‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 3 sur 155 · EXPLICATIONS PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

EXPLICATIONS PRELIMINAIRES

ui de vous, chers lecteurs, n'a point été frappé des difficultés sans nombre , et parfois insurmontables , avec lesquelles tout homme de sens et

toute femme de goût se trouvent aux prises dès que, voulant sortir de l'ornière banale, ils essayent de se constituer un intérieur logiquement conçu, convenablement décoré, conforme à leurs besoins, répondant à leurs goûts ?

L'homme du monde le plus instruit, en apparence le mieux préparé, capable de juger sainement d'un livre, d'apprécier une statue, de comprendre et d'expliquer un tableau, est, sous ce rapport, presqu'aussi pris au dépourvu que l'ignorant le plus vulgaire. Bien mieux, ayant conscience de son infériorité relative, prévoyant les embarras sans nombre qui vont l'assaillir, redoutant des mécomptes, et craignant de commettre quelques lourdes erreurs, il s'estime trop heureux de se débarrasser de ce soin dangereux et pesant sur un intermédiaire. Artiste , artisan , parfois même simple commerçant, plus ou moins instruit, plus

ou moins habile, celui-ci compose un projet, impose un plan, soumet un devis, après quoi il aménage, meuble, décore à sa fantaisie personnelle un logis, où d'autres devront vivre, aimer et mourir.

Car si l'on discute presque toujours le devis, il est bien rare qu'on ose critiquer le plan, et lorsqu'on le modifie, il est bien rare qu'on l'améliore. Et puis à l'aide de quels arguments battre en brèche les projets d'un homme qui se sait compétent ? Comment expliquer ce qu'on entr'aperçoit vaguement, quand les termes font défaut, et quand on doute de soi-même ? Comment enfin se dérober à l'influence pressante d'un personnage aussi autorisé, et ne pas s'incliner sous le poids de décisions si savamment déduites ?

Eh quoi, dira-t-on, sommes-nous donc, nous autres du xixc siècle, tellement rivés à un art officiel, à des préceptes définis, à un style inflexible, qu'il nous soit interdit d'y mêler une parcelle de nous-mêmes? Eh quoi, les formules qui nous régissent sont-elles donc si précises, qu'en dehors d'elles tout soit mensonge, imposture, mauvais goût ? — En aucune façon, et nous allons le démontrer.

« Il s'établit entre les hommes et les objets qui les entourent, a dit fort justement M. Viollet-le-Duc, certains rapports harmonieux qui donnent aux habitations un caractère, comme une âme ». L'art à toutes les époques, nous l'avons établi autre part est la fidèle expression du milieu dans lequel il se développe, et les arts secondaires du mobilier renchérissent encore, s'il se peut, sur cette loi générale. Notre temps, en cela, n'échappe point à la règle commune ; aussi l'art contemporain est-il la parfaite image d'une société jetée brusquement en dehors de sa voie et cherchant à reprendre son aplomb. Et voilà pourquoi, bien loin d'être rivés à un art officiel, jamais confusion ne fut plus grande qu'en notre temps, jamais idéal ne fut plus complexe, jamais exécution ne fut plus élastique et, parfois même, plus disparate.

Contemplez nos habitations, fouillez nos intérieurs, partout vous trouverez le plus curieux mélange d'idées de toutes pro-

i. Voir UcArt à travers les mœurs, ireet 26 parties.

venances, d'ornements de tous styles, d'inspirations de tous les temps.

Parcourez nos voies récentes, la maison pompéienne y cotoye le castel du moyen âge, et l'hôtel Renaissance la maison de rapport rappelant vaguement le style épais du grand roi. Chacun de nos nouveaux boulevards fait penser à cette fameuse rue des Nations, qui fut, il vous en souvient, une des plus grandes attractions de la dernière exposition universelle. Si maintenant, du dehors nous pénétrons au dedans, le plus souvent la salle à manger contredit le salon, et Ton franchit deux siècles en passant d'une pièce dans une autre. A voir ces choses, qui donc oserait prétendre que ces incohérences, que ce mélange hétéroclite inconnu avant nous, n'est pas la conséquence logique, la résultante fatale des idées contradictoires, qui se choquent d'un cerveau à l'autre et parfois dans le même cerveau ?

