LE FER ET SON EMPLOI
ans l'habitation humaine, le fer a sa place marquée par les qualités mêmes qui le distinguent. Dés la plus haute antiquité, il a toujours été considéré comme le plus résistant des métaux. Les anciens,
dans leur chimie primitive, lui donnaient le nom de Mars, indiquant, par cette appellation guerrière, quel respect ils professaient à son égard. Depuis lors, son nom n'a cessé d'être synonyme de force, de ténacité et de dureté. D'un homme que rien ne peut courber, briser, émouvoir, on dit encore de nos jours qu'il est « une vraie barre de fer ». Tous les héros anciens, au dire de Voltaire, avaient des « santés de fer ». Baudouin Ier, comte de Flandre fut surnommé « Bras-de-fer », Charles XII, roi de Suède fut baptisé « Tête-de-fer », et il appartenait à notre « siècle de fer », de connaître hélas ! un « Chancelier de fer ».
A sa propriété d'être, sous un moindre volume, le plus résistant des matériaux, ce métal ajoute encore l'avantage d'être abondant et d'un prix peu élevé, aussi l'étonnante habileté de
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ceux qui le mettent en œuvre, a-t-elle fait rechercher le fer pour tous les emplois qui exigent, sous un mince développement, une grande force et une solidité à toute épreuve.
C'est ce qui explique comment on a recours presque exclusivement à lui seul pour la fermeture des portes et des fenêtres. Par la même raison, c'est à lui qu'on demande les rampes d'escalier, les balustrades des balcons, les appuis des croisées et les grilles. Dans ces diverses spécialités, il ne peut être avantageusement remplacé par aucun autre métal. Il trouve encore un large emploi dans la parure des foyers; les chenets sont souvent en fer, les pelles et pincettes presque toujours. Enfin, on en fait des cadres, des lanternes de vestibule, des lampadaires, des supports, des chandeliers, des piédestaux et jusqu'à des meubles. Mais, dans cette dernière application, soit que notre œil habitué aux larges profils du bois et à ses masses abondantes, s'accommode mal des formes métalliques qu'il juge trop grêles, soit que les artistes et les industriels, se trouvant dépaysés dans une application qui ne leur est pas habituelle, n'aient cherché qu'à faire des copies insuffisantes ou défectueuses, on peut dire que jusqu'à présent, la grande généralité des meubles en fer, qu'il nous a été donné de contempler, n'a que fort peu de chose à démêler avec l'art.
Presque tous les pays produisent des minerais de fer; ceux de Suède, toutefois, sont réputés les meilleurs. Sans vouloir entrer dans les détails de la fabrication du fer, nous rappellerons simplement que le minerai, soumis à une haute température, entre en liquéfaction et produit ce qu'on appelle la fonte. Cette fonte, qui prend à l'aide de moules, toutes les formes qu'on désire, constitue une première sorte de fer très aigre, c'est-àdire cassant, sans souplesse, sans lien, et qui ne trouve son emploi, dans l'habitation, que pour la confection d'objets relativement grossiers. C'est avec elle qu'on fabrique les contrecœur, ou plaques garnissant le fond des cheminées, les poêles, les tuyaux de conduite, certains vases plus ou moins décoratifs, les grilles de balcon grossières, etc., etc.
Dans la pratique, on coule cette fonte dans des moules spé-
ciaux, qui peuvent contenir cinq à six cents kilogrammes de métal. Les lingots obtenus de la sorte prennent le nom de gueuses. On soumet ensuite ces gueuses, dans la forge, à une chaleur intense qui les porte au rouge blanc, et on les bat avec un énorme marteau, mû mécaniquement, auquel on donne le nom de martinet. Le métal, ainsi retravaillé, forme ce qu'on appelle le fer proprement dit. Cette seconde opération, au reste, le transforme complètement; par elle il cesse d'être fusible, c'est-à-dire qu'il brûle encore, mais ne fond plus, et il devient doux, c'est-à-dire qu'il cesse d'être cassant. Son élasticité lui permet de se plier en tout sens, et il est possible désormais de le graver, de le sculpter et de le travailler à la lime.
