XI. Suivant la place qu'elles occupent et la façon dont
ELLES SONT DISPOSÉES, LES LIGNES PEUVENT ENCORE CONCOURIR A L'EXPRESSION DE CERTAINS SENTIMENTS SPÉCIAUX AlNSI, C'EST LE PROPRE DES LIGNES DROITES HORIZONTALES D'EXPRIMER LA QUIÉ- TUDE, LE CALME, LA DURÉE, ALORS QUE LA VUE DES VERTICALES PRODUIT EN NOUS DES SENTIMENTS D'EXALTATION ET D'iNQUlÉTUDE
teintée de poésie. — Qui de nous, pénétrant dans ces vastes nefs du Moyen Age, dont les piliers s'élancent vers le ciel, avec une hardiesse incomparable, ne s'est senti envahi par un trouble mystérieux plein de poésie et de charme? Qui de nous, à la vue de toutes ces longues colonnettes, alignant leurs profils déliés et se dressant, s'allongeant, s'étirant, pour finir par se conjoindre, comme à regret, en une voûte qui nous paraît située à des hauteurs vertigineuses, n'a senti un monde de pensées mal définies bouillonner en lui, et une émotion singulière le gagner, le pénétrer, l'étreindre ?
Qui de nous, en été, assis au bord de la mer, et contemplant
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l'éternelle horizontalité, n'a éprouvé une quiétude bienfaisante et n'a senti s'estomper ses chagrins, ses réflexions s'assoupir, son cerveau se calmer? Reportez-vous, par le souvenir, à la saison des bains de mer, aux longs séjours sur la plage. Vingt fois, faute de penser, vous avez laissé la conversation s'éteindre, vingt fois vous avez laissé tomber votre livre des mains, et, pour retrouver quelque vivacité d'esprit ou de langage, vous avez dû, chère lectrice, tourner le dos à l'océan, ou vous absorber obstinément dans un de ces menus travaux, qui sont la ressource des heures oisives.
N'en rougissez pas, malgré son merveilleux esprit, la marquise de Sévigné ressentait ce même abandon, ce même trouble, et, pour le combattre, devait recourir à des subterfuges de même sorte. Et voilà comment, sans que nous en ayons conscience, la vue des longues horizontalités apaise notre esprit, calme nos emportements, et provoque des idées de durée, de stabilité, de quiétude, alors que l'abus des lignes verticales surexcite notre imagination, développe nos dispositions au mysticisme, et, entraînant nos regards vers des espaces mal définis, nous porte à des extases teintées de poésie.
Qu'on ne parle pas, en effet, de la grandeur du spectacle ou de la sainteté du lieu. Une interminable rue, avec ses rangées de maisons toutes pareilles, toutes alignées, nous rend aussi bêtes, que le fait l'océan. Un vieux donjon, une montagne, un obélisque, produisent le même effet qu'une église. Couche/, une colonne à terre, votre esprit demeurera placide, dressez-la, soudain il sera pris d'un trouble mal défini.