‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 92 sur 155 · Lévéque, Science du Beau, tome II, page · texte numérisé non relu

Lévéque, Science du Beau, tome II, page

3. Voir 1' /Architecture de Vitruve, Ier livre. (Edition Panckoucke, tome I, page 44.)

4. C'est ce que constate Pascal dans son admirable langage : a Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne faut pour marcher à son ordinaire, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs ne sauroient en soutenir la pensée sans pâlir et suer ». (Pensées, \" partie, article VI, page 10.)

pour qu'on n'en doive pas tenir compte. Dans l'art décoratif il en est de même. Chaque vide pratiqué dans un plein, excite une sorte de répulsion instinctive, qu'il serait peut-être difficile d'expliquer, mais dont il serait imprudent de ne pas tenir

Fig. 169. Encadrement d'une porte vitrée (d'après Meissonnicr).

compte. C'est pourquoi, de toute antiquité, les architectes habiles et les décorateurs ont entouré leurs portes et leurs fenêtres de chambranles aux solides profils, qui semblent être des sortes de balustrades, de garde-fous élevés autour de ce vide (voir fig. 169). Voilà aussi pourquoi les glaces, qui simulent un trou fait dans la muraille, ont également besoin d'être encadrées par des bordures largement moulurées et surtout bien visibles.

LART DANS LA MAISON

Pour la même raison, lorsque vous exécuterez une décoration fixe, vous aurez soin de tenir le champ qui encadre votre panneau un tant soit peu plus large, dans la partie verticale avoisinant la porte, que dans celle correspondante, qui touche à l'encoignure du mur. Enfin, si votre décoration est mobile et que vous ayez à suspendre un tableau entre la porte et l'angle de la muraille, ayez soin de ne pas l'accrocher au milieu juste, mais de l'éloigner, au contraire, un peu de la partie vide. Par un singulier effet d'optique, ainsi placé, ce tableau paraîtra mieux d'aplomb, et semblera tout à fait au milieu du panneau.

XIX. Par leur emploi exclusif, ou tout au moins général, a un moment donné, certaines formes deviennent la caractéristique d'un peuple, d'une nation, d'un régime, d'une époque, alors elles concourent a constituer ce qu'on est convenu d'appeler les styles. — Après avoir constaté que les formes expriment un langage capable d'impressionner l'esprit de l'homme civilisé, après nous être rendu compte de la signification de chacune des lignes principales, employées dans l'architecture et la décoration, nous ne devons pas être surpris, qu'à certaines époques, certains peuples aient affiché une préférence marquée pour certaines lignes, pour certaines formes, qui concordaient d'une façon particulière avec leur état intellectuel, ou avec leur situation morale.

C'est ainsi, qu'il nous semble tout naturel que la Grèce antique, dont toute la civilisation était fondée sur le raisonnement et la libre discussion, ait marqué un goût spécial pour les « plates-bandes » et pour les lignes horizontales, dont ces «platesbandes » sont constituées, parce que ces lignes expriment des idées de calme et de réflexion. Pour les mêmes raisons, le Moyen Age, cette époque ténébreuse et mystique, dont toutes les aspirations tendaient vers le firmament, devait affectionner les lignes verticales.

Or, c'est par le choix de certaines lignes, par la préférence accordée à certaines formes, et par l'usage plus général, presque exclusif de ces lignes et de ces formes,, que se consti-

tuent ce qu'on est eonvenu d'appeler les styles. Un style se caractérise, en effet, soit par la répétition inconsciente de formes, qui satisfont d'une façon plus spéciale aux besoins ou aux convenances d'une époque, et finissent par devenir, ainsi, la note typique de cette époque ; soit par Jj la recherche, et lap- %ÂÀ ]k II plication par les artistes , de formes et d'ornements, qui semblent à ceux-ci répondre plus spécialement au goût et à l'idéal de leur entourage, et qui paraissent le mieux, à leurs yeux, s'harmoniser avec les tendances de leurs contemporains.

Et voilà comment les styles de la Grèce antique se caractérisent par « les ordres », I ceux de Rome par le cintre, le Moyen Age français par l'ogive, la Renaissance par la colonnette , l'époque de Louis XIII par le

balustre, celle de Louis XIV par le lambrequin, celle de Louis XV par la rocaille, le règne de Louis XVI par la perle et l'acanthe, et le premier Empire (hélas !) par l'abus inconscient des attributs '.

Fig. 170.

Qui de nous oserait faire asseoir une contemporaine de M1110 de Pompadour dans un siège ogival?

1. Le lecteur qui voudra suivre l'enchaînement des styles français, les trouvera longuement expliqués et sévèrement déduits dans I'Art a travers les moeurs, qui forme, en quelque sorte, le préambule philosophique du présent ouvrage.