Le fer, ainsi forgé, est façonné tantôt en barres carrées ou méplates, tantôt en verges rondes de grosseurs différentes, iantôt en feuilles de tôle, et livré ensuite, sous l'une de ces trois formes, au commerce qui l'utilise.
Le fer se travaille à chaud et à froid. A chaud, se font les soudures et les gros ouvrages qui demandent l'emploi de barres épaisses. Tous les travaux de repoussé et de modelé, qui s'exercent sur des surfaces relativement très minces, le découpage, le relevage, la ciselure ont lieu, au contraire, à froid. Mais, dans l'un comme dans l'autre cas, l'artiste, qui manie le métal, a besoin d'une grande expérience, d'une attention soutenue, d'un coup d'œil juste, d'un bras robuste, d'une main ferme et sûre. Le travail qu'on fait subir au fer peut, en effet, augmenter sa qualité ou le détériorer. Un degré de température trop élevé le corrompt; des coups de marteau appliqués trop fort produisent des gerçures qu'il est ensuite difficile de fermer. En outre, l'ouvrier habile doit conduire, en quelque sorte, le métal avec son marteau, en déplacer les molécules, raffermir les parties faibles, renforcer les parties minces et appauvrir celles qui sont trop épaisses. Veut-il, sur une feuille de tôle, faire un creux ou produire un relief, il ne doit point attaquer le point même où il souhaite d'obtenir cette saillie ou ce creux, mais les alentours, de façon à chasser le métal, et à fournir de la matière en même temps qu'il donne la forme voulue.
io8 l'art dans la maison.
Pour les ouvrages de valeur, on emploie généralement du fer corroyé. On corroie le fer en superposant plusieurs barres ou plusieurs plaques, en les portant au rouge blanc et en les battant jusqu'à ce que, soudées ensemble, elles ne forment plus qu'un seul morceau. Cette opération se fait aujourd'hui mécaniquement, mais il ne paraît pas que le travail mécanique améliore la qualité du métal employé. Les fers actuels, corroyés au martinet et réduits à l'état de barres par le laminage au cylindre, ne présentent pas, en effet, la même ductilité que les fers anciens, qui, battus et rebattus, n'arrivaient que par un corroyage répété à l'état de barreau ou de tôle. Le fer, rendu plus concret par ce battage répété, se soudait plus facilement. Débarrassé des parties de fonte qui le criblent, il brûlait moins aisément; en outre, on employait, pour le confectionner, le charbon de bois dont la chaleur plus douce, moins âcre, laisse au métal des qualités que lui enlève l'usage de la houille.
Si nous entrons dans ces détails, c'est que l'industrie du fer est une de celles qui nous intéressent le plus, car elle a toujours été en grand honneur sur notre sol. Les Gaulois montraient déjà une aptitude particulière pour les travaux de forge. Au moyen âge, ceux d'entre les forgerons qui s'occupaient plus spécialement de l'habitation, et que nous désignons sous le nom générique de serruriers, formaient une de nos corporations les plus importantes '. C'est à ces vaillants artistes et à leurs descendants qu'il faut faire honneur, non seulement des magnifiques ouvrages qui ornent nos cathédrales, de ces grilles à la fois belles, fortes et simples qui ferment les chœurs et les chapelles, et de ces pentures merveilleuses, dont le peuple, dans son admiration naïve, attribuait au diable la paternité, mais encore de ces livres précieux2, de ces traités ingénieux où sont posées les bases
1. Les règlements d'Etienne Boileau divisent cette corporation en trois grandes branches : la première comprenant, sous le nom de greiffiers, les faiseurs de ferrures ; la seconde, les serruriers ou faiseurs de serrures et la troisième les grossiers ou taillandiers. Voir, pour les plus amples détails, le Dictionnaire pratique du serrurier, par F. Husson. Paris 1872, page 9.
