TROISIEME PARTIE
. , a seconde partie de notre étude nous a familiarisés % avec Eemploi, non pas de tous les matériaux usités dans l'habitation, leur nombre, nous Lavons dit, est en quelque sorte infini, mais avec ceux qu'il nous importait surtout de connaître. Grâce à ce travail préliminaire, nous voici a même de raisonner sur ces matières, jadis pour nous un peu abstraites, et qui désormais nous sont presque familières. Nous sommes en mesure de discuter avec nos fournisseurs, et assez renseignés pour ne point accepter, comme parole d'Évangile, tout ce qu'il plaità certains importuns de nous raconter. Est-ce à dire, toutefois, que nous devions nous considérer comme aussi compétents que les gens du métier? Point encore, car ils ont de plus que nous l'expérience qui nous fait défaut. Cette expérience, nous n'avons certainement point la prétention de l'acquérir par un multiple
apprentissage; mais nous pouvons la remplacer, dans une certaine mesure, par la constatation d'une suite de principes, par la connaissance d'un ensemble de règles, dictés par le bon sens, contrôlés par le bon goût, et dont l'observation nous permettra de ne point commettre de trop lourdes fautes ?
Mais, demandera-t-on, ces principes dictés par le bon sens, ces règles contrôlées par le bon goût, dont on ne saurait nier l'existence puisqu'ils sont mis journellement en pratique, ces règles, ces principes, ont-ils été consignés quelque part? La «Grammaire» qu'il faut nous apprendre, a-t-elle jamais été écrite ? — Jamais, que nous sachions ; et c'est là, justement, ce qui va faire l'attrait tout spécial de cette nouvelle partie de notre étude. Nous allons essayer, en effet, de dégager la vérité d'une suite d'observations plus ou moins ingénieuses, embrassant les différentes opérations auxquelles donne lieu la constitution d'un mobilier. Puis, par un enchaînement logique, nous déduirons les conséquences qui naissent de chaque vérité ainsi acquise, et, pour donner à nos constatations un caractère plus saisissant, au fur et à mesure que ces vérités se présenteront à notre esprit, nous les formulerons en manière de préceptes ou d'axiomes. De cette façon, notre « Grammaire» prendra corps peu à peu, et se constituera en quelque sorte d'elle-même.
Pour parfaire ce travail, notre tâche sera moins difficile et moins rude, au reste, qu'elle ne semble au premier abord ; nous n'aurons guère besoin, en effet, que d'user de logique, et il serait réciproquement incivil de supposer que nous en manquons. Quelque peu de goût nous sera également nécessaire. Mais Chenier définit le goût «un bon sens délicat», et de son côté Descartes, aux premières pages de sa Méthode, affirme, non sans malice, que chacun de nous possède autant de bon sens qu'il en peut souhaiter. Nous voici, par conséquent, encore de ce côté, pourvus au gré de nos désirs. Toute la question réside donc dans la délicatesse de notre bon sens, dans une sorte d'acuité, c'est-à-dire dans une nuance qui se peut acquérir. Dès lors, il n'est rien qui puisse nous empêcher d'écrire ensemble une :
GRAMMAIRE DE L1 AMEUBLEMENT I. L'aspect extérieur de l'habitation peut comporter un
HOMMAGE RENDU AU PUBLIC, UNE CONDESCENDANCE AU GOUT DOMINANT, UNE SOUMISSION RESPECTUEUSE A DES LOIS D'ENSEMBLE. La DÉCORATION INTÉRIEURE DOIT, AU CONTRAIRE, REFLÉTER NOS PRÉOCCUPATIONS PERSONNELLES, ÊTRE EN HARMONIE AVEC NOS APTITUDES, NOS RESSOURCES, NOS BESOINS ET NOS GOUTS. Voici
une première proposition, sur laquelle, semble-t-il, nous ne pouvons manquer d'être d'accord. Il est clair, que dans la parure extérieure de notre habitation, nous sommes soumis à mille obligations, parfois impérieuses, mais plus souvent de simple convenance, qui peuvent, dans une large mesure, influer sur l'aspect général de notre logis. Habitons-nous la ville, ce sont les exigences de l'alignement, les nécessités de la voirie, le besoin de raccorder notre demeure à celles qui l'avoisinent, de façon à ne pas créer de disparate choquant. A la campagne, le petit nombre des matériaux mis à notre disposition, les habitudes locales avec lesquelles il nous faut compter, une certaine dignité, le désir d'affirmer notre rang, la nature même du site, constituent autant de conditions particulières, à l'influence desquelles il n'est jamais permis de se dérober complètement.
