JUGÉE NÉCESSAIRE
épondre à la question qui termine le chapitre précédent, n'est point aussi malaisé qu'on pourrait le penser tout d'abord. Si nos ancêtres nous ont laissé tant de preuves d'un goût heureux, d'une inspiration féconde, et d'une infatigable imagination, c'est qu'ils étaient en possession de cette qualité qui distingue les races vieillies sur le sol qui les a vues naître : une sève absolument personnelle, secondée par une longue initiation; c'est qu'ils étaient, pour me servir d'une expression de Saint-Simon, des gens «possédant l'écorce de tous les arts, de toutes les fabriques, de tous les métiers ».
Jadis, en effet, bien loin d'avoir recours au marchand, à ce marchand honni par Mercier et conspué par Roubo, le prince, le riche et puissant seigneur, l'homme noble, le bourgeois à son aise prétendaient faire exécuter spécialement pour eux-mêmes, — en tenant compte de leurs avis, sur leur plan, parfois même sur leur dessin, — tout objet qui présentait à leurs yeux une certaine importance artistique; et leur éducation, leurs connais-
sances, leur compétence, autant que leur fortune, leur en fournissaient les moyens.
De là résultait plus de diversité dans la conception, une variété surprenante dans la forme et dans rajustement, une union plus intime entre l'œuvre terminée et son heureux possesseur. Voilà une vérité dont il faut, avant tout, bien nous pénétrer et pour cela, nous allons, s'il vous plaît, tenter une rapide incursion à travers le passé, c'est-à-dire à travers les vieux livres et les vieilles estampes, sans remonter, toutefois, au-delà de la Renaissance.
Que rencontrons-nous au point d'épanouissement de cette glorieuse époque? Un prince, que Benvenuto Cellini, artiste peu maniable et écrivain peu retenu, qualifiait, longtemps après sa mort, c'est-à-dire en un temps où il n'avait plus de raison pour le flatter, mais peut-être bien quelques motifs pour se plaindre de lui, de « Prince rarissime et même unique au monde »'.
François Ier, au point de vue spécial où nous nous plaçons, méritait d'autant mieux ces louanges, que son plaisir le plus grand consistait à surveiller par lui-même les travaux des artistes qu'il employait, et qu'il « ne se délassoit jamais plus agréablement qu'à dessiner et à peindre »2. A sa mort, son fils Henri II, se conformant à son auguste exemple, continua d'entretenir à l'hôtel de Nesle, toute une colonie d'orfèvres et d'artistes italiens et allemands, de discuter les plans de ses architectes, de contrôler leurs ouvrages3, et l'on sait quel cachet personnel, ce prince parvint à imprimer à toutes les productions de son règne.
Dans l'entourage intime du roi, deux femmes se disputaient alors la prééminence : une maîtresse, Diane de Poitiers, dont mon savant ami Anatole dé Montaiglon a mis récemment en relief l'influence décisive sur les arts de son temps4, et dont le
1. 'Benvenuto Cellini, orfèvre, émailleur, mèdailleur, statuaire, E. Pion, page 167.
2. Anecdotes des Beaux-arts, etc., à Paris, chez François Bastien, 1776, tome I, page 32.
3. Dans la dédicace de son premier Livre d'architecture, publié en 1559, Du Cerceau rappelle à Henri II «qu'il a pris maintes fois plaisir à voir et contempler aucuns petits plans et pourtraicts de bâtiments, temples et logis domestiques par lui dessignés et imprimés », et plus loin il termine en disant : « et davantage votre Majesté prenant plaisir et délectation même à l'entretenement de si excellents ouvriers de notre nation, il ne sera plus besoing avoir recours aux estrangers. »
