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L'Art du menuisier en meubles, seconde section, page

Mais tout d'abord, il nous faut assigner une taille à cette figure. Quelle taille choisirons-nous ? — Nous choisirons une taille ordinaire, une taille courante, empruntée à notre pays, à notre

milieu. Nousn'irons i-,65 sommet de la tête. Pas prendre pour

,60 Partie proéminente type les SaniOyedeS, du crâne. . ,

qui mesurent seule ment im,35 de hau teur, ce qui serai infiniment trop pe tit. Nous ne choisi rons pas non plus les Patagons, qui comptent communément 2 mètres, ce qui serait trop grand. En France, le recrutement fixe, à im,54, le minimum de taille nécessaire au service. Quand un homme atteint

on déclare

que sa taille est supérieure à la moyenne; il commence à être ce qu'on appelle « un bel homme ». Prenons donc, comme dimension normale, la taille de im,65, convenable à tous

égards pour un homme, mais déjà un peu élevée pour l'objet de nos études ; car il serait malséant d'oublier que l'espèce humaine compte deux sexes d'inégale grandeur, et que la plupart des meubles, dont nous allons nous occuper, doivent

Fig. 38. Canon égyptien.

être aussi bien à l'usage du beau sexe, qu'à celui du sexe barbu.

La figure que nous venons de tracer, en la copiant exactement sur le Canon égyptien, et que nous avons ensuite divisée, pour plus de clarté, de dix en dix centimètres, cette figure, supposons qu'elle veuille s'asseoir. Comme, à la taille moyenne de im,65, elle ne compte que om,4o de la plante du pied au bas de la rotule, qui correspond assez exactement au pli du jarret, il semble donc, pour que le pied pose à plat, que le siège par nous dessiné, construit ou choisi pour cette figure, ne devra pas compter, au

Fig. 40.

Fig. 4»-

maximum, plus de om,40 de hauteur. Eh bien, entrons chez un tapissier de rencontre, et mesurons les chaises et les fauteuils, qu'on est convenu d'appeler «de style», parce qu'ils rappellent plus ou moins exactement une de nos grandes époques mobilières. Ces sièges, construits en vue d'un client éventuel, d'un acheteur de hasard, c'est-à-dire d'un personnage de taille essentiellement moyenne, mesurent presque toujours de om,45 à om,48, pour les canapés et fauteuils, et vont jusqu'à om,5o, pour les chaises. C'est-à-dire que les fauteuils ont été exclusivement établis pour des individus de im,8o à i"\Q2, autrement dit pour des carabiniers et des tambours-majors, et les chaises pour des Patagons.

Malgré cela, prenons un de ces sièges et forçons notre figure à s'asseoir. Que se produira-t-il une fois qu'elle sera juchée sur un

piédestal pareil ? Ou elle éprouvera le besoin de poser ses pieds en plein sur le sol (voir fig. 39), et elle sera contrainte de porter ses reins en avant, ce qui est d'autant plus gênant, que les cuisses étant inclinées vers la terre, le sang tendra à descendre dans les pieds, où il donnera naissance à des fourmillements 1 ; ou bien notre figure portera ses reins en arrière (fig. 40) et s'asseoira carrément, mais alors elle sera obligée de raidir son corps pour ne pas glisser, et les pieds cessant de toucher le sol ballotteront dans le

vide. — Pose fatigante, attitude sans grâce, ridicule même, et qui demande une surveillance constante, car l'aplomb fait défaut.

En Amérique, il est vrai, l'esprit pratique des Yankees a trouvé moyen de corriger, par quelques positions aussi ingénieuses que pittoresques, cet inexplicable défaut de proportions (fig. 42). Mais ces attitudes, qui ne sont point encore admises dans la très Fig. 42. haute société américaine,

n'ont pas droit de cité chez nous, et nous pouvons même espérer qu'elles ne s'y acclimateront jamais, car il suffit que le siège soit tenu un peu bas, pour que la pose requise ne présente plus que des angles légèrement obtus, les seuls qui reposent vraiment le corps, et pour que le sang affluant au bassin, les jambes n'éprouvent plus de ces fourmillements gênants, qui obligent à une gymnastique aussi désordonnée que grotesque (Voir à la page précédente fig. 41.)

i. C'est ce fourmillement qui explique comment les hommes assis, même dans un salon et en présence de dames, sont contraints de croiser et de décroiser continuellement leurs jambes, et comment les malheureuses femmes ne peuvent demeurer assises, si l'on ne place un petit banc ou un coussin sous leurs pieds.