Est-ce à dire, qu'en nous inclinant devant ces obligations, nous fassions acte de dissimulation ? — En aucune manière. — C'est simplement un hommage, que nous rendons à nos concitoyens. Notre maison fait partie d'un tout, il est indispensable qu'elle ne dépare pas l'ensemble. Elle frappe le regard du passant, nous faisons en sorte qu'elle ne le blesse point. Mais une fois notre seuil franchi et la porte fermée, les choses changent. Notre intérieur, en contact permanent avec notre personne, n'a plus à compter avec les exigences publiques; il relève directement de nous-même. Il doit porter uniquement l'empreinte de notre goût.
Si l'on nous permettait une image triviale, nous dirions que l'habitation peut se comparer à la toilette. Extérieurement nous
sommes obligés de compter avec la mode, de ne pas trop nous singulariser, de revêtir à certains jours, ou à certaines heures, l'habit noir et la chemise plastronnée ; mais pour ce qu'on peut appeler la toilette intérieure, ni le public, ni nos amis n'ont rien à y voir, et nous sommes libres, si bon nous semble, de porter de la flanelle, ou de n'en pas porter.
Notez encore, qu'agir de la sorte, c'est prendre exemple directement sur la nature. Considérez, en effet, le corps humain; son admirable symétrie extérieure n'a nullement, comme corollaire obligé, une symétrie intérieure qui compliquerait inutilement les fonctions de la vie. Le cœur est un viscère unique, dont le pendant n'existe pas. L'estomac est un sac informe, et les poumons sont inégaux. Pour les mêmes raisons, la coupe d'une maison, qui est en quelque sorte l'autopsie de cette maison, nous montre des pièces diversement distribuées suivant les besoins de l'habitation, et ne répondant pas aux divisions extérieures (voir les planches ci-contre). Bien mieux, il est à remarquer que notre façade doit être, du haut en bas, également parée; serait-il raisonnable que, de la cave au grenier, il en fut de même à l'intérieur ?
Nous voilà donc avec le champ libre devant nous. Or, s'il est .. vrai, comme on le prétend avec raison, que rien n'est plus détestable qu'une habitation sans caractère, non seulement parce qu'elle ne dit rien à l'esprit, mais encore parce qu'elle expose le visiteur à des erreurs constantes; il est bien évident que le caractère de l'habitation doit être, sous peine de dissimulation, en harmonie avec celui de la personne qui l'a décorée, qui s'y est établie, installée, en un mot avec le caractère de celui qui l'habite.
II. La première condition a exiger d'une habitation, c'est qu'elle soit habitable. Pour être habitable, elle doit, non seulement être suffisamment vaste, saine et bien close, mais il faut encore qu'elle réponde a nos gouts, et que les con- VENANCES y soient observées. — Le début de cette seconde proposition, empressons-nous de le reconnaître, ressemble quelque peu à l'énoncé d'une des vérités chères au regretté
M. de La Palisse, et cependant combien d'habitations, même parmi les plus coûteuses, sont relativement inhabitables.
La seconde partie de notre proposition, en complétant notre pensée, lui assigne, du reste, sa vraie portée. On peut admettre, en effet, que pour l'être primitif, inculte, grossier, pour le sauvage, pour le barbare, une tannière, bien chaude en hiver, bien fraîche en été, puisse constituer une sorte de paradis. Pour rhomme instruit, raisonnable, pensant, pour l'homme d'esprit, pour l'homme de goût, cette caverne serait un enfer.
Envisageons maintenant l'excès opposé, la maison est admirable ; tous les arts se sont réunis pour l'embellir; en est-elle forcément plus habitable ? Un poète du siècle dernier se charge de nous répondre :
Architectes, doreurs, peintres et statuaires, Accourez, hâtez-vous, Damon veut un palais. Bronzes, marbres, tableaux assemblés à grands frais, L'art n'a rien épargné; mais ce lieu délectable, A force d'être beau, cesse d'être habitable. On le montre, on le voit, mais on n'y loge pas, Et son maître discret s'exile au galetas.
