Voir dans Gil-Ulas, livre XII, chapitre V
entier. Malgré sa chute finale, malgré l'épitaphe moqueuse que dicta la malveillance publique :
Ci-gît le fameux Chamillart, De son roi le protonotaire, Qui fut un héros au billard Et un zéro au ministère.
on peut dire que la fortune de ce personnage de valeur contestable, mais de talent certain, est la plus haute qui ait pris naissance entre les quatre bandes d'un billard.
Après cela, on ne peut guère s'étonner que ce goût particulier de Louis XIV, et le culte dont il l'entoura, aient valu au billard ce nom de noble jeu qu'il a conservé jusqu'à nos jours. Ajouterai-je qu'avec le xvme siècle, cependant, il devint singulièrement plébéien et se répandit un peu partout ? s'il lui fut donné place, jusque dans cette perle de notre architecture de la Renaissance, dans ce château de Gaillon, où l'archevêque de Rouen, sans se préoccuper des anachronismes, lui offrit un généreux asile, par contre, on ne trouva bientôt guère de café ni d'auberge, où il n'eut fait son apparition.
A la Cour, toutefois, l'engouement dont il avait joui au temps du roi-soleil se continua sans atteinte sensible. Les femmes mêmes sacrifièrent à ce nouveau plaisir, et Marie-Antoinette se montra l'une de ses adeptes les plus ardentes. Mais pour ces délicates et royales mains, il fallait épuiser 1 ingéniosité des artistes de ce temps, et mettre à contribution les matières les plus précieuses. Alors, fait unique dans les fastes du « noble jeu », pour la première fois, et peut-être pour la dernière, on vit une queue de billard qui avait coûté plus de vingt mille écus. « Elle étoit d'ivoire, raconte Mmc Campan et faite d'une seule dent d'éléphant. La crosse en étoit d'or, ornée de pierreries et travaillée avec infiniment de goût » '.
1. Cette merveille était enfermée dans un étui en maroquin, et la reine attachait à sa conservation un prix si grand qu'elle portait constamment sur elle, la clé qui fermait l'étui. Cependant ces précautions ne devaient point préserver cet objet unique, d'un sort aussi cruel qu'immérité. Un jour, la pauvre queue fut rompue par M. de Vaudrcuil, qui s'assit pesamment dessus, et ce malheur le fit prendre en grippe par la reine, dont il avait été jusque-là un des principaux favoris.
Sans nous laisser aller à ces prodigalités intempestives, essayons maintenant de nous meubler une salle de billard, qui soit à la fois élégante et pratique, bien aménagée pour l'usage
auquel nous la destinons, et agréable comme lieu de séjour. Tout d'abord, nous n'éprouvons point d'embarras sur la forme à donner à notre salle.
Le billard est là, meuble principal, qui commande et auquel il faut obéir.
Sa figure est celle d'un parallélogramme allongé, notre salle de billard en présentera une semblable.
Pour les dimensions, nous avons également un guide sûr, la pratique du billard n'est possible qu'à condition d'une circulation facile autour de ses quatre bandes. Nous exigerons donc tout autour de notre meuble central un passage d'au moins deux mètres cin-
Armoire porte-queues , exécutée par M. Foui dinois.
quante, pour que nos joueurs puissent prendre leurs ébats. Puis, la cheminée occupant une des parois de notre pièce, dans le trumeau situé entre nos fenêtres et sur les autres parois, nous établirons des rangées de banquettes surélevées, de façon à permettre aux spectateurs de dominer la table du billard, et de suivre sans effort les péripéties de la lutte engagée.
Si la forme et les dimensions de notre salle nous sont données
par le billard même, celui-ci exercera également une certaine influence sur le choix des couleurs. Le grand drap vert qu'il déploie juste au milieu de la pièce, et en pleine lumière, fournit une note dont il nous est défendu de ne pas tenir compte. Le tapis, l'inévitable tapis qui assourdit le bruit des pas, et permet aux combattants de prendre les poses les plus invraisemblables, sans risquer de s'allonger sur le parquet, le tapis qu'il ne nous est permis de proscrire que dans les habitations exclusivement réservées au séjour d'été, doit s'accorder avec cette note verte
Fig. 258. Banquette de billard, exécutée par M. Legiicl.
parfois un peu criarde, et cependant obligatoire, car elle ménage la vue.
Les tentures qui garnissent la muraille doivent pareillement s'harmoniser avec elle, et, soit par le contraste des complémentaires, soit par une savante dégradation de teintes neutres, arriver à créer un accord aimable entre le meuble principal, qui donne sa destination à la pièce, et le cadre qui l'enveloppe.
Pour le choix entre ces deux partis, nous prendrons conseil sur l'intensité du jour. Un point essentiel c'est que notre table de billard soit particulièremént éclairée; donc si nous disposons d'un jour suffisant, nous choisirons pour base de coloration un grenat très soutenu dont les tonalités chaudes exalteront la nuance du tapis verf, si, au contraire, notre jour est médiocre, au lieu d'avoir recours aux «complémentaires» nous demanderons l'effet désiré aux «harmoniques», et c'est avec une nuance froide, gris ou vert d'eau, que nous garnirons nos murailles. Mais cette dernière combinaison ne saurait être
qu'exceptionnelle, car le devoir d'une salle de billard est d'être fortement éclairée.
Voici, cher lecteur, toutes nos pièces décorées et meublées. Ma tâche est donc achevée, il ne me reste plus qu'à vous dire adieu, ou plutôt au revoir. Avant de nous séparer, toutefois, je tiens à vous remercier de la patience et de la longanimité, dont vous avez fait preuve.
Le sujet était ardu, et la nécessité de faire tenir, en un seul volume, une telle quantité de faits et de raisonnements, m'a forcé souvent d'être incomplet et peut-être même obscur. Mais l'auteur a bonne confiance. Il sait que le lecteur ingénieux suppléera à ce qui manque dans son ouvrage.
Il est convaincu qu'à défaut de la lettre précise, il saura se pénétrer de son esprit; et comme le prudent écolier, qui cherchant « l'âme du licencié Pedro Garcias » sous une pierre, y trouva la bourse du défunt ; en cherchant, dans cet Art dans la Maison, la raison et la théorie de l'ameublement, le lecteur patient y trouvera, sinon la solution de tous les problèmes qui peuvent se poser, du moins, j'ose l'espérer, plus d'une inspiration heureuse.