Celui-ci se complait dans le passé, celui-là fixe l'avenir, bien peu regardent le présent. De là un amalgame étrange, un désarroi singulier, qui, grâce à leur persistance, finissent par devenir la caractéristique de notre temps, mais une caractéristique assez peu originale, il faut bien l'avouer, et médiocrement intéressante.

Après cela, on se plaint que le sceptre de l'art industriel vacille entre nos mains ; on déplore que l'Europe cesse, en ses ouvrages, de s'inspirer de notre goût. Mais ce goût, où est-il? Qu'en avonsnous fait ? De créateurs que nous étions, nous sommes devenus d'ingénieux copistes; dès lors pourquoi s'adresser encore à nous ? Si, durant ce qu'on est convenu d'appeler les grands siècles de l'art français, notre génie national devint l'arbitre du monde, si nos aïeux furent, en ces délicates matières, pendant près de trois cents ans, les « législateurs de l'Europe», pour employer le mot même de Voltaire, c'est que riche ou pauvre, modeste ou brillant, l'art de ces époques privilégiées était intéressant, attrayant, passionnant même, c'est que nos productions avaient ce mérite précieux d'exprimer clairement le goût de ceux auxquels elles étaient destinées.

Aujourd'hui encore, si à les contempler avec soin, on découvre, dans toutes ces œuvres sincères, l'empreinte de la

société qui leur a donné le jour, si Ton y trouve un reflet de ses pensées, un écho de ses préférences, une réminiscence de ses mœurs ; c'est qu'en ces périodes fécondes, l'artiste ne travaillait point à sa guise, poursuivant un idéal industriel, cherchant une satisfaction personnelle, écoutant surtout son intérêt. Le producteur, alors, suivait forcément la voie qui lui était tracée, il était l'interprète de la société qui gouvernait son pays, l'expression de son temps, et son goût était la conséquence du milieu dans lequel son activité s'exerçait.

Nos ancêtres, en effet, voulaient des meubles taillés sur leur patron, et non à l'usage des générations disparues. Les adjectifs ancien et vieux étaient fort incivils à leurs yeux, et, sous la plume des plus érudits, le mot gothique devenait une cruelle injure '. Un grand seigneur, comme le prince de Conti ou le prince de Soubise, commandant, en 1750, un mobilier Renaissance ou de style Louis XIII, aurait paru tout aussi extravagant qu'un élégant de nos jours se faisant habiller suivant la formule de 1845. « Il est presque honteux de n'être pas à la mode tant dans ses meubles que dans ses habits », écrivait Roubo fils 2, ce maître compétent, dont nous aurons maintes fois à invoquer l'autorité. « Nous sommes des gens qui donnons dans la mode, écrivait de son côté Mme de Simiane3. Nous ne voulons pas de vieilleries. C'est bien assez d'être de soi-même une antique, sans en orner ses poches et son appartement ».

Aujourd'hui sommes-nous assez loin de ce langage et de cette raison ? Ce sont les idées contraires qui dominent. Tout semble beau pourvu qu'il soit vieux. L'hôtel des ventes est devenu le temple du goût, et le commissaire-priseur son arbitre. Le marteau d'ivoire paraît une ultima ratio devant laquelle tout le monde s'incline, et la grande invention de notre temps, c'aura

1. Voir Boileau dans son Art poétique, Voltaire dans son Siècle de Louis XIV, Jean- Jacques Rousseau dans son Emile, Diderot dans ses Salons, La Bruyère, etc.; pour tous ces grands écrivains le mot gothique est-un terme de mépris.

2. Roubo (Jacques-André), auteur de L'zArt du menuisier, ouvrage considérable en 4 volumes in-folio public de 1769 à 1775, encore considéré, à l'heure actuelle, comme le meilleur travail qui ait été écrit sur la menuiserie.

3. Cette lettre est datée d'Aix le 3o avril 17 j 1. Voir Lettres de Mm0 de Simiane, dans la Correspondance de Mm0 de Sévigné. Edition Racine, 1790, tome X, page 115.