Ce double exemple, semble-t-il, suffit à nous montrer combien il est indispensable que les convenances soient observées dans notre habitation. Mais que doit-on entendre par ce mot convenance? Cette question nous amène à notre troisième proposition, qui n'est à bien prendre, qu'une définition.
III. On donne, en matière d'ameublement, le nom de convenance, AU RAPPORT EXACT QUI DOIT EXISTER ENTRE l'oBJET ET SA DESTINATION, ENTRE LA FORME DE CET OBJET ET L'USAGE AUQUEL IL S'ADAPTE, ENTRE LE DÉCOR ET LA NATURE DE L'OBJET.
Eh bien, supposons pour un instant, que du bas en haut de notre maison, cette règle de convenance soit strictement observée, qu'en résultera-t-il ? Il arrivera que chaque pièce du mobilier, chaque trait de la décoration, et la forme de chaque objet ayant un lien étroit avec l'usage auquel il est destiné, notre demeure sera agencée, disposée, décorée, meublée, suivant les préférences d'esprit, les besoins, les habitudes, la position
occupée dans le monde par celui qui l'habite. Elle se modèlera, par conséquent, sur son âge, sur ses goûts, sa fortune, ses antériorités, ses alliances, et se proportionnera à la famille qu'il compte y recevoir. Comme conséquence un pareil logis annoncera, dès l'antichambre, quel ton il convient qu'on prenne, à quel personnage on va avoir affaire, quelles préoccupations le dominent, et, pour peu que ce logis soit gai ou sombre, vif ou terne, éclatant ou monochrome, nous serons préparés, dès son abord, à nous conformer aux sentiments, dont il est l'expression.
Ces premières vérités acquises, examinons maintenant de quelle façon il nous faut opérer, non seulement pour que les convenances soient observées, c'est-à-dire pour que notre habitation soit habitable, mais encore pour que notre demeure soit disposée avec art, et décorée avec goût.
IV. La beauté dans la décoration, résultant de l'introduction DE LA VARIÉTÉ DANS L'UNITÉ, TOUTE DÉCORATION BIEN COMPRISE, DOIT PROCÉDER d'un POINT DE DÉPART UNIQUE. Est-il
nécessaire qu'une décoration soit variée ? Assurément oui ; le fait n'est même pas discutable. Pour ne citer qu'un exemple, une pièce qui, du parquet à la corniche, meubles et murailles, serait décorée d'une seule couleur, d'un même ton, d'une nuance unique, serait d'une monotonie désespérante. Lamothe Houdard a eu grande raison de l'écrire :
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
Toute décoration convenable comporte donc une certaine variété. Mais qui dit variété, ne dit pas désordre. Les divers objets, concourant à meubler une pièce ou à l'orner, doivent avoir un lien entre eux. Ils doivent se rattacher les uns aux autres, sinon par une similitude fatigante, du moins par de piquantes analogies. La nature, au reste, est encore ici pour nous un guide précieux, un modèle salutaire, qu'on ne saurait trop consulter. Prenez une fleur, une rose par exemple, certes voilà un objet qui est un, cependant quoi de plus varié que les éléments
dont cette rose est composée? Pédoncules, pétales, pistiles, diffèrent entre eux, au point qu'on n'en pourrait trouver deux qui soient exactement pareils. Malgré cela, l'analogie crée un lien si étroit entre ces éléments si variés, que pas un de nous n'aura jamais l'idée de contester l'unité d'une rose. Prenez maintenant vingt roses, formez en un bouquet. Toutes les roses seront plus ou moins différentes de taille, de nuance, de forme, de couleur, de maturité. Grâce à l'analogie, cependant le bouquet sera un. Introduisez, dans ce bouquet, divers objets en bois, en étoffe, en métal, l'analogie cesse et l'unité disparaît.
Eh bien, dans la décoration et dans l'ameublement, il en est de même. L'unité y est aussi indispensable que dans un bouquet, et, comme pour le bouquet, cette unité est obtenue par des analogies, qui donnent aux divers membres du mobilier une sorte d'air de famille. Mais ces analogies ne peuvent se produire d'une façon régulière, normale, méthodique, qu'à une condition expresse; c'est que la décoration procédera d'un point de départ unique. Voilà pourquoi, dès le principe, il faut choisir une base sur laquelle on puisse se repérer constamment. Voilà pourquoi il faut ne pas hésiter à adopter, dès le début, un parti bien accentué, et à faire dépendre de ce parti pris les grandes lignes de la décoration.
