Grammaire des zArls décoratifs, page
porter avec nous, et dans ce cas, notre tenture ne sera qu'une sorte de repoussoir chargé de mettre en valeur les objets qui couvrent la muraille. — Ou bien, ne possédant point cette parure mobilière, ou la dédaignant, nous demanderons au papier de former lui-même la parure de notre logis, et, dans ce cas, du bon choix de sa couleur et de son dessin, dépendront la bonne ou mauvaise décoration de la pièce que nous prétendons tapisser. — Et comme conséquence directe, nous ajouterons que dans le premier cas, la tenture doit avant tout s'harmoniser avec l'ensemble des objets qui décorent la muraille; et que, dans le second, au contraire, elle doit s'harmoniser plus généralement avec tout le mobilier, et cela comme tonalité, comme couleur, comme dessin, comme style, comme esprit.
Le renouvellement du papier peint étant une opération, qui incombe, à chacun de nous, au moins une demi-douzaine de fois dans notre existence, on ne nous en voudra pas, je pense, d'insister sur son choix toujours délicat, et duquel dépend très souvent le bon aspect d'un appartement. Prenons donc, s'il vous plait, deux exemples ; il n'est rien de tel pour bien faire saisir sa pensée.
Supposons que nous ayons à tapisser une chambre de jeune fille. Mobilier simple, presque réduit à sa plus modeste expression, point de tableaux aux murailles, à peine un ou deux portraits, ici nous sommes en plein dans notre second cas. Le papier doit former lui-même la parure de la muraille. Il doit en outre exprimer des idées de jeunesse, de pureté, de fraîcheur. Point de tonalités sombres, les jeunes filles n'ont pas d'idées de cette couleur ; point d'or non plus, il tient trop rarement compagnie à la modestie. De quelle couleur est le mobilier ? — Le lit est d'un bleu clair, tempéré encore, intérieurement, par des rideaux de mousseline. — De quelle nature est le bois de ce lit ? — Il est laqué blanc et réchampi d'un lizeré bleu, légèrement plus foncé que l'étoffe. Eh bien, voilà notre tenture toute trouvée, nous commanderons, au fabricant de papier peint, un papier bleu de même nuance que le tissu des rideaux, mais tempéré par une
application en relief de mousseline ou de guipure, et nous encadrerons cette fraîche tapisserie dans des baguettes laquées, du ton du bois, et réchampies de bleu, ou, ce qui sera mieux encore, dans une simple câblé en coton, semblable aux embrasses de la fenêtre.
Craignez-vous que cette décoration ne paraisse un peu fade, qu'elle ne semble monotone et que l'ennui vienne à naître de cette uniformité ? Choisissons alors un papier d'un fond très clair, couleur crème par exemple, sur lequel sera éparpillé un semis de roses, et, dans notre bordure, rappelons le ton principal de l'ameublement. Voilà encore le problème résolu à notre satisfaction.
Maintenant, prenons un autre exemple dans l'ordre d'idées complètement opposé. Nous avons à tapisser le cabinet d'un jeune homme amateur d'objets d'art. Tableaux, armes, faïences doivent garnir la muraille. Irons-nous choisir un papier ramagé, quelque chose comme un velours à parterre ? En aucune façon, car les ramages de notre papier viendraient contrarier les formes des objets plaqués contre le mur, ou tout au moins tendraient à les rendre confus.
Prendrons-nous, de préférence, un papier multicolore et à larges dispositions symétriques ? — Pas davantage, car la variété des couleurs, outre qu'elle risquerait de produire le même effet que nos ramages de tout à l'heure, pourrait s'harmoniser assez mal avec les coloris de nos faïences, de nos émaux, de nos peintures, et éteindrait certainement leur éclat; sans compter que les grandes dispositions symétriques nous contraindraient, pour ne pas mal couper notre dessin, à subordonner la disposition de nos objets d'art, à celle de notre papier.
Nous réserverons donc ces brillantes tentures, pour les pièces où elles forment elles-mêmes la décoration ; et nous choisirons, pour notre cabinet, un papier velouté, foncé ou mat, uni, ou avec de tout petits dessins en camaïeu si l'uni vous déplaît ; nous assortirons ce papier, qui sera toujours d'une teinte sobre, d'une coloration un peu éteinte, allant du brun vieux chêne, au brun Van Dyck, ou du vert mousse, au grenat
foncé, nous assortirons, dis-je, ce papier à nos rideaux et à l'étoffe de nos sièges, de façon à ce qu'il ne jure point avec eux, et nous pouvons être certains que nos bronzes, nos armes, nos faïences, nos tableaux, disposés avec art sur un fond pareil, prendront une puissance, une valeur, un accent, qui leur feront honneur et aussi à celui qui aura choisi la tapisserie.
Nous aurons, au reste, prochainement à revenir sur ces intéressantes questions. Pour le moment, bornons-nous à une dernière recommandation. Evitons à tout prix de subordonner le choix de notre papier peint aux préférences du marchand ; car, alors même que celui-ci serait parfaitement désintéressé, il risque souvent de nous donner un fâcheux conseil. Son habitude, en effet, est presque toujours de considérer la valeur intrinsèque du papier qu'il nous offre, et non pas de l'envisager dans ses rapports avec le mobilier auquel il doit servir de cadre.
Gardons-nous surtout de ces définitions toutes faites : « Ceci est un papier de salon » ou bien, « ceci est un papier de chambre à coucher ».
Les propriétaires de maisons de rapport, étant obligés d'accommoder leur appartements en vue d'un locataire inconnu et d'un mobilier éventuel, ont été obligés d'avoir recours à ces classifications, qui facilitent leur besogne; et comme conséquence, ils exigent, le plus souvent, de leurs fournisseurs attitrés, des tentures d'une banalité radicale, pouvant convenir à tous les ameublements, et formant une sorte de cadre-omnibus. Nous nous défendrons, comme de la peste, de ces errements vulgaires. A nos yeux, il ne doit y avoir que deux sortes de papier, celui qui met en relief nos meubles, nos objets d'art, qui s'accorde avec notre mobilier, et répond à la disposition de notre esprit, en un mot celui qui convient à la pièce par nous meublée, et celui qui ne convient pas. Dans tous les cas, mieux vaut cent fois nous tromper avec originalité, que de nous exposer à paraître manquer de personnalité, d'ingéniosité et de goût.
Planche XIX.
Papier peint velouté (exécuté par M. Desfossé)
Fig. 140. Un atelier de marbrerie.