Tout en ce monde a, dit-on, une cause. Si nous interrogeons certains tapissiers, sur cette singulière manie qu'on a de donner aux sièges une hauteur disproportionnée, ils auront sans doute quelque bonne raison à nous présenter pour excuse. — Les fauteuils que vous critiquez, ne manqueront-ils pas de nous répondre , sont exactement copiés sur des modèles du siècle dernier.

La belle raison vraiment, et parce que nos ancêtres étaient plus grands, ou consentaient à se trouver gênés, faut-il que nous soyons à notre tour mal à Taise ? Franchement ce serait pousser l'imitation un peu loin, en admettant que l'affirmation fut exacte; et elle ne Test point.

Au xvne, pas plus qu'au xvmc siècle, les sièges ne mesuraient ni o,n,48, ni om,5o de haut. Sur vingt sièges de ces deux siècles, pris au hasard parmi ceux qui sont conservés dans notre Mobilier National, et mesurés par nos soins, il s'en est trouvé trois qui comptaient o"',37, un o"',38, trois om,39, un oni,40, quatre om,4/i, trois o"',42, un o"',43, un om,44, un om,45 et deux om,4Ô. — Or, ces divers chiffres fournissent une moyenne de om,4i. On voit que nous sommes loin des 48 et 5o actuels. Les hauteurs 45 et 46 sont en outre de pures exceptions; mais alors même que, plus nombreuses, elles auraient constitué la généralité, ce renversement de proportions ne prouverait pas que nous devions nous asseoir sur des sièges trop hauts, ni même que nos ancêtres se soient assis sur ces mêmes sièges.

Au siècle dernier, en effet, pas plus à la Cour que chez les princes et les grands seigneurs, dont le mobilier nous sert aujourd'hui de modèle, l'habitude n'était de s'asseoir sur les fauteuils et les canapés. « Il y avoit dans les salons, écrit Mme de Genlis, en parlant de Versailles et du Palais royal, une grande quantité de chaises d'étoffe, rembourrées, galonnées, à long dos, et très commodes. On ne s'asseyoit que sur ces chaises, et non sur les canapés ou dans les fauteuils, qui n étaient que meublans et rangés autour des lambris, où ils restoient toujours... le seul fauteuil de la princesse étoit à demeure au coin de la cheminée,

et la princesse avoit la politesse de ne le prendre que pour la présentation des femmes titrées » '.

L'habitude, sous l'ancien régime, était si bien de ne pas utiliser les sièges meublants, que dans une lettre, datée de Marly, le 2 août 1705, la duchesse d'Orléans se plaint, comme d'une incongruité, que quelques hommes se soient assis à Marly et à Trianon, devant le Dauphin et la duchesse de Bourgogne2. Quant aux femmes, même celles du plus haut rang, elles se contentaient, chez les princesses et à la Cour, d'un pliant ou d'un tabouret. Il ne serait jamais venu à l'idée d'une Larochefoucauld, d'une Uzès, d'une Saint-Simon, d'une Polignac, de réclamer un fauteuil ou de s'asseoir dans une chaise à bras. Un jour, au jeu de la reine, Mme de Noailles s'approche de la table, et n'apercevant pas de siège, en cherche partout un des yeux. M. de Flahaut, remarque son embarras, tire un pliant de dessous un guéridon, et l'avance. La duchesse le regarde, mais ne le salue ni ne le remercie. Une princesse entre sur ces entrefaites, tout le monde se lève, M. de Flahaut en profite pour reprendre doucement le pliant, et le remettre à l'endroit d'où il l'avait tiré. La duchesse veut se rasseoir et fait la culbute. «Qui donc, s'écrie-t-elle, a pris mon pliant? — C'est moi, Madame, répond M. de Flahaut, j'ai eu l'honneur de vous l'offrir, il m'a paru ne vous faire aucun plaisir, je l'ai ôté »3. Ces plaisanteries, un peu grosses, ne sont plus guère usitées, de notre temps, qu'au cirque ou aux Folies-Bergère ; mais l'anecdote n'en a pas moins son prix, car elle montre bien clairement que les plus hautes dames, alors, ne se servaient que de pliants. Les princesses royales elles-mêmes étaient obligées de s'accommoder de ces sièges aussi légers que primitifs, et il n'était que très rarement dérogé, en leur faveur, à cet incommode usage. En janvier 1745, «la Dauphine s'étant plainte que les pliants entre lesquels elle étoit assise lui faisoient mal aux reins, Madame, à qui elle avoit fait cette confidence, en

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