V. Pour être logique, toute décoration s'appliquant a l'habitation doit, ou bien prendre son point de départ dans la parure fixe de la pièce a décorer, ou bien choisir pour base sa parure mobile. — Cette proposition nous est déjà presque familière, car nous avons eu l'occasion d'en indiquer l'importance, et d'en constater la justesse, lorsque nous nous occupions du papier peint. En effet, ou notre décoration résultera principalement de l'architecture même de la pièce, de ses proportions, des lambris et des tentures décorant ses murailles, des ornements encadrant ses portes, des peintures enjolivant ses trumeaux; ou, au contraire, elle résultera plus particulièrement des meubles et des objets d'art, de sièges et de vitrines, de
tableaux ou de miroirs, disposés dune façon plus ou moins pittoresque.
Dans le premier cas, on pourra dire que la décoration vaut par elle-même. Chargée d'occuper et d'orner les surfaces planes, c'est à elle, en effet, qu'incombe principalement le soin de contenter l'œil et de satisfaire l'esprit ; dès lors, le mobilier et les objets d'art complémentaires doivent, autant que possible, se raccorder avec elle, et, de toute façon, s'inspirer de son caractère dominant. Dans le second cas, il n'en est plus ainsi ; le mobilier et les objets d'art devenant le principal, la décoration fixe ou murale ne constitue plus qu'une sorte de repoussoir chargé de mettre ces objets en lumière, de les faire valoir, et qui doit, par conséquent, leur être subordonné à son tour.
VI. La décoration fixe est généralement plus solennelle. Dans la décoration mobile, au contraire, le caractère personnel est toujours plus accentué. — La décoration fixe étant liée à l'architecture même de l'habitation, participe de son caractère relativement immuable. Elle semble, en conséquence, toujours moins personnelle, moins intime ; elle sent davantage l'apparat. Mais, précisément à cause de cette solennité, elle peut parfois être l'interprète plus fidèle de certaines exigences de situation.
La décoration mobile, par contre, sans cesse remaniée, se pliant à toutes les fantaisies, et suivant toutes les fluctuations du goût, se conforme davantage à nos impressions journalières. Elle est, en quelque sorte, le miroir où se reflètent les préoccupations du maître et de la maîtresse de la maison. Elle se trouve, en outre, plus en harmonie avec nos fortunes incertaines, nos goûts variables, nos habitudes de changement. A tous ces titres, elle s'impose surtout dans les classes moyennes, et chez les artistes, pour lesquels aucune décoration fixe n'a la saveur d'une œuvre d'art de qualité supérieure.
Chacun de ces deux points de départ, on le voit, a son importance et sa raison d'être. Il n'est donc pas indifférent de
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Exemple i>k décoration fixe
( CABINET TIT. M" LE COMTE BtEUMSKI)
d ' aprcs Mcissonnicr.
choisir l'un ou l'autre, car de ce choix va dépendre, en grande partie, l'aspect de notre habitation.
VII. Pour orner l'intérieur d'une maison, soit d'une décoration FIXE, SOIT D'UNE DÉCORATION MOBILE, l'aRTISTE ET l'hOMME DE GOUT N'ONT A LEUR DISPOSITION, QUE DES FORMES ET DES COU- LEURS. — « Quand la maison est bâtie, rien n'est fait. Arrivent le menuisier, le tapissier, le peintre, le doreur, le sculpteur, l'ébéniste. Il faut ensuite des glaces, et poser des tableaux et des sonnettes partout, le dedans occupe trois fois plus de temps que la construction de l'hôtel, les antichambres, les escaliers dérobés, les dégagements, les commodités, tout cela est à l'infini». Ainsi s'exprimait, il y a juste un siècle, Mercier, ce portraitiste consciencieux de la vie parisienne. Ajoutons bien vite que rien n'a changé depuis lors. La décoration et l'ameublement d'une habitation, hôtel ou appartement, est demeurée une chose toujours extraordinairement compliquée. Vingt corps d'é tat différents sont à mettre en mouvement et à faire manœuvrer , pour atteindre, en temps opportun, le but qu'on se propose. Mille objets sont à choisir ou à faire exécuter, puis à grouper de façon à ce qu'ils s'harmonisent.
Certes , nous ne manquerions pas d'être débordés si nous voulions, dans notre Grammaire , étudier isolément chacun de ces diffé-
//Jouis*