été de nous faire asseoir dans des sièges disparates, qui ne sont plus à notre taille, de nous faire coucher dans des lits qui n'avaient point été faits pour nous. Voilà le beau résultat produit par nos idées indécises.

Est-il encore d'autres raisons à cette aberration du goût ? — Certes, et peut-être de plus concluantes. La première de ces raisons est que le mobilier a perdu le caractère de durée qu'il

Fig. 2. L'hôtel des ventes est devenu le temple du goût

avait autrefois. Il serait bien imprudent, en effet, d'exiger de lui une perpétuité qui n'existe plus dans nos mœurs. A chaque génération, après chaque décès, les meubles sont partagés, dispersés, donnés ou vendus et l'on fait maison nette. Dès lors, à quoi bon meubler sa demeure pour un temps indéfini, quand la durée même du mobilier est définie par la mort ? Dans les grandes villes, ce caractère limité s'accentue par la multiplicité des déménagements, et l'incertitude s'y fait encore plus pressante. Qui donc, au moment où il meuble une chambre à sa façon, peut savoir qui l'habitera dans trois ou six années ? Ajoutez enfin aux incertitudes de la mort celles de la fortune et l'instabilité de nos établissements. Il n'est pas rare, en notre temps, de voir un chef de famille changer quatre fois de meubles en moins de trente années. D'abord le mobilier élémentaire de garçon, puis un

autre très modeste pour l'entrée en ménage, un troisième plus luxueux quand la position grandit, mobilier qui plus tard se verra relégué dans quelque maison de campagne, lorsque la fortune aura dit son dernier mot.

Parfois la marche se modifie, et Tordre se transpose. Le besoin d'égalité s'est, en effet, depuis longtemps traduit chez nous par le besoin du luxe. Le désir des belles choses s'est répandu dans toutes les classes. On ne veut plus admettre qu'un intérieur superbe puisse être le privilège exclusif d'une classe privilégiée. Escomptant les grandeurs à venir, la fortune espérée, on veut être meublé, à ses débuts, comme un financier parvenu à l'apogée de sa situation, et sans avoir les ressources nécessaires, étalerun ameublement somptueux. De là une disposition nouvelle de l'industrie mobilière. De là, l'obligation pour le fabricant de s'évertuer à donner à ses produits, les plus vulgaires comme façon et comme matière, les apparences du luxe le plus dispendieux. De là, cette profusion de faux meubles de Boule, qui boitent, ferment mal et s'écaillent, de fauteuils grossièrement sculptés, mais dorés de la plus éblouissante façon, de tentures de coton qui simulent la soie. De là enfin, la substitution du marchand, qui fait fabriquer à la grosse, et doit se maintenir dans les données vulgaires d'un goût banal, au fabricant, à l'artisan qui travaillaient lentement, solidement, et d'après le goût individuel de chacune de leurs pratiques.

Les marchands ! ce sont eux que tous les contemporains de cette transformation pénible accusent d'avoir compromis notre génie national, et d'avoir déprécié l'industrie du meuble.

Roubo fils1, les signale à l'indignation publique. « Ils s'ingèrent, nous dit-il, à fournir des meubles tout finis aux particuliers, trompent ceux-ci, déprécient la main-d'œuvre et poussent, par l'avilissement des prix, l'ouvrier à ne plus rien soigner. » Mercier est encore plus explicite. « La plupart des meubles

qu'ils fournissent, écrit-il, n'ont plus que le souffle C'est

de la colle qui en joint les parties ; dès que la table s'approche du feu, elle se décompose et tombe en morceaux Méfiez-vous

i. L'Art du menuisier en meubles, pages 600-60 1.

de ceux (des marchands de meubles) qui habitent le faubourg Saint-Antoine. Tel vous vend un secrétaire, qui se décolle au bout de trois semaines. Vous avez une armoire, attendez la fin du mois. Il y a des meubles, sortis de leurs boutiques, qui au bout de vingt jours, sont boiteux, caducs, vermoulus »

