III. LA SALLE DE BILLARD
Nous voici enfin parvenus à la dernière pièce du logis, du moins à la dernière de celles sur lesquelles notre initiative et notre contrôle artistique peuvent s'exercer d'une façon utile et décisive.
Quoique la salle de billard doive être forcément rangée parmi les pièces accessoires, elle a son importance cependant, et, hygiéniquement parlant, cette importance est même assez considérable. Avec nos habitudes modernes, paresseuses, sédentaires le billard est à peu près le seul exercice qu'on puisse prendre, sans quitter son chez soi, et la répugnance que nous éprouvons à sortir par les mauvais jours, la rend, en hiver, une ressource infiniment précieuse.
Nous sommes bien loin, en effet, non pas par le nombre d'années, mais par nos usages, paf nos habitudes, par notre éducation, du temps où la danse, le manège et l'escrime, — toutes ces distractions actives, qui constituaient ce que l'homme comme il faut, appelait alors ses exercices, et auxquels il n'aurait voulu manquer pour rien au monde, — occupaient une partie de la journée. Déjà, à la fin du siècle dernier, un jeune médecin, dans un mémoire qui fut couronné par l'Académie d'Amiens ', se plaignait amèrement de l'insouciance, de la nonchalance des Français de son temps et de la mésestime où étaient tombées les distractions violentes, si fort en honneur auprès de nos ancêtres: «les jeux de mail, de boule, de ballon, de paume, et une infinité d'autres où le corps se déployait avec avantage, nous dit-il, ont été rejetés comme trop fatiguants. Un préjugé de décence, se joignant à l'indolence qui les faisait redouter, les a interdits à tout homme en place et les permet à peine à la jeunesse ». Aujourd'hui, la danse elle-même a presque subi le même sort, et participe dans une large mesure à cette fâcheuse proscription.
I. Mémoire dans lequel on cherche à déterminer quelle, influence les mœurs des Français ont sur leur santé, par M. Maret, docteur en médecine, etc., Amiens, 1772.
Qui de nous, en effet, ne serait presque tenté de hausser les épaules, si un homme sérieux, un religieux, comme Tétait le père Sénault, osait écrire : « la Danse forme le corps des jeunes gens, elle leur donne je ne sais quelle disposition, qu'on ne remarque pas en ceux qui ne l'ont point apprise »,' et l'on éclaterait de rire si quelque nouveau Martin Ligero demandait quatre cents francs par mois, pour enseigner à faire des jetés et des entrechats sous prétexte qu'on accorderait bien le quart de cette somme à un maître de philosophie '. De nos jours, les successeurs de M. Balon, de Marcel et des quatre frères Dumoulin, n'ont plus autorité sur notre maintien. Ils ne nous apprennent plus qu'à sautiller ou à traîner nos pas en mesure. Le culte de l'intelligence a remplacé celui de la matière, et par une juste réciprocité, la paresse du corps a fini par nous dominer.
Au milieu de cet alanguissement progressif, le billard, nous l'avons dit, est demeuré à peu près la seule distraction qui rappelle de loin les plaisirs plus actifs des Français du vieux temps. Il se répandit chez nous à la fin du xvne siècle ; au moment où Louis XIV, vieilli, ne pouvant plus passer ses journées à forcer les cerfs et les loups, ou à cavalcader à la portière de Mme de Montespan, se vit forcé d'immobiliser son majestueux ennui, dans les magnifiques galeries du fastueux Versailles. Pour combattre le sommeil qui l'envahissait après chaque repas, le roi prit l'habitude, sur le conseil de Fagon, de jouer au billard, et, comme il y gagnait toujours, ce qui lui plaisait fort, il chercha bientôt dans ces triomphes faciles, l'oubli des défaites plus sérieuses que subissaient au loin nos armées.
Dans une de ses curieuses gravures, Saint-Jean nous montre ce soleil sur son déclin se livrant à cet exercice favori. Ses partenaires habituels étaient M. de Vendôme, M. Le Grand, le duc de Grammont, M. de Mauléon et, plus tard, Chamillart qui, par la façon aisée dont il jouait, s'introduisit dans la confiance du roi, pénétra, grâce à cela, au conseil puis au ministère, et finit par s'attirer, avec la faveur royale, la haine du pays tout