DES MEUBLES
i° Des Meubles a bâtis et panneaux. — Après nous être occupés de l'enveloppe de notre pièce, nous sommes naturellement amenés à nous occuper des meubles principaux qui doivent la garnir et à en étudier la fabrication, les proportions et la structure. Le meuble, du reste, parure essentiellement mobile, se rattache au lambris, parure momentanément fixe, non seulement par les multiples liens qui doivent toujours unir l'ameublement à la décoration intérieure, mais encore par la concordance dans les principes, par la conformité dans la main-d'œuvre, par la communauté dans le traitement de la matière première et par les procédés de fabrication.
On compte deux sortes de meubles: i° Les meubles à bâtis, qui sont les sièges, les lits, les écrans, les tables; 2° Les meubles à bâtis et à panneaux, qui sont les armoires de toutes sortes, les buffets, les commodes, les secrétaires, les bureaux fermés, etc.
Cette seconde catégorie de meubles, on s'en aperçoit tout de suite, est celle qui se rapproche le plus, comme structure, des lambris. Comme eux, elle repose entièrement sur la construction d'une série de cadres, sur l'assemblage de ces cadres et sur leur panneautage, avec cette différence toutefois que les meubles comportent une dimension de plus que les lambris. Ceux-ci se présentent seulement en hauteur et largeur. Les armoires ont la profondeur en sus. Aussi, pour que les façades, exprimant ces diverses dimensions, ne s'écartent pas sous une pression intérieure ou extérieure, est-il nécessaire qu'elles soient reliées par une charpente, ou mieux par une membrure logiquement construite, solidement établie et assez résistante, pour qu'on puisse emplir, charger, vider et mouvoir ces sortes de meubles, sans que leurs membres se disjoignent, et sans que leurs diverses parties cessent de s'adapter les unes dans les autres.
Cette membrure, qui doit être assez robuste pour supporter tout l'effort intérieur et extérieur et ne rien laisser à porter
aux panneaux, réduite à sa plus simple expression, pourrait être figurée par un vaste cube complètement évidé et dont on n'aurait conservé que les arêtes (fig. 34). Quand le meuble est bien conçu, bien bâti, on doit pouvoir enlever les portes, le plancher, les panneaux et le chapeau, c'est-à-dire la toiture, sans que rien dans l'ossature ne bouge ni ne soit ébranlé.
Les procédés d'assemblage des divers cadres, qui composent cette ossature, sont les mêmes que ceux déjà indiqués à propos
des lambris, mais on aura soin d'exiger que les cadres, entre eux, au lieu d'être assemblés et collés, soient unis par des vis de rappel et des clés permettant de démonter et de remonter à volonté le meuble — modification qui présente de très grands avantages pour le transport, les voyages et les réparations
Les cadres étant assemblés et montés, le panneautage destiné à les remplir s'effectue de la même façon que pour les lambris. On embrève les panneaux dans leurs cadres respectifs.
Toutefois, pour les meubles qui, ne devant rien contenir de secret ou de particulièrement précieux, ne réclament pas des portes d'une solidité extrême, on se contente avec raison de ménager une simple feuillure dans le cadre, on applique le panneau contre cette feuillure et on le retient par derrière au moyen d'une petite baguette fixée elle-même au cadre par des pointes ou des vis. De cette façon, il suffit de faire sauter cette baguette, pour pouvoir enlever le panneau et le remplacer, au besoin, par un autre panneau ou par une glace.
Fig. 34. Membrure type d'une armoire.
1. Jadis les bibliothèques seules étaient assemblées de cette façon, aujourd'hui la plupart des armoires soignées sont montées avec des vis de rappel.
Fig. 35-
La beauté des meubles à bâtis et panneaux ressort naturellement de l'élégance de leurs proportions, et de l'ornementation plus ou moins heureuse dont on les décore.
Les armoires, huches, bahuts, buffets, présentant presque toujours leurs façades sous forme de parallélogrammes -, la première condition pour construire A un meuble élégant semble donc de déterminer, avant tout, le rapport qui doit exister entre les deux dimensions de ce parallélogramme, pour qu'il soit agréable à l'œil.