Quelques écrivains de nos jours, assez mal renseignés sur les conditions du travail à cette époque, ont cru qu'il leur était permis d'attribuer à la « division du travail », une décadence dont nous découvrons autre part l'origine. Tout d'abord, il faudrait bien s'entendre sur la signification et la valeur de ce mot. Il est un grand nombre d'industries et même d'arts, où la division du travail est une condition absolument forcée de réussite, et où cette division ne nuit en rien à l'effet final, bien au contraire. L'architecture, par exemple, est dans ce cas. L'art du maçon, celui du charpentier, ceux du serrurier, du menuisier, du plombier, du sculpteur constituent des branches d'industrie fort diverses, et qui n'ont qu'un lien de raison pour les faire concourir à la confection de l'œuvre commune. Bien mieux, il est nécessaire, indispensable que la division soit bien accentuée, la séparation bien tranchée, et tous ces artisans commettraient une très lourde faute en voulant s'emprunter réciproquement leurs moyens d'action. Mais il suffit qu'une pensée unique les mette en mouvement, les inspire, les domine, les dirige, pour qu'ils arrivent à enfanter des chefs-d'œuvre de logique et d'unité.

Il en est de même dans le mobilier. Le menuisier, l'ébéniste, le tapissier, le bronzier ont chacun leur rôle défini. On est donc mal venu à prétendre, comme certains auteurs2, que, «entièrement exécutées par celui qui les concevait les œuvres industrielles du xvne et du xvme siècle sont nécessairement plus variées que les nôtres ». Nous verrons bientôt, au contraire, que leur extrême variété provenait justement du nombre considérable de ceux qui en avaient l'idée, et qui inspiraient les artistes, sans cependant prendre aucune part directe à leurs travaux. Pareillement lorsqu'on ajoute : « fussent-elles même, à ces différentes

1. Tableau de Paris, tome IX, p. 146. Cette plainte curieuse date de 1789.

2. Chesneau. Dessins de décoration des principaux maîtres, Paris, Quantin, 1881, p. 5.

dates, fabriquées par un artisan sur un modèle, et non par celui qui avait dessiné ce modèle, au moins étaient-elles achevées par les mains qui s'y étaient portées au début. Ce sont là des conditions sine quâ non (sic) de grâce, de verve, de variété dans le détail. L'ouvrier était alors forcément plus artiste qu'il n'est aujourd'hui ». Erreur, triple ou quadruple erreur! Au xvme siècle, la division, l'éparpillement du travail existaient tout comme de nos jours. Mercier, à ce propos, ne nous laisse aucun doute sur ce qui se passait dans certaines industries.

« L'orfèvre, nous dit-il, occupe une foule de graveurs, ciseleurs, guillocheurs, polisseurs et polisseuses. Tel homme haut de cinq pieds six pouces, robuste, ne fait toute sa vie que tirer des filets sur des boîtes ; tel autre fait un trophée ; celui-là grave un cachet, un chiffre, et celui-ci donne une couleur plus vive à For, etc. »' Et Roubo nous confirme, quant aux menuisiers, ce que Mercier dit des orfèvres : « Toute leur habileté ne consiste que dans une routine plus ou moins heureuse. La plupart ne sachant qu'une sorte d'ouvrages, et encore avec des calibres que souvent ils n'ont pas le talent de faire eux-mêmes, sont obligés d'abandonner la décoration de leurs ouvrages à des sculpteurs, qui non seulement y font les ornements nécessaires, mais encore y poussent des moulures »2 . Voilà, semble-t-il, qui est concluant.

Ajoutons que ceux qui abusent de ce préjugé de l'unité de conception et de la totalité d'exécution, pour dénigrer notre temps, commettent une faute d'autant moins pardonnable, qu'en dépit de la division du travail, ou peut-être à cause de cette division, la main-d'œuvre est redevenue, dans certaines spécialités du mobilier, aussi parfaite de nos jours, qu'à aucune autre époque. Dans la sculpture en bois, notamment, et dans le traitement des bronzes, on trouve des mains d'une habileté prodigieuse, et, comme conséquence, une facture souple, un travail qui demeure gras jusque dans ses plus exquises finesses, une exécution enfin qui peut supporter la comparaison avec n'importe quel ouvrage du temps passé. Si donc, nous péchons par quelque chose, -

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