XX. Les styles anciens, étant l'expression d'un idéal qui n'est plus le notre, la conséquence de besoins, de nécessités

OU DE CONVENANCES QUI ONT CESSÉ d'ÊTRE, NE PEUVENT PLUS NOUS

satisfaire d'une façon absolue. — Certes ce n'est pas un mince bonheur, ni une faible gloire pour notre France, que d'avoir, non seulement créé tout d'une pièce ce merveilleux art ogival, si improprement qualifié de style gothique, mais encore d'avoir, en moins de trois siècles, enfanté une succession de cinq styles bien définis. Ce n'est pas pour notre pays une médiocre illustration, que d'avoir imposé à ces styles des noms bien français, et d'avoir incarné dans chacun d'eux un sentiment bien distinct : L'élégance et la grâce dans le style Renaissance, la vigueur et la robustesse dans le style Louis XIII, la richesse et la somptuosité dans celui qui porte le nom de Louis XIV, l'incohérence et la galanterie dans le style Louis XV, enfin dans le style Louis XVI la modestie et la distinction. Mais cette gloire, cette illustration, ce bonheur ne doivent point nous arrêter dans la voie des adaptations, ni fermer pour toujours l'ère des transformations, car jamais deux époques ne se répètent d'une façon identique.

La civilisation, en effet, dans les étapes successives qu'elle franchit, façonne les hommes à son image. Par suite de nos occupations sédentaires, nos corps ne sont plus taillés sur le même patron, ni construits avec les mêmes muscles qu'aux siècles passés. Nous trouverions ridicule d'endosser les vêtements de nos ancêtres; l'est-il beaucoup moins de copier servilement leur mobilier ? Qui de nous oserait faire asseoir une contemporaine de Mme de Pompadour dans un siège ogival ? Cependant nous nous y asseyons nous-mêmes. Dans un autre ordre d'idées, est-il moins étrange de prélasser nos sombres habits noirs, étriqués et lugubres , dans des fauteuils dorés couverts d'un resplendissant velours à parterre ?

Il est clair, cependant, que les sièges étaient fondés à être plus somptueux, quand ils devaient entrer en contact avec un habit comme celui de Bassompière, qui avait coûté 14,000 livres, comme l'habit de drap d'argent, brodé d'or et doublé de

martre, du marquis de Stainville, habit dont la doublure seule valait 8,000 écus, ou encore comme celui que le marquis de Mirepoix louait 2,000 livres à son tailleur, pour le mettre une fois, à l'arrivée de la Dauphine. Se figure-t-on les ducs de Chartres et de Penthièvre, tout vêtus d'or des pieds à la tête, avec leurs boutonnières brodées en diamants, tels enfin qu'ils assistèrent au baptême du duc de Bourgogne, s'asseyant dans un de nos crapauds contemporains, ou s'étendant dans une de nos ganaches en molesquine! Sommes-nous moins extravagants, lorsque nous prélassons nos vestons en cheviott dans les fauteuils ruisselant de dorure, et contemporains de Mme de Pompadour, alors que celte dame exigeait de ses invités, même aux plus intimes réceptions, qu'ils revêtissent une sorte de livrée, faite de velours pourpre, et ornée d'une broderie d'or de douze cents livres 1 ?

On comprend à quels contre sens on s'expose, en voulant se montrer trop respectueux du passé. Certes, il est agréable, pour les esprits paresseux, incertains, qui se sentent ou se croyent incapables d'efforts soutenus, de puiser a pleines mains dans le bagage de leurs devanciers. Certes, il est commode, pour des cerveaux fatigués, de mettre à contribution la puissance créatrice d'un Le Brun, la furie magistrale d'un Lepautre, la grâce aimable d'un Berain, l'infatigable imagination d'un Meissonnier, ou encore la débordante fécondité d'un Lafosse, livrant a ses contemporains et à la postérité, toute une série de compositions, les plus complexes, les plus variées, les plus troublantes, traduisant en trumeaux et en dessus de portes la Perse, la Chine, l'Egypte, l'Abondance, la Justice, la Magnificence et la Raison d'État, et combinant en cartouches ou en dessus de cheminées, les Indes, l'Hypocrisie, l'Erreur et la Prélature. — Cer-

I. Voir les Mémoires Je Barbier, tome V, page 138. — II nous souvient d'avoir entendu un éminent collectionneur de ce temps, reprocher amèrement à M. Talabot d'avoir mutilé le boudoir de la Duthé, dont le célèbre financier avait fait son cabinet de travail. Aux arabesques amoureuses de Van Spacndonck, M. Talabot avait substitué des locomotives en carton doré. L'innovation, il faut l'avouer, était d'un effet médiocre, plus barbare que raffiné, mais n'eut-il pas été plus ridicule encore de voir un grave ingénieur combiner ses calculs, supputer ses profils, et recevoir ses collaborateurs, entre le carquois de Cupidon et quelques duos de tourterelles roucoulantes?

tes, c'est chose aisée et facile, que d'emprunter, de toutes pièces, ses crédences à Ducerceau, ses portiques à Diéterlin, ses fleurs à Ranson, ses arabesques à Claude Gillot ou à Salembier, ses orfèvreries à Etienne Delaulne ou à Germain, ses sculptures à Toro, ses intérieurs à Blondel, et ses meubles à Boule, à Prieur, à Radel, à Boucher fils et à La Londe. Mais, en usant de la sorte, « nous ressemblons proprement, comme dit Montaigne a celuy qui ayant besoing de feu, en îroit quérir chez son voisin, et y en ayant trouvé un beau et grand, s'arresteroit à se chauffer sans plus se souvenir d'en rapporter chez soy». Et, comme ajoute ce grand penseur : « Que nous sert-il d'avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère, si elle ne se transforme en nous, si elle ne nous fortifie ? »

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