Serlio , dans son excellent livre', si justement classique, fixe lui-même certaines limites qui, en architecture, ne doivent jamais être dépassées. Ces limites partent du carré parfait et aboutissent à un rectangle dont la longueur est le double de la largeur. Mais ces deux dimensions extrêmes trouvent rarement leur emploi dans le mobilier, et l'expérience démontre que les proportions les plus convenables sont celles qui peuvent s'exprimer par le rapport des chiffres 2 et 3, c'est-à-dire que si, par exemple, nous prenons pour hauteur de notre parallélogramme le diamètre A C B (voir fig. 35), sa largeur A C devra se composer de ce même diamètre A C B augmenté d'un demi-diamètre ou
rayon B C. Pour obtenir un bon rapport, on peut encore procéder autrement. Etant donnée la plus petite dimension du parallélogramme, soit la ligne A B (voir fig. 36), on construit, à l'aide de cette ligne, un carré parfait, soit le carré A B D C, dont cette
Fig. 36.
1 . // primo libro d'architetlura da M. Sebastiano Serlio bolognese.
ligne forme le côté, puis on trace la diagonale B C et on abaisse cette diagonale sur la base du carré qui, ainsi prolongée, devient le grand côté du parallélogramme. Cette manière de procéder fournit, elle aussi, une figure de proportions agréables, un peu plus trapue, il est vrai, que la précédente, et moins longue d'environ un vingtième, mais encore élégante. Toutefois elle est moins pratique que la première.
Présenté dans sa largeur pour les commodes, buffets, etc., dans sa hauteur pour les armoires proprement dites, le parallélogramme, obtenu par notre premier procédé, ne doit nous fournir que la forme de la charpente générale, charpente qui, suivant le cas, peut se compliquer d'ornements latéraux, s'augmenter d'un soubassement plus ou moins élevé, et se terminer, à sa partie supérieure, par une corniche ou par un fronton.
Une autre condition d'élégance, dans les meubles à bâtis et panneaux, c'est la bonne et claire disposition des masses portantes et des masses portées et leur convenable équilibre. Il importe, en effet, pour la satisfaction de l'œil et la tranquillité de l'esprit, que les parties supérieures du meuble ne paraissent pas suspendues en l'air, sans rien qui les soutienne, mais au contraire qu'elles semblent reposer sur une base et des montants assez solides pour les supporter. C'est pourquoi on doit bien se garder de construire, comme le firent certains artistes du xvne siècle, des armoires, dont les portes se développant sur toute la largeur du meuble, en occupent si bien la façade entière, qu'on se demande par quel procédé le fronton peut bien tenir ainsi, puisqu'on ne voit rien qui le soutienne. Par la même raison, si vous construisez une armoire à deux corps superposés, ayez soin que le corps inférieur, par l'ampleur de son ornementation, par la puissance de ses moulures, par la solidité de ses profils, accuse une robustesse supérieure à celle du corps de dessus. Et toujours, pour le même motif, si votre ornementation comporte des colonnes, vous vous garderez de les engager dans le corps même du meuble, et surtout d'en ourler les angles ; la colonne, en effet, comme le pilastre, n'a de raison d'être qu'à condition qu'on lui conserve son caractère consolidateur. En
formant l'angle du meuble, elle en atténue la solidité au lieu de l'accroître '.
Si donc vous croyez devoir recourir aux colonnes ou pilastres, pour la consolidation ou l'ornementation d'une armoire, d'une crédence, d'un buffet, ayez soin de conserver à vos colonnes et à vos pilastres leur indépendance. Qu'ils se détachent franchement sur le corps du meuble ; que celui-ci accuse nettement ses masses ; que ses profils se dessinent clairement, et qu'aucun d'eux ne soit escamoté.
Les ressauts, qui résulteront du placement en hors d'œuvre de vos colonnes et de vos pilastres, en accidentant vos diverses façades, allégêront le meuble, mouvementeront ses grandes lignes, et en accroîtront d'une façon notable le charme et l'élégance.
Une autre condition de beauté pour un meuble, c'est que, dans sa fabrication, il soit tenu compte non seulement de la destination directe,
mais encore de la pièce où il doit être mis, de la place qu'il
Fig. 37. Meuble à deux corps du xvie siècle.
i.Un argument, non sans valeur, pour détourner le constructeur de l'emploi de ces colonnes posées sur l'angle, c'est qu'on n'emploierait pas à la même place une figure humaine. Or, les analogies entre la colonne et la figure humaine sont assez considérables pour que le rapprochement ait sa valeur. « Les colonnes qui ont esté insculptées par nos anciens édificateurs, écrit Bernard Palissy, ont chacune un chapiteau pour imiter la teste de l'humaine nature. Aussi les anciens édificateurs ont insculpté, au pied d'une chacune desdites colonnes, une base qui signifie le pied de l'homme. Et quand ceux de Corinthe inventèrent leurs genres de
doit occuper, de la distance plus ou moins grande à laquelle il doit être vu. Sa destination finale, le jour plus ou moins intense auquel il est soumis, le recul que Ton peut prendre pour le juger, sont autant de raisons qui doivent décider de l'importance de ses reliefs et de la puissance de ses saillies.
