‹ L'art dans la maison (grammaire de l'ameublement)Chapitre 94 sur 155 · Essais, Livre I, chapitre xiv · texte numérisé non relu

Essais, Livre I, chapitre xiv

2. Voir Percier et Fontaine, Recueil de décorations intérieures, Paris; 1812.

LART dans la maison.

rapports? En quoi l'ameublement du Moyen Age peut-il nous convenir, lui qui est dessiné, combiné, construit en vue de la fuite rapide? En quoi ce mobilier, où tout meuble se traduit par un coffre, qui peut se placer à dos de mulet, et toute tenture, en une tapisserie, qui se loge dans le coffre; en quoi cet ameublement, qui répondait à merveille aux préoccupations d'un temps, où le seigneur, changeant de résidence, emportait avec lui tout ce qu'il possédait, et ne trouvait nulle sécurité pour ses biens, là où il n'était pas en personne, peut-il s'adapter à nos mœurs plus calmes et à nos habitudes casanières ?

Comment l'ameublement de la Renaissance et celui du xvne siècle pourraient-ils nous satisfaire davantage, eux qui sont dessinés, combinés, construits pour de vastes appartements, alors que nous en habitons d'étroits, pour de hautes salles, alors que nos plafonds sont bas, pour une société où tout était apparat, luxe brillant, étiquette et représentation, alors que chez nous, l'apparat est banni et que l'étiquette et la représentation ne sont plus de mise?

Si des apparences extérieures, nous passions au confortable, nous aurions bien d'autres mécomptes à enregistrer. Le moindre des petits bourgeois de nos jours est cent fois plus

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171. Les meubles de ce temps étaient faits pour d'autres corps que les nôtres.

commodément installé, que les plus grands seigneurs des siècles passés.

Nous n'avons point idée, en effet, de la gêne et du malaise, auxquels nos brillants ancêtres étaient soumis. Jusqu'au xvne siècle, on conserva l'habitude de manger à deux, à la même écuelle ; de là l'expression : « Cumpoto et cochleari, être à pot et à cuiller avec quelqu'un», pour dire qu'on mangeait habituellement avec lui. Quant aux fourchettes, aux nappes, aux serviettes, nous verrons, lorsque nous nous occuperons de la Salle à manger, qu'il en était à peine question. Et notez que cette habitude de manger à deux, dans un même plat, habitude qui nous répugnerait singulièrement aujourd'hui, constituait un grand progrès. L'assiette commune avait remplacé, avec d'incomparables avantages d'élégance et de propreté, le morceau de pain ou de bois appelé tranchoir ou tailloir, sur lequel, dans le principe, on recevait ses aliments et qu'on jetait ensuite dans le «pot aux aumosnes» pour être distribué aux malheureux

Une pareille promiscuité entraînait, on le comprend , une assez mauvaise tenue à table. On voyait des femmes de mérite, comme M"e de Gournay, « quand les autres parloient, ôter un râtelier de dents de loup marin qu'elle avoit, et se dépêcher de doubler les morceaux, et après mettre son râtelier » pour pouvoir parler à son tour 2. Le prince de Guéménée éclaboussait jusqu'à son chapeau lorsqu'il mangeait de l'omelette3. Le chancelier Séguier était encore moins appétissant dans sa tenue, non seulement il mangeait avec ses doigts, ce qui était général à cette époque, mais « il faisoit une capilotade du plat qu'on lui servoit», se «lavoit les mains tout à son aise dans la sauce» et, dans la plus illustre compagnie, se curait la bouche avec son couteau d'une façon si répugnante, que le cardinal de Richelieu commanda à son maître-d'hôtel de faire épointer tous ses couteaux, pour éviter que le chancelier se livrât devant lui à ce récurage malpropre 4.

1. Voir Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, tome I, page 414.

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