2. Notamment la Fidèle ouverture du. serrurier, publiée par Mathurin Jousse en 1627. L'ouvrage avec planches de Robert Davesnes paru en 1676, VzArt du serrurier de Duhamel du Monceau (1767, in-folio).
de leur art difficile. Enfin, c'est encore à eux qu'il faut attribuer l'invention des principaux outils employés aujourd'hui, la découverte de la lime, des vis et des cisailles.
On peut dire que, jusqu'à la fin du siècle dernier, l'art du serrurier est demeuré particulièrement honoré dans notre pays ; et il faut entendre quels éloges le serrurier Lamour, l'auteur des magnifiques grilles de Nancy, prodigue à son art, pour bien comprendre de quel enthousiasme le travail du fer savait alors enflammer les plus fermes esprits.
« La forge, s'écrie-t-il, dans son Préliminaire apologétique ', est aux autres inventions de ce genre, ce que le génie est aux sciences. Elle en est l'âme et la force, aucune ne peut se passer d'elle, et elle ne les a précédées toutes que pour les créer. Si Cérès donne du pain aux Cyclopes, c'est qu'ils lui avoient fabriqué la charrue. Si le pieux Enée conserve et établit au milieu des combats les fugitifs de Troie, c'est qu'il est armé par l'époux de Vénus. Notre nourriture et notre défense sont des objets purement nécessaires, et si l'agriculture a des beautés, elles ne sont pas l'effet de l'art, elle les doit toutes à la nature ; mais la serrurerie embellit encore l'utile. Elle a des parties pleines d'agrément, de délicatesse et de majesté. Elle est susceptible de toutes les formes. Elle a, quand elle le veut, l'énergie de la peinture, la hardiesse de la sculpture et toujours la solidité... »
En face de ce dithyrambe tracé par l'enthousiaste Lamour, il est bon de placer une autre appréciation remontant également au siècle dernier, mais plus désintéressée et plus profane, pour montrer que l'estime inspirée par l'art du serrurier était alors universelle, et que les écrivains de tout ordre n'hésitaient pas à lui rendre l'hommage qui lui est dû.
« Un serrurier est devenu parmi nous un artiste, écrivait Mercier. L'art a travaillé le fer pour l'unir à l'architecture ; il s'est développé dans de superbes grilles qui ont l'avantage
i. Voir le ^Recueil des ouvrages en serrurerie que Stanislas le Bienfaisant, roy de <Pologne, duc de Lorraine et de Bar, a fait poser sur la place royale de Nancy, à la gloire de Louisle-Bien-zAimé, composé et exécuté par Jean Lamour, son serrurier ordinaire, avec un discours sur i (Art de la serrurerie (Nancy 1767).
d'orner le point de vue sans le détruire. Le fer est devenu aussi souple que le bois, on le tourne à volonté, on lui imprime la forme de feuillages légers et mobiles, on luiôte sa rudesse pour lui donner une sorte dévie » '.
Ces éloges, il faut le reconnaître, n'ont rien d'excessif. On sait, au reste, quelles mains royales n'hésitèrent point alors à se mesurer avec le rude métal. Louis XVI fut-il un serrurier d'une prodigieuse habileté ? Le fait est au moins douteux. Les travaux parfois très remarquables qu'on lui attribue, sont-ils vraiment de lui ? Il est permis de ne le pas croire. Est-ce à lui qu'on est redevable du Supplément à l'Art du serrurier 2 ? La chose semble assez peu probable. Mais d'un autre côté, le Conservatoire des Arts-et-Métiers garde précieusement le tour et les outils de cet infortuné roi, et on ne saurait nier qu'il n'ait professé pour la serrurerie une estime toute particulière, qui le porta à manier, sous la conduite de Gamain, la lime et le marteau3.
Par quel mystère, le xixe siècle assista-t-il brusquement à une décadence inqualifiable de la serrurerie4 ? Par suite de quelle aberration vit-on des hommes sérieux et connaissant le métier, s'en venir déclarer que la fonte grossière pouvait remplacer avec
Fig. 68.
On sait quelles mains royales