Pour une petite pièce très éclairée, exigez des meubles délicats, aux sculptures finies, poussées, achevées et polies. Pour les pièces un peu vastes, réclamez au contraire des formes amples accompagnées d'un travail large, énergiquement accentué.
Quant à l'ornementation, qu'elle soit plutôt sobre que prolixe, plutôt contenue que débordante. Il n'est pas de beauté sans harmonie, et l'harmonie ne se produit dans un meuble, que lorsque la décoration n'altère pas la forme; mais au contraire la fait valoir, l'accompagne, la complète, et concourt à rendre plus évidente sa sveltesse ou sa puissance, son élégance ou sa solidité.
Ces remarques, comme celles du reste qui vont suivre, reposent sur l'observation, la raison et le bon sens. Les règles qui en découlent sont de celles qui s'imposent, et auxquelles il est prudent de se conformer, car leur observation n'a pas pour unique effet d'assurer la beauté du meuble, mais encore d'en augmenter la durée. Néanmoins, elles peuvent, dans certains cas, être violées impunément. C'est le privilège du génie de savoir se passer des règles, ou de les braver au besoin. Comme preuve de ce que nous avançons, nous présenterons un petit meuble du xvie siècle, (voir fig. 37) lequel, au point de vue de la stricte logique, est plein de contre-sens. Le corps inférieur manque de robustesse, les cartouches du bas sont de la même taille que ceux du haut, et dès lors semblent trop petits ; des colonnes ourlent les angles et diminuent la solidité apparente du corps supérieur; enfin le fronton coupé vient buter contre deux rinceaux formés de feuilles flexibles, incapables de soutenir la poussée de ce
colonnes, desquelles ils édifièrent le temple de la grande Diane qui estoit un merveilleux bastiment, ils firent au corps de leurs colonnes certains canaux et voyes creuses, qui denotoyent les plis et froncis des robes et cotes de leur Déesse Diane» (Voir les Œuvres de 'Bernard Palissy, édition Charavay, page 86). Le brave Palissy se trompe quelque peu sur les styles et leur origine, mais la remarque n'en garde pas moins un certain à propos.
tympan mutilé et le poids du rampant terminal. Tout cela est fâcheux, illogique, absurde même, et pourtant ce petit meuble est charmant. Mais pour un qu'on réussira dans ces données, il en est cent, il en est mille qui seront manqués complètement, et sembleront laids, ennuyeux et maladroitement conçus.
Des meubles a bâtis. — « La menuiserie en meubles, écrit Roubo, n'est pas sujette à des règles certaines, soit dans les formes, soit pour la décoration. Au contraire, à quelques dimensions près (lesquelles ne sauraient varier puisqu'elles sont relatives à la grandeur humaine), il semble qu'on ne puisse rien dire d'assuré à ce sujet » '. Le désarroi dont se plaignait, déjà au siècle dernier, l'homme éminent, auquel nous empruntons cette citation, n'a fait que s'accentuer depuis son époque. Aujourd'hui, on a encore renchéri sur le mépris des « règles certaines », et il arrive souvent que l'on ne tient plus même compte des proportions du corps humain. C'est ainsi que la plupart des tables à écrire, qu'on rencontre dans le commerce, sont trop basses; de même les sièges sont trop hauts, les lits trop étroits.
Il semble cependant, que l'homme, n'ayant point encore trouvé le moyen de procréer à volonté des géants ou des pygmées, devrait avoir au moins la prudence, le bon sens, la raison de bâtir des meubles suivant une échelle raisonnable, moyenne, normale, et qui permette de les utiliser sans effort, de s'en servir sans gêne, de les employer sans douleur.
Pour ne pas tomber dans les mêmes erreurs, nous commencerons, si vous y consentez, par nous aider d'une sorte de calibre, dont les éléments, puisés dans la connaissance exacte du corps humain, nous serviront de points de repère pour nos mensurations. Ce calibre, le Canon égyptien nous le fournira. Malgré son ancienneté, il n'a pas cessé d'être d'une vérité suffisante. Prenons le donc pour base, en appliquant, toutefois, des chiffres et des mesures modernes à chacune de ses divisions principales. Voici notre Canon tracé (fig. 38).