurs « petites maisons » , on n'en trouve presque point d'application dans l'agencement des boudoirs. Peut-être les mondaines d'alors savaient-elles que le jour venant d'en haut, en
accentuant les traits, donne à la figure une dureté peu compatible avec la destination de ce lieu tout affable.
Du reste , aujourd'hui, un pareil éclairage serait hors de saison. Comme le montre la planche accompagnant ce chapitre, le boudoir est devenu de nos jours une sorte de petit salon. Les grâces voluptueuses ont déserté ce sanctuaire. Elles se sont enfuies pour faire place à des divinités plus raisonnables. Toutefois, le nom pèse encore sur la réputation du lieu. Le bou-
Fig. 231.
Panneau peint par Van Spaendonck, (boudoir de la Duthé).
doir n'a pu, en dépit de sa destination contemporaine, secouer tout à fait le poids de ses origines douteuses. Aucune idée morale ne trouve accès dans ces sept lettres. L'image d'une femme vertueuse, distinguée, réservée ne s'associe que difficilement avec les pensées toujours un peu troublantes qu'évoque le mot boudoir. On dira de cette femme que sa maison est chaste, on le dira de son lit. Il serait profondément ridicule de parler de son chaste boudoir.
Malgré cela, réduit à son rôle nouveau, le boudoir a sa place marquée dans notre appartement modèle. Il jouera par rapport au petit salon, le rôle que ce dernier remplit à l'égard du grand salon. Il sera, pour la femme, l'équivalent de ce que, pour l'homme, est le cabinet de travail. C'est là que la maîtresse de maison pourra venir chercher le recueillement, et aux jours d'ennuis, de migraine, de contrariété, de chagrin, de bouderie, se rendre inaccessible aux profanes. C'est là qu'elle s'enfermera pour écrire, pour recevoir une intime amie, pour écouter ces confidences souvent pénibles qui réclament une solitude à deux, pour achever le roman qu'elle veut lire en cachette. En cas de réclusion volontaire, de maladie un peu longue, le boudoir peut encore rendre d'importants et précieux services.
Ses proportions, en tout cas, devront être réduites. C'est son caractère et son devoir d'être petit. Il devra, de plus, affecter un plan légèrement allongé, de façon à ce que la pièce étant éclairée par son côté le moins large, l'autre extrémité se trouve assez éloignée du jour, pour demeurer dans une pénombre discrète. Cette pénombre devra être augmentée par le jeu des
rideaux et des stores de guipures se combinant de façon à ne laisser passer qu'une lumière mystérieuse.
J'aime un boudoir étroit qu'un petit jour éclaire
dit Demoustier, et l'on sait si l'auteur des Lettres à Emilie était compétent en ces fragiles matières. Les accès, en outre, devront être rares. Une seule fenêtre et une seule porte, afin que jamais le boudoir ne puisse devenir un passage, ni même qu'il laisse penser qu'il le pourrait devenir.
Dans une pièce si petite où tout est à la portée de l'œil et de la main, rien ne doit être négligé ni livré à l'abandon, tout doit être fini, parfait, parachevé. Donc, si l'on suspend des aquarelles ou des tableaux aux murs, ne tolérez point d'ébauches, ni d'esquisses, point d'oeuvres non plus qui soient largement traitées, et qui demandent un recul trop grand pour être sainement appréciées; mais des miniatures délicates, des morceaux serrés, poussés, auxquels on puisse encore s'intéresser, en les ayant à un pied du visage.
Pareillement, comme bronzes, pas de grands sujets, pas d'ouvrages sérieux ; mais des petits chefs-d'œuvre de fine ciselure, des statuettes délicates et frêles, des figurines de Clodion, des réductions de Falconnet, des japonneries ou des chinoiseries ; peu ou point de faïences, des porcelaines à profusion ; en un mot rien qui sente le style ; mais tout ce qui respire le soin, l'élégance, la délicatesse et l'abandon. Pour les étoffes également, point de grands ramages, point de sujets surtout; des petits dessins, des fines rayures, des petits bouquets, des fleurs isolées. Comme tissus, pas de laines; uniquement de la soie et de la soie brochée, moirée, satinée, brillante, chatoyante, papillotante, s'encadrant dans un bois laqué, réchampi de teintes claires, ou dans une armature dorée. Pas de sièges vastes et pas de gros meubles. Tout y doit être mignon , coquet, délicat, fragile. Des girandoles de cristal, portant des bougies teintées, une coquette pendule en marbre ou en biscuit, des brûle-parfums, et, comme meubles importants, un cabinet finement incrusté, quelque gracieux bonheurs-du-jour,
enrichi de bronzes, d'émaux, ou de porcelaine, comme le fameux secrétaire de Marie-Antoinette.
Tel est le boudoir contemporain, ou du moins tel, à notre humble avis, il doit être.
Pour en terminer avec cette rapide esquisse, relevons une particularité intéressante. Le boudoir est une création essentiellement française, restée absolument française, et dont l'équivalent n'existe pas à l'étranger. L'habitation anglaise présente, elle aussi, cette particularité de nous montrer une pièce, qui, hors de ce pays, est également inconnue. Cette pièce, c'est la nursery. Quoique l'art soit généralement banni de cet appartement spécial, dont le nom ne prête au reste à aucune équivoque, si un troc était possible, on devine de quel côté seraient
nos préférences et les vôtres aussi, j'aime à le croire, cher
lecteur.
Fig. 233. Chaise longue pour boudoir, exécutée par M. Fourclinois.