4. Diane de Poitiers et son goût dans les arts, par Anatole de Montaiglon. Paris, 1879.
cachet se retrouve jusque sur les moindres objets à son usage; et une légitime épouse, Catherine deMédicis, dont le rôle est moins apprécié ou moins connu, mais qui fut cependant, elle aussi, la providence des artistes. Ses admirables collections, dont l'inventaire nous a été conservé, son incomparable bibliothèque, qui est aujourd'hui l'un des ornements de notre grand Dépôt national, nous apprennent qu'elle était une femme éminemment distinguée, d'un goût irréprochable et d'une érudition rare 1 . Bien mieux, elle savait dessiner et se mêlait d'architecture. « Vous même, écrit Philibert de Lorme en lui dédiant son Traité d'architecture, vous même, prenez la peine de portraire et esquicher les bâtiments qu'il vous plait commander estre faicts sans y omettre les mesures des longueurs et largeurs ))2. Un autre artiste, poète Fig. 6. Reliure aux armes de Diane de Poitiers
celui-là, confirme cet hommage (Musée de Poitiers),
en vers alexandrins.
Venez, painctres françoys, et vous, trouppe sçavante, Venez, pour tesmoigner à la postérité Quelle est, en vostre endroict, la libéralité D'une Royne, qui est des Roynes la première, Pour maintenir les arts et leur montrer comment Ce n'est rien, sans les artz, que leur gouvernement.
1. Du Cerceau, en lui dédiant son livre : Les plus excellents bastiments de France, déclare que cet ouvrage long et pénible n'a été entrepris que « suyvant son commandement et poursuivi par sa libéralité. »
2. Voir Épître dédicatoire à Madame Catherine, royne de France, mère du roy très chrétien Charles /A'6 de ce nom, placée en tête de l' Architecture.
Soyez aussi tesmoing, comme votre maistresse Ayme bons ouvriers, les prise et les caresse Et comme l'architecte a esté de son temps Autant favorisé qu'il fut onc de nos ans '.
Enfin on sait que Catherine se passionna pour la céramique, et qu'elle établit Bernard Palissy à deux pas de son palais préféré, dans ce jardin des Tuileries, où, en 1 855, on devait découvrir les restes de son atelier, et où, parfois, « en fille des Médicis, elle venait voir l'artisan à l'œuvre»2.
Henri IV ne fit donc que suivre l'exemple de cette reine, dont l'image nous paraît si sombre, lorsqu'il établit « une colonie de sculpteurs, d'architectes, de tapissiers et autres semblables occupant les galeries du Louvre » avec l'intention, nous dit Sauvai, « de loger dans son Louvre les plus grands seigneurs et les plus excellents maîtres du royaume, afin de faire comme une alliance de l'esprit et des beaux-arts avec la noblesse et l'épée » 3. Cet asile donné, dans son propre palais, à des artistes d'un mérite reconnu, était une des marques les plus considérables d'estime et de protection qu'un roi put alors accorder aux beaux-arts. En outre, il marque bien cette persuasion où l'on était, dans ces temps reculés, que la gloire du producteur rejaillit directement sur celui qui commande l'œuvre d'art, car tout le monde pensait alors avec le commissaire Girolamo degli Albizzi, que : « Toutefois que l'artiste travaille comme serviteur reconnu et pensionné du prince, l'honneur de la perfection de ses œuvres revient au prince autant qu'à l'artiste, parce que le choix du dit artiste vient du prince qui a su distinguer son talent » 4.
Ce logement au Louvre constituait, du reste, un précieiix et enviable privilège. Il en résultait, pour ceux qui en étaient favorisés, d'être considérés comme les commensaux du roi, certains
[. Voir l'excellent article publié par M. Lechevallier Chevignard dans la Gazette des beauxarts, 2« période, tome XI, page 141.
2. Voir Œuvres de Bernard Palissy, Paris, 1880, avec une notice par Anatole France, page xvin. Précisément à la même époque, le grand-duc François de Médicis avait établi, à son palais du Casino, une fabrique de porcelaine et se passionnait pour les ouvrages céramiques. Voir à. ce sujet l'ouvrage de M. le baron Davillier : Les Origines de la porcelaine en Europe, Paris